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L'ALGÉRIE ET LA TUNISIE
dans la brillante conférence qu'il vous fit il y a quelques années sur les forces productives de l'Algérie, c'est seulement après nos défaites de 1870 que prend corps l'idéal entrevu par Bugeaud et qui est aujourd'hui le nôtre : faire de l'Algérie une terre française, franciser autant que faire se pourra l'Afrique du Nord, y trouver en quelque mesure une consolation et une compensation à nos désastres continentaux. Un grand effort, que dirigea l'amiral de Gueydon, un des gouverneurs les plus remarquables qu'ait eu l'Algérie, est fait après la guerre franco-allemande en faveur du peuplement français. Cet effort, plus ou moins énergique, plus ou moins bien dirigé suivant les époques, n'a jamais été interrompu et s'est continué jusqu'à aujourd'hui.
En 1881, la France, en s'établissant en Tunisie, acquiert, comme le disait Jules Ferry, une des clefs de sa maison. Instruit par l'expérience algérienne et surtout opérant sur un terrain beaucoup plus facile, le protectorat tunisien ne coûte ni beaucoup de sang, ni beaucoup d'argent ; s'il néglige trop longtemps le peuplement français, du moins il s'efforce de ne point ébranler dans ses fondements la société indigène et montre en matière de travaux publics une souplesse malheureusement interdite à l'Algérie par les entraves dupasse et la tutelle trop étroite de la métropole.
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Pendant ce temps, nos humbles comptoirs de l'Afrique occidentale deviennent le grand empire dont, dans une autre conférence, on vous dira le magnifique essor. Puis la jonction de l'Algérie et du Soudan s'opère à travers le Sahara. Là où le ministère de la Guerre prévoyait des expéditions de 40.000 hommes, ont suffi quelques centaines de chameliers. Le brigandage des Touaregs, ces croquemitaines si longtemps redoutés, est facilement dompté lorsqu'on renonce à les combattre avec les méthodes usitées en Europe et même dans le Tell algérien, et qu'on trouve l'instrument approprié à la conquête du désert, les compagnies méharistes, tribus nomades militairement encadrées.
Enfin, dans ces dernières années, l'œuvre se complète et s'achève. M. Jonnart et le général Lyautey constituent dans les confins algéro-marocains une zone de protection contre l'insécurité, de pénétration pour nos colons et nos commerçants, zone dont on n'a malheureusement pas tiré tout le parti possible. Puis, ce sont des événements tout proches et présents à toutes les mémoires. En 1911, ces mêmes soldats vêtus de rouge qu'annonçaient d'anciennes prédictions et qu'on avait vus à Alger en 1 830, à Tunis en 1 88 1 , apparaissent à Fez, la ville sainte de Moulay- Idris. Le traité du 20 mars 191 2 établit le pro-
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tectorat de la France sur le Maroc, et les Français, comme autrefois les Romains et les Arabes, réalisent entre leurs mains l'unité de l'Afrique du Nord. Bientôt la dernière province turque en Afrique disparaît avec l'annexion de la Tripolitaine par l'Italie, préparant dans la Méditerranée orientale des bouleversements plus considérables encore et qui ne manqueront pas de retentir profondément sur l'islam africain.
Ainsi, par l'établissement de notre protectorat sur le Maroc, nous avons véritablement achevé l'œuvre commencée en 1830 et poursuivie à travers tant de vicissitudes. Nous ne l'avons fait, il est vrai, qu'en laissant s'établir sur nos flancs — et c'était sans doute inévitable — une colonie espagnole dans le Maroc septentrional, une colonie italienne en Tripolitaine. Surtout, nous avons dû souscrire à des clauses économiques qui, tant qu'elles subsisteront, empêcheront que nous soyons chez nous au Maroc, pas plus que nous ne sommes chez nous d'ailleurs, on vous le montrera certainement, à la Côte-d'Ivoire et au Dahomey. Les divers tronçons qui constituent notre grand empire africain sont très disparates et il n'y a entre eux aucune solidarité véritable. La télégraphie sans fil transmet pourtant déjà la pensée française jusqu'aux extrémités de notre domaine et les projets de chemins de fer trans-
africains aspirent à donner à nos colonies, en dépit de tous les obstacles, la cohésion qui leur fait aujourd'hui complètement défaut.
