‹ L'Afrique du NordChapitre 6 sur 70 · DISCOURS DE M. LE GÉNÉRAL LYAUTEY · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. LE GÉNÉRAL LYAUTEY

de l'Académie française, commissaire résident général de France au Maroc.

Messieurs1,

Peu de jours avant que l'Académie française ouvrît ses rangs au général Lyautey, le président du Conseil des ministres écrivait à un de ses confrères dans la belle lettre que vous savez :

« Notre commissaire général au Maroc est en ce moment par ses actions un de nos meilleurs historiens et un de nos plus beaux poètes. »

La vérité qu'exprimait en termes si heureux M. Poincaré m'est ce soir une cause de lourde appréhension . S'il est généralement facile de parler de ce qu'on aime, du Maroc, dans le cas présent, il est quelque peu angoissant de le faire devant le maître ouvrier de la pénétration française. Et cependant mes craintes s'apaiseront s'il vous plaît, mon général, d'accorder à un de ceux qui suivent de loin — de trop loin — votre œuvre, la bienveillante indulgence que vous montrez à toutes les bonnes volontés marocaines si modestes fussent-elles.

i. Conférence faite par M. Jacques Ladreit de Lacharrière, le 31 décembre 1912.

Ai-je besoin de vous rappeler, Messieurs, les divers incidents internationaux de notre installation au Mog"hreb-el-Aksa. L'intervention allemande fut extra-marocaine puisque, lorsque La Panthère bondissait vers Agadir, il s'agissait moins d'une protection d'intérêts germano-marocains singulièrement grossis (j'ai pu m'en rendre compte de visu au Sous) que d'un règlement de questions plus générales. L'intervention espagnole fut faite au nom de droits historiques sur lesquels je ne m'étends pas. Ces interventions ont donné naissance à des accords. Les traités de Berlin et de Madrid (191 1 et 191 2) ainsi que le traité du 30 mars 19 12 si heureusement négocié à Fez par M. Regnault ont assuré enfin d'une manière générale notre liberté d'action au Maroc et je voudrais ce soir examiner avec vous ce pays moghrebin en vous en présentant d'abord une esquisse géographique, base obligée de toute étude, ensuite un essai de synthèse politique, après quoi il nous sera facile de comprendre ce qu'est l'œuvre de reconstruction poursuivie là-bas par la France, et quelle est la portée générale de cette œuvre.

Au point de vue géographique, une double remarque s'impose avant toutes autres. Le Maroc

LE MAROC

fait partie intégrante de cette région si heureusement nommée par M. Augustin Bernard, la Berbérie. D'une façon générale, il y a bien unité de pays entre le Maroc, l'Algérie et la Tunisie ; ces contrées comprises entre la Méditerranée au Nord, le Sahara au Sud, forment la Djezira-el- Moghreb, l'île d'Occident des géographes arabes. Ce sont de l'Est à l'Ouest même structure interne du sol, même disposition du relief, même dispersion végétale, mêmes groupements humains. Mais il faut se garder de pousser trop loin cette analogie. Le Maroc, en effet, a des caractères qui le différencient nettement du reste de la Berbérie. Tout d'abord, il tourne le dos pour ainsi dire à l'Algérie, puisqu'il s'ouvre largement sur l'Atlantique et qu'il n'est point essentiellement méditerranéen. Les hauts sommets de l'Atlas le séparent de l'Algérie. Les habitants, enfin, par suite des conditions locales, sont restés jusqu'ici beaucoup plus inaccessibles à la civilisation européenne que les Algériens ou les Tunisiens. Il résulte donc de ces remarques que le Maroc, bien que faisant partie d'un même tout, n'en présente pas moins des particularités très marquées qui lui font une personnalité très caractéristique. Ces particularités sont très précieuses et vous pourrez vous en rendre compte en jetant les yeux sur la carte.

Notre bled, notre beau bled s'est largement ouvert sur l'océan Atlantique. Les côtes encore inhospitalières présentent des difficultés au débarquement des hommes et des choses, car le rivage n'offre pas de ports naturels et des travaux importants sont de la première urgence. Mais combien ces inconvénients, dontl'importanceesttrèsréelle, sont largement compensés par les profits que tire le pays tout entier de cette large fenêtre ouverte sur l'Atlantique.

En effet les nuages, grâce à l'évaporation de l'océan , se chargent de vapeur d'eau . Ils sont attirés à l'Est vers la zone des basses pressions barométriques généralement régnantes sur le Sahara et, en suivant la pente qui les sollicite, ils traversent tout le Moghreb. Une partie de leur humidité se condense en pluie fertilisante pour le sol ; l'autre partie, au contact avec la ceinture de hautes montagnes qui entoure le Maroc, se condense elle aussi sous forme de précipitations soit pluviales, soit, le plus souvent, neigeuses ; et l'eau empruntée à l'océan y retourne en suivant le lit des oueds. On voit de suite l'avantage de pareilles conditions météorologiques.

D'une part la zone arrosée par les pluies est très vaste ; elle atteint, vers l'intérieur, un développement qui, par endroits, est de cent kilomètres de profondeur, et forme ainsi une région où les

LE MAROC

cultures vivent et mûrissent sans le secours de l'irrigation. D'autre part, les fleuves ramenant les eaux vers l'Ouest assurent aux pays sur lesquels les précipitations sont insuffisantes la possibilité d'irrigations très étendues. De telle sorte qu'à latitude égale, là où en Algérie et en Tunisie nous ne rencontrons que le désert semé d'oasis de loin en loin, nous rencontrons au Maroc des régions à cultures continues. Le Sous nous offre un exemple caractéristique de ce fait. Cette région très cultivée est à la même latitude quEl-Goléa, oasis saharienne au milieu d'une étendue abominablement déserte. Le massif montagneux joue encore un autre rôle. Il sert pour le Maroc occidental d'écran protecteur contre les vents desséchants du Sahara. Abrité par cette muraille, le sol peut, sans craindre une évaporation trop intense, utiliser la plus grosse part des eaux superficielles. Ces eaux sont abondantes et les oueds roulent toute l'année des débits appréciables.

A l'Ouest, du Nord au Sud, c'est d'abord l'oued Loukkos qui traverse la région alluviale du Gharb. Les Anciens plaçaient entre Larache et El-Ksar le fameux jardin des Hespérides, qui était, comme vous le savez, gardé par un dragon féroce. L'imagination des Anciens symbolisait ainsi la richesse du sol et le dragon n'était autre que le

^ 65 ^ AFB. DU N. — 5

Loukkos dont les méandres figurent le corps onduleux du monstre. Le dragon ne vomissait pas des flammes mais défendait l'accès du jardin par les volutes tout aussi dangereuses de sa barre terminale.

Le Sebou, l'Amnis Magnificus de Pline, a été reconnu navigable sur une bonne partie de son cours, ouvrant ainsi une voie d'accès facile vers Fez. Le Bou-Regreg, l'Oum-er-Rebia, moins accessibles, drainent les eaux du moyen Atlas, comme le Tensift, grâce à ses affluents, oued Nfys, oued Gheraïa, oued Chichaoua, collecte celles du haut Atlas. Enfin le Sous joue dans sa vallée le rôle d'un petit Nil. Plus bas, on ne rencontre plus que des fleuves sahariens.

Une heureuse disposition du sol complète les conditions favorables de la région.

Au Nord, de larges échancrures alluviales s'ouvrent en triangles dont la côte forme la base. Plus au Sud, une série de plateaux dont la disposition et la structure leur a valu le nom de Meseta marocaine, par analogie avec la Meseta ibérique, s'étagent vers le massif atlasique. Le pays se divise ainsi en sahel, le long de la côte, région des terres sablonneuses, légères, jusqu'ici assez peu mises en valeur parles indigènes, en arrière de laquelle se rencontrent les fameuses terres si fertiles, les tirs noirs ou bruns, dont vous connaissez la

LE MAROC

richesse ; enfin les zones steppiennes qui se prolongent jusqu'au pied du massif.

Plus au Sud encore, se marquent deux régions symétriques, placées à droite et à gauche du haut Atlas, le haouy de Marrakech, la vallée du Tensift et la vallée du Sous, lesquelles prospèrent grâce aux irrigations alimentées par les neiges de la montagne.

On pourrait concevoir le Maroc occidental d'une façon schématique, comme cloisonné en trois sortes de régions. Le long de la côte, les pays de culture non irrigués, comme le Gharb, les Chaouia, les Doukkala, les Abda, derrière lesquels se voient d'autres régions de cultures oude steppes . La région de Fez constituée par une vallée fermée, celle des Beni-Meskin et des Rehamna dont l'étendue assez pauvre est utilisée comme pâturage ; plus loin les vallées du Tensift et du Sous dont il vient d'être question. Enfin une troisième zone, très peu large, mais très longue, occupe tout le pourtour du pays. Sur les flancs de l'Atlas, une véritable forêt, oùdominentles oliviers, court entre 600 et 1 .000 mètres d'altitude, et met une ceinture de verdure aux fonds de vallées dont l'aspect est parfois saharien. Ce sont les zones habitées par les tribus berbères de l'Atlas, Mesfioui, N'tifa, Tadla, Ait-Youssi, etc.

Le Maroc oriental offre des conditions moins

favorables peut-être. Aucun ressaut de terrain ne le protège en effet contre le vent desséchant du Sahara, et, au contraire, les pentes de l'Atlas renversent vers l'Ouest les pluies atlantiques. De telle sorte qu'ici le désert mord assez haut vers le Nord. Cependant un certain nombre de petits massifs qui s'étagent du littoral vers Tintérieur protègent des régions fertiles ou fertilisables sur de grandes étendues comme la plaine des Angad, la plaine de Tafrata, la région d'Oudjda, qui sont comme la prolongation du Tell algérien. Mais, fait caractéristique, alors que dans l'Ouest ce sont les plaines qui sont le plus arrosées, à l'Est, ce sont les massifs montagneux où les eaux se rencontrent avec le plus d'abondance, comme dans le Djebel-Beni-Iznassen, ou la haute vallée de la Mlouïa.

Un grand fleuve sort de l'Atlas vers le Nord, l'oued Mlouïa, mais une partie de son cours fortement encaissé l'a rendu inutilisable pour l'irrigation. Un autre fleuve s'écoule vers le Sud, l'oued Guir, participant dans les régions qu'il traverse du caractère que je viens de signaler, à savoir que plus l'altitude est élevée, plus l'eau est abondante. Entre ces deux régions l'influence désertique se marque par une région steppienne qui occupe les plateaux des confins généralement pierreux comme la gada de Deb-

LE MAROC

dou. Enfin, plus au Sud encore, on ne rencontre que des îlots habités, plus ou moins grands, des oasis comme le Tafilelt ou l'oasis de Fi-

guig.

L'Est etl'Ouest du Maroc, si séparés qu'ils puissent paraître, forment cependant un même pays. En effet, des communications sont établies en plusieurs endroits. Au Nord, par ce qu'on a coutume d'appeler en France le couloir de Taza, couloir qui serait mieux nommé dépression puisqu'aussi bien il est assez large et marque, selon l'hypothèse d'un géologue, M. Gentil, la dépression du détroit sud-riffain par lequel, aux époques préhistoriques, la Méditerranée communiquait avec l'Atlantique avant Teffrondement du détroit de Gibraltar.

Au centre du massif, une autre trouée relie les deux régions, la trouée de Kasbat-el-Maghzen, qui fait communiquer la vallée de la Haute- Mlouïa, la vallée du Haut-Guir avec le Maroc occidental. Enfin, il existe à n'en pas douter une communication au sud de l'Atlas mettant, par le Tafilelt, les Ksours sud-oranais en communication avec le Sous et, par le col du Glaoui, avec la région de Marrakech.

Cette esquisse géographique nous sera très utile pour ébaucher un essai de synthèse politique dont les premiers éléments sont les races et leur groupement. Avant d'en dire un mot, je voudrais insister sur le caractère forcément schématique de cet exposé.

La nécessité où je suis de traiter en peu de temps un si vaste sujet fait que cet exposé ne répond pas exactement à la réalité. Au contraire tout est flou, tout se marque par des nuances insensibles, le désert ne commence pas à tel kilomètre de la piste comme en Egypte par exemple, mais on passe d'un pays de Beauce à un pays de steppe par des nuances presque imperceptibles. Il en est de même pour les questions ethniques ou politiques, et je souligne cette idée car je ne voudrais pas être accusé par les Marocains qui m'écoutent de donner de notre bleduneidée complètementfausse, en vous faisant croire qu'il est constitué par une marqueterie de tribus ou de régions nettement différenciées.

Deux races principales peuplent le Maroc : les Berbères, dont il serait trop long de discuter l'origine, habitent généralement la partie centrale et

LE MAROC

montagneuse du pays. Ils se divisent en trois grands groupes : les Riffains au Nord, les Brabers au centre dans le moyen Atlas, les Chleuh dans le haut Atlas et dans le Sud. Les Berbères forment le substratum de la population mogrebine, car il ne faut pas oublier que le Maroc est avant tout un pays berbère et non point un pays arabe — pays berbère de race et de langue, que la France ne doit pas arabiser. D'ailleurs cette conviction est celle des administrateurs français, comme le marque la si heureuse initiative prise par le résident général, lorsqu'il fondait il y a quelques semaines une école berbère à Rabat, confiée à la direction particulièrement compétente de l'officier interprète Nehlil.

L'autre élément ethnique se compose d'Arabes amenés par les grandes invasions. Ces races diverses ont leur habitat localisé dans des zones assez différenciées. Les Arabes peuplent plus particulièrement les plaines du Maroc occidental et du Maroc oriental. Au reste, le nom arabe n'est pas le terme exact ; ces Arabes ne sont point de race pure, ils sont au contraire fortement mélangés de sang berbère, comme on peut le penser en raison du brassage inouï subi par ces populations au cours des siècles. Songez que tour à tour les envahisseurs ont conquis l'Espagne, qu'ils ont été refoulés en Afrique, qu'ils ont subi

les efforts des grandes invasions du Sud : Almoravides, Almohades, et vous comprendrez combien l'élément arabe, qui a toujours constitué au Maroc une faible minorité, a été absorbé par l'autre, par les Berbères.

On n'est point exactement fixé sur le chiffre de la population du Maroc. Certains l'évaluent à 15 et même 20 millions d'âmes, c'est une exagération certaine ; d'autres ramènent ce chiffre à 3 millions, c'est l'exagération contraire. J'ai l'impression, au risque d'encourir les critiques de mon ami de Caix, qu'en fixant un minimum de 5 millions dames et le maximum à 8 millions on arriverait à une conception très approchée de la vérité en ce qui touche le chiffre de la population. Cette population est groupée en tribus, dont certaines forment des confédérations importantes comme les Chaouia, les Rehamna, par exemple. D'autres s'éparpillent des organismes infiniment petits en véritable poussière de peuple comme les Brabers. On constate, et c'est ici que les conditions géographiques jouent, à mon sens, un rôle prépondérant, que les tribus les plus coordonnées habitent les plaines du Maroc occidental. Au contraire, les tribus les moins agglomérées stationnent dans les régions les plus coupées, les plus âpres, les moins accessibles. A maintes reprises, les modalités se marquaient. Lorsque nos troupes com-

LE MAROC

battaient les tribus arabisées, et quand celles-ci, vaincues, venaient implorer l'aman, il se présentait un, deux, trois grands chefs au plus. Lorsqu'au contraire on a affaire à des tribus berbères, les chefs se présentent au nombre de vingt, de trente, de quarante, et lorsqu'on leur demande quel est le chef, ils répondent : c'est nous tous.

