‹ L'Afrique du NordChapitre 10 sur 12 · ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION

Le territoire et les habitants (le l’Algérie sont divisés en deux zones, l’une civile, l’autre militaire : la prémière comprend le pays avoisinant, sur une certaine étendue, les villes situées près du littoral ainsi que

Wé-T*,

celles qui, dans l’intérieur, sont occupées depuis quelques années déjà.

La population agricole européenne se trouve aujourd’hui presque en totalité sur le territoire civil où elle est administrée par des préfets, sous-préfets, commissaires civils, et soumise aux lois et tribunaux de France.

Il en est de même pour les tribus indigènes qui étaient établies sur le territoire civil, à l’époque où la remise en été a faite aux préfets par l’autorité militaire qui l’occupait précédemment.

Les autorités civiles administrent les indigènes au moyen de l’intermédiaire des bureaux arabes , dirigés par des employés français et assistés d’un kadhi ou fonctionnaire arabe chargé des mariages, diyorces, partages de succession et de régler les contestations qui s’élèvent entre individus.

Les criminels sont traduits devant la cour d’assises et jugés comme dans notre pays ; les délits sont du ressort de la simple police ou du tribunal correctionnel, suivant leur degré de gravité.

Le culte est libre, respecté et protégé pour tous.

En territoire militaire, le pays est divisé en provinces commandées par des généraux de division ; en subdivisions confiées à des généraux de brigade ; et en cercles dirigés par des capitaines ou des officiers supérieurs.

Les tribus qui habitent le territoire militaire sont administrées par des chefs indigènes, sous la surveillance des bureaux arabes placés auprès des commandants de province, de subdivision ou de cercle, et quelquefois dans des postes isolés au centre des tribus. Là encore on retrouve l’inévitable kadhi rendant la justice à côté du bureau de l'officier français; les indigènes préfèrent ce dernier, mais l’usage, la routine l’obligent à les renvoyer à son voisin musulman.

On voit que ce genre d’administration est le même qui fut adopté dès les premiers temps , sauf la multiplication des bureaux arabes, encore trop clair-semés, pour le plus grand malheur des indigènes.

Nous avons déjà dit que l'institution des bureaux arabes est la plus utile dont on ait doté l’Algérie. En temps de guerre , ce sont les officiers attachés aux affaires arabes qui reconnaissent et étudient le pays ennemi sous toutes ses faces ; préparent et assurent les marches et les bivouacs , guident les colonnes ; réunissent les moyens de transport ; font les ravitaillements et convois, souvent sans escorte, à travers des contrées où un bataillon ne suffirait pas ; entretiennent un service d’espions au milieu des populations hostiles; et lorsqu'ils ont fait arriver nos généraux et leurs troupes en présence de l’ennemi , ils sont encore des pre miers à l’attaque.

Arrive-t-il qu’une tribu lointaine s’insurge tout à coup? avant que les troupes destinées à la châtier soient réunies, l'officier des affaires arabes est parti avec une poignée de spahis ou de chasseurs ; il a rallié sur son chemin quelques centaines de cavaliers auxiliaires , et sans débrider, il tombe après vingt heures de course sur la tribu étonnée et sans défense. Au moment où le général allait entrer en campagne, un cavalier accourt lui apprendre que tout est fini.

Combien d’hommes , de temps et d’argent cette promptitude d’action n’a-t-elle pas épargnés?

Peu importe, dira-t-on, puisque l’armée est faite pour se battre et le budget pour être dépensé !

Soit; mais s’il advient, qu’au moment où vos troupes sont occupées à faire leur métier sur un point de la colonie, un prédicateur de guerre sainte apparaisse sur un autre point, et que sa voix commence à être écoutée : avouez que dans ce moment-là un commandant de province peut être embarrassé.

En face de lui, un ennemi qui l’attend et provoque une attaque en fusillant ses avant-postes. Sur les dernières limites de son commandement, une insurrection naissante ; s’éloigner dans un pareil moment ne serait ni politique ni honorable , car l’ennemi regarderait certainement votre mouvement de retraite comme un acte de faiblesse.

