Discours prononcé par M. Jonnart le 16 décembre
ses chemins de fer, dans les relevés de son commerce général.
De même, au cours de l'été dernier, je m'élevais, dans une grande réunion politique, contre la publication de notes découragées sur la situation du Maroc.
Je disais : « La France, grande puissance musulmane, possède aujourd'hui une méthode et une expérience, chèrement acquises, qui vont simplifier sa tâche. Je crois qu'il ne faut pas exagérer les difficultés de l'organisation marocaine, considérée en elle-même. Je redoute plus les difficultés provenant des lourdes hypothèques du passé, de l'application des traités, des appétits et des jalousies des nations concurrentes. » Notre résident général est en France pour quelques semaines ; interrogez-le ; il tiendra le langage que je tenais au mois de juin. Et vous savez si le général Lyautey mérite toute la confiance du gouvernement et du pays ! Il a été en Algérie, de longues années, un de mes plus remarquables, de mes plus dévoués et plus affectionnés collaborateurs. Tenez pour certain que son administration s'illustrera non seulement de glorieux faits d'armes, mais des plus nobles leçons de politique indigène !
L'autre jour, à l'Académie, notre éminent maître, M. Ribot, racontait que Bossuet, appréT
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ciant la vie exemplaire que Mllc de La Vallière menait au couvent des Carmélites où elle venait d'entrer, écrivait à M . de Bellefonds : « Cela me ravit et me confond; je parle, et elle fait; j'ai les discours, et elle a les œuvres. » Le général Lyautey, lui, parle, écrit et agit. Je voudrais être académicien pour le louer comme il convient, mais je suis sûr d'émouvoir son cœur de Lorrain en disant simplement ici qu'il est un des meilleurs serviteurs de la France. (Vifs applaudissements.)
Notre Algérie, Messieurs, après bien des hésitations, des tâtonnements, après un demi-siècle d'épreuves, a trouvé sa voie. Nous avons maintenant la claire vision des problèmes que sa destinée soulève, et des solutions à adopter.
Personne ne songe plus à faire de l'Algérie un vaste camp militaire, ni un royaume arabe, ni de simples départements français. C'est une terre où notre race doit s'enraciner fortement, non pas avec la pensée brutale de refouler la race indigène, ni avec la pensée chimérique de l'assimiler, mais avec la ferme volonté de lui assurer la place, toute la place qui lui revient, c'est-àdire d'accueillir nos sujets musulmans dans la
famille française comme les meilleurs des collaborateurs et des associés.
Cette vérité que l'Algérie est un pays original, qu'elle a sa ph}^sionomie propre, j'ai modestement tenté autrefois de la mettre en valeur aux côtés de Jules Ferry et de Burdeau. Nous vivions alors sous le régime des rattachements. Le gouvernement général n'était que la façade d'un édifice sans fondements. Les bureaux des différents ministères gouvernaient l'Algérie comme la Bretagne ou la Picardie. Ces bureaux, éparpillés aux quatre coins de Paris, s'ignoraient; leurs résolutions se contredisaient et les responsabilités émiettées, réduites en poussière, devenaient introuvables. La plupart des grands chefs de services, à Alger, vivaient à côté du gouverneur général sans le connaître ; ils ne relevaient en aucune façon de lui ; ils correspondaient directement avec les ministres dont ils dépendaient, si bien que j'avais pu comparer les services algériens aux grandes maisons parisiennes où les locataires ne se connaissent que de vue et se saluent dans l'escalier.
C'était l'époque où l'on s'imaginait qu'il suffit d'étendre la loi française aux musulmans pour en faire des Français. On promulgue la loi de 1873 sur la propriété indigène, et c'est l'Arabe broyé dans l'engrenage de nos Codes ; on supprime la
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mahakma, c'est-à-dire la justice des cadis simple et expéditive, on exalte la sérénité et la probité de nos juges et c'est l'Arabe livré à la tourbe des agents d'affaires et ruiné par les lenteurs, le formalisme et les frais de notre procédure ; on applique notre loi municipale de 1884 aux communes de plein exercice, et c'est du coup un million d'indigènes qui souffrent d'être peu ou prou surveillés et administrés.
Je pourrais multiplier les exemples . La magique vertu du droit commun doit précipiter la fusion des races, façonner à notre empreinte des millions d'hommes! Etranges illusions. Certes, la manie de l'assimilation ou plutôt de l'uniformité, de la symétrie est une manie bien française, et elle a la vie dure .