Cet état de fait si différent a divisé le pays en bled Maghzen et bled Siba ; le bled Maghzen est constitué par les zones de plaines plus facilement accessibles, plus riches, par conséquent plus faciles à dominer ; sur ce bled, le sultan avait installé une administration ou mieux un semblant d'administration. Il avait aussi essayé de protéger ces régions contre les razzia des Berbères en bâtissant un certain nombre de places fortes et de kasbah et en assurant la défense de ces places par des tribus particulièrement fidèles, les Oudaya, les Cheraga, qu'il avait installées dans certaines régions du pays. Le reste du Maroc, par nuances insensibles, échappait à l'autorité du pouvoir chérifien, c'était le bled Siba, le pays de la révolution où les tribus, éparpillées en poussière, souvent en lutte entre elles, de village à village, coordonnaient parfois leurs efforts sous la conduite d'un chef spécial, Cheikh-el-Am, Cheikh-er- Rebia, pour lutter contre le sultan ou chasser les chrétiens. Eternel processus des luttes maro-

caines, qui ont fait la grandeur passagère des Rogui, ou celle des chefs qui luttaient hier contre nous, comme Sidi-Raho ou El-Hadj-Hami.

Le commandant Simon, l'un des vainqueurs de Marrakech, qui se préparait aux victoires en traduisant le très bon ouvrage de Quedenfeld, donnait en appendice une carte où se dessine par contre-coup la limite des deux bleds. Une ligne sépare les tribus berbères des tribus arabes, rejetant les premières à l'Est, les secondes à l'Ouest et il se trouve que l'aire de dispersion des Arabes coïncide avec l'étendue la plus habituelle du pays maghzen.

On a trop écrit sur le Maroc pour que j'insiste sur l'habitat, sur les tribus nomades, seminomades ou sédentaires ; toutefois une remarque s'impose tout d'abord au sujet du groupement urbain. Le Berbère semble avoir horreur de la ville, il préfère la forme moins évoluée du village. Aussi ne voyons-nous que de très rares cités au Moghreb. Une première catégorie de villes s'échelonne le long de la côte. Mais ces villes ne subsistent qu'autant que le commerce y est autorisé avec les chrétiens, à une exception près. Voici Larache, Rabat, Casablanca, Mazagan, Safi, Mogador, ports ouverts. Partout ailleurs, (sauf pour Azemmour qui fait exception) les villes qui s'étaient fondées à certains endroits sont dis-

LE MAROC

parues ou sont mortes, comme Mahedia, Fedalha, Oualidya, Agadir, N'iriz. Seul donc le commerce du chrétien a conservé les villes de la côte.

Une seconde catégorie s'aperçoit dans l'intérieur. Fez au débouché de la trouée de Taza, Meknès faisant face au bloc berbère, Marrakech, marché du Sud, et Taroudant. Quelques autres petites cités, comme Sefrou, Azrou, Demnat sont pour ainsi dire les postes avancés de Fez, de Meknès, de Marrakech, et ces trois dernières villes se trouvent au point de contact entre le bled Siba et le bled Maghzen. La limite, en effet, partant du Riff, contourne Fez, frôle Meknès, pique droit sur la mer vers Rabat, coupant ainsi presque complètement les communications entre le Nord et le Sud, puis revient vers l'Est, contourne les Chaouia, traverse lesNtifa, revient vers la mer en touchant presque Marrakech et Mogador. Et l'on peut dire que tout ce qui était à l'ouest de cette ligne est maghzen et araboberbère, tout ce qui est à l'est est siba et berbère.

Dès lors, comme l'histoire de ces derniers mois s'éclaire ! Lorsque le général Lyautey prit possession de la résidence générale au lendemain des douloureuses vêpres marocaines du 1 7 avril à Fez, la situation était la suivante dans le Nord. Une forte ligne de Rabat à Meknès et à Fez protégeait le Nord; c'était, selon l'expression même du général,

une jetée contre laquelle venaientbattre les flots de l'insurrection — et l'effort principal se portait au musoir de cette jetée, c'est-à-dire à Fez. La houle déferlait du Sud, de l'Est, renforcée des contingents riffains. Il a fallu que la capitale du Nord fût dégagée, que les tribus fussent refoulées, et vous avez tous présent à l'esprit la manière dont, sous les ordres du général Lyautey, le général Gouraud à Fez, le général Dalbiez à Meknès et leurs collaborateurs se sont acquittés de cette tâche.

Sur les confins algéro-marocains, des efforts parallèles étaient tentés par les généraux Alix et Girardot, qui, d'une part déblayèrent la rive droite de la Moulouya, en parcourant la gada de Debdou, sorte d'isthme peuplé de dissidents qui sépare la région du Nord de la région du Sud. Sur le Haut-Guir le colonel Ropert poussait la pénétration jusqu'en vue de Kasbat-el-Maghzen. Mais les efforts des colonnes ne se bornaient point à cette tâche. Ils se faisaient sentir aussi sur la rive gauche restée trop longtemps le refuge inviolable pour nous des tribus révoltées. Et tout naturellement la question vient à l'esprit. EtTaza?

Quel qu'ait été le désir de jonction qu'il nourrissait depuis sa prise de commandement sur les confins, le général Lyautey ne l'a point ordonnée parce que la question n'était pas mûre. Certes

LE MAROC

les troupes françaises seraient allées à Taza ; les troupes françaises vont partout. Mais elles eussent pu difficilement se maintenir sur leur conquête, et mieux valait retarder l'événement jusqu'au jour où lestravauxd'approcheétantsuffisammentpoussés, Taza tomberait naturellement entre nos mains. Pendant que tous les efforts se portaient ainsi sur le Nord, l'orage s'amoncelait au Sud. Profitant de la désorganisation du Maghzen, un marabout, fils de marabout, El-Hibba, rêvait de recommencer une nouvelle invasion almohade. Entouré du prestige de son père, ayant réuni autour de lui les fameux hommes bleus dont le fanatisme atteint le maximum connu, le fils de Ma-el-Aïnim s'était proclamé sultan dans le Tazeroualt. Sa diplomatie, ses miracles, l'espérance des razzia, le prétexte que donnait son mouvement de liquider un certain nombre de querelles particulières, tout cela grossissait chaque jour le nombre de ses partisans. Les tribus qui ne venaient pas à lui de plein gré y étaient forcées par les menaces ; que voulez-vous que fissent contre cette force organisée, le noyau inorganique des gens du Sous? Mourir ou se rallier pour voir venir ? Nous connaissons trop les indigènes pour nous étonner ou leur en vouloir de ce qu'ils aient choisi la seconde solution plus conforme à leur caractère et à leurs intérêts. Hibba s'avançait donc sans

rencontrer de difficultés. On dit même qu'il recevait des encouragements extra-marocains, sur lesquels je préfère ne point insister. Déjà les colonies européennes de Marrakech avaient évacué la ville, et il ne restait plus qu'un Européen et le personnel officiel du Consulat de France.

M. Maigret ne pouvait songer à quitter la ville tant que l'Européen restait là. Mais lorsque celui-ci se décida à s'en aller (sans prévenir d'ailleurs) il était trop tard pour les autres et après une tentative infructueuse, Maigret, Verlet-Hanus et leurs compagnons furent faits prisonniers par le madhi triomphant.

Le péril était à son paroxysme. Une sorte de sentiment national paraissait soulever le Maroc contre nous. Hibba était en rapports fréquents avec les agitateurs du Nord, Sidi-Raho, El-Hadj- Hami, leZaïani, voire même avec Moulay-Hafid. Tous l'encourageaient, et, renseigné sur les difficultés européennes il espérait y trouver une aide pour son action. Si un seul de ses hommes eût traversé TOum-er-Rebia, les Chaouia eussent peut-être, comme en 1908, trahi la cause, la nôtre cette fois-ci, à laquelle ils étaient attachés. Et El- Hibba dirigeait déjà ses contingents vers le Nord, quand le général Lyautey, conscient de tous les périls qui pouvaient surgir, se résolut de frapper un grand coup.

LE MAROC

Au colonel Mangin victorieux des forces madhistes à Ouham, il montra Marrakech comme point de direction en lui disant : allez-y carrément.

Vous connaissez la rapide, brillante et heureuse épopée du Sud, et la délivrance de nos compatriotes par Tavant-garde du commandant Simon.

Ce que Ton sait moins, c'est que pendant leur captivité, les prisonniers s'occupèrent activement à préparer pour l'avenir la pacification de la région, en usant de leur prestige sur les caïds qui les entouraient. Si dans le Nord en effet on trouve le morcellement de tribus dont je vous ai parlé, dans le Sud rien de pareil. Il s'est constitué là une sorte de féodalité puissante déterminée en grande partie par des raisons géographiques.

Le Haouz, fermé au Sud par l'Atlas, ne communique avec le Sous et le reste de l'Afrique que par d'étroites vallées. Des indigènes ont placé dans chaque vallée étroite, dans chaque kheneg, des châteaux forts, destinés à surveiller le passage et à rançonner les caravanes, tout comme les seigneurs de notre moyen âge. Naturellement, par la position inaccessible de leurs kasbah et les difficultés de la montagne, leur prestige s'accrut. Il aggloméra autour d'eux les fractions berbères anarchiques.

Il suffisait dès lors au général Lyautey de maintenir la plaine par ces opérations combinées, par ces colonnes convergentes qui couvraient le pays d'une sorte de réseau très étroit, d'occuper le centre de ravitaillement qu'est Marrakech pour tous les montagnards, enfin de rallier les grands féodaux du Sud pour empêcher les dissidents de menacer l'œuvre accomplie dans les régions déjà pacifiées que traverse TOum-er-Rebia.

Certes la pacification du Sud n'est pas définitive et l'on peut, l'on doit s'attendre encore à des à-coups.

Mais un solide jalon a été planté cet automne, et il faut que le temps aussi fasse son œuvre.

A ce sujet, n'est-il pas curieux de faire en passant une légère remarque?

Il y a un an à peine, on nous traitait d'énergumènes, nous les Marocains, comme on disait, en nous accusant de vouloir aller trop vite en besogne. Aujourd'hui voici qu'on nous accuse de pessimisme exagéré parce que nous prévoyons encore de durs moments. Ces accusations en sens contraires ne prouveraient-elles pas au contraire qu'aujourd'hui comme hier nous avons un peu raison ?

Au Nord comme au Sud ce furent de dures campagnes car il ne faut pas oublier que nous avons affaire à un ennemi qui est à égalité d'in-

LE MAROC

fanterie avec nous, qui est armé de fusils à tir rapide grâce à une contrebande d'armes dont il n'est pas opportun de chercher l'origine. Enfin le combat se déroule dans un pays souvent appauvri par des siècles d'abandon, parmi des populations intrépides où les réflexes se font sentir dans les sens les plus divers.

Mais la pénétration française ne s'est point montrée seulement combative et guerrière, elle a été aussi organisatrice. L'œuvre de reconstruction a été avant tout politique. Le Maghzen, dont vous savez les rapines, a été assaini ; le pays divisé en régions dont les chefs avaient les plus larges pouvoirs afin d'éviter une centralisation paralysante et de hâter le jour où le pays pacifié pourra recevoir une organisation civile, tandis que ses chefs militaires s'en iront vers d'autres gloires.

Le gros effort s'est donc porté sur la question du sultanat. Je n'ai pas besoin de rappeler ce que fut, surtout pendant les derniers mois, le règne de Moulay-Hafid ; le moins qu'on puisse dire au sujet de ce personnage est qu'il doit maintenant se faire oublier.

Les Marocains considéraientquele sultanat som-

^ 8l ^ AFR. DU N. — 6

brait avec Hafid, ce qui était d'une gravité extrême étant donné le caractère non seulement politique mais d'abord religieux du souverain. Il est l'émir el Moumenin, le commandeur des croyants, le khalife, le pape islamique au nom de qui se fait la prière du vendredi. Si l'autorité du sultan est forte en pays maghzen, elle est effectivement faible en pays siba. Mais, par un de ces réflexes dont je parlais tout à l'heure, elle retrouve à de certains moments toute son influence. Le sultan existant, régnant, est combattu par les tribus, désobéi, menacé. Vient-il à disparaître, ces mêmes tribus, soit parce que leur esprit religieux se réveille, soit parce qu'elles voient un intérêt moins élevé, prennent prétexte de cette disparition de l'iman pour se soulever, de telle sorte que le prestige du sultan, qui ne joue aucun rôle organisateur quand il existe, devient, lorsqu'il n'existe plus, une cause de trouble, de soulèvement, dans les tribus mêmes qui l'eussent le plus volontiers combattu.

Aussi le général Lyautey s'est-il donné tout entier à refaire un souverain, un souverain qui soit dans notre main bien entendu, qui soit encadré très fortement pour rester objectivement assez faible et ne point nous créer de difficultés le jour où fantaisie lui prendrait de se tourner contre nous, mais aussi un souverain qui ne soit pas

LE MAROC

déconsidéré aux yeux des Marocains par la souillure d'une investiture donnée par des chrétiens. On a donc élevé un sultan rituel dont l'avènement a été accueilli avec enthousiasme dans le pays maghzen, et dont la présence empêchera les prétendants, les madhi de renouveler les exploits d'El- Hibba.

Vous avez suivi au jour le jour et vous avez lu dans le compte rendu fait par le général Lyautey à la Commission des Affaires extérieures le développement des différents organismes du protectorat. Les travaux publics, routes et chemins de fer, ont retenu tout spécialement l'attention. Ces travaux intéressent non pas seulement l'avenir économique du pays mais aussi sa pacification. Plus vite et plus loin nous pourrons transporter des troupes, moins nous en aurons besoin, puisque le réseau tracé maintenant par les convois sur les pistes sera remplacé par le réseau des voies ferrées. Je n'insiste pas sur ce point, en soulignant cependant le constant souci qu'on a eu de faire profiter les indigènes des bienfaits de la paix française en établissant des écoles et des infirmeries. Les conséquences de ces efforts se marquent d'une façon irréfutable par des faits.

Le Maroc a profité de notre présence puisque le commerce qui s'élevait en 1907 à 76 millions de francs dépasse en 191 1, en 4 ans, 177 millions.

Le pays tout entier en a profité puisque de 1907 à 191 1, si Casablanca a vu son commerce s'augmenter de 32 millions, la part de Tanger s'est accrue de 10 millions, celle de Mogador de 5 millions, celle de Mazagan de 10 millions, celle de Safi de 14 millions au moins. Tous les ports ont doublé leur commerce. Enfin et surtout, ce développement a favorisé non pas seulement le com merce français qui, entre les mêmes dates, s'est accru de 52 millions, ce qui n'est que justice en somme, mais aussi le commerce anglais qui s'augmente de 23 millions, le commerce allemand de 14 millions, le commerce espagnol de 9 millions. Grâce à la France toutes les nations voient leur commerce se doubler pour le moins. N'est-ce point la meilleure réponse aux craintes d'accaparement du Maroc par la France ?

Un peu longuement, je m'en excuse, je vous ai dit le Maroc d'hier et celui d'aujourd'hui, je ne vous parlerai pas du Maroc de demain. J'exprimerai seulement ma conviction profonde, absolue qu'il sera rapidement français puisque, entouré des collaborations qu'il a su grouper autour de lui, le général Lyautey est résident général au Maroc.

Mais, et je voudrais terminer sur cette idée, ce n'est pas seulement dans l'avenir par les richesses nouvelles qu'il apporte, que le Maroc aura été

LE MAROC

utile à la France. Dès maintenant ce que certains appelaient dédaigneusement autrefois l'aventure marocaine a déjà donné à notre pays des profits inestimables. A l'occasion du Maroc, nous avons repris conscience de nous-même. Notre angoisse devant le Congo déchiqueté nous a fait comprendre que la France elle aussi était une nation coloniale, puisque les terres lointaines nous tenaient si fortement au cœur. Dans la lettre que je vous citais au début, M. Poincaré disait du général Lyautey qu'il avait grandi la France aux yeux de l'Europe.