Si vos troupes sont trop peu nombreuses pour être divisées, ou trop éloignées pour qu’on puisse les faire arriver en temps utile, il faut donc attendre la fin de vos opérations.

Mais déjà une tribu s’est levée, puis deux, puis trois ; enfin tout un cercle. Une campagne de deux ou trois mois, bon nombre d’hommes tués ou mis hors de combat, et une grosse somme ne seront pas de trop pour rétablir les affaires.

Mais non : rien de ce que vous craignez avec raison n’arrivera. Au premier bruit de l’apparition du chérif, un officier, oublié dans un poste, est parti avec cinquante sabres, et le lendemain l’insurrection tombait avec le prédicateur.

Telle est la mission des officiers des bureaux arabes en temps de guerre. Pendant la paix, ils établissent la statistique des populations, de leurs richesses et des contrées qu’elles habitent ; ils dressent les rôles d’impôt; ils délimitent les tribus entre elles ; ils enseignent l’amélioration des cultures, les innovations à y apporter, les soins à donner aux chevaux et au bétail; ils assistent les officiers du génie pour l’ouverture des routes, la construction des caravansérails, des barrages et des ponts; ils font exécuter des plantations, des semis; ils forment des zemèlas ou réunions de familles indigènes à demeure fixe ; enfin ils remplissent les fonc-

tions de juges de paix et instruisent les affaires criminelles.

Voilà l’énumération sommaire de tous les services rendus par les bureaux arabes.

Pour ceci comme pour le reste, nous n’avançons rien dont nous ne soyons parfaitement sûr, puisque, de 1848 à 1857, c’est ce que nous avons fait nous-méme.

Cette institution si belle, si utile, est-elle ce qu’elle pourrait et devrait être? ne laisse-t-elle rien à désirer ?

Nous répondrons tout de suite : beaucoup.

A l’époque, déjà très-éloignée de nous, où les premiers bureaux arabes furent créés, on n’était occupé que de guerre ; et les officiers qui les dirigeaient trouvaient toujours l’occasion de se faire tuer ou d’obtenir soit avancement, soit récompense par quelque action d’éclat. Mais, dès que le pays fut devenu plus tranquille, ces mêmes officiers, éloignés de leurs régiments, se virent oubliés à l’avantage de leurs camarades. Plus tard, il est vrai, le maréchal Randon, frappé d’une si grande injustice, décida que les directeurs des affaires arabes feraient des propositions de récompenses qui seraient transmises au gouverneur par les commandants supérieurs des provinces ; malheureusement cette bonne disposition n’a produit jusqu’à présent que des résultats isolés et beaucoup trop rares.

En somme, l’institution, excellente pour le pays, fut et est encore mauvaise pour le plus grand nombre de ceux qui y sont attachés.

11 en est résulté que les officiers des bureaux arabes se sont recrutés difficilement ; qu’un grand nombre de ceux qui y sont entrés en sont sortis avant d’avoir eu le temps de rien apprendre, et que beaucoup d’intérêts individuels et généraux en ont souffert. De plus, si l’on considère que la connaissance de la langue arabe ne saurait être exigée pour l’admission, à cause du trop petit nombre de ceux qui la possèdent même superficiellement; que nous n’avons dans l’armée aucune école préparatoire, et que les officiers arrivent d’emblée à traiter les affaires, on comprendra combien doit être grand le nombre de ceux qui ont fait fausse route et quels inconvénients ont dû survenir de cet état de choses.

Toutefois, à côté du mal, que nous regardons comme un devoir de signaler, le bien l’emporte tellement qu’ils ne saluaient être mis en regard l’un de l’autre.

Ce qu’il y a de plus grave dans cette pénurie d’hommes capables de bien traiter les affaires arabes , c’est qu’on est généralement forcé d’abandonner l’administration directe des tribus aux chefs indigènes et le monopole de la justice aux kadhis. Or, il est presque impossible d’empêcher les exactions et les injustices sans nombre

commises chaque jour , malgré les ordres les plus sévères de l’autorité supérieure et la surveillance la plus active des bureaux arabes, par ces fonctionnaires indigènes au préjudice des populations que nous devons protéger. Nous nous trouvons ici aux prises avec une maladie nationale, un vice inhérent à chaque individu et que rien ne pourra faire disparaître si ce n’est le temps, c’est-à-dire la fin de plusieurs générations.