Les grandes lignes et la forme générale de l'édifice franco-africain se laissent désormais entrevoir. Avons-nous mené cette histoire coloniale, ou avons-nous été menés par des forces géographiques et historiques qui souvent ont travaillé pour nous en dépit de nous-mêmes? Je crois bien que c'est la seconde de ces hypothèse qui est exacte.
Les grandes œuvres coloniales ont toujours été accomplies par un petit nombre d'hommes; ce n'est guère qu'en Angleterre et en Hollande qu'il existait jusqu'ici une véritable opinion coloniale. En France, ce que nous appelions pompeusement les milieux coloniaux se composait de quelques douzaines d'explorateurs, de militaires, de professeurs, de publicistes et de négociants. Cet état de choses semble se modifier, nous en avons eu des preuves au moment de l'incident d'Agadir, et le pays prendra de plus en plus conscience de la valeur de ses colonies à mesure que leur rôle ira croissant. Mais on peut bien dire que la France doit l'acquisition et la mise en valeur de ses colonies africaines à quelques hommes : à Jules Ferry, à M. Etienne, à M. Roume, à M. Révoil, à M. Jonnart et
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aux bons ouvriers qui ont secondé ces chefs. Telles sont, brièvement résumées, les principales étapes qui ont fait de l'Algérie la clef de voûte de notre empire africain. Considérons maintenant quelques-uns des aspects de cet édifice. Voyons d'abord comment nous l'avons aménagé et quel parti nous avons tiré de l'Algérie et de la Tunisie au point de vue économique. Nous examinerons ensuite dans quelle mesure nous avons réussi à en faire des terres vraiment françaises. Nous verrons enfin comment nous avons essayé de résoudre le problème indigène si délicat qui se pose devant nous dans ces contrées.
Au point de vue économique, nous pouvons être légitimement fiers des résultats obtenus ; ils sont dignes d'un peuple vraiment colonisateur; ils font l'admiration de tous les étrangers et suscitent même leur envie. Nous pouvons d'autant mieux juger le chemin parcouru que le Maroc est là, comme une sorte de parcelletémoin, pour nous montrer ce qu'étaient l'Algérie et la Tunisie avant la conquête française : terres fauves, calcinées, incultes, stérilisées par de
longs siècles d'islam et de barbarie, que nous avons découvertes avec une sorte d'horreur et auxquelles nous avons restitué leur antique prospérité.
Nous avons d'abord rendu la vie à l'Afrique du Nord en lui donnant des artères, en y créant des voies de communication et des travaux publics de toutes sortes, ports, routes, chemins de fer. 3.300 kilomètres de voies ferrées sont ouverts à l'exploitation en Algérie, 1.800 en Tunisie. Des travaux hydrauliques ont permis d'irriguer de vastes surfaces. Les exploitations minières ont pris une importance considérable; l'Afrique du Nord joue dans la production des phosphates de chaux un rôle mondial qui la place au tout premier rang, à côté, bientôt au-dessus des Etats-Unis. La production des minerais de fer, de zinc est considérable. En ce qui concerne l'agriculture, le rôle des Européens colonisateurs a été triple : ils ont introduit des cultures nouvelles, augmenté et régularisé le rendement des cultures anciennes, étendu les surfaces cultivées. Nos colons ont créé ce magnifique vignoble de 160.000 hectares qui représente une somme énorme d'efforts et de capitaux et qui a tant contribué à implanter notre race, en même temps que « la plus française de toutes les cultures ». L'amélioration du matériel et des pratiques agri-
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coles, la substitution de la charrue française à l'araire indigène, le remplacement de la jachère inculte par la jachère cultivée, les méthodes du dry-farming plus ou moins inconsciemment appliquées ont accru considérablement le rendement des céréales et permis de se livrer à leur culture dans des régions que les indigènes considéraient comme inutilisables. Comme le vin d'Alo-érie et le blé d'Algérie, le mouton africain joue un grand rôle dans l'alimentation de la métropole. Et c'est dans toutes les grandes villes de l'Europe que les primeurs peuvent se créer des débouchés. La vieille culture phénicienne de l'olivier a été rénovée par nous ; la Tunisie est ici au premier rang, et dans la région de Sfax en particulier, l'association de l'Européen et de l'indigène pour la plantation des olivettes a donné de merveilleux résultats. Je ne parle pas du liège, de l'éponge et de tant d'autres richesses que les indigènes n'utilisaient pas et que nous avons mises en valeur. Comment ne pas être saisi d'admiration en présence de ce magnifique vignoble qui fait de la Mitidja une des plus riches plaines du monde, de ces moissons dorées qui ondulent à perte de vue dans la plaine de Bel-Abbès, de ce parc à la française que constituent les olivettes de Sfax et qui verdoie jusqu'aux limites de l'horizon ! Rien de
tout cela n'existait avant nous, et nous avons vraiment tiré toutes ces richesses du néant.