Ne peut-on point s'inspirer d'un éloge si mérité pour affirmer que la France, àl'occasion duMaroc, s'est grandie à ses propres yeux, puisque le calme, la confiance de la nation quand l'orage grondait à l'Est, nous ont prouvés à nous-même que notre race est toujours vaillante, que toujours forte est notre France. [Applaudissements)

Messieurs,

Vos applaudissements ne me surprennent pas, car je sais qu'ils ne s'adressent pas à moi, mais qu'ils sont la manifestation des sentiments que nous avons tous dans le cœur, et c'est pourquoi,

mon général, je suis certain d'être l'interprète de tous mes camarades en vous priant d'emporter là-bas l'écho de ces applaudissements, par lesquels de jeunes Français saluent l'œuvre que, sous vos ordres, accomplissent au Maroc vos collaborateurs civils et militaires sans oublier les vaillantes femmes qui soignent, consolent et quelquefois ferment les yeux des petits soldats de France. [Applaudissements répétés.)

Messieurs ',

Je me fais d'abord votre interprète en remerciant M. de Lacharrière de la conférence si intéressante, si substantielle, si claire, qu'il vient de nous donner.

Il y a trois mois je recevais à Rabat une lettre de M. François Lefort, me demandant de venir faire à l'École des sciences politiques une causerie sur le Maroc, ou, sinon, de lui indiquer quelqu'un qui voulût bien se charger de faire cette conférence que je présiderais. Il est superflu de dire pourquoi j'en ai décliné l'honneur en ce qui me concerne. Vous comprenez, de reste, qu'il ne m'appartenait pas, à moi, de traiter un sujet dont je fais pour ainsi dire partie intégrante. Si je suis en ce moment à Paris, c'est pour y soutenir devant le Haut Jury, constitué par mes chefs, les intérêts dont j'ai charge, mais dès lors qu'il s'agit de « raconter » le Maroc et ce qui s'y est fait, c'est à d'autres, plus indépendants en

i. Discours prononcé par M. le général Lyautey le 21 décembre 1912.

leurs appréciations et plus désintéressés dans la question, que ce rôle revient.

Nul n'était mieux qualifié pour cette tâche que M. de Lacharrière, et je l'ai désigné sans hésitation. Je puis vous affirmer qu'il connaît le Maroc mieux que moi, et ceci n'est pas un paradoxe. Il m'y a précédé et a pu l'étudier avec une liberté d'optique et des vues d'ensemble que la lourde tâche quotidienne ne m'a pas permis d'avoir au même degré.

Il y est venu en 1 910 et en 191 1 ; il y a passé de longs mois, alors qu'en 1907 et 1908 je n'y ai passé que quelques semaines. Il en a fait l'exploration la plus intéressante et la plus complète.

En 19 10, il a visité toute la Chaouia, il est descendu à Marrakech, il a parcouru tout le versant nord du grand Atlas ; il en a rapporté un très beau livre : « L'œuvre française dans la Chaouia >; .

Il y retournait en 191 1, il commençait par revoir le Sud, parcourant presque sans escorte des régions où il est actuellement impossible de circuler sans avoir une petite armée avec soi. Il a visité cette région sud de l'Atlas qui aujourd'hui, au pouvoir de El Hibba, est en plein incendie. Puis, attiré par les événements qui se déroulaient au Nord, il est allé avec nos colonnes jusqu'à Fez, d'où il a regagné Tanger. Il a donc exploré le Maroc du Nord au Sud, de l'Est à

LE MAROC

l'Ouest. Il y a fait la plus belle œuvre d'explorateur, en même temps qu'il y laissait un souvenir fait d'estime et de sympathie, parce qu'il est un bon et vaillant Français. Nos troupes à côté desquelles il marchait ne s'y trompaient pas.

N'oublions pas que pendant ces rudes explorations, il était accompagné de sa noble et vaillante femme qui nous a donné, elle aussi, un récit plein d'intérêt et de talent de son voyage dans le Sous.

Je n'ai vraiment rien à ajouter à ce qu'a dit M. de Lacharrière sur le Maroc, dont il vous a fait un schéma très large, très habile, fort difficile à faire. Il a tenu à vous laisser — et je lui en suis très reconnaissant — sur la vive impression des « risques » de la partie qui s'y joue. Je vous demande avant tout de rester sur cette impression . S'il y a une chose à redouter dans notre cher pays, ce sont les emballements. L'opinion française va, vous le savez, très facilement aux extrêmes : tout est perdu ou tout est sauvé. Or, il est rare, avec les ressources de notre race, que tout soit perdu. Mais les situations compromises ne sont pas sauvées d'un seul coup. La pacification

du Maroc, restez-en bien convaincus, est une très grosse affaire, à très longue échéance, et cela pour une première raison : quelles que soient les divergences d'appréciations sur le chiffre de sa population, il est, en tout cas, très supérieur à celui de la population de l'Algérie au moment de la conquête. Le Maroc compte au minimum 5 ou 6 millions d'habitants. Calculez ce que cela représente comme réserve de guerriers bien armés et résolus à qui nous n'avons à opposer que 50000 hommes — ce qui est beaucoup pour la France et trop peu pour le Maroc.

Ce pays, comme les mers les plus périlleuses pour la navigation, est gros de cyclones. Nous venons d'en franchir un. Mais nous pouvons en subir un autre demain, car les causes profondes existent toujours : le fanatisme religieux, l'attachement au plus vieil Islam, le culte farouche de l'indépendance, l'habitude de l'anarchie, la xénophobie. Il est très rigoureusement exact, comme vous l'a dit M., de Lacharrière, que récemment tous les symptômes ont fait présager un soulèvement général et national. D'aucuns s'en sont étonnés, connaissant les divisions profondes qui séparent les diverses tribus et ont toujours empêché leur cohésion. Mais ce sont là des divisions locales qui peuvent momentanément disparaître en face de l'étranger. Il peut alors se

LE MAROC

former une de ces vagues de fond qui emportent tout.

Ce péril, je l'ai réellement craint, de juin à août. Il a été conjuré, mais il peut se reproduire demain. C'est notre affaire d'y parer le mieux possible, mais la force militaire seule ne suffit pas et, pour en doubler l'action, il faut hâter le plus possible les œuvres de pénétration économique et civilisatrice. Il est certain que le jour où nous aurons des chemins de fer là où il faut aujourd'hui huit ou dix jours pour transporter des troupes, leur matériel et leur ravitaillement, la situation militaire se modifiera radicalement. Et, avec les chemins de fer, ce sera l'évolution immédiate du trafic, de la vie économique, de la vie sociale, c'est-à-dire des intérêts matériels. Or l'intérêt est toujours et partout le plus fort.

J'attends 'donc impatiemment l'éclosion rapide de toutes ces œuvres économiques : ports, routes, chemins de fer et, à côté d'elles, des œuvres civilisatrices, écoles, formations hospitalières, qui ont sur les indigènes une si rapide influence. Tout ce qui développera le commerce, le bienêtre, sera l'adjuvant le plus efficace de l'œuvre militaire que nous avons à accomplir.

Ce sont les ressources nécessaires à ces œuvres que je suis venu chercher à Paris. Ma présence n'y a pas d'autres motifs, et je dois dire que j'ai

trouvé auprès des pouvoirs publics, du Parlement, auprès de tous ceux qui ont à intervenir dans la création de ces ressources, un accueil et une intelligence de la situation qui me permettent d'envisager l'avenir avec confiance.

Ce dont je suis avant tout reconnaissant à M. de Lacharrière et à vous, messieurs, qui m'avez fait le grand honneur de m'appeler ce soir, c'est de me donner l'occasion de payer mes dettes et j'en ai beaucoup.

D'abord envers ceux qui m'ont précédé sur cette terre marocaine. Ils y ont accompli le plus rude labeur pendant la période la plus ingrate. Ils y ont travaillé dans la nuit. Et si, maintenant, dans cette forêt encore si obscure, il y a déjà quelques éclaircies, si dans ce marécage, il y a quelques points solides sur lesquels on peut s'appuyer, c'est à eux et à eux seuls que nous le devons.

Aux explorateurs comme les Foucauld, les Gentil, les Doutté, les Ségonzac, les Lacharrière et tant d'autres qui nous ont ouvert ce pays et nous en ont appris les rudiments.

A ceux qui m'ont précédé.

A Drude qui, jeté sur la plage de Casablanca

LE MAROC

avec une poignée d'hommes, a su s'y maintenir à travers les plus rudes difficultés.

A d'Amade qui a accompli dans la Chaouia l'œuvre admirable que vous connaissez et en a fait notre place d'armes.

A Moinier dont la glorieuse marche sur Fez restera le titre ineffaçable et qui, pendant l'année ingrate et pénible entre toutes qui a suivi, a eu le rare mérite de maintenir ses positions — et rien n'est plus difficile que de maintenir.

A M. Regnault qui accomplit là pendant des années l'œuvre la plus dure. Je l'ai vu à l'œuvre : je me suis trouvé deux fois associé à sa besogne à Rabat et en Chaouia : j'ai assisté de près à ses angoisses et j'ai connu ses avis clairvoyants. Songez donc : il acquiert la confiance du sultan légitime, l'amène à être favorable à notre coopération, en face d'un prétendant hostile, dirigeant les forces que nous combattions. Celui-ci devient tout à coup le sultan légitime, il faut le subir, tout recommencer, chercher à nouveau à établir une collaboration — et quelle collaboration !... Et pendant des années, ce labeur ingrat s'est poursuivi, tandis que se faisait un travail souterrain et occulte, creusant cette mine qui éclata subitement sous nos pieds le 17 avril dernier, au moment où nous touchions le port, au moment où M. Regnault avait la satisfaction de faire

enfin aboutir le traité de protectorat. Certes il n'y a rien de plus douloureux que cette carrière qui voit s'effondrer l'édifice au moment même où il s'achevait — et nous devons tous lui rendre hommage.

Permettez-moi de payer devant vous ma dette de gratitude à mes chefs, à ceux qui m'ont formé, qui m'ont appris le peu que je sais des choses coloniales : à M. Rousseau, l'ancien gouverneur général de l'Indo-Chine, noble et haute figure s'il en fût, dont le fils m'apporte aujourd'hui au ministère de la Guerre le concours le plus efficace et le plus constant : au général Galliéni, le maître des maîtres coloniaux, qui pendant neuf ans m'a associé à son œuvre glorieuse : à M. Jonnart que vous applaudissiez ici, il y a huit jours. C'est hier seulement que j'ai su de quelles paroles trop élogieuses il m'avait honoré et je le remercie ardemment de m'avoir ainsi fourni l'occasion de témoigner de ce que je lui dois. Pendant sept ans, il a été mon chef, sans que jamais il y ait eu une fissure dans nos relations, un doute de l'un à l'égard de l'autre, et, de ses leçons, je retiens avant tout deux choses : d'abord cette conception de la politique indigène en laquelle je me proclame son disciple. Vous savez avec quelle générosité, avec quelle largeur de vues il a compris qu'il ne fallait pas traiter les

LE MAROC

indigènes en vaincus, en race inférieure, mais les élever à nous, les associer à l'œuvre que nous accomplissons chez eux. Si cela est vrai en Algérie, combien plus au Maroc, où toute notre politique est basée et doit rester basée sur le protectorat, c'est-à-dire sur le régime d'association par excellence. Je retiens ensuite la belle leçon de commandement qu'il m'a donnée parce qu'il a été le chef fidèle dans les mauvais jours, ce qui est estimable et rare entre toutes choses. Je rappellerai un fait : en 1904, j'avais été amené pour des raisons supérieures à occuper un point que je regardais comme indispensable à la protection algérienne mais dont on ne savait pas très bien, en raison de l'indétermination des frontières, s'il était au Maroc ou à l'Algérie. Tout à coup, après quelques semaines d'occupation, m'arriva de Paris l'ordre de l'évacuer. Cet ordre était inexécutable, de nombreuses tribus étaient venues se mettre à l'ombre de notre drapeau ; la parole de la France leur avait été donnée. J'en rendis compte, en ajoutant que si Tordre était maintenu, il faudrait remettre à un autre le soin de l'exécuter. M. Jonnart était absent de l'Algérie, c'est deux jours après, en Hollande, qu'il apprit l'incident. Il envoya au président du Conseil le télégramme suivant : « i° C'est par mon ordre que le général Lyautey a agi (ce n'était

pas exact, car je n'avais pas eu le temps de lui en référer). 2° J'approuve tout ce qu'il a fait. 3° Si Tordre d'évacuation est maintenu, je repars pour aller m'installer à son poste à côté de lui. » Vous comprenez que quand un chef a fait cela, non seulement on lui reste attaché pour la vie, mais on lui voue une estime, une confiance, une admiration sans bornes.

M. de Lacharrière, avec un accent qui m'a profondément ému, vous a parlé de mes collaborateurs. Il sait de quel cœur ils se donnent, avec quel dévouement ils se consacrent à l'effort énorme que la situation exige d'eux. A eux aussi, je veux payer ma dette.

A mes collaborateurs civils : à M. de Saint- Aulaire, l'un des vôtres, qui tient le gouvernail en mon absence ; à mes directeurs généraux des Finances et des Travaux publics, MM. Gallut et Delure ; au secrétaire général du Gouvernement chérifien, M. Gaillard, dont vous connaissez tous la belle épopée marocaine.

Quant à mes collaborateurs militaires, M. de Lacharrière les a vus à l'œuvre. Sous la ferme direction du général Franchet d'Espérey à l'Ouest, du général Alix à l'Est, ils se battent là-bas, les mêmes pour la plupart que je vois depuis vingt ans à nos avant-postes coloniaux, car, comme dit le dicton : « Ce sont toujours les mêmes qui se

LE MAROC

font tuer. » Ils sont' de tous ordres : il y a les chefs, les officiers subalternes, les hommes de troupe. C'est à qui parmi eux rivalisera d'abnégation, de dévouement.

Pour les chefs, je ne veux pas faire un palmarès, je m'arrêterai un instant à un ou deux noms :

A Gouraud, que vous avez applaudi dans cette école, à ce jeune chef dont vous connaissez tous l'histoire déjà légendaire et qui réunit les plus hautes qualités du chef. L'action qu'il vient de mener pendant six mois peut être donnée comme un modèle, comme une synthèse éclatante de la méthode que je regarde comme la plus efficace ; c'est à ce titre que je m'y arrête un instant. Au mois de juin, après qu'il eut dégagé Fez où nous étions investis, il fallait élargir notre champ d'action, nous donner de l'air, du large, trouver le moyen de répandre un peu de paix dans l'hostilité farouche qui nous encerclait, de prendre contact avec ces tribus qui faisaient le vide devant nous. Il se mit en marche avec ses colonnes ayant ainsi en mains l'outil le plus solide et sachant la manière de s'en servir : « la force » qui se fait respecter et qui permet seule de « causer » utilement ; mais il emmenait aussi des personnages indigènes de la plus haute autorité religieuse et politique, de ceux aux appels des-

^ 97 ^ AFR- du n. — 7

quels les populations avaient toujours répondu jusque-là, et nous avions la quasi-certitude qu'au bout de peu de jours l'œuvre d'attirance commencerait. Mais l'hostilité était si grande, le pays avait été secoué à de telles profondeurs qu'après un mois de rudes combats, de longs et stériles stationnements, où les coups succédaient aux coups, les appels aux appels, aucun résultat n'avait encore apparu. Il m'écrivait alors un billet presque découragé : « C'est toujours la lutte, le vide persiste, rien ne prend, je ne vois pas comment nous en sortirons. » Je lui répondis de ne plus insister, de ne pas surmener ses troupes en cette rude saison et de les ramener pour recommencer plus tard. Mais ma lettre se croisait avec un second billet où il m'annonçait qu'en vingt-quatre heures la situation s'était modifiée du tout au tout; que la veille les premières soumissions s'étaient produites et que, le branle donné, elles affluaient. Et cela démontre combien avec cette méthode lente, mais sûre, il faut apporter de patience et ne jamais perdre espoir. Il n'y eut plus un coup de fusil tiré. Et ce furent de jour en jour des tribus nouvelles venant à lui, apportant leur adhésion aux notables indigènes, vendant leur récolte aux ennemis de la veille, consultant nos médecins, ouvrant de proche en proche de nouveaux territoires pacifiés, et la

LE MAROC

sanction, c'est que ces jours-ci même, il envoyait un officier, un médecin, escortés de quelques hommes, apaiser les conflits locaux, soigner les malades, faire des achats de chevaux, à 50 kilomètres à Test de Fez, dans cette même région où naguère on ne faisait pas un pas sans coups de fusil.