En présence d’un tel état de choses, n’est-il pas à désirer que nous puissions, le plus tôt possible, nous substituer à ces fonctionnaires indigènes en prenant dans nos mains l’administration directe des tribus, qui attendent, avec la plus grande impatience, l’époque de leur délivrance des abus de toute espèce auxquels elles se voient exposées chaque jour?

Que de fois, au milieu de leurs plaintes, nous avons entendu les grands d’une tribu s’écrier : « Donnez-nous un sergent, un caporal, le dernier, le plus mauvais, pourvu qu’il soit des vôtres ! Nous lui obéirons aveuglément, parce que nous savons que vous êtes justes. »

Et que l’on ne croie pas que ce sentiment général et unanime des populations soit applicable seulement aux kaïds, agahs ou kalifas ? Il regarde encore et aussi directement les kadhis, malgré la couleur religieuse qu’ils empruntent aux livres d’après lesquels ils sont censés prononcer leurs jugements.

Que ces livres traduits liassent entre les mains de nos officiers en territoire militaire, de nos fonctionnaires de L’autre ordre en territoire civil ; et on verra les indigènes accourir à eux pour leur demander avec confiance tous les actes, sans exception, qu’ils attendaient des kadhis avec défiance.

Voilà ce que doit être l’administration du pays arabe, quand, par une juste équité, par line position mieux en rapport avec les services, on aura obtenu un personnel suffisant et à hauteur de sa tâche.

Alors l’indigène ne sera plus obligé de quitter ses travaux et sa famille pour aller au loin porter une plainte qui souvent ne peut arriver : vivant au contact journalier des administrateurs français, les hommes, les femmes, les enfants même apprendront vite à nous connaître; et bientôt il n’y aura pas d’amélioration et d’innovation que nos fonctionnaires ne puissent demander et faire accepter.

Telle est la confiance de ces populations, quand elle s’est donnée, que l’on pourra à cette époque entreprendre, sans le moindre danger, et mener à bonne fin la dissolution des tribus qui aujourd’hui forment un' corps ; les diviser par communes, en leur allouant des terres à titre de propriété individuelle qui les fixeront au sol.

Puis, quand le moment sera venu pour que l’auto-

rite civile intervienne, elle trouvera les hommes et les choses préparés, et, de plus, un personnel de fonctionnaires sympathiques et expérimentés. A mesure que le territoire civil s’étendra sur le pays arabe, on fera bien de choisir des préfets et sous-préfets dans le corps d’officiers des bureaux arabes ; et surtout de donner aux populations indigènes ceux auxquels elles sont accoutumées d’obéir.

En résumé , l’administration militaire, après avoir conquis et pacifié, doit encore intervenir afin de préparer le pays arabe à recevoir le régime civil. Ce travail doit se faire lentement, prudemment et sous l’influence de l’armée, qui représente la force, seul pouvoir reconnu chez ces peuples depuis trois cents ans.

La remise d’un territoire et d’une population indigènes par l’autorité militaire à l’autorité civile doit être considérée comme un acte de la plus grande importance, car elle sera la cause du plus grand bien ou du plus grand mal, suivant les mesures dont elle aura été accompagnée et suivie.

• Afin de pouvoir apprécier à l’avance les avantages et les inconvénients d’un changement semblable, et appliquer les mesures les plus opportunes au moment de la prise de possession, il faut avant tout, sous peine de faire fausse route, entrer dans les plus petits détails de la vie arabe.

On devra alors s’attacher les populations en faisant disparaître ce qui leur déplaisait, ou plutôt ce qui était contraire à leurs intérêts sous l’ancien régime, et on évitera certains actes qui , bons pour des Européens, auraient peut-être tout d’abord le tort d’entraîner la désaffection irrémédiable des nouveaux administrés.