Cette prospérité économique se traduit par un commerce de plus d'un milliard pour l'Algérie (i . 1 75 millions en 191 2) et de 265 millions pour la Tunisie. La France fait 80 p. 100 du commerce de l'Algérie, 50 p. 100 de celui de la Tunisie. L'Algérie vient immédiatement après l'Angleterre, la Belgique, l'Allemagne et les Etats-Unis comme débouché des produits métropolitains.
Il convient de remarquer que cet essor économique est relativement récent. Il n'y a pas bien des années encore que certains économistes s'efforçaient de démontrer que le vignoble algérien était hypothéqué au delà de sa valeur, que la fertilité des terres s'épuisait, et que, somme toute, l'Algérie était une mauvaise affaire. C'est à partir de 1900 à peu près que la situation s'est avantageusement modifiée, c'est-à-dire à partir du moment où on a donné à l'Algérie la libre disposition de ses ressources, où on l'a intéressée à ses propres affaires, où on l'a reconnue majeure en lui accordant un budget spécial. Dès lors, elle a pu mettre ses richesses en valeur, et, guidée dans cette évolution par un gouverneur tel que M. Jonnart, se développer enfin avec plus de liberté.
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En France, la nation, comme la famille, est toujours un peu effrayée lorsqu'elle voit les oiseaux sortir du nid et voler de leurs propres ailes ; elle cherche à les couver le plus longtemps possible, et impose à ses colonies une tutelle qui a sans doute sa raison d'être, mais qui peut devenir à l'occasion fâcheuse et importune. « L'Algérie, écrivait M. Jonnart dans son rapport de 1893, n'est ni une colonie, ni un département français ; le régime qui lui convient n'est ni l'autonomie, ni l'assimilation, mais la décentralisation. »
Cette décentralisation, il conviendrait de l'accroître encore sur certains points. Je ne veux pas traiter ici la question de l'Ouenza, mais on ne peut manquer d'être frappé du tort que des méthodes surannées, jointes à certaines mauvaises volontés, ont fait à l'Algérie en cette affaire. Tandis que la Tunisie, moins étroitement ligottée, construisait plusieurs centaines de kilomètres de chemin de fer, l'Algérie se voyait interdire l'exploitation de ses richesses minérales Dans cette question, le Parlement avait le droit de dire oui, il avait le droit de dire non, mais il n'avait pas le droit, comme il Ta fait, de ne dire ni oui, ni non. Et le remède à une situation aussi anormale n'est autre que d'accorder à l'Algérie une plus grande liberté en matière de travaux publics.
En somme, l'Afrique du Nord a atteint un remarquable degré de prospérité. La question économique peut être considérée comme résolue, très heureusement résolue; le pays est vivant et riche, il ne demande qu'à être débarrassé de certaines entraves pour être plus vivant et plus riche encore.
Le côté économique de notre œuvre africaine n'est pas le seul qu'il convienne d'envisager, ni même, à mes yeux, le plus intéressant. On pourrait concevoir que nous n'eussions recherché dans la colonisation qu'un bénéfice purement matériel. Mais nous avons poursuivi un but plus élevé, en même temps que plus difficile. Il était conforme au génie et aux traditions de notre pays de chercher à faire de l'Afrique du Nord une terre française, où revivraient notre langue et notre civilisation. Tant de sang et d'argent dépensés sur la terre d'Afrique nous en faisaient un devoir impérieux, non moins que notre situation européenne et le souci de notre avenir dans le monde. Pour atteindre ce but, deux moyens s'offraient à nous concurremment : implanter, enraciner des Français dans l'Afrique du Nord ;
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nous efforcer de rapprocher de nous les indigènes.