Elle est, n'est-ce pas, tout à fait intéressante et instructive cette application de la bonne méthode, de la combinaison incessante de l'action de force et de l'action pacifique, qui exige à un égal degré la fermeté et la clairvoyance, l'énergie et la générosité, méthode de patience, de longue haleine où il ne faut se lasser ni se décourager jamais.

Dans un autre ordre d'idées, je m'arrêterai un instant sur l'action exercée au Sud par JVLangin, que vous avez entendu, lui aussi, dans cette école.

Tout à l'heure, M. de Lacharrière vous parlait des angoisses par lesquelles nous passâmes à la fin d'août. Le prétendant Hibba, après avoir occupé Merrakech, marchait vers le Nord, menaçant la Chaouia. Mangin, avec tout ce qu'il lui restait de disponible, posté en flèche à Souk-el-Arba, au sud de l'Oum-er-Rebia ne disposait pas encore de quatre bataillons. Un bataillon et demi venait de l'Ouest le rallier. Un autre, en arrière, ne l'avait pas encore rejoint. Et c'était tout. Il ne nous

restait, en arrière, aucune réserve. Le mouvement de Hibba, par sa soudaineté, sa violence, sa rapidité avait dérouté toutes les prévisions. Il était impossible de dégarnir les régions du Nord, objet, elles-mêmes, des plus sérieuses alertes. Les renforts demandés et attendus étaient encore en France ou en mer. C'est en faisant flèche de tout bois que nous étions parvenus à disposer des six bataillons indispensables pour Mangin, mais il ne les avait pas encore sous la main. Or, c'est à ce moment que se déchaîna le raz de marée, l'avant-garde de Hibba arrivant à quinze kilomètres sur sa droite entre lui et son bataillon de l'Ouest, l'armée de Hibba sur son front à moins d'une journée de marche. Il n'hésite pas ; laissant le minimum de forces à la garde de son camp, il part avec dix compagnies, tombe sur l'avant-garde de Hibba à huit heures du soir, la bouscule à la baïonnette en pleine nuit, va chercher son bataillon de droite, le ramène, repasse une seconde fois sur le corps de l'ennemi, rallie son bataillon resté en arrière, et, en quarante-huit heures, il avait rameuté tout son monde, fait la boule, et il faisait tête inattaquable et menaçant [Longs applaudissements). Messieurs, je transmettrai à Mangin l'écho de vos applaudissements, cela lui fera plaisir.

Eh bien, vraiment, il y a des histoires comme

LE MAROC

cela dans les commentaires de César, et c'est très beau. Et c'est ce jour-là que le sort de la Chaouia, du Maroc s'est décidé.

Pour les officiers subalternes, ils vous touchent de près, car ce sont ceux de votre génération. Voici dix-huit ans que je les vois à l'œuvre, ces garçons de vingt à trente ans, apportant toujours et partout les mêmes consolations et les mêmes espoirs.

A Madagascar, c'est un sous-lieutenant sorti de Saint-Cyr depuis un an, tombant, avec ses soixante hommes, dans une embuscade, traversé par une sagaie de part en part, sans médecin, n'ayant dans son détachement que deux Européens. A demi-mort, sur la civière où ses hommes le transportaient, d'une voix à peine perceptible, il souffle les ordres qui sauvent la petite colonne au simple soldat français qui lui sert de second et qui donne, lui aussi, l'exemple du plus grand sang-froid et du plus beau courage. Il ramène le détachement, combattant à chaque pas, sur un mamelon où on l'adosse à un arbre et où il continue à murmurer ses ordres, tandis que le petit marsouin trouve moyen de faire parvenir au capitaine commandant le poste voisin à quarante kilomètres de là, le billet suivant, que j'ai vu : « Le lieutenant est mortellement blessé, nous sommes à tel endroit, bien retranchés,

envoyez un gradé pour prendre le commandement, et des cartouches. »

Le capitaine arrive au matin, les sauve. L'officier ne mourut pas, il est vivant, bien vivant, capitaine dans une colonie toujours, où il risque encore sa peau.

Si je pouvais vous lire toutes les lettres des jeunes officiers du Sud-Oranais, me racontant leur premier combat, leur première charge, avec quelle passion, quel enthousiasme!

Et, au Maroc, je n'en finirais pas de vous raconter les actes d'héroïsme simple que j'enregistrais chaque jour!

A Fez, du 25 au 28 mai, nous sommes attaqués dans les conditions que vous savez. Nous avons dix officiers tués ou blessés, soixante hommes tués, cent cinquante blessés. Parmi les tués, il y a un jeune officier marié, père d'un petit enfant qu'il adorait, et on trouve, sur lui, tachés de son sang, sur son carnet, ces mots qu'il avait écrits à sa femme en tombant sur le champ de combat : « Je suis très sérieusement touché, je n'en ai aucun regret; une ombre de mélancolie me vient cependant en songeant à toi, à notre fils chéri. Il faudra lui dire plus tard que son père est mort pour le pays, et que ma dernière pensée a été pour vous deux. »

Et la troupe est à l'unisson. Il n'y a pas de

LE MAROC

combat où les simples soldats ne donnent des exemples semblables. Ils tombent avec héroïsme et avec allégresse, à la française.

Il y a deux ans, c'était au dernier combat que j'aie livré sur la Moulouya. Nous nous battions dur. Un petit chasseur d'Afrique, engagé volontaire de dix-huit ans, qui avait l'air d'un enfant, était derrière moi. Une balle lui traverse la cuisse et le descend de son cheval. L'enfant, qui était pour la première fois à pareille fête, voyant le sang sortir de sa jambe douloureuse, ne savait pas très bien quelle contenance prendre, ni s'il pouvait pleurer ; il prit le parti de rire, en disant : « Après tout, on est soldat. »

Nos troupiers indigènes rivalisent avec nos Français. Vous rappellerai-je l'admirable défense de la mosquée de Bab-el-Ghissa, le 26 mai, où, pendant une nuit et une matinée, tient une section de cinquante tirailleurs algériens que, pendant des heures, on put croire perdus. Quand la troupe de secours vint la délivrer, le chef (l'officier de tout à l'heure) était tué. Sur les cinquante hommes, la moitié tuée, la moitié blessée. Leurs armes sont ici au musée de l'Armée. Je ne connais rien d'émouvant comme ces fusils : tous, tordus, brisés, éclatés, dans ce long combat corps à corps à travers les portes, par les brèches des murs. Vous pouvez aller les voir.

Et si j'ai tenu à vous parler un peu longuement des actes d'héroïsme de ces gars de vingt à vingt-cinq ans, c'est que ce sont vos frères, c'est que ce qu'ils font, vous le feriez certainement demain, c'est parce qu'il n y a pas deux jeunesses, il n'y a pas une jeunesse militaire spéciale, il n'y a qu'une jeunesse française. (Applaudissements.)

Et, ici, je m'arrête pour saluer votre Ecole. Je vous assure que, de ma part, ce n'est pas une politesse conventionnelle. Il y a très longtemps que je la connais, je l'ai vu naître, j'ai toujours suivi sa vie avec un intérêt passionné, je suis lié avec beaucoup de ses professeurs, et je n'oublierai jamais que la première fois que je pris réellement contact avec elle, ce fut pour répondre ici, dans cette maison, à un appel de M. Boutmy. Des lettres qu'on lui avait communiquées l'avaient mis au courant de ce que nous faisions au Tonkin et à Madagascar. Je n'avais pas l'honneur de le connaître, mais il avait désiré me voir et me parler. Or, en sortant de cet entretien, je me retournai pour saluer la porte de cette maison, sachant désormais que, derrière ses murs, s'élaborait une œuvre admirable, qu'il s'y créait une

LE MAROC

jeunesse d'âme haute et d'esprit libre. Et je ne pouvais me défendre de quelque regret et de quelque amertume en songeant aux écoles de notre jeunesse. Certes, nous avons conservé le meilleur souvenir de nos maîtres ; mais, comme nous, ils étaient enfermés, bien malgré eux, dans les formules les plus rigides, dans les méthodes les plus surannées. Je ne scandaliserai aucun de mes contemporains qui sont ici en rappelant dans quelle routine se traînaient alors les écoles militaires et civiles. A cet âge, où Ton croit conquérir le monde, où Ton a un tel besoin de donner à ses aspirations un essor, à ses facultés un emploi, les ailes de nos vingt ans se heurtaient avec une véritable souffrance contre les barreaux de ces cages étroites.

Mais ces temps sont loin ; depuis longtemps déjà, un souffle vivifiant a passé à travers toute l'organisation scolaire française. L'air est entré largement dans nos écoles militaires comme dans nos écoles civiles. On le respire à notre Ecole de guerre. On le respire à pleins poumons ici, dans cette Ecole des Sciences Politiques, génératrice entre toutes, de jeunesse énergique, laborieuse, armée pour la vie.

C'est parce que je la connais et que je l'aime que je recrute chez elle la plupart de mes collaborateurs civils, avec une confiance entière en

ce qu'ils me donneront. Hier même, je prenais comme secrétaire général du protectorat M. Paul Tirard qui est un des vôtres lui aussi et dont le nom, je le sais, sera si bien accueilli par vous tous.

Je salue en M. d'Eichtal, que je connais depuis si longtemps, l'homme le mieux désigné pour continuer l'œuvre des Boutmy et des Anatole Leroy-Beaulieu, sachant bien que, sous sa direction, vous continuerez à être la pépinière de l'espèce française la plus vivace, celle qui essaime non seulement sur notre sol, mais à l'étranger où vous ne cessez de porter de par le vaste monde le haut renom de l'Ecole.

Messieurs, ces jours-ci, dans un article sorti de la plume de l'un de vous, je relisais cette phrase d'un homme que j'ai admiré et aimé entre tous, Eugène Melchior de Vogué : « Une armée s'élève au-dessous de nous, prête pour l'action : la jeunesse! » Ah oui! nous nous sentons portés par vous! Il nous est nécessaire, indispensable, à nous, les chefs, d'être constamment en communion avec vous, d'être compris de vous. Et si j'aime tellement à m'entourer déjeunes, c'est parce que leur jeunesse réagit en jeunesse et en action et qu'avant de clore la journée, après la lourde tâche quotidienne, rien ne vaut ce bain d'allégresse, de sève féconde et créatrice.

LE MAROC

Et nul plus que moi n'a suivi avec une attention plus vigilante les grands mouvements qui vous ont remués ces années dernières et c'est en tout espoir et pleine confiance que je salue la jeunesse de 191 2. Il n'y a qu'à vous écouter et à vous lire.

D'abord, laissez-moi me réjouir de ce qui touche avant tout le vieux soldat que je suis : vous n'avez pas peur de la guerre, ni du mot ni de la chose. (Applaudissements.)

Et ce n'est pas là une chose si simple, car elle est nouvelle. Il y a eu des années, vous le savez bien, où, au contraire, on n'aimait guère à prononcer le mot et où l'on redoutait encore davantage d'envisager la chose. C'est fini. Le pacifisme est mort.

Et ce que j'ai lu, aussi, sous la plume de l'un des vôtres, c'est : « que vous voyez maintenant dans la guerre l'occasion de l'épanouissement des plus hautes vertus humaines ». Ah! je la retiens cette pensée, je l'ai lue avec une profonde émotion, car c'est bien une des plus vraies, des plus fortes que je sache. Non, nous ne cherchons pas la guerre, nous en mesurons les ruines, nous faisons tout pour en conjurer le péril, mais, comme vous l'avez compris, ne disons plus qu'elle n'est qu'un mal, car elle est « l'occasion de l'épanouissement des plus hautes vertus hu-

maines ». Certes, il est douloureux, qui le sait mieux que moi ? de voir creuser les fosses qui ensevelissent tant de jeunesse, mais sur ces fosses sferment de suite les moissons futures — les moissons futures, que dis-je ! les moissons immédiates — ces moissons immédiates, mais ce sont ces traits d'héroïsme que je viens de vous conter. Les moissons immédiates, c'est l'impression que ces récits vous produisent, c'est la réaction de tant de bravoure sur les plus jeunes encore ; sur ceux qui n'ont pas l'âge de servir et qui s'exaltent au récit de tant de vaillance, de tant d'abnégation, cent fois plus méritoire chez les plus humbles, chez ces hommes de troupe, ces modestes officiers, qui n'ont pas la griserie du commandement, de la renommée, et font leur devoir obscur, anonyme, avec la même bravoure, la même allégresse que si le monde avait les yeux fixés sur eux.

La moisson immédiate, elle se récolte même dans les familles de ceux qui tombent. Ne vous récriez pas! Certes, j'ai entendu invoquer contre la guerre, les deuils, les larmes des mères. Mais ces larmes des mères, je les connais, car j'ai reçu leurs lettres, les lettres des mères de ceux que j'appelle « mes tués ». Eh bien, je ne sais rien au monde de plus admirable, de plus hautement consolateur que ces pages douloureuses, que des

LE MAROC

pleurs ont mouillées. Permettez-moi de vous en lire une. Il y a quelques années, un de mes plus jeunes officiers était tué dans l'extrême Sud-Oranais. Je le connaissais et je l'aimais bien. Il avait naguère commandé mon escorte. Je ne connaissais pas les siens. Après sa mort, j'appris qu'il n'avait plus son père, que sa mère vivait seule dans un village de France. Je lui écrivis que j'avais été saluer la tombe de son fils, et voici ce qu'elle me répondit :

« Merci, général, d'être allé saluer sa tombe. Ah! cette tombe... quel grand et noble cœur elle renferme! J'ai reçu une lettre écrite au crayon à Menabha, le soir du 15 avril (lettre qu'on a sans doute trouvée sur lui) ; on ne sait ce qui domine le plus dans ses lignes dernières, ou du désir anxieux, violent, d'avoir enfin la joie de combattre, ou de la tendre sollicitude sur les inquiétudes que je pouvais avoir, et qu'il s'efforce de détourner. Cette lettre résume le fond de son âme, la France et sa mère.

« Je ne murmure pas. Dans mes moments de calme, il m'arrive même de remercier Dieu, mais, ces moments sont encore bien rares. Alors, j'offre à Dieu ces pleurs que je ne peux empêcher de couler et je lui demande de me permettre d'être une fois de plus unie de cœur au cœur de mon si cher petit, et d'accepter mes larmes mêlées à son

sang jeune et généreux pour le salut de la France et l'honneur de son drapeau.

« C'est bien peu, les larmes d'une femme âgée et malade, mais j'ai donné mon fils... »

£h bien, Messieurs, cette lettre qui vous a tant émus, toutes les mères françaises que j'ai approchées l'auraient, sinon écrite en d'aussi admirables termes, du moins pensée. Et quand une jeunesse est née de telles mères, on peut avoir en elle une confiance aveugle : elle peut braver toutes les comparaisons. On est assuré que partout, toujours, elle portera haut le bon renom du pays dans la paix, qu'elle en sauvegardera les destinées et l'honneur dans le péril. Et je vous remercie ardemment, vous tous, de m'avoir donné cette occasion d'en faire ici l'affirmation consolante et réconfortante. (Applaudissements prolongés.)