Messieurs, avec M. Tirman, avec M. Jules Cambon, avec M. Laferrière, j'ai toujours déclaré en premier lieu que l'autorité devait être là où était la responsabilité, ensuite qu'il fallait doter l'Algérie d'institutions en rapport avec ses mœurs et ses besoins, et non pas d'une organisation correspondant à une civilisation avancée, à un état social absolument différent.
La vérité a marché. Vous savez qu'on a fini par substituer aux décrets de rattachements quelques décrets de décentralisation administrative et financière. On a un peu exagéré, quand on a
parlé de « pouvoirs forts » accordés au gouverneur général, mais on a accompli en 1900 la meilleure des réformes en instituant le budget spécial. Jusque-là les affaires algériennes échappaient aux Algériens ; désormais ils vont s'en occuper.
Je venais d'être placé à la tête de l'administration algérienne. Ma tâche était lourde, Waldeck- Rousseau, qui me l'avait confiée, me demandait de faire œuvre de pacification et d'acclimater le nouveau régime de décentralisation.
La colonie subissait de déshonorantes entreprises. Rétablir l'ordre dans la rue, cela me paraissait relativement aisé. Mais j'avais à cœur surtout de rétablir l'ordre dans les esprits. Les nouvelles institutions consacrées par la loi du 24 décembre 1900, qui instituait le budget spécial, devaient servir admirablement la cause de la pacification.
Les peuples sont comme les individus. Plus ils sont jeunes, ardents, débordants de vie, plus il faut les occuper. Il faut se garder de les abandonner au désœuvrement de leurs pensées et aux fantaisies de leur imagination.
Je me suis appliqué à détourner les Algériens des querelles stériles, des agitations déprimantes de la place publique ; j'ai voulu les intéresser à leurs affaires, donner un aliment à leur activité,
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élargir leur horizon, leur inculquer le sentiment des réalités et des responsabilités. Pendant dixans Tordre n'a plus été troublé, l'Algérie a connu la paix, la paix dans le travail.
Les Assemblées algériennes, devenues maîtresses de leurs finances, discutent posément leurs intérêts. Elles ont assis solidement le budget spécial et récemment un ancien et très distino-ué directeur de la comptabilité générale au ministère des finances, M. Privat-Deschanel, me déclarait que le budget algérien comptait parmi les mieux équilibrés des budgets de France.
Justement confiant dans les ressources agricoles et minières de la colonie, je faisais plutôt le reproche aux Assemblées algériennes de manquer un peu de hardiesse. Le sentiment très vif de leur responsabilité, au début de leur gestion, paralysait quelque peu leur initiative. Elles se répétaient que les moindres imprudences se traduiraient par une augmentation décharges, supportée non plus comme autrefois par les contribuables métropolitains, mais par les contribuables algériens, et elles montraient quelque défiance pour toute proposition de dépense engageant l'avenir. Loin de jouer le rôle de modérateur qui, en général, revient aux gouvernements, je remplissais celui d'excitateur, d'entraîneur. Il va de soi que je n'opposais jamais l'excès de témérité à l'excès de prudence !
N'est-il pas curieux de constater que, il y a dix ans encore, ceux qui avec moi fondaient les plus grandes espérances sur l'essor économique de l'Algérie étaient rares, même dans la colonie? Cependant l'événement a prouvé que ces espérances étaient justifiées. Tout à l'heureM. Augustin Bernard en a fait la plus éloquente démonstration, en vous citant des faits et des chiffres. En douze ans, le commerce général de l'Algérie, exportations et importations, a doublé ; il va atteindre 1.200 millions. Les plus-values annuelles du budget algérien sont constantes et particulièrement remarquables dans ces dernières années. Les recettes de chemins de fer dans le même laps de temps ont également doublé ; cette année elles dépasseront 52 millions.
L'Algérie est devenue une des meilleures clientes de la France dans le monde ; elle achète en France à peu près tous les produits qu'elle consomme et elle en achète pour plus de 400 millions de francs par an. Voilà le prix de tant de peines, voilà le bénéfice incontestable pour notre pays de la grandiose entreprise poursuivie de l'autre côté de la Méditerranée, au milieu de tant d'injustes et décourageantes critiques.
Que l'honneur en revienne avant tout à Tinlassable labeur de nos colons, aux circonstances plus favorables, cela n'est pas douteux, mais il
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n'est pas téméraire d'affirmer que la nouvelle charte algérienne n'est pas étrangère au développementéconomique de la colonie, qu'elle contribue à l'éveil des initiatives et des énergies, à l'épanouissement de toutes les forces vives.