L'Afrique du Nord est un diptyque : d'un côté sont les colons, de l'autre les indigènes. Si l'on se borne à considérer seulement une des deux moitiés du tableau, on risque fort de ne rien comprendre et de se faire de l'Algérie-Tunisie une idée tout à fait fausse. La situation démographique de l'Algérie-Tunisie, qui sera d'ailleurs demain celle du Maroc, est à peu près unique en son genre. Les chiffres sont ici tellement éloquents qu'il faut les avoir toujours présents à l'esprit et que vous m'excuserez de vous les rappeler. L'Algérie, d'après le recensement de 191 1, compte 5.492.000 habitants, dont 4.740.000 indigènes et 752.000 Européens. Ces 752.000 Européens se décomposent en 304.000 Français d'origine, 188.000 étrangers naturalisés, 70.000 israélites, 189.000 étrangers (dont 138.000 Espagnols). La Tunisie compte 1.928.000 habitants, dont 1.730.000 indigènes musulmans, 50.000 israélites et 148.000 Européens. Ces 148.000 Européens se décomposent en 46.000 Français et 102. 000 étrangers , dont 88 .000 Italiens . En somme, il y a en Algérie-Tunisie 6 millions d'indigènes et 1 million d'Européens.
On y trouve donc une nombreuse population européenne immigrée, au milieu d'une popula-
tion indigène plus nombreuse encore et qui augmente plus rapidement que la population européenne. C'est là, je le répète, une situation qui n'a guère d'analogues dans l'histoire coloniale, sauf peut-être dans l'Afrique australe. En général, aux colonies, les Européens sont, ou bien une écrasante majorité, ou bien une infime minorité. Dans le premier cas, le problème indigène peut être négligé ; dans le second, il est beaucoup plus facile à résoudre, parce que la société indigène n'a pas été désorganisée par l'introduction en masse d'éléments étrangers. Au Canada, 7 millions de colons sont en présence de 100.000 Indiens ; aux Etats-Unis, 250.000 Indiens sont noyés dans 92 millions d'habitants ; en Australie, 4 millions et demi de blancs sont en face de 20.000 indigènes. En somme, dans ces régions et dans d'autres qui leur ressemblent, les indigènes n'existent pour ainsi dire pas. Ils sont parfaitement négligeables comme nombre, leur civilisation est rudimentaire et peu agressive ; ils sont une curiosité archéologique, mais ne constituent nullement une gfêne ou un embarras pour les colons, qui peuvent s'organiser à leur guise sans en tenir aucun compte.
Dans une autre catégorie de colonies, la population européenne est presque nulle. C'est l'Inde anglaise avec ses 300 millions d'indigènes contre
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100.000 Anglais ; c'est Java avec 40 millions d'indigènes et 80.000 Européens ; c'est l'Afrique occidentale française avec 10 millions d'indigènes et 1 . 500 Européens. Dans ces contrées, les Européens n'ont pas bouleversé toute l'existence des indigènes ; ils n'ont pas pris racine, ils ne cultivent pas le sol. Il n'y a pas, comme dans l'Afrique du Nord, une question agraire, ou, s'il y en a une, elle se pose entre indigènes, non entre indigènes et Européens.
Toute la politique française dans l'Afrique du Nord me paraît dominée par ce fait que les Français sont une minorité parmi les Européens, et les Européens une minorité en face des indigènes. La France, pays à faible natalité et à faible émigration, se trouvait placée dans la Berbérie en face d'éléments provenant de l'Espagne et de l'Italie, pays à forte natalité et à forte émigration : d'où la nécessité de la colonisation officielle. Les méthodes ont été souvent gauches et maladroites, mais, finalement, comme l'a montré M. de Peyerimhoff, nous avons réussi, à travers mille obstacles, à implanter en Algérie de nombreux agriculteurs français. La prépondérance française dans l'Afrique du Nord s'appuie sur la domination politique et militaire, sur le rôle social et intellectuel, sur la richesse mobilière et immobilière. Le peuple algéro-tunisien du XXe siècle
ne sera qu'en partie français par le sang, mais s'il le demeure par la langue, les idées et les institutions, ce sera l'essentiel; si nous savons y veiller, ce jeune peuple sera marqué de notre empreinte et perpétuera notre civilisation.