& no «6

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

CONFERENCE DE M. Camille GUY

Agrégé d'histoire et de géographie.

Gouverneur des Colonies.

DISCOURS DE M. ROUME

Gouverneur général honoraire des Colonies.

Messieurs1,

Mes premières paroles seront pour associer mes regrets aux vôtres. Vous aviez espéré entendre ce soir M. Marcel Dubois dont la compétence indiscutable et la conviction généreuse unies à une grande éloquence auraient merveilleusement convenu à un sujet comme celui que je dois traiter. Mais la maladie le retient loin de nous et c'est à moi qu'est échu le grand mais périlleux honneur de le remplacer. Je ferai de mon mieux pour suppléer mon ancien maître de Sorbonne qui m'a donné le goût et la méthode des études coloniales et, à défaut de talent, j'apporterai, du moins, un peu de l'expérience que j'ai acquise par dix ans de séjour en Afrique occidentale. Durant cette période il m'a été donné, et c'est un souvenir qui m'est cher, de servir sous les ordres de M. Roume qui a bien voulu présider cette conférence. C'est lui qui m'a fait ce que je suis. Il m'a, avec une bienveillance dont je garde le pré-

i. Conférence faite par M. Camille Guy le 16 avril 1913.

^ 113 4? afr. du n. — 8

cieux souvenir , m ontré ce que pouvaient accomplir aux colonies une volonté lumineuse, une méthode scientifique, un travail de tous les instants et je tiens pour un honneur d'avoir travaillé à côté de lui. Vous savez que l'Afrique occidentale française est son œuvre., que c'est lui qui l'a portée au degré de prospérité et d'organisation qui en fait aujourd'hui la plus belle de nos possessions. Et c'est ainsi, Messieurs, que je me trouve encouragé à prendre la parole puisque je me présente sous le patronage des deux hommes qui ont été mes inspirateurs et mes modèles au cours de toute ma carrière intellectuelle et administrative.

On a souvent dit, on a plus souvent écrit que la politique coloniale française n'avait jamais été dirigée par une vue d'ensemble ni inspirée par une doctrine immuable. Il a été de mode d'accuser les Français de manquer, en cette matière, de suite dans les idées. Si ce reproche a pu être quelquefois juste dans le passé, il ne l'est pas en ce qui concerne l'Afrique occidentale française. La première conception de l'Afrique occidentale remonte, en effet, à Faidherbe qui, dès 1863 en avait tracé les étapes futures, avec une merveil-

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

leuse clairvoyance. Ecoutez-le : « Cette phrase stéréotypée dans tous les journaux que le Sénégal et l'Algérie doivent se donner la main par-dessus le Sahara, phrase à effet, s'il en fût, a-t-elle un sens? Pour nous, c'est en vain que nous l'avons cherché jusqu'à aujourdhui. Il y aura toujours un affreux désert de 400 à 500 lieues entre le Tell et le Soudan. Qu'au lieu de compter sur l'avenir des caravanes du Sahara on nous ouvre une ligne commerciale entre le Haut-Sénégal et le Haut-Niger, de Bakel à Bammako, cela sera beaucoup plus rationnel. Oui, contrairement à ceux qui ne rêvent que le Sahara sillonné par de nombreuses caravanes de coton, sa traversée rendue moins affreuse par des puits artésiens de distance en distance, les oasis s'étendant et se multipliant, en un mot la civilisation et la culture chassant le désert pied à pied, nous pensons que le Sahara tend à redevenir désert, seule destinée qui lui convienne. Il s'est peuplé pour trois causes : i° profits énormes de la traite des nègres ; 20 révolutions continuelles au Tell ; 30 absence d'autres voies pour le commerce du Soudan. Ces trois causes n'existeront presque plus et cesseront tout à fait d'exister dans des temps assez rapprochés. » Ainsi Faidherbe prévoit la marche à suivre pour pénétrer au cœur du Soudan et l'admirable c'est que pour avoir suivi ses conseils, pour avoir

compris sa méthode nous pouvons aujourd'hui songer à cette union de l'Afrique du Nord et de l'Afrique occidentale qu'il jugeait à son époque et qui était, en effet, alors impossible.

Non content de penser qu'il faut gagner l'intérieur du Soudan par le Sénégal puis par le Niger, Faidherbe applique cette nouvelle politique. Il rejette les Maures sur la rive droite du fleuve, jalonne la rive gauche, après une série de combats acharnés, de postes militaires : Podor, Bakel; met en fuite le terrible el Hadj-Omar, fondateur de l'empire Toucouleur, et crée, au prix de quels sacrifices, de quels efforts, le poste de Médine. Avec lui et après lui, nous avancerons pas à pas, à travers les régions soudanaises jusqu'au Niger. Faidherbe avait quitté la colonie en 1865 en recommandant qu'on ne perdît pas de vue son projet de relier le Sénégal au Niger par une série de postes et en indiquant lui-même l'emplacement de ces postes futurs : Bafoulabé, Kita, Bangassi et Bammako. C'est une nouvelle marche à l'étoile qui commence. En 1879, Brière de l'Isle construit le fort de Bafoulabé ; en 1881, Borgnis-Desbordes est à Kita; en 1883, la colonne expéditionnaire entre à Bammako. Un an après, grâce à l'initiative hardie de M. Dislère, alors directeur des Colonies, une canonnière flottaitsur les eaux du grandfleuve.

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

Mais mon sujet n'est pas, et je le regrette, de raconter par le détail cette admirable Iliade africaine. Qu'on se rappelle seulement les luttes que nos soldats durent soutenir contre des adversaires qui n'étaient pas à mépriser ; la lutte épique soutenue par Galliéni et par Archinard, par Frey et par Combes contre Mahmadou-Lamine, contre le redoutable et insaisissable Samory, contre l'audacieux Ahmadou. Tous ces empires toucouleurs, nés par la volonté de chefs intelligents et implacables mais maintenus par la terreur et la sauvagerie des almamys et des sofas s'écroulèrent tour à tour devant la vaillance et l'énergie de nos troupes et quand, en 1 898, l'almamy Samory tomba aux mains du capitaine Gouraud qui laissait prévoir dès cette époque le chef intrépide qu'il serait en Mauritanie et au Maroc, le dernier obstacle à la jonction territoriale du Soudan avec la Guinée méridionale était abattu.

Mais pendant que nous nous installions ainsi sur le Niger, que nous vengions par la prise de Tombouctou, dont le mystère s'évanouissait brusquement, le massacre delà colonne Bonnier, pendant que l'habileté diplomatique de Galliéni, de Bayol, plus tard de Ballay et de Noirot, nous installait au cœur du Fouta-Djallon, un jeune officier d'infanterie de marine, Binger, concevait le plan de pénétrer aussi vers le golfe de Guinée,

de préparer notre route du Sud au Nord, de la Côte dT voire à Kong et de rejoindre ainsi le Soudan par une autre route qui se souderait à la première. Ce plan, il l'accomplit avec un rare bonheur et un tranquille courage. Pacifiquement, sans tirer même un coup de fusil, il franchit le Niger, entre à Kong, disparaît pendant dix-huit mois dans les ténèbres de l'Afrique, revient à la côte avec son compagnon Treich-Laplène. Jamais mission n'avait rapporté une plus ample provision de renseignements géographiques, économiques, agricoles et ethnographiques ! Que maintenant la campagne du général Dodds nous installe au Dahomey aux dépens du sanguinaire Béhanzin, que nos explorateurs se lancent dans toutes les directions, que Baud et Vermeesch nous révèlent le Mossi, que Toutée gagne le Bas-Niger par la voie du Dahomey, que Monteil et Marchand pénétrent dans la Côte d'Ivoire, que Hourst reconnaisse le cours moyen et inférieur du Niger et l'Afrique occidentale française sera bien près d'être achevée. Tant d'efforts, tant de dévouements obscurs, tant de sacrifices héroïques n'auront pas été inutiles. La France aura conquis un immense et riche domaine. [Applaudissements .)

Et pendant vingt ans pas une fois le but à atteindre n'est perdu de vue, pas une fois le plan primitif n'est abandonné. Une seule faute a été

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

commise et il serait puéril de la passer sous silence. Hypnotisés d'atteindre le Tchad par la route du Nord, ne tenant pas un compte suffisant des renseignements précis apportés par Mizon, Toutée, Hourst, de la richesse du Bornou et de la valeur navigable du Niger inférieur, nous abandonnions, sans résistance et presque sans compensation, le delta du Niger et les pays productifs qui l'avoisinent. La convention de 1891 eut pour résultat de nous laisser un immense corridor dont la porte nous était fermée. Ainsi semblaient se justifier les paroles ironiques de lordSalisbury : « Aux Français le Sahara et les routes du Nord, le Niger des cataractes, des savanes et des steppes ; aux Anglais le Sokoto, le Bornou et la belle voie navigable Niger-Bénoué. » Heureusement il n'en a pas été ainsi et grâce aux mesures prises, notre part est encore la meilleure et la plus considérable.

Ah, certes ! il eût été désirable que nous eussions été les premiers à nous installer en Afrique occidentale et que nous n'eussions été devancés nulle part. Il n'en est pas ainsi. Pendant que les Portugais conservent leurs vieux établisssements de Guinée et sont installés sur les bords du rio Cacheo ; pendant que les Anglais occupent la Gambie anglaise, les territoires de Sierra-Leone et de Lagos, l'Allemagne s'est installée au

Togo et la vieille république nègre de Libéria, confiante dans la sympathie des Américains et l'appui financier de l'Allemagne, nous inquiète sur la frontière de Guinée et crée, dans un but difficile à connaître, un état d'agitation qui ne peut profiter qu'à ses alliés plutôt qu'à elle-même. Les conventions de 1897 et de 1898 semblent bien avoir réglé, non sans peine, la question des frontières, mais cet accord est-il le dernier et ne peuton légitimement espérer qu'un jour viendra où, par des concessions réciproques et mûrement réfléchies, les sphères d'influence des nations européennes pourront être mieux groupées dans le monde entier? Ces nations n'ont aucun intérêt à se rencontrer sur les mêmes terrains, à se tracer des frontières conventionnelles, à heurter leurs intérêts économiques. Qui sait si cette vérité ne s'imposera pas quelque jour? Déjà, en 1905, il a été question d'acquérir la Gambie anglaise (où les maisons de commerce, disons-le en passant, sont exclusivement françaises), en échange de territoires aux Nouvelles-Hébrides ou de la renonciation complète de nos droits sur Saint-Pierre et Miquelon. L'affaire n'aurait été mauvaise ni pour la France ni pour la Grande-Bretagne et les Cabinets de Paris et de Saint-James n'avaient pas repoussé cette idée. Elle sera peut-être reprise quelque jour et avec des vues plus larges encore.

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

N'avons-nous pas aussi entendu parler, il y a quelques mois à peine, d'une cession à la France du Togo allemand? il semblait même que l'accord fût près de se faire. Ce qui n'a pas été accompli hier ne le sera-t-il pas demain ? Le Portugal n'attache à ses possessions de la Guinée qu'une valeur purement historique et n'en tire aucun profit. Le moment ne viendra-t-il pas où l'intérêt du présent l'emportera sur l'amour du passé et il serait imprudent de ne pas suivre avec attention une évolution que d'autres puissances escomptent peut-être autant que nous ? Enfin la question de la république du Libéria, dont l'activité brouillonne inquiète l'Angleterre autant que nous, se posera certainement et nous ne devons pas nous en désintéresser. Seule la perte des bouches du Niger paraît bien être irréparable. La constitution en 1895 d'un gouvernement général de l'Afrique occidentale marque la fin de la période héroïque. Mais si l'idée était bonne, l'exécution en était timide et précaire. Le nouveau gouverneur général était avant tout et surtout le gouverneur du Sénégal ; il avait sur le gouverneur de la Guinée une autorité mal définie ; il n'en avait aucune sur ceux de la Côte dT voire et du Dahomey et le Soudan lui-même n'était pas constitué. Cette organisation bâtarde, grosse de conflits futurs, dura vaille que vaille jusqu'en

avril 1902, époque à laquelle M. Roume fut nommé gouverneur général de l'Afrique occidentale.

Le nouveau gouverneur comprit bien vite que pour faire œuvre effective, il fallait un pouvoir réel ; que le titre qu'on lui conférait n'était rien s'il ne s'y ajoutait une autorité qui ne pût être discutée ; qu'en un mot il fallait organiser cette Afrique occidentale dont on lui confiait les destinées. C'est de cette conception que sortirent les décrets de 1902 et de 1904.

Le nouvel empire africain est réparti en cinq colonies : Sénégal, Haut-Sénégal-Niger, Guinée française, Côte d'Ivoire, Dahomey, plus tard le territoire de la Mauritanie, plus tard encore le territoire militaire de Zinder. Le gouverneur général est le dépositaire de tous les pouvoirs de la République ; il a, sous ses ordres, cinq gouverneurs des colonies qui portent le titre de lieutenant-gouverneurs et qui administrent sous son contrôle, d'après ses directions, les colonies qui conservent leur autonomie administrative et financière. Mais toutes les questions de politique générale et de politique étrangère, toutes les questions financières, toutes les mesures d'ordre général sont résolues par le gouverneur général en Conseil supérieur de gouvernement. Un certain nombre d'inspecteurs (Travaux Publics, Enseignement,

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

Agriculture, etc.) parcourent les colonies et, sans jamais intervenir dans l'administration des lieutenant-gouverneurs, soumettent leur rapports au gouverneur général qui décide et qui ordonne. Chaque colonie possède son budget autonome ; le gouvernement général a le sien alimenté par les produits des douanes de toutes les colonies du groupe. Sur ce budget le gouverneur général paie les dépenses qui lui incombent, subventionne certains travaux d'intérêt commun, vient en aide aux colonies qui ne peuvent vivre de leurs ressources personnelles. Mais il n'existe, en somme, qu'une personnalité financière apte à contracter des emprunts et assez riche pour inspirer confiance, de même qu'il n'y a qu'une personne morale : le gouvernement général. C'est une belle conception et une idée hardie. Toutefois ce mécanisme aux rouages délicats et complexes n'a fonctionné dès les premiers jours sans heurts et sans résistance que par l'autorité personnelle, la valeur morale, l'aptitude à commander avec fermeté et aussi avec bienveillance de celui qui l'avait conçu et l'avait mis en marche. Et si aujourd'hui, après près de dix ans écoulés, cet organisme fonctionne toujours avec la même précision, c'est que mon ami William Ponty, le successeur de M. Roume, s'est inspiré de l'exemple qu'il avait eu sous les yeux, a adopté les mêmes méthodes et préside lui

aussi avec une rare endurance et une volonté tenace aux destinées de ce pays auquel il a donné vingt ans de sa vie. [Applaudissements .)

L'Afrique occidentale est devenue d'autant plus aisément un tout politique qu'elle est en réalité et en dépit des apparences un tout géographique. Au Sud-Ouest se dresse un massif montagneux dont Faidherbe et Galliéni avaient prévu toute l'importance et qui soutient toute l'ossature du pays : c'est le Fouta-Djallon. Ensemble de plateaux et de pics dont l'altitude maximum atteint près de 1.300 mètres aux environs de Mali, le Fouta-Djallon est formé de roches éruptives, de plateaux latériques et de quelques roches sédimentaires. Isolé de la Haute-Guinée parle col de Koumi au Sud et par le fossé du Niger à l'Est, il projette à quelques kilomètres de la mer, audessus même de Conakry, la masse duKakoulima, pendant qu'il se continue vers le Nord-Ouest par les plateaux déserts et rocailleux en saison sèche, couverts d'une végétation épaisse en saison humide, les bowals. Vers le Nord il s'abaisse par une série de marches de moins en moins hautes, pour venir mourir sur les bords du Sénégal.