C'est grâce à cette nouvelle charte que l'Algérie dispose aujourd'hui de l'intégralité de ses ressources fiscales. Avant 1900 elle vivait en quelque sorte au jour le jour ; elle peut avoir maintenant des vues d'ensemble et d'avenir. Elle peut faire quelque chose.
C'est ainsi que mon administration a pu réaliser l'importante réforme de ses chemins de fer depuis longtemps attendue : l'unification et la simplification des tarifs sur les cinq réseaux d'intérêt général algériens n'ont pas seulement facilité, stimulé les opérations commerciales, la réforme s'est traduite au profit du public par un dégrèvement de plusieurs millions (de 4 millions au moins).
Un grand programme de travaux publics a pu être élaboré et mis à exécution ; plus de deux mille kilomètres de routes nouvelles ont été construites, mille kilomètres nouveaux de chemins de fer d'intérêt général sont en voie de construction ; l'amélioration si désirable des ports algériens est décidée, sur quelques points, résolue.
C'est ainsi encore que l'exploitation méthodique,
rationnelle des forêts algériennes a pu être entreprise. Jusqu'en 1900 les forêts ne rapportaient guère que quelques centaines de mille francs d'amendes payées par les indigènes. Les amendes sont peu de chose actuellement et les produits forestiers figurent au budget pour une somme qui dépasse cinq millions.
Les travaux de dessèchement, l'hydraulique agricole ont été largement dotés.
En même temps que s'accusait la vitalité algérienne, les problèmes de la colonisation s'éclairaient et se précisaient. Les expériences du passé ont peu à peu dégagé les solutions nécessaires. On ne marche plus à tâtons ; on va vers un but nettement défini.
Les procédés de peuplement offrent plus de variété et de sûreté, avec l'extension des enquêtes partielles, et une combinaison de la concession gratuite et de la vente à bureau ouvert qui a fait brillamment ses preuves.
Bref les statistiques qui décomposent la fortune de la colonie et font ressortir les différents phénomènes de son évolution aboutissent à cette constatation que progressivement le danger de la monoculture s'évanouit ; à côté de la production des vins, celle des céréales et du bétail prend dans les exportations une importance plus considérable, et les productions secondaires du liège,
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des peaux, de l'alfa, du crin végétal, de l'huile d'olive, des figues sèches, et surtout des primeurs occupent d'année en année une place plus large dans le mouvement des échanges. D'autre part, l'exportation des minerais de fer et des phosphates devient une des meilleures espérances de la colonie.
Messieurs, aussi bien que les intérêts matériels, les intérêts moraux ont été l'objet de la sollicitude de l'Algérie émancipée.
Dans les programmes d'emprunt, l'assistance publique et l'hygiène, trop longtemps négligés, ont reçu de notables dotations. L'enseignement public à tous ses degrés a été particulièrement bien traité par le budget spécial. Il faut bien dire qu'en ce qui concerne l'enseignement primaire nous nous sommes trouvés en 1900 en présence d'un arriéré considérable. Les Assemblées algériennes ont consenti de lourds sacrifices pour multiplier les écoles, sans arriver encore à satisfaire à tous les besoins de l'instruction primaire. Cependant, les plus louables efforts ont été faits, et si l'on considère en outre que des écoles primaires supérieures sont créées dans les trois départements algériens, que trois superbes medersas ont été édifiées à Alger, à Tlemcem et à Constantine, qu'un nouvel Institut Pasteur bien outillé étend ses applications et ses recherches, et que
les écoles supérieures d'Alger transformées en Université, plus riches de laboratoires, sont devenues plus vivantes, mieux adaptées, auxiliaires plus intelligentes et plus actives de la colonisation et de la politique française dans l'Afrique du Nord, on ne saurait méconnaître qu'une belle œuvre s'inspirant des préoccupations nationales a été accomplie, et que par l'usage qu'elle a fait de ses nouvelles franchises, l'Algérie a justifié la confiance des pouvoirs publics.