De ce que les Européens sont une minorité en face des indigènes, vous voudrez bien, Messieurs, tirer avec moi cette conséquence que l'Européen est plus intéressant que l'indigène. Vous entendez bien le sens que j'attache au mot intéressant : il ne s'agit pas ici du point du vue pittoresque ; nous ne demanderons certes pas au peintre Dinet de remplacer ses admirables scènes de la vie indigène, où revit tout le passé et toute l'âme d'un peuple, par l'étude des colons en chapeau et en veston, ni ses vues de Bou-Saada par les constructions parfois hideuses des villes du littoral. Il est permis aux artistes de regretter la disparition du vieux Maroc barbare et de trouver que l'hospitalité de Kenadsa ou de Tamesloht valait tout de même mieux que celle des hôtels borgnes de Casablanca. Il faut être reconnaissant à M. Jonnart d'avoir conservé les dernières mosquées du vieil Alger, aux résidents généraux de Tunisie de n'avoir pas laissé altérer la physionomie des souks de Tunis, au général Lyautey d'avoir donné des ordres pour sauvegarder la beauté de Rabat. Mais nous sommes ici, je pense,
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dans une École des Sciences politiques et non dans une École des Beaux-Arts. Or, au point de vue politique, il faut, aux colonies, se préoccuper des colons d'abord : vérité si simple et si élémentaire qu'on aurait quelque scrupule à y insister, si elle n'était méconnue en France par une partie de l'opinion publique et de la presse qui 'emble avoir entrepris une sorte de croisade humanitaire en faveur des indigènes, et qui reprend à son compte le mot célèbre : Périssent les colonies plutôt qu'un principe î
L'indigène, dans l'Afrique du Nord, c'est la végétation spontanée et vigoureuse, qui, laissée à elle-même, étouffe tout ce qui l'environne. Le colon, c'est la petite plante humble et frêle, venue d'un autre sol et d'un autre climat, transplantée péniblement et à grands frais, et qui ne saurait se passer desoins assidus. Les colons, dit-on, ont des privilèges : pourquoi non? N'a-t-on pas cherché à les attirer et à les retenir en Afrique par toutes sortes d'avantages : exemption partielle de service militaire, exemption partielle d'impôts, voire même don gratuit de la terre. Il est regrettable que ces avantages, qui avaient d'ailleurs comme contre-partie la lutte contre les insurrections, contre la fièvre, contre la sécheresse, n'aient pas été assez puissants pour attirer en Afrique une immigration française plus nom-
breuse. Que quelques-uns de ces privilèges soient appelésà disparaître prochainement, celan'est pas douteux et les colons sont les premiers à en convenir. Mais il ne faut pas oublier que le succès de tous les peuples colonisateurs, depuis les Romains jusqu'aux Anglais, repose sur le sentiment de la supériorité de la race impériale, sentiment inculqué par le peuple colonisateur aux populations indigènes :
Tu regere imperio populos, Romane, mémento.
Il faut que le titre de Français sonne toujours haut et clair dans l'Afrique du Nord et qu'on ne laisse point s'éteindre trop vite ce respect du nom français que les militaires avaient su inspirer aux indioènes.
En regard des questions de peuplement et de civilisation proprement dite, il faut placer les questions indigènes, dont il serait puéril de nier l'importance. Nous avons envers les indigènes de grands devoirs, et, même au point de vue de nos intérêts les plus immédiats, nous ne saurions négliger les problèmes qui les concernent. Tout l'avenir de notre empire colonial et de notre pays
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lui-même dépendra de notre politique indigène. Notre domaine africain doit être pour nous un réservoir d'hommes, de soldats lovaux et d'associés fidèles, non une cause d'affaiblissement durable et quasi indéfini de notre puissance militaire.
Nous n'avons certes rien perdu des vieilles qualités qui ont toujours fait notre succès auprès des indigènes dans notre histoire coloniale : notre générosité, notre absence de morgue, notre facilité d'adaptation. On ne peut nier cependant que les difficultés de la vie de tous les jours entraînent les colons à juger les indigènes sans bienveillance, parfois même sans équité, bien que les cas de grossièreté et de brutalité soient beaucoup plus exceptionnels qu'on ne le prétend. Les colons ne devraient jamais oublier que, si les indigènes sont pour eux des voisins incommodes et quelquefois malfaisants, ce sont des hommes très fiers, qui ont bravement lutté pour défendre leur terre natale, et qui ont été des adversaires dignes de respect, avant de devenir ce qu'ils seront de plus en plus, de précieux auxiliaires de la mise en valeur de l'Algérie et notre meilleure sauvegarde contre les dangers européens qui pourraient menacer l'Afrique du Nord. Il y a les préjugés des colons, comme il y aies préjugés des coloniaux en chambre, les premiers ne voyant
que leur intérêt immédiat sans songer à l'avenir, les seconds se laissant égarer par des considérations théoriques et humanitaires. Il n'y a pas lieu d'en être surpris.