Il importe que le ministère de l’Algérie sache bien que généralement l’autorité militaire est presque sympathique aux populations algériennes, pour lesquelles elle a fait beaucoup et continue à faire encore chaque jour. Cette situation très-réelle place l’autorité civile dans l’état le moins avantageux à son début parmi les tribus de quelque importance. C’est, pour cela que nous avons appuyé sur ce point, que rien de ce qui touche aux intérêts et aux usages des indigènes ne doit lui être inconnu. Nous allons indiquer d’une manière succincte, mais précise, les mesures qui , selon nous, pourront amener de bons résultats.

Les tribus qui habitent actuellement le territoire militaire ont à souffrir: 1» des amendes, des exactions et concussions exercées contre elles par les chefs arabes ; 2° des kadhis qui, généralement, vendent la justice, tout cela malgré une surveillance active et sévère de la part des autorités; 3° de ce qu’elles sont soumises, au bénéfice des kaïds, à des corvées souvent onéreuses

en temps de paix; en temps de guerre, pour les convois de vivres et de munitions ; 4° enfin de l’éloignement des bureaux arabes par rapport au pays où elles so trouvent fixées.

Comme on le voit , toutes ces choses touchent aux intérêts les plus intimes et les plus chers de ces populations si intéressées.

En admettant qu’une ou plusieurs de ces tribus viennent à passer sous le régime civil , il importe que ces abus et ces inconvénients disparaissent dès le princijte, si on ne veut pas être accueilli avec répulsion; mais pour qu’il en soit ainsi, nous ferons observer qu’il est indispensable de. supprimer les chefs arabes dans l’administration nouvelle qui serait aussi impuissante que son aînée à empêcher les exactions de toutes sortes dont se plaignent les populations. Or, pour atteindre ce but, il faudra administrer directement, et par des Français, initiés à la langue et aux usages du pays, que l’on établira au milieu des tribus.

Afin que les kadhis soient plus disposés à rendre qu’à vendre la justice , on devra les fixer auprès de fonctionnaires civils capables de connaître la valeur de leurs actes ; et, aussitôt qu’on le pourra, les remplacer par des Européens.

La question des corvées, en temps de guerre, devient moins importante de jour en jour ; mais, le cas échéant,

il faudra bien y revenir, tant que l’administration ne disposera pas de moyens de transport à elle appartenant.

Ainsi organisée, l’autorité civile pourra entrer en fonctions avec certitude d’être bien accueillie, si elle a pour elle, toutefois, les influences religieuses du pays, qui du reste, ne demandent qu’à être ménagées pour se donner.

Mais, afin de pouvoir fonctionner, il lui faut d’autres moyens d’action que la gendarmerie et les gardes champêtres. Ces agents, très-utiles parmi les Européens, ne pourront guère être que des embarras au milieu des indigènes dont ils ne connaissent ni la langue ni les coutumes. Avec les meilleures intentions, ils commettront des erreurs fâcheuses, et se feront détester par les populations.

Il suffit de voir les forces actives dont l’autorité militaire dispose aujourd’hui, pour se convaincre qu’il est absolument nécessaire de donner aux préfets, souspréfets , aux tribunaux , commissaires civils et aux bureaux arabes, des agents indigènes montés et équipés comme nos spahis ou comme les anciens gendarmes maures ; ces auxiliaires seront chargés de transmettre les ordres, de faire une bonne police, en un mot, d’être en territoire civil et au sein des tribus civiles ce que leurs frères sont en territoire militaire : les bras de l'autorité.

Sans cette mesure , il ne faut attendre aucune sécurité réelle ni pour les personnes , ni pour leurs biens.

Si on objecte que l’entretien d’un certain nombre do cavaliers indigènes et l’établissement en pays arabe de fonctionnaires civils seront l’objet d’une certaine dépense, nous ferons observer d’abord que, si l’on y regarde de si près, les désordres qui surviendront nécessairement coûteront beaucoup plus cher ; et, ensuite, que la suppression des ka'ïds rapportera une somme très-supérieure aux frais nouveaux.