Mon sentiment très net est que ces franchises doivent être élargies, qu'il est possible, désirable d'entrer plus avant dans la voie de la décentralisation à condition de fortifier le contrôle administratif et politique du pouvoir central. Il est vrai que des gens bien mal informés agitent de temps en temps le spectre du séparatisme ! C'est la plus grave injure qu'on puisse faire aux Français de l'autre rive méditerranéenne. Le séparatisme, mais ce ne serait pas seulement un crime, ce serait insensé ! Ce serait pure folie de la part des quelques centaines de mille Français qui vivent au milieu de cinq millions d'indigènes de rompre les liens qui les unissent à la mère patrie, et pour échapper à sa tutelle, de se priver de la sécurité et de la protection que leur garantit la puissance française.
Non, rien ne viendra dénouer ces liens ; mais
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il ne suffit pas qu'ils soient indestructibles, il importe qu'ils se resserrent de plus en plus. Soyez assurés que si quelque mouvement de désaffection était à craindre, il serait la conséquence d'un système de compression, de centralisation à outrance supprimant l'initiative et la responsabilité des Assemblées, paralysant leur activité, retardant les solutions, décrétant à contretemps, multipliant les chances de conflits et d'erreurs. Le régime de décentralisation ne saurait inquiéter, du moment qu'à de nouveaux droits correspondent de nouvelles responsabilités.
Au surplus, le rôle du pouvoir central reste considérable et il faut même qu'il s'accuse davantage. Le droit supérieur, imprescriptible de contrôle et de direction qui appartient au gouvernement de la France, lui impose le devoir de veiller à ce que rien, jamais rien dans aucune de nos possessions, sous aucun prétexte, ne puisse prévaloir contre l'intérêt national, et par conséquent que les principes directeurs de la gestion coloniale s'harmonisent sans cesse avec les principes généraux de la politique française. Les représentants du gouvernement dans les colonies ont pour principale mission de justifier et de garantir la prédominance de l'intérêt français; c'est pourquoi leur autorité doit être grande.
Le gouverneur général de l'Algérie est le tuteur des populations indigènes, et plus que jamais notre politique musulmane doit se pénétrer des vues de la nation, se subordonner à ses desseins et à ses espérances.
Cette politique exige beaucoup de tact et de compétence. Je ne suis pas surpris qu'elle soulève des polémiques passionnées ; à aucun moment les problèmes qu'elle agite ne se sont dressés plus redoutables devant la conscience française. Je lis attentivement tout ou à peu près tout ce que publient là-dessus des écrivains avertis et documentés. A dire vrai, il y a souvent entre eux plutôt des malentendus que de véritables divergences d'opinion. On ne diffère pas tant sur le fond que sur une question d'opportunité ou de priorité des réformes à accomplir.
D'une part, c'est la thèse de l'émancipation des populations indigènes ; de l'autre, celle de l'évolution préalable, prudemment dirigée, préparée par le développement économique, intellectuel et social. Entre les deux tendances, il n'y a pas opposition de principe, mais bien de méthode.
Si je n'ai pas réussi à faire tout le bien que je
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voulais faire, ma fierté est de l'avoir tenté. De longues années vécues au milieu de nos sujets musulmans, loin de refroidir mon zèle à leur égard, n'ont pu que fortifier mon ardente sympathie pour eux, et ma confiance dans les résultats de la politique de rapprochement et d'association qui a trouvé à la tribune française d'éloquents interprètes. Je me suis toujours élevé contre ceux qui, proclamant infranchissable le fossé qui sépare la chrétienté de l'islam, voudraient décourager les tentatives généreuses qui se proposent la conquête morale de l'Afrique du Nord.
Il faut que les indigènes voient en nous autre chose que des gendarmes ou des marchands et que çà et là se dresse, visible à tous, un symbole de la bonté française.
Les mesures prises par mon administration pour l'amélioration du sort matériel des indigènes, le progrès de leur culture et de leur élevage, la renaissance des arts musulmans, l'organisation de l'assistance médicale et l'essor remarquable des Sociétés de prévoyance, ces mesures ont eu la bonne fortune de retenir l'attention de l'administration tunisienne et du gouvernement de nos plus grandes colonies.
Le général Lyaute)^, qui a puisé ses meilleures inspirations dans l'œuvre que nous avons opiniâtrement conduite ensemble sur la frontière algérois 49 ^? AFR- DU N. — 4
marocaine, exposait récemment, en termes saisissants, les services que peut rendre à la pénétration française l'institution d'infirmeries et d'écoles appropriées aux pays musulmans.
Messieurs, l'appropriation, tout est là !