Il faut avouer d'ailleurs que les difficultés sont ici plus grandes encore qu'en matière de peuplement. L'histoire coloniale et les exemples du passé ne nous offrent rien de comparable à la situation que nous rencontrons dans l'Afrique du Nord. Le problème indigène a été jusqu'ici résolu d'ordinaire aux colonies, soit par l'extermination des vaincus, soit par leur refoulement, soit par leur réduction en esclavage, soit encore par le mélange et la fusion ethnique des populations en présence. Il suffit d'énoncer ces solutions pour voir qu'aucune d'entre elles n'est applicable en Algérie-Tunisie. Nos rapports avec les indigènes ne peuvent pas non plus être assimilés à ceux des Romains avec les Berbères. Il n'y avait pas entre les uns et les autres un fossé de quinze siècles ; ils avaient la même civilisation méditerranéenne, les religions se pénétraient réciproquement, enfin les vaincus étaient remplis d'admiration pour les vainqueurs et ne songeaient qu'à se confondre avec eux en adoptant leurs mœurs et leur costume. Au contraire, l'immense orgueil du musulman semble le rendre inapte au progrès. L'islam, Messieurs, voilà le grand obstacle. Est-il vrai, comme le
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disait Bugeaud, que si Ton faisait bouillir dans la même marmite, jusqu'à la fin du monde, le musulman et le chrétien, ils ne se mélangeraient jamais ? Toujours est-il que, malgré les côtés séduisants aue l'islam a paru offrir à certains esprits, il constitue la plus formidable barrière qui ait jamais existé contre la civilisation européenne. Malheureusement, nous ne l'avons pas toujours compris et nous avons trop souvent, par une politique inconsidérée, fortifié, étayé, propagé l'islam.
Ce qui montre combien il est difficile d'avoir une bonne politique indigène, c'est que, bien souvent, des mesures prises avec les meilleures intentions du monde se retournent contre ceux-là mêmes dont on prétendait améliorer le sort. Un chef indigène, auquel un gouverneur de l'Algérie demandait ce qu'il pensait de la domination française, répondit : « Vous nous avez apporté deux fléaux, la paix et la vaccine ; et désormais, la terre ne suffit plus à nous nourrir. » Si les moins contestables de nos bienfaits sont ainsi jugés, que dire de l'application parfois inconsidérée de nos lois et de nosinstitutionsauxindigènes, notamment des lois sur la propriété foncière qui ont causé tant de ruines ? De même, en voulant soustraire les indigènes à la justice sommaire des administrateurs, ne voit-on pas qu'on risque de
faire d'eux une fois de plus la proie des hommes de loi et des interprètes ? Comme Ta dit éloquemment Jules Ferry, « les lois françaises n'ont pas la vertu magique de franciser tous les rivages sur lesquels on les importe ; les milieux sociaux résistent et se défendent, et il faut en tout pays que le présent compte grandement avec le passé ». L'école apparaît assurément comme le plus puissant instrument dont nous disposions pour modifier la société indigène et son état d'esprit à notre égard. Mais, ici encore, la tâche est malaisée. Il faut adapter l'enseignement au milieu où on l'applique, et c'est ce qu'on n'a pas toujours fait, pas plus d'ailleurs dans les colonies étrangères que dans les nôtres : « L'éducation donnée par les gouvernements coloniaux, dit un écrivain anglais *, est aussi mal comprise que possible. Elle consiste à donner aux indigènes une éducation littéraire et à leur infuser les idées européennes, surtout celles qui sont en antagonisme avec leur institutions et qui leur en apprennent le mépris. C'est une instruction dangereuse, qui développe la mémoire et non le jugement, qui fait des vaniteux et des déclassés. » Je me hâte d'ajouter d'ailleurs que dans l'Afrique du Nord, grâce aux hommes éminents qui dirigent l'ensei-
i. Jérôme Dowd.
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gnement, le recteur Ardaillon en Algérie et M. Charléty en Tunisie, la plupart des erreurs du passé ont été corrigées et que de grands progrès ont été accomplis.