Un escadron de gendarmes maures suffirait pour le service de chaque département. Sa création et son entretien ne coûteraient pas autant que dix brigades de notre gendarmerie, et les services qu’il rendrait ne sauraient non plus être comparables à ceux de ce dernier corps, si le commandement des nouveaux escadrons était confié à des hommes capables de les utiliser.

On devra également se garder d’appliquer en toute occasion nos lois françaises , très-rigoureuses pour certains délits qui, jusqu’à ce jour, n’ont été l’objet que de punitions assez douces pour les Arabes. Le cas est grave : qu’on y pense sérieusement.

Comme les fonctionnaires français ne pourront pas tout faire par eux-mêmes , il sera indispensable de se servir, non des cheiks, non des oukaf , qui sont autant

d’intermédiaires nuisibles, mais des conseils municipaux qui existent dans chaque tribu.

Telle est, selon nous, la marche à suivre pour faire accepter aux tribus de quelque importance, dans le présent ou dans l’avenir, sans troubles et sans désordres, la transition du régime militaire au régime civil.

L’uniforme se rapprochant le plus de celui de l’armée devra être de rigueur pour tous les fonctionnaires ayant à traiter les affaires arabes.

Notre tâche est difficile, sans doute ; mais les résultats ne sauraient être douteux, pourvu qu’on ne brusque rien, et que les hommes chargés de cette mission sachent profiter des leçons du passé, de leurs propres fautes, en utilisant les éléments de succès qui se trouvent dans leurs mains.

Ces éléments sont : l’intérêt personnel et le sentiment de ce qui est juste.

Longtemps on a fait grand bruit de la nationalité arabe ; et des hommes, qui passaient pour bien informés, ont laissé croire que cet esprit de nationalité avait été une des causes de la résistance des indigènes et pourrait encore être un danger.

Il est fâcheux que de semblables erreurs aient pu se propager; il importe, à ceux qui peuvent le faire avec des faits, de les réfuter et de les combattre. '

Pendant quinze années nous avons vécu au contact

journalier des populations de l’Algérie : Arabes, Chaouïa et Kabyles , c’est-à-dire chez elles, dans leur pays, sous leurs tentes ou leurs toits, en famille.

Les observations multipliées que nous avons faites peuvent se résumer ainsi :

Ges trois races sont divisées par la langue, les habitudes, le caractère, l’aspect physique, et se méprisent réciproquement. Voilà pour l’ensemble.

Séparément, chacune d’elles ne s’occupe que des intérêts de la tribu à laquelle elle appartient ; est toujours prête à frapper sa voisine s’il y a quelque avantage matériel à recueillir, et l’intérêt individuel ou de famille l’emporte de beaucoup sur celui de la tribu.

Quant au rôle politique que chacune de ces races a joué dans les temps passés, elles en parlent avec beaucoup d’indifférence, tandis que les questions actuelles d’intérêt local absorbent tout le ïhonde.

Ainsi, selon nous, l’esprit de nationalité arabe, s’il a jamais existé, est perdu depuis longtemps; et, du reste, l’état permanent de guerres intestines, joint au gouvernement tyrannique des Turcs, explique suffisamment cette indifférence pour les intérêts généraux et l’égoïsme qui domine partout chez ces populations si dissemblables les unes des autres.

Il est cependant un point sur lequel elles s’accordent : c’est la loi de Mahomet, que les unes ont apportée, que

les autres ont acceptée de gré ou de force, et que toutes professent différemment.

Le Chaouï est tiède, le Kabyle est froid, l’Arabe seul a conservé une certaine chaleur de religion ; encore cette chaleur ne commence-t-elle à se montrer qu’à un certain âge, et devient alors de plus en plus grande à mesure que l’époque de la mort semble approcher. Les mêmes effets de la vieillesse se font remarquer chez les trois races : c’est comme le diable qui, devenu vieux, s’est fait ermite.

Malgré cette froideur religieuse parmi les hommes jeunes, le fait de l’unité de religion subsiste ; et chez une population si ignorante, c’est une force pour celui qui sait s’en servir. Or, nous avons vu, pendant nos guerres d’Afrique, combien de prédicateurs sont sortis du Maroc, qui tous ont réussi à se faire écouter quand ils n’ont pas été arrêtés dès le principe. Il y a donc là un danger, plus ou moins sérieux suivant l’état d’occupation de la colonie, mais un danger qui existe réellement.