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

Découpé profondément par les agents atmosphériques et par la masse des eaux qu'y précipite pendant cinq mois la mousson pluvieuse, il enferme entre ces plateaux de profondes vallées riches et cultivées qui s'étranglent parfois à n'avoir d'une paroi à l'autre que quelques centaines de mètres de largeur. C'est du Fouta-Djallon que rayonnent tous les massifs montagneux d'une hauteur d'ailleurs médiocre qui traversent l'Afrique occidentale dans la direction générale Sud-Ouest, Nord-Est. Les monts de Kong, ces cimes imposantes de trois ou quatre mille mètres qu'avait inventées l'imagination symétrique des géographes qui ne mettaient pas en doute qu'aux montagnes orientales de Kilidmandjaro devait correspondre un massif montagneux à l'Occident , se sont écroulés devant les explorations de Binger et de ses successeurs. Rares sont les massifs de douze à quinze cents mètres et tous ces massifs s'abaissent vers le Nord jusqu'à ne plus être que de simples vallonnements. D'autres plateaux, moindres encore comme altitude, se dirigent parallèlement les uns aux autres, du Sud-Est au Nord- Ouest et se heurtent aux premiers. Ainsi s'expliquent, par cette opposition, les obstacles que rencontrent les rivières qui avant d'atteindre la mer doivent franchir ces barrages naturels par une série de cataractes souvent très pittoresques mais

qui les rendent inutilisables pour la pénétration à l'intérieur.

De ce château hydrographique du Fouta-Dj allon se détachent dans toutes les directions et comme les rayons d'une roue les principaux cours d'eau de l'Afrique occidentale. Au Nord, c'est la Gambie anglaise qui, par un privilège enviable, est la seule rivière qu'une barre ne ferme pas à son embouchure ; c'est la Falémé, affluent du Sénégal ; c'est le Bakhoy et la Bafing, les deux branches mères de ce fleuve ; au Sud, c'est le Tankisso, affluent du Niger ; c'est la Kolenté, les deux Scarcies, la grande et la petite ; à l'Ouest le cortège des petits fleuves côtiers, le rio Cacheo, le rio Compony, le rio Grande, le rio Pongo et la rivière de Dubreka. Non loin de là prend naissance dans un creux de rocher l'humble Djoliba qui deviendra plus loin le puissant Niger.

De ces cours d'eau, deux seulement ont permis au cours des siècles et permettent encore aujourd'hui la circulation vers l'intérieur. Ils ont été tous deux le chemin suivi par les conquérants noirs, par les explorateurs français. C'est le Sénégal et c'est le Niger. Tous deux prennent naissance au cœur des montagnes du Fouta- Dj allon; tous deux décrivent un vaste arc de cercle avant d'arriver à la mer ; tous deux sont inutilisables pendant leur cours supérieur ; tous

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

deux sont coupés par des rapides infranchissables. L'élan du Sénégal se brise brusquement aux chutes du Felou ; le Niger se heurte aux obstacles montagneux de Boussa ; tous deux portent bateau dans leur cours inférieur ; tous deux connaissent une saison de maigres et une période de grandes crues ; tous deux se terminent par un delta et par une barre. Mais aussi que de différences ! Le Sénégal n'est qu'un ruisseau au regard des grands neuves africains. Sur ses 1.700 kilomètres, 950 à peine sont pénétrables aux gros navires et à partir deBafoulabé son rôle commercial et historique est déjà terminé. Le Niger est, au contraire, un des plus grands neuves du monde. Ayant ses sources à une centaine de lieues de la mer, il lui tourne le dos pour s'enfoncer dans le continent et ne vient se jeter au fond du golfe de Guinée qu'après un cours de 4.000 kilomètres pendant lesquels il arrose des pays en général fertiles, , populeux et relativement sains, sauf peut-être dans la dernière partie de son cours. Certains barrages rocheux le divisent en deux ou trois biefs navigables dont l'un de Bammako à Gao ; le deuxième de Sansanding à Boussa et le troisième de Gaya à la mer ; mais il n'est pas praticable sans rompre charge de Bammako au sommet de son delta. Quoi qu'il en soit, il forme le fossé extérieur de notre Afrique occidentale qu'il enserre de son

large ruban jaune ou bleu suivant les saisons et, à son sommet, Tombouctou marque le point extrême où le Soudan se termine et où commence l'immense désert.

Dégager les lois générales du climat sur une aussi vaste étendue que l'Afrique occidentale serait entreprise téméraire et singulièrement malaisée. On peut cependant affirmer que ce climat est caractérisé par l'alternance d'une saison sèche avec vents du Nord et d'une saison humide avec pluies et orages venant du Sud-Ouest. Cette région est un pays de moussons très caractérisé. Comments'expliquecette alternance? Pendant l'été boréal, le Sahara brûlant est un foyer d'appel ; les vents accourent de l'Atlantique et soufflent du Sud et du Sud-Ouest vers le Nord et le Nord-Est. Ayant traversé l'Atlantique, ils entraînent avec eux des nuages chargés de pluies ; accrochés au flanc des hauteurs ou mis simplement en contact avec la terre, ces nuages crèvent: c'est la saison des pluies. En hiver, c'est le phénomène contraire. La mer sera relativement plus chaude que le désert et la mer constituera alors le foyer d'appel. Les vents souffleront du Nord et du Nord-Est ; ils iront du désert vers l'Océan atlantique et ils n'apportent pas de nuages ; c'est la saison sèche. Telles sont les règles générales, à condition, bien entendu, de ne pas tenir compte

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

des phénomènes locaux. Il est bien certain aussi que la quantité de pluies tombées diminuera sensiblement en allant du Sud au Nord et de l'Ouest à l'Est. Les nuages déversent, en effet, l'eau qu'ils contiennent, d'abord sur les massifs de la côte. Ils s'épuisent ensuite à mesure qu'ils avancent vers l'intérieur et ils n'auront plus que quelques gouttes en réserve pour les pays au nord du Niger. Les pluies, très fortes sur la côte du golfe de Guinée et du Sénégal, seront déjà moins abondantes au centre de la boucle et seront à peu près inconnues dans la région de Tombouctou.

Que n'a-t-on pas dit sur ou plutôt contre le climat de l'Afrique occidentale ? Pendant longtemps le « cimetière des blancs », le « tombeau des Européens » ont été des expressions courantes et pour le public ces régions maudites étaient « des pays d'où l'on ne revenait pas ». Et sans doute, il en a été longtemps ainsi parce que ces pays étaient neufs, que les lois de l'hygiène étaient inconnues, qu'aucun travail de dessèchement n'avait été entrepris, que les médecins étaient rares et que les imprudences étaient à la mode. Mais aujourd'hui le port du casque, la quinine, la glace, une alimentation meilleure ont vaincu tous ces maux. La chaleur est forte, sans doute, elle n'est pas insupportable. La saison sèche repose de la saison d'hivernage ; les nuits sont quelque-

fois très fraîches. Il fait froid sur les hauteurs du Fouta-Djallon ; il fait froid en janvier et février sur les bords du Niger. Dakar est devenue une ville française ; Conakry est une ville extrêmement saine ; Bingerville a été construit sur un plateau balayé par les vents ; le Haut-Dahomey est accueillant aux Européens. Certes, ce n'est pas un Eden que l'Afrique occidentale ; il y faut, pour y vivre, de la prudence et du courage ; mais on y vit et, après avoir respiré l'air subtil et léger de notre France, on y retourne volontiers ; certains en ont la nostalgie.

L'Afrique occidentale se défend contre l'extérieur. La mer, généralement tranquille, n'est pas cette sœvum et irnportuosum mare dont parle Salluste à propos de l'Afrique du Nord; le rivage est généralement hostile et inabordable mais plus maussade qu'agressif. Longues étendues de sable avec de-ci, de-là, quelques cocotiers ; lagunes infranchissables ou rochers sauvages, tel est l'aspect de la côte. Les rivières se terminent presque toujours en deltas ou bien la barre grondante en rend l'entrée périlleuse. Une seule rade admirable, comparable à celle de Melbourne ou de Rio-de-Janeiro, Dakar, dont nous raconterons tout à l'heure le prodigieux développement ; un port peu défendu mais accueillant et caché dans la verdure, Conakry. C'est tout, mais ce sera peut-être

V AFRIQUE OCCIDENTALE

assez si en outre nous pouvons doter la Côte d'Ivoire d'un port artificiel.

Riche, l'Afrique occidentale l'est infiniment. Elle peut devenir, elle doit devenir un des greniers du monde. On se souvient de la description presque prophétique de Zola dans son roman Fécondité. Oui, le Soudan, la boucle du Niger, la Guinée sont des terres d'avenir dont l'exploitation commence à peine et dont l'avenir doit être prodigieux. On peut distinguer trois zones parallèles dans le sens de Téquateur et dont celle du milieu est beaucoup plus étendue que les deux autres ; au Sud, la grande forêt tropicale touffue, exubérante, presque obscure tant les arbres enchevêtrent leurs branches et leur feuillage ; au centre, la région subtropicale riche en cultures variées, apte à tous les essais, habile à tout produire ; au Nord, la région quasi-désertique dont certaines parties se prêtent admirablement à l'élevage et où le palmier règne presque seul. Chacune de ces colonies du groupe est caractérisée par une culture qui en fait la richesse et l'intérêt. Le Sénégal, c'est l'arachide ; la Guinée, c'est le caoutchouc ; la Côte d'Ivoire a les bois précieux ; le Dahomey exporte l'huile de palme ; le Soudan qui est un réservoir de caoutchouc sera, peut-être, un champ immense de coton. Certes, ce qui est l'heureuse chance d'aujourd'hui pourra être le danger de

demain, et il ne faut pas oublier que nos vieilles colonies ont été ruinées par l'unique culture de la canne, que les colonies néerlandaises ont failli périr de leur spécialisation. Il faut varier les cultures et défendre d'avance nos colonies de l'Afrique occidentale contre les menaces de la monoculture. Le Sénégal ne sera peut-être plus demain, à cause des sésames de l'Inde et des arachides de l'Egypte, le marché presque unique de ces graines ; la saignée des lianes à caoutchouc, le caoutchouc de plantation dont l'importance s'accroît chaque jour, demain peut-être le caoutchouc artificiel pourront amoindrir la Guinée et une partie du Soudan. Mais qu'importe si on ne ferme pas les yeux sur le danger et si on multiplie les cultures en même temps que l'on accroîtra les espaces cultivés. Or l'Afrique occidentale, je le répète, est prête à donner tout ce qu'on lui demandera. Ce sera l'œuvre des jardins d'essai qui ont été ouverts dans les dernières années de sélectionner les espèces, d'introduire en Afrique celles qui peuvent y réussir, d'améliorer les produits du pays, de distribuer aux colons et aux indigènes les boutures et les graines.

L'Association Cotonnièreafait, depuis dix ans, les efforts les plus louables et les plus dispendieux pour introduire en Afrique occidentale la culture du coton. On sait combien il serait urgent de

V AFRIQUE OCCIDENTALE

réussir alors qu'il y a sur le marché famine de coton, alors que l'Amérique consomme à elle seule les deux tiers de sa production et que l'Inde comme l'Egypte sont bien loin de donner la quantité que l'industrie moderne réclame. Que le coton puisse réussir en Afrique occidentale, cela n'est pas douteux puisqu'il pousse partout à l'état sauvage et que les peuples sérères ou foulas tissent leurs vêtements avec le coton qu'ils ont eux-mêmes récolté ; et cependant les tentatives faites pour introduire cette culture dans des terrains extrêmement favorables ont toujours échoué. Cela tient, sans doute, à ce que le coton demande des soins permanents, qu'il faut lui donner tout son temps, toute sa peine et que les noirs répugnent encore à ce travail continu. Le Sénégalais consacre trois semaines à planter l'arachide, trois semaines à le récolter ; pendant dix mois il se repose ou cultive le mil nécessaire à sa nourriture ; le Soussou ou le Malinké se rend dans la forêt quand il a besoin d'argent ; il saigne quelques lianes et rapporte en deux jours assez de caoutchouc pour acheter du vin de palme, des provisions et faire la sieste pendant deux mois. Disons cependant que les résultats de la culture cotonnière au Dahomey et dans quelques régions du Soudan et, plus particulièrement, sur les terres du fama de Sansanding n'ont rien que d'encourageant. Mais

à côté du coton, que ne donnera pas la culture du riz (riz de marais ou riz rouge de montagne) à laquelle de vastes espaces sont ouverts ? On peut prévoir le moment où le riz de l'Afrique occidentale suffira à la consommation des habitants et pourra même fournir un élément d'exportation alors qu'aujourd'hui il faut encore y importer des riz de l'Inde de moindre qualité et beaucoup plus chers. Le maïs est appelé aussi à fournir une ressource commerciale et depuis trois ou quatre ans le Dahomey en expédie en France des quantités considérables. Dans la forêt kissienne et de la Côte d'Ivoire, sur les côtes de Guinée poussent à l'envi la noix de kola dont les noirs sont avides et qui, après avoir fourni pendant des siècles le principal article d'exportation pour les caravanes allant au Nord, pourrait être pour nos chemins de fer un fret important. Dans les pays moins sablonneux, les cocotiers peuvent encore donner un revenu de deux à trois francs par pied. La Guinée expédie déjà ses ananas et ses bananes ; d'autres fruits viendront ensuite. Rien ne me paraît plus significatif que l'exemple de Dakar. Autour de la ville s'étendaient jusqu'en 1905 des solitudes de sable sans eau et sans verdure. Un jour vint où l'on donna aux indigènes l'idée et les moyens de créer des jardins potagers. On leur fournit les puits, les outils, les graines ; on leur ouvrit les

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

débouchés et aujourd'hui, dans cette rade où les rares navires qui faisaient escale ne trouvaient aucune ressource, les trois ou quatre paquebots qui touchent quotidiennement à Dakar trouvent assez de légumes frais pour s'y ravitailler abondamment et à bon marché. « Egratignez la terre, disait le poète patois Jasmin en parlant de la Gascogne, et il en sortira des récoltes. » En Afrique occidentale il suffit aussi d'égratigner la terre pour la rendre féconde. Dans quelques années le rêve de Zola sera peut-être une réalité.

Mais pour produire ces richesses, pour mettre en valeur cet immense domaine, pour trouver la main-d'œuvre nécessaire aujourd'hui, plus nécessaire encore demain, il ne faut pas compter sur le colon français. Fonctionnaires, commerçants, chefs ou employés de comptoir, directeurs d'exploitations agricoles, agents de chemins de fer ou de travaux publics, les Européens peuvent être aisément tout cela, mais ils ne peuvent pas remuer la terre de leurs bras, pousser la charrue ou manier la hache, recueillir eux-mêmes les produits du sol. Ce sont les indigènes qui doivent fournir la main-d'œuvre ; ce sont eux qui doivent assurer les

gros travaux. Ils seront les cultivateurs, les bateliers, les chauffeurs de nos chemins de fer ou de nos bateaux, les ouvriers de nos ateliers. Pourrontils y suffire ?

Les populations de l'Afrique occidentale sont un amalgame de peuplades, tribus et familles dont il est presque impossible de déterminer les origines, d'établir les migrations et les mélanges. Des individus d'une même famille arrivent à faire partie de castes différentes et à être compris dans des groupements politiques variés. Fréquemment aussi des indigènes de races bien différentes sont classés sous 'la même désignation.