S'il est vrai que les programmes de l'enseignement primaire en France ne laissent pas de soulever de fortes critiques et des débats passionnés, il n'est point surprenant que les programmes de l'enseignement primaire indigène provoquent des consultations nombreuses et diverses. J'accorde que ces programmes n'ont pas trouvé peut-être leur formule définitive, mais je ne saurais trop insister sur ce point que de tous les problèmes algériens, celui de l'enseignement est le plus délicat et le plus complexe.
Le décret du 18 octobre 1892, qui a jeté les bases de l'organisation rationnelle de l'enseignement primaire indigène, prévoit l'établissement d'écoles principales et d'écoles préparatoires ; les premières édifiées dans les villes et dans les agglomérations d'une certaine importance ; les secondes dans les petites agglomérations, construites suivant un plan plus modeste. Ces dernières dans le programme de 1908 ont reçu une extension considérable. Burdeau avait esquissé à grands traits le but qu'elles doivent remplir. « Que le jeune indigène, disaitil, sorti de nos écoles, ne soit pas reçu au certi-
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ficat primaire, comme on l'a trop rêvé pour lui ; qu'il sache suivre une conversation simple en français, rédiger une lettre et faire un compte, qu'il ait une idée vraie des forces de la France et des intentions bienveillantes qui l'animent envers les races algériennes, qu'à tout cela s'ajoute un certain sentiment du bien, tel que les enfants le contractent naturellement sous la direction d'un maître juste et bon : c'est tout ce que nous pouvons actuellement espérer pour nos élèves indigènes. »
Cependant la législation métropolitaine a été trop servilement copiée en Algérie.
Il n'est point sage de vouloir que la même dose d'instruction et de même nature soit administrée aux enfants des villes et des campagnes les plus reculées, et à plus forte raison que le petit kabyle et le petit arabe du Sud aient la même culture que l'écolier de Paris ou de Lyon. Les besoins réels de la vie s'accommodent mal de ces moules intangibles où nous voulons couler toutes les générations et les races les plus diverses.
Burdeau aurait évidemment souscrit à cette boutade d'un dessinateur qui ne manque pas de vérité : « O petits indigènes, disait le maître à ses élèves, je vous enseignerai d'abord ce qu'étaient vos pères les Gaulois. »
Oui, la théorie d'une harmonie nécessaire entre
les institutions de la France et de l'Algérie, chère à notre esprit national, a souvent nui, en manière d'enseignement indigène, aux efforts les plus méritoires .
Il serait, en effet, bien injuste de dire que l'on ne veut rien faire en Algérie pour l'instruction des indigènes. Si de 1890 à 1900 la métropole a dépensé pour cet objet 9.336.000 francs, le budget spécial, de 1901 à 191 1, lui a consacré 16.255.000 francs. Nul doute que les Assemblées algériennes ne soientprêtes àconsentir des sommes plus importantes encore, aussi bien pour les constructions, dont les prix depuis quelques années ont augmenté de plus de 30 p. 100, que pour le personnel, qui décidément doit être en grande majorité français.
Mais si depuis 1890 le nombre des écoles et des classes ne s'est pas multiplié avec la rapidité désirable, si avant 1900 et encore depuis 19 10 des crédits de construction n'ont pu être employés et sont tombés en annulation, la raison en est essentiellementdansla législation métropolitaine transportée en Algérie, dans les multiples lenteurs de la procédure légale, dans cette nécessité pour l'Etat de recourir à la collaboration de la commune pour la création et la construction des écoles indigènes, alors même, ce qui est le cas depuis 1908, que l'Etat verse de 80 à 100 0/0 du prix de la
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dépense totale. Voilà le vice essentiel du système ! La création des écoles indigènes est une entreprise communale. Pourquoi, dans une œuvre qui est au premier chef de souveraineté nationale, ne pas confier à l'Etat le premier rôle? Que l'Etat paye, mais qu'il décide !
Cette réforme législative ouvrirait immédiatement la porte à de notables améliorations. L'administration algérienne pourrait dès lors procéder à une scolarisation méthodique des enfants indigènes, à celle par exemple des grandes villes et des communes de plein exercice, où les indigènes se trouvent en rapports fréquents et inévitables avec nos compatriotes : il y a dans ces communes au moins 90.000 garçons d'âge scolaire, qui ne trouvent pas place dans nos écoles ! Et pour l'instruction des filles dans ces communes, croyezvous qu'il n'y ait rien à tenter ? D'heureuses expériences pourraient être renouvelées et multipliées.