Le f parti le plus sage serait de prendre le mal à sa source en occupant le Maroc, foyer constant d’agitation religieuse.

Il est certain que les souverains de ce pays seront toujours impuissants à empêcher les désordres sur nos frontières; et que, même s’ils le pouvaient, ils ne le

feraient point, de peur de compromettre la conservation de leur autorité, de leur influence et même de leur pei'sonne , car les populations du Maroc sont les plus fanatiques, les plus hostiles aux chrétiens, et leurs communautés religieuses s’appliquent à entretenir et à exciter ces mauvais sentiments.

Donc, nous le répétons, il n’y aura de ce côté de nos possessions sécurité complète que moyennant l’occupation du Maroc. Aussi, au moment où l’Espagne envoyait dans ce pays une armée de soixante mille hommes parce qu’un de ses postes avait ôté attaqué, avonsnous désiré bien vivement que nous agissions de même, alors que, pour la vingtième fois, nous voyions nos frontières menacées et nos colons égorgés par ces peuplades incorrigibles.

Une ligne de forts occupés par des garnisons suffisantes pourrait bien empêcher de ce côté un empiétement sérieux ou de graves désordres; mais les attaques isolées, et surtout le passage des individus lancés par les communautés religieuses, subsisteront toujours.

En ce qui concerne l’esprit de fanatisme religieux de nos propres populations indigènes, nous avons deux moyens de le rendre inoflensif d’abord, et de le faire disparaître ensuite.

Le premier consiste, tout en laissant le culte fibre, à ne rien faire ni pour répandre ni pour augmenter

l’instruction, arabe, et à encourager l’étude de notre langue.

Le second, c’est d’employer les chefs de communautés religieuses à interpréter leurs doctrines dans un sens favorable à notre cause qui est celle de toute la chrétienté.

Ces deux moyens tout-puissants sont possibles ; il ne s’agit que de savoir les appliquer.

Nous avons dit qu’en Afrique les administrateurs disposaient de deux éléments capables de leur faciliter l’accomplissement de leurs devoirs : l’intérêt personnel et le sentiment de ce qui est juste.

C’est sur ces deux leviers si puissants que l’on doit s’appuyer pour entreprendre et mener à bonne fin des changements qui devront amener le bien-être des populations soumises, la sécurité des colons, et, progressivement, les indigènes à regarder leurs intérêts comme liés aux nôtres.

Nous avons expliqué que l’autorité mili taire pourra préparer les voies à l’autorité civile par la dissolution des tribus, en créant la propriété individuelle ; la seconde devra continuer d’agir au moyen de fonctionnaires qui auront servi sous son aînée.

11 faut que les impatients le sachent, jusqu’à ce jour, l’indigène a été habitué à l’expédition prompte des affaires , à une justice en rapport avec celle

qu’il recevait jadis, et à l’obéissance que commande la force.

Or, il ne s’accoutumera pas facilement à la marche lente et compliquée de nos tribunaux, à se voir condamné à cinq ans de réclusion pour un délit qu’il ne payait que de quinze jours de prison ; et enfin il lui faudra beaucoup de temps pour comprendre qu’un homme qui ne porte pas l’habit militaire ait le droit de commander et de se faire obéir. Il existe, sous ce rapport, un moyen bien simple de relever l’autorité civile aux yeux des Arabes. Ce moyen, nous l’avons déjà indiqué : il suffira de donner aux fonctionnaires de toute classe, pour coiffure le képi, et pour distinction hiérarchique une tunique galonnée.

Devant cet état de choses qui résulte d’un gouvernement barbare et de l’état de guerre qui lui a succédé, il importe que les deux administrations marchent vers le même but, chacune par les moyens qui lui sont propres, et que la direction supérieure s’applique à maintenir avec soin cette union.

En territoire non militaire, l’autorité civile devra accorder la plus grande somme de liberté possible , si elle veut que la colonie se peuple vite, et que ceux qui viendront ne s’en retournent pas en Europe.

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