D'où viennent-ils? Comment sont-ils arrivés là? Quels furent leurs premiers ancêtres ? Quelle était la population primitive? Autant de problèmes passionnants qui ne sont pas encore résolus. M. le lieutenant Desplagnes, dont les travaux ont réalisé un grand progrès sur ce point et qui a mis en lumière, par l'étude des dessins rupestres et des inscriptions trouvées au Soudan, les influences puniques qui ont pu intervenir jadis sur l'Afrique occidentale et les rapports qui s'établirent entre les vieilles civilisations méditerranéennes et les tribus primitives, propose de distinguer dans le chaos des tribus superposées quatre éléments principaux : i° un

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

fond de tribus très primitives ou négrilles qu'on ne trouve plus en dehors de la zone forestière; 2° une couche de noirs éthiopiens ; 30 une couche de populations dénommées rouges avec caractères sémitiques; 40 une série de populations hétérogènes, nègres venant du Sud et de l'Est et amenant avec eux les bœufs et les chevaux de l'Afrique orientale. Ces invasions obscures, ces poussées lointaines ont fait régresser les empires soudanais qui grâce aux influences phénico-égyptiennes et libyco-berbères avaient déjà atteint un degré de civilisation assez avancée. Mais depuis le Peulh, cet éternel chemineau de l'Afrique, intelligent et souple, pasteur et orgueilleux, élégant de forme et aux attaches fines jusqu'aux sauvages Agnis de la Côte d'Ivoire ou aux farouches Tomas de la frontière libérienne en passant par les Ouoloffs, les Bambaras, les Malinkès, les Soussous et les Dahoméens, que de différences, que d'oppositions dans les coutumes, les conceptions politiques, les croyances et la mentalité !

Sans doute on peut indiquer quelques traits qui leur sont communs. « Des noirs, pense justement M. Augustin Bernard, on a dit trop de bien et trop de mal. Ceux qui en ont dit trop de bien sont ceux qui ne les ont point vus chez eux et n'ont point vécu avec eux; ceux qui en ont dit

trop de mal sont ceux qui les ont vus chez eux et ont vécu avec eux mais qu'indisposent l'intérêt, la passion, les taquineries d'un coudoiement journalier et d'une communauté forcée. » On ne saurait mieux dire. Quand on a vécu en Afrique occidentale on se rend compte qu'il ne faut être ni négrophile, ni négrophobe mais qu'il faut être négro juste. [Applaudissements .)

Tous les noirs ont instinctivement le mépris du travail et aussi une absence presque complète de besoins. Cependant il est possible (la chose se voit déjà aux environs des villes) de les entraîner au travail par de bons traitements ou des salaires élevés. Il suffit pour cela de s'inquiéter des mobiles qui les font agir et des sentiments auxquels il faut faire appel et avant tout au sentiment de la justice qui est, chez eux, très développé. Il faut donc les éduquer, les modifier mais dans leur milieu social et sans les déséquilibrer. Avant tout, il convient de procéder avec méthode. « Il faut, a dit le Dr Cureau, vingt ans pour faire l'éducation d'un homme ; il faut vingt siècles pour faire l'éducation d'une race. » Le principal est donc de pratiquer, avant tout, une politique d'association et non une politique d'assimilation qui, elle, est une pure sottise.

Et tout d'abord il ne faut pas oublier que,

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

pendant des siècles, ces populations ont été épuisées et décimées par les maladies, la traite, les famines périodiques, les guerres intestines, les horribles exploits des conquérants indigènes. Notre premier devoir est donc de recréer ces populations. Certes il y a progrès surtout depuis dix ans. Il n'y a même pas d'exemple, dans l'histoire, d'un pays se repeuplant aussi rapidement. Mais 12.000.000 à 15.000.000 d'habitants pour un pays aussi vaste, c'est encore bien peu. Que de progrès restent encore à accomplir si nous voulons avoir une population assez dense pour mettre en valeur les espaces cultivables !

Au premier rang des moyens qui nous permettront d'atteindre ce but, il faut placer le médecin. Il est curieux de constater qu'en moins de cinq ans, les noirs ont pris une confiance absolue dans le docteur ou toubib qui les guérit de maladies réputées par eux incurables, dont les interventions chirurgicales leur rendent la santé et l'activité et qui réussit presque toujours là où le féticheur ou le guérisseur ont complètement échoué. Ce fut un grand bienfait non seulement au point de vue de la santé publique mais aussi au point de vue de notre influence morale que la création, par M. Roume, de l'assistance médicale indigène. Aujourd'hui, les principaux cercles possèdent leur médecin. Lar-

gement payés par la colonie, ils doivent leurs soins gratuits aux indigènes qui peuvent, chaque matin, se présenter à la consultation et qui sont hospitalisés au dispensaire lorsque le cas est particulièrement grave ou nécessite une opération. Si le malade peut retourner chez lui, il emporte du moins gratuitement les remèdes qui lui sont nécessaires. D'abord méfiants, les noirs, à la suite de quelques cures retentissantes, ont pris courage. C'est par trente ou cinquante malades qu'ils arrivent chaque matin à la consultation. Peu à peu, et ce n'est pas une médiocre victoire, les femmes ont consenti à s'adresser au médecin français. J'ai vu, même en 1905, au moment où les Maures nous combattirent en Mauritanie, les malades traverser en pirogues le fleuve Sénégal pour venir consulter le docteur sur la rive opposée et recevoir les soins qu'on ne leur refusait jamais. Et je ne sais rien de plus significatif que cette confiance instinctive de l'ennemi qui n'hésite pas à se mettre entre les mains de son adversaire, tant il sait qu'il ne risque rien de la loyauté des Français. Chaque année, les postes médicaux sont augmentés; les infirmeries gagnent peu à peu l'extrême brousse. L'hôpital indigène et l'hôpital de Conakry sont des modèles du genre et le budget général comme les budgets locaux donnent de l'argent sans compter lorsqu'il s'agit

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

de la santé de ces grands enfants. Par là sera efficacement combattue la tuberculose qui fait, chaque année, des milliers de victimes; par là sera diminuée cette effroyable mortalité infantile qui, en 1902, supprimait dans les six premiers mois de leur naissance trois cents enfants sur mille nouveau-nés. Et je me reprocherais comme une injustice de ne pas rendre hommage ici au dévouement, au zèle et au courage de nos médecins de l'assistance médicale en Afrique occidentale. [Applaudissements .)

Voilà pour la maladie. Mais il convient aussi de défendre les noirs contre la famine, de les armer contre leur imprévoyance naturelle. Quand ils ont une belle récoite, ils la mangent ou la vendent sans souci de l'avenir et au moment des semences ils se trouvent complètement dépourvus. Nous les avons vus souvent au Sénégal vendre jusqu'à la dernière graine les arachides récoltées, puis racheter à chers deniers quelques mois plus tard les semences qui leur étaient nécessaires. A cette situation aussi on a utilement remédié. S'inspirant de l'exemple des sociétés de prévoyance algériennes, nous avons créé en Afrique des mutuelles agricoles, des associations de prévoyance, des greniers de réserve. Le succès est venu lentement car les noirs ne comprenaient que difficilement le mécanisme de

ces institutions, mais grâce à l'intervention permanente de l'administrateur, grâce aux chefs de village gardiens de ces greniers, les sociétés de prévoyance se multiplient et donnent déjà d'heureux résultats. Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que l'intelligence des indigènes soit fermée à de semblables tentatives. Qu'on me permette, à ce sujet, un souvenir personnel. A la suite d'une mauvaise récolte et de cette imprévoyance dont je parlais tout à l'heure, les semences manquèrent complètement au début de la saison de 1906. Avec l'approbation de M. Roume, je prêtai aux cultivateurs sous la garantie etla responsabilité des chefs de village pour plus de trois cent mille francs de graines d'arachide. Au moment de la récolte, les trois cent mille francs furent intégralement rendus au gouvernement sous forme de graines qui constituèrent le premier fonds des greniers de réserve. On les préservera aussi des disettes possibles par la sélection des produits naturels, par l'amélioration de leurs procédés et de leurs outils, par la mise en valeur de territoires jusqu'alors incultes. Ce sera l'œuvre de nos agents d'agriculture et de nos administrateurs.

Le plus angoissant des problèmes à résoudre est certainement celui de l'esclavage. Disons tout de suite que le hideux esclavage de traite a complètement disparu et que si quelques faits

V AFRIQUE OCCIDENTALE

isolés se produisent quelquefois sur les frontières, les auteurs en sont immédiatement et énergiquement punis. Il s'agit seulement de l'esclavage de case et cet esclavage-là, qui ressemble beaucoup au servage du XIIIe siècle, il faut le détruire sans doute car il est incompatible avec nos idées modernes et avec le respect que nous avons de la dignité humaine, mais il faut le détruire avec prudence et par une série de mesures appropriées. C'est une évolution qu'il faut préparer ; à agir autrement ce serait une révolution qu'il faudrait craindre. Ainsi pensait M. Roume quand dans sa fameuse circulaire du 4 décembre 1905 il disait : « Nous pouvons ainsi légitimement voir s'opérer, suivant une progression rapide et cependant mesurée, l'accession des populations indigènes à un état de civilisation plus avancé; mais un tel résultat n'est pas de ceux qui se décrètent, il ne peut être que l'aboutissement d'une série d'efforts patients et convergents, ayant pour but le relèvement moral et matériel de l'indigène par les garanties assurées à l'exercice des droits de chacun et du plus sacré de tous, la liberté individuelle. » Voilà la vérité. Le captif de case vit dans la maison de son maître; il y est né, il y mourra. Il travaille les terres qui lui sont confiées et sur les récoltes il recevra sa part de nourriture. Quel-

quefois, souvent même, il peut travailler pour son compte et à raison de deux jours par semaine un lougan qui lui est abandonné. Certes il n'est pas libre, il ne peut se marier sans le consentement du maître ; ses enfants seront captifs comme leur père ; si le maître va à la guerre il le suivra ; s'il est frappé d'une amende il paiera pour lui. Mais son existence quotidienne est assurée; il a sa case et, comme Candide, il cultive son jardin. Il ne regrette pas la liberté puisqu'il ne l'a jamais connue. Si brusquement, sans transition, vous lui donnez la liberté sans lui donner des terrains de culture, vous ne lui donnerez tout au plus que le droit de mourir de faim. Si pour lui constituer une propriété vous confisquez celles des maîtres, vous allez à une révolution économique, et dans les pays islamisés où les chefs peuvent toujours cacher des intérêts matériels derrière un motif religieux, vous allez à la révolte. Les quelques soulèvements qui ont eu lieu en Afrique occidentale dans les dernières années et qui ont été très facilement réprimés parce qu'ils n'étaient que locaux n'ont été, sous le couvert de la religion, que des soulèvements de propriétaires qui trouvaient des soldats dans leurs propres esclaves. Que faire alors? Il faut assurer par un travail incessant la substitution de contrats de louage, de métayage avec des engagements réci-

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

proques de la part de l'employé comme de celle de l'employeur à l'esclavage de case, produit de la conquête et de la force brutale. Ce système, appliqué avec méthode depuis quelques années, a donné des résultats rapides. Les noirs ont très bien compris la situation réciproque des vendeurs et des acquéreurs, des prêteurs et des emprunteurs, des patrons et salariés ou colons partiaires. En Guinée, les propriétaires, sûrs ainsi du lendemain, ont accepté avec résignation ces engagements contractuels et disons-le tout de suite, parce que c'est à notre éloge, esclaves et maîtres ont tenu à ce que ces contrats fussent passés en présence et sous le contrôle de l'autorité française.

Telle doit être notre règle de conduite en toute chose : modifier progressivement, améliorer, ne rien brusquer. Pourquoi et de quel droit irionsnous à l'encontre des habitudes, des coutumes, des traditions des peuples qui vivent avec nous ? Leurs mœurs nous choquent parce que nous n'en avons pas l'habitude; il est probable que les nôtres les choquent de même. Il faut les y habituer, les amener à se rendre compte eux-mêmes que nos habitudes et notre manière de vivre sont préférables aux leurs et ils y viendront à condition que nous n'exigions pas qu'ils franchissent en une génération la distance que nos ancêtres

ont mis sept siècles à parcourir. (Applaudissements.)

C'est en vertu de ces principes que le gouvernement général a eu bien raison de ne pas leur imposer notre justice et nos juges et M. Roume a fait œuvre humaine et œuvre habile en instituant les tribunaux indigènes. Désormais, dans les tribunaux de village, de cercle, ou de province, le délinquant sera jugé par des hommes de sa race et conformément à sa coutume. Qu'il s'agisse de droit civil ou de droit criminel, la loi qui le régit sera celle qu'il connaît et dont il a l'habitude. Il ne sera jugé par des juges français que s'il le demande lui-même et s'il reconnaît meilleure notre justice. C'est là une idée heureuse et féconde et qui, mal comprise d'abord, entre aujourd'hui dans nos mœurs africaines.

Et maintenant faut-il aller plus loin et associer complètement les indigènes, comme beaucoup le demandent aujourd'hui, au gouvernement ? Faut-il les appeler dans tous nos conseils au même titre et avec les mêmes droits que nous-mêmes ? Nous ne le pensons pas. Il faudrait, pour cela, que leur éducation fût faite, qu'ils comprissent ce qu'on attend d'eux et malheureusement nous n'en sommes pas encore là. Leurs esprits simplistes ne savent pas encore s'élever au-dessus du simple intérêt personnel ; à peine entrevoient-ils celui

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

du village ou de la tribu ; les questions d'intérêt général leur échappent complètement et, accessibles aux influences les plus étranges, ils auraient trop souvent pour se décider des raisons que la raison ne connaîtrait pas. Là encore il faut évolution et non révolution. Qu'on diminue d'abord l'autorité des grands chefs qui, presque toujours sous le couvert de notre confiance, abusent de leur autorité et tyrannisent leurs administrés ! Faisons effort pour mettre l'indigène en contact permanent avec nos représentants ; appelons les plus intelligents dans les conseils de village, dans les conseils d'administration de la colonie à titre consultatif d'abord, à titre délibératif plus tard ; mais leur donner les mêmes droits que nous serait prématuré. Attendons, au moins, que ces populations parlent français, car c'est seulement à ce moment qu'elles penseront en français. Or pour atteindre ce résultat et malgré l'organisation de l'enseignement, qui a été une des préoccupations dominantes de tous les gouverneurs, que de chemin encore à parcourir ! Qui expliquera par quelle aberration, par quelle idée étrange ceux qui se sont trouvés les premiers en contact avec des indigènes dont ils ne connaissaient pas la langue et qui ne connaissaient pas la leur ont cru devoir se servir d'une langue intermédiaire également inconnue des deux peuples en présence : la langue

arabe. Nos circulaires, nos arrêtés, nos jugements ont été rédigés en arabe alors que si nous les avions rédigés en français les indigènes auraient su rapidement notre langue. La preuve en est que les Anglais qui ont usé de ce procédé y ont merveilleusement réussi. Tandis qu'en imposant l'arabe à des populations qui ne s'en souciaient guère, nous leur avons fabriqué une mentalité qui n'était plus la leur et qui n'était pas davantage la nôtre et pour tout dire, comme le reconnaissent quelques-uns d'entre eux, nousles avons islamisés. Non pas que l'Islam soit pour notre domination et nos progrès en Afrique un danger aussi grand que certains se l'imaginent. Il n'y a pas en Afrique occidentale un mouvement panislamique et les quelques manifestations qu'on signale en ce sens nous viennent bien plus du Caire ou de certaine capitale de l'Europe que de la Mecque ou de Constantinople. Il n'y a même pas de religion musulmane ; il y a, comme l'a dit le gouverneur Clozel, des religions musulmanes. Il y a surtout des marabouts retors, des quêteurs avides, des ouali ambitieux aux idées extrêmement vagues et qui exploitent, dans un but économique, politique et non pas religieux, la crédulité traditionnelle de leurs fidèles à la venue d'un mahdi qui chassera les roumis. Ce n'est pas qu'il soit prudent de ne pas se préoccuper de cette question et de

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

ne pas éteindre les foyers locaux qui s'allument par place sous le souffle de quelque prédicateur de rencontre et qui ne se propagent pas. Mais il ne faut ni encourager, ni combattre l'islamisme ; l'encourager serait donner une preuve de faiblesse, dont nous aurions à nous repentir, et nous créer des difficultés pour plus tard; le combattre serait susciter des fanatismes et grouper des mécontents. Il faut donc rester en dehors, quitte à réprimer les soulèvements locaux mais toujours avec douceur car il ne faut pas oublier que notre civilisation heurte des traditions séculaires et des intérêts réels. On peut approuver Jules César et admirer Vercingétorix. Dès maintenant aucune révolte générale n'est possible et la sage administration des dix dernières années a assuré à l'Afrique occidentale la pax romana. Tel est le vaste et beau programme dont l'exécution est déjà fort avancée et qui s'achèvera normalement avec le temps. Mais, dès à présent, on peut dire que cet immense territoire se garde lui-même par des troupes recrutées sur le sol même et dévouées au drapeau sous lequel elles combattent. On sait que nous aurons là pour l'avenir des auxiliaires dévoués et braves et que les forces noires nous aideront à résoudre le problème redoutable de notre défense nationale. A se rappeler ce que nos tirailleurs (les tiraillours,

comme disent les noirs) ont fait à Madagascar; à se souvenir que c'est avec eux et par eux que nous avons conquis l'Afrique occidentale; à constater, par les récits admiratifs de nos officiers, leur bravoure et leur endurance au Maroc, nous pouvons beaucoup attendre de ces braves gens. L'important sera de procéder au recrutement avec prudence, de ne pas prélever trop de soldats au risque de compromettre la natalité et la maind'œuvre, mais le gouverneur général Ponty a déjà prévu et résolu ces difficultés et, ces réserves faites, nous aurons une ressource en hommes dévoués et courageux.