Cette marche en avant dans le développement de l'enseignement des indigènes serait encore facilitée par la création d'un fonds des écoles, parce que le système des crédits annuels et des programmes annuels, en matière de constructions scolaires, est par trop rigide.
J'ai déclaré aux Assemblées algériennes qu'au surplus l'école principale ou élémentaire pour les
indigènes ne suffisait pas, qu'elles avaient le devoir de prolonger leur effort par la création sur tout le territoire de fermes-écoles et d'ateliers d'apprentissage appropriés à chaque région, et par l'organisation d'œuvres postcolaires destinées à ne pas laisser s'évaporer le bénéfice de l'école, à creuser, à vivifier le sillon tracé par les maîtres, à cimenter en un mot l'œuvre de rapprochement et de pénétration des races.
Comme vous le voyez, Messieurs, si je n'ai point hésité, étant à Alger, à accroître les obligations et les charges de l'Etat en matière d'enseignement indigène, j 'estime pourtant que nous avons à peine fait la moitié du chemin. Il faudra pousser la réforme jusqu'au bout, au fur et à mesure que la situation du budget spécial le permettra.
Ce budget, né d'hier, va grandir et se consolider de plus en plus, et ce que je n'ai pu faire, parce que j'avais le devoir de ménager les forces du nouveau-né, mes successeurs pourront l'entreprendre. Des améliorations profondes comme la réforme des impôts arabes, le remaniement des territoires des communes de plein exercice pourront être enfin réalisés. La production indigène prospérera avec le développement des transports, de l'irrigation et du crédit.
En même temps les cadres de l'électorat indigène seront progressivement étendus, et bientôt la
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représentation des populations kabyles et arabes, plus libéralement admises dans les Assemblées électives, participera plus activement à l'administration des budgets locaux, à la répartition des impôts et des dépenses.
J'ai le ferme espoir que le réveil de l'activité physique et intellectuelle de nos sujets musulmans les amènera à une plus juste appréciation des intentions françaises et du génie français. Telle doit être en tout cas la préoccupation constante de nos administrateurs locaux, le but essentiel des directions de la Métropole.
L'expérience et la raison s'accordent à démontrer que la meilleure politique, la politique bienfaisante et féconde, est celle qui se garde de dédaigner les différences profondes des mœurs et des races, qui a soin de faire état de l'empreinte ineffaçable de la loi coranique sur le sol africain, mais qui prétend faire vivre et prospérer côte à côte des races diverses par l'association des intérêts et le rapprochement des cœurs. Cette politique a trouvé aujourd'hui sa formule ; elle tient compte des réalités, sans méconnaître jamais l'idée de justice et d'humanité qui est l'idée maîtresse de notre œuvre de colonisation.
Notre devoir est là, notre devoir et notre intérêt !
Rappelez-vous qu'à cette question : « Qu'est-ce
qui fait une nation ? » Renan répondait que l'élément constitutif d'une nation, c'est le désir d'être ensemble. C'est aussi l'élément constitutif des bons ménages. Que le chef dans chacune de nos colonies dise à ses subordonnés : « Mes instructions se résument en ceci : faites en sorte que les derniers venus dans la grande famille française ressentent chaque jour davantage le désir de vivre à nos côtés ! »
Messieurs, les hommes qui comme Augustin Bernard, avec une science et un talent que vous avez appréciés, éclairent et précisent l'œuvre française dans l'Afrique du Nord, ne sauraient être trop remerciés. Comme l'écrivait récemment Gabriel Hanotaux, l'opinion publique doit être saisie, pleinement et sans réticence, du grave problème posé devant elle. Elle gouverne; elle doit être perpétuellement tenue en éveil. Il y va non seulement du succès de nos entreprises, mais des destinées mêmes du pays.
La sécurité de notre empire dépend des directions données à la politique musulmane. Défiante et maladroite, cette politique nous exposerait à de périlleuses complications le jour où nous aurions besoin pour une lutte suprême de toutes nos ressources et de toutes nos forces. Ferme, bienveillante et juste, elle nous prépare de magnifiques réserves d'hommes ; elle participe à l'accroisse-
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ment de notre puissance militaire en même temps qu'au rayonnement de notre civilisation, c'est-àdire au prestige et à la grandeur de la France. [Applaudissements prolongés.)
LE MAROC
CONFERENCE DE M. Jacques LADREIT DE LACHARRIÈRE
Secrétaire général-adjoint du Comité du Maroc.