J'ai tenu à vous indiquer. Messieurs, combien les questions indigènes, que certains publicistes considèrent comme toutes simples et résolvent a priori, sont en réalité délicates et compliquées. Mais je ne voudrais pas vous laisser croire que nous n'ayons rien fait sous ce rapport ou que nous n'ayons obtenu aucun résultat. Nous n'avons cessé au contraire de nous préoccuper d'améliorer la condition des indigènes : qu'il suffise de rappeler les sociétés de prévoyance et de secours mutuels et les œuvres d'hygiène et d'assistance auxquelles MM. Jules Cambon, Revoil, Jonnart ont attaché leurs noms.
A notre contact, la société indigène évolue ; cette évolution est très lente, mais elle est indéniable. Peu à peu, une société essentiellement guerrière, religieuse, patriarcale, se transforme en une société déshabituée des luttes à main armée, de plus en plus préoccupée de ses besoins matériels, où des groupements d'intérêts se substituent aux anciens groupements de tribus et de familles.
Le mouvement aboutira d'autant plus sûrement qu'il sera plus prudent et plus spontané. Peut-être
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une des raisons pour lesquelles les Romains avaient réussi mieux que nous à s'assimiler les indigènes, c'est qu'ils s'en préoccupaient moins que nous. Ces durs et égoïstes conquérants, étrangers aux idées égalitaires que nous tenons du christianisme et de la Révolution française, ne faisaient rien pour provoquer le rapprochement et le laissaient se produire de lui-même . La science moderne reconnaît que les éléments psychologiques hérités sont les phénomènes les plus persistants que nous connaissions. Vouloir modifier la psychologie d'un peuple avant ses institutions économiques, politiques et familiales, c'est renverser l'ordre naturel. Il faut savoir attendre.
Il ne saurait y avoir de doute sur le but final, qui est de rapprocher de nous les indigènes, d'en faire des auxiliaires et non des adversaires. C'est seulement sur les moyens à employer pour atteindre ce but que les idées diffèrent. Pour notre part, nous n'en voyons par de plus sûrs ou de plus efficaces que d'améliorer la situation économique des indigènes. C'est le procédé le plus pratique pour les attacher à notre domination. La question indigène est d'ailleurs intimement liée à la question du peuplement. Le pouvoir d'attirance du groupe européen sera d'autant plus grand que ce groupe sera lui-même plus nombreux et plus solidement établi.
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Il faut approprier nos institutions à l'état social des populations de l'Afrique du Nord, à leurs conditions physiques et économiques. « C'est une erreur, a dit M. Jonnart, de mêler et de confondre l'administration des Européens et celle des indigènes, d'appliquer en bloc à ces derniers les institutions et les règlements qui conviennent aux pays de civilisation avancée et de mentalité bien différente. »
L'œuvre française dans l'Afrique du Nord fait le plus grand honneur à notre pays et à ses facultés colonisatrices. Accomplie dans des conditions exceptionnellement difficiles, elle a pleinement réussi dans son ensemble, bien qu'il reste incontestablement des questions à résoudre et des progrès à accomplir. Il faut assurer aux populations immigrées une suffisante autonomie politique, améliorer la condition économique des indigènes et les rapprocher de nous peu à peu, comme il convient à nos traditions de grénérosité et d'humanité. Ainsi la métropole reconnaîtra dans la France nouvelle sa propre image ; elle revivra en quelque sorte au delà de la Méditerranée, et, grâce à son empire africain, demeurera une grande nation. (Vifs applaudissements.)
Messieurs
Vous venez de parcourir, avec le plus consciencieux des écrivains et le plus documenté, quelques-unes des pages les plus glorieuses de notre histoire coloniale.
L'œuvre admirable qui s'est accomplie en quelque cinquante ans en Algérie, en un quart de siècle en Tunisie, en quelques mois au Maroc, témoigne des ressources inépuisables du génie de notre race, en même temps que de la continuité des vues et des desseins de la France à travers le tumulte et les vicissitudes de sa politique intérieure.
En 1890, défendant à la Chambre la réforme du régime douanier de la Tunisie, je protestais contre le pessimisme de quelques orateurs et j'annonçais les résultats féconds que l'on pouvait attendre de l'administration du protectorat. Ces résultats, vous les lisez en chiffres éclatants dans le budget de la Régence, dans les statistiques de