De riches cultures couvrant la plus grande partie de notre Afrique occidentale, une population accrue par le bien-être, par l'hygiène, mieux nourrie, évoluant dans son propre milieu, fournissant, parce qu'elle aura des besoins nouveaux, la main-d'œuvre nécessaire, est-ce tout? Non. Si les richesses ainsi produites ne sont pas transportées sur les lieux de consommation ou d'exportation par les moyens les plus économiques et les plus rapides ; si réciproquement les pro-

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

duits manufacturés et les marchandises venues d'Europe ne sont pas mis à portée des consommateurs de l'intérieur, notre œuvre sera à peu près vaine. L'Afrique occidentale ne vaudra que si elle est dotée de voies de communication. Or dans un pays où tout est à créer, où les colporteurs dioulas ne circulent que sur des pistes ou des sentiers constamment reconquis par la végétation, il serait le plus souvent puéril de s'attarder à la construction de routes carrossables et il vaut mieux construire tout de suite des voies ferrées. La politique française en Afrique occidentale sera donc une politique de chemins de fer. Ce fut le grand et principal service que rendit la constitution du gouvernement général de mettre entre les mains du gouverneur responsable un instrument financier assez puissant pour entreprendre une œuvre d'ensemble et pour concevoir l'établissement d'un vaste réseau impérial.

En 1902, qu'existait-il à ce point de vue en Afrique ?

La ligne du Dakar-Saint-Louis en exploitation depuis 1887 et dont la prospérité est telle que depuis longtemps la garantie d'intérêt consentie par la colonie a cessé de jouer.

Le chemin de fer de Kayes à Bammako qui, après bien des vicissitudes, bien des à-coups venait d'être achevé et avec une hardiesse mémo-

rable traversait les hauteurs et les rivières du Sénégal au Niger, supprimant ainsi la mémorable et douloureuse route d'étapes.

C'étaient là des tronçons, des amorces ; cela ne constituait pas un réseau. M. Roume vit clairement, et le premier, qu'il fallait souder les principaux ports de la côte aux marchés de l'intérieur et à la grande voie fluviale du Niger, puis raccorder entre elles les voies une fois construites.

De là pour répondre à la première idée :}

Le chemin de fer de Conakry à Kouroussa ;

Le chemin de fer de la côte d'Ivoire vers Bouaké ;

Le chemin de fer du Dahomey par Savalou.

Ainsi la côte africaine serait reliée au Niger par trois points à travers toute l'étendue de la boucle.

Pour répondre à la deuxième idée :

Le chemin de fer se détachant de la ligne Dakar-Saint-Louis pour aboutir à Kayes sur le chemin de fer Kayes-Bammako à travers toute rétendue du Ferlo.

Mais ces voies* principales n'étaient pas encore terminées que conformément au programme primitif hardiment tracé et conçu, conformément à la structure géographique du pays, on concevait :

Le prolongement du chemin de fer de Kouroussa à Kankan et de là à Beyla pour aller au-devant du chemin de fer de la Côte d'Ivoire ;

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

Le prolongement de la voie Bammako vers Bougouni pour gagner le cœur du pays ;

Le prolongement du chemin de fer de la Côte d'Ivoire vers Konsf et une bifurcation du chemin de fer du Dahomey vers Parakou à l'Est et Djougou vers l'Ouest.

Ainsi de Dakar le chemin de fer ira, à travers le Sénégal, à Kayes, puis à Bammako ; il descendra vers Bougouni, puis par Bobo-Dioulasso et Boromo, il courra, à travers toute la boucle du Niger, vers Ouaghadougou pour rencontrer Ansongo, point terminus de la navigation sur le bief du Niger qui a son origine à Koukikoro. Chaqueligne viendra se greffer, comme autant d'affluents, vers cette grande artère de la vie africaine. La ligne de la Guinée aboutira à Bougouni ; le réseau de la Côte d'Ivoire se soudera à Boromo. Celui du Dahomey montera : à l'Est, vers Gaya, à la frontière du Lagos, dernier port du Niger français et point de départ de la route de Zinder et du Tchad ; à l'Ouest, de Djougou à Ouaghadougou, par Fada n'Gourma, pour faire une liaison supérieure, au-dessus du Togo et de la Gold- Coast, entre le Dahomey et la Côte d'Ivoire.

Il restera enfin, et ce sera le dernier devoir, à réunir la Guinée et le Sénégal de façon à encercler la Gambie et la Guinée portugaise.

Ainsi se raccorderont dans l'avenir et dans un

avenir assez proche toutes ces voies ferrées qui enserreront l'Afrique occidentale d'une sorte de corset de fer. Ouand cet immense effort sera terminé, près de 6.000 kilomètres de chemins de fer sillonneront l'Afrique occidentale et il n'aura fallu que 600 millions.

Alors de proche en proche, des pays aujourd'hui à peu près déserts seront habités et mis en valeur ; les cultures s'étendront sur de vastes espaces et quand le Transafricain sera un jour achevé, le rêve de Faidherbe aura été non seulement réalisé mais même dépassé puisque par la route qu'il avait lui-même indiquée, la jonction de l'Afrique occidentale et de l'Afrique du Nord sera un fait accompli, ce qu'il ne croyait pas possible. Il ne suffira pas toutefois que ces chemins de fer traversent en ligne droite les pays qu'ils desserviront. A ces grandes rivières il faudra des affluents ; à ces routes de fer il faudra des sentiers de fer, voies étroites, chemins Decauville qui pénétreront dans les régions montagneuses, qui se glisseront à travers la forêt et apporteront aux artères principales le sang et la vie. On peut concevoir dès maintenant une voie longeant la rive du Sénégal et se substituant au fleuve si difficilement navigable ; une voie venue de Labé dans le Fouta et apportant les richesses de cette région à Mamou ; une autre venue de la forêt

V AFRIQUE OCCIDENTALE

kissienne et détournant vers Dabola les produits qui s'écoulent aujourd'hui par la voie anglaise de Sierra-Leone. D'autres viendront à leur tour compléter ce réseau d'une extrême complexité et le Niger lui-même jouera son rôle dans cette intense circulation parce que ses 3.000 kilomètres navigables transporteront les matières premières qui n'ont rien à craindre du temps ni du climat.

Tout cela ce n'est pas une utopie si on songe à ce qui a été fait depuis 1902, si on se dit que les travaux continueront le jour où l'emprunt actuel aura été voté. L'Afrique occidentale française pourra-t-elle supporter cet immense effort financier? Certes, et un pays qui en moins de dix ans a vu passer son commerce de cent vingt à deux cent soixante millions de francs peut tout attendre de l'avenir. Tous les chemins de fer, sauf le Dakar-Saint-Louis, sont des chemins de fer d'Etat, qui auront été exécutés par le gouvernement, et ce système a jusqu'ici semblé le meilleur. Je pense toutefois que le gouvernement général ne devrait pas se perdre dans les détails de construction des voies secondaires dont nous parlions tout à l'heure et qu'il faut laisser à l'initiative privée le soin et le souci de les créer.

Ces chemins de fer aboutiront à des ports qui, eux aussi, ont pris toute leur importance et toute leur activité grâce au gouvernement général. Et

tout d'abord Dakar. Ce port n'était, en 1902, qu'une simple rade foraine, sans charbon et sans eau où deux fois par mois la Compagnie des Messageries maritimes jetait hâtivement ses passagers pour fuir au plus vite vers des rivages moins déserts et des climats moins malsains. Aujourd'hui, Dakar, protégé du côté de la mer par une digue puissante, reçoit sur ses deux môles trois ou quatre paquebots par jour (j'en ai vu onze dans une même journée) qui y trouvent en abondance charbon, eau potable, légumes frais. La ville se peuple et s'embellit; les bateaux de commerce vont jusqu'à Rufisque chercher l'arachide. C'est la vie, la prospérité et Dakar sera d'ici quelques années une des stations du monde comme Port- Saïd, Alexandrie ou Colombo où se coudoient les peuples et où se croisent les navires les plus rapides. Et pourtant le plan de 1902 avait paru téméraire même à de bons esprits ; le gouverneur général avait été taxé tout bas de mégalomanie et voilà qu'aujourd'hui l'entreprise primitive est insuffisante et qu'il faudra plus tard englober dans la rade toute la partie du golfe comprise entre Rufisque et Gorée. Au pied de Kakoulima, Conakry caché dans une forêt verdoyante est un port moins sûr mais qui va être amélioré et auquel le terminus du chemin de fer venu de Kouroussa donnera une grosse importance. La Côte d'Ivoire

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

est moins favorisée ; la construction d'Abidjean a donné des mécomptes mais voici qu'on entrevoit une solution qui dotera cette riche colonie d'une porte de sortie digne d'elle. En même temps se constituent dans l'intérieur des entrepôts, des emporta : Bammako, Kankan, Kong, Abomey ; plus tard Tombouctou et Gaya deviendront des centres actifs où se grouperont les intérêts commerciaux et où se presseront les indigènes.

Mais ces produits qui descendront vers la côte, ces produits qui venus du dehors pénétreront dans l'intérieur, comment, sous quel régime circuleront-ils de l'Afrique occidentale vers la France et de la France vers la colonie ? Grave problème d'où dépend, jusqu'à un certain point, tout l'avenir économique de notre empire africain. Constatons tout d'abord que la question n'est pas entière et que la convention de 1898 nous impose d'étroites obligations qui ne nous laissent pas toute notre liberté d'action.

Ceci dit, quel devra être le régime douanier à appliquer ? Sera-ce l'assimilation complète et l'application pure et simple du tarif métropo-

litain ? Cette conception simpliste a de quoi séduire. Une immense colonie française, mise en valeur par des Français, achetant des produits français, vendant ses richesses agricoles à la France, ne faisant qu'un avec la métropole et défendue contre les concurrences étrangères par le même tarif douanier, quoi de plus harmonieux et de plus logique ! Mais ceci c'est l'apparence, c'est le rêve. N'oublions pas, en effet, que déjà l'Indo-Chine et Madagascar sont soumis au tarif général et que ces deux colonies n'ont pas à s'en féliciter. Pour compenser les diminutions de recettes qu'elle subit de ce chef, l'Indo-Chine a été obligée de recourir au système des monopoles si violemment attaqué aujourd'hui, qui, de fait, a indisposé contre nous les indigènes et qui ne se justifie guère en effet sauf en ce qui concerne l'opium. Pour la même raison, Madagascar a été contraint de frapper de droits exhorbitants et proprement prohibitifs les marchandises étrangères et de contrarier ainsi son propre développement économique. Ces précédents ne sont pas pour encourager. D'autre part, l'Afrique occidentale tire la plus grande partie de ses ressources, toutes celles, en particulier, qui ont été appliquées au fonctionnement du gouvernement général, du produit de ses douanes. C'est grâce à ces revenus qu'elle a pu gager les emprunts

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

dont nous avons parlé sans créer d'impôts spéciaux, sans bloquer certaines de ses ressources. C'est grâce à cela aussi qu'elle a pu ne demander à l'indigène qu'une contribution directe extrêmement faible (quatre francs par tête en moyenne) et lui laisser sa faculté presque entière d'achats et d'échanges, moyennant quoi le noir de l'Afrique occidentale paie moins que l'Annamite, infiniment moins que le Malgache. Ce système a donné à l'Afrique occidentale une merveilleuse élasticité financière et dans ces conditions, si séduisante que soit la doctrine de l'assimilation, il convient d'y renoncer.

Souhaitons toutefois que les produits sortis de l'Afrique occidentale française puissent entrer dans la métropole sinon en franchise, du moins en payant les droits les plus minimes non seulement par l'admission temporaire mais à titre définitif. Car si nous voulons (et nous le voulons) attirer le colon, le capitaliste, le gros agriculteur vers ces colonies si chèrement conquises, si nous voulons que le Français installé à Dakar ou à Say, à Abomey ou à Kouroussa ait bien le sentiment qu'il est toujours en France et qu'il n'a pas subi du fait de son exode une diminutio capitis, il faut lui ouvrir toutes larges les portes de la métropole. Condition d'autant plus facile à réaliser que les produits agricoles de l'Afrique occi-

dentale française ne sont pas similaires de ceux que l'on cultive en France, qu'ils apportent, au contraire, un aliment nouveau à l'activité économique et industrielle de la métropole et que le coton, par exemple, le jour où il serait exporté en grande quantité des plaines du Soudan, viendrait atténuer cette « famine » du coton qui pèse aujourd'hui sur les marchés du monde entier. Le problème se poserait autrement si nous avions à parler des vieilles colonies ou même de Madagascar, mais pour l'Afrique occidentale il me paraît que la vérité est dans le statu quo douanier et dans de larges dégrèvements en faveur des produits dirigés de la colonie vers la métropole.

J'ai fini, Messieurs, et je regrette de n'avoir pu vous dire qu'une faible partie de tout ce qu'un sujet aussi passionnant, aussi vivant, aurait dû me suggérer. L'histoire et le développement de notre Afrique occidentale font le plus grand honneur à l'esprit colonisateur de notre pays. Sa mise en valeur a suscité des initiatives, des dévouements et des hommes, et tous les étrangers s'inclinent avec admiration devant l'œuvre accomplie. La prospérité de notre empire ouestafricain commence à peine ; son présent est plein de promesses ; son avenir est illimité. Et surtout

L'AFRIQUE OCCIDENTALE

la France, en faisant une bonne affaire commerciale, en accroissant son activité économique, en ouvrant à ses capitaux de nouveaux débouchés, à ses commerçants de nouveaux marchés n'a pas voulu manquer à sa mission traditionnelle. Elle a aimé l'indigène, elle l'a appelé à elle; elle a voulu l'instruire ; elle a voulu le guérir ; elle a voulu lui donner le bienfait auprès duquel tous les autres ne sont rien : la liberté individuelle. Elle a suivi cette politique si bien caractérisée par la statue de l'admirable Ballay à Conakry , qui, adossé à la hampe de notre drapeau tricolore, relève d'une de ses mains une femme indigène accroupie et étend l'autre sur la tête d'un jeune noir, espoir des générations futures. [Applaudissements prolongés.)

Page 1