‹ L'Afrique du NordChapitre 2 sur 12 · CO · texte numérisé non relu

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thage l’an 477. Son fils Hunneric lui succéda d’après sa volonté ; mais n’ayant aucune des qualités nécessaires à un grand commandement, il se vit bientôt en butte aux attaques des peuples indigènes et ne sut pas leur résister. Ses successeurs ne furent pas plus habiles que lui. L’empereur d’Orient, Justinien, mettantà profit l’incapacité des chefs vandales, leurs divisions et la haine des Numides et des Gétules, envoya un corps d’armée en Afrique sous les ordres de Bélisaire, l’an 533. Le débarquement eut lieu à deux marches à l’Est do Carthage; et peu de temps après, Gélimer, le roi des Vandales, et Bélisaire, général des Gréco-Romains, se trouvèrent en présence. Malgré une différence très-grande dans le nombre des combattants, les Vandales furent complètement défaits : taudis que Gélimer s’enfuyait du champ de bataille, Bélisaire entrait dans Carthage en vainqueur. Les évêchés catholiques se trouvaient réduits à trois cents quand l’armée gréco-romaine vint rendre la paix aux chrétiens.

Quelques mois après, Gélimer, ayant perdu une seconde bataille plus décisive, se réfugia dans la montagne de l'Édough , située à peu de distance de Bône et sur le bord de la mer, où il fut pris et ensuite conduit à Constantinople pour servir au triomphe de Bélisaire. Ainsi finit l’occupation des Vandales, l’an 538 de J.-C. La domination gréco-byzantine qui vint

leur succéder ne fut qu’une série de combats et de défaites qui durèrent un siècle et n’aboutirent à aucun résultat important.

Le premier gouverneur de l’Afrique est Salomon. Après quelques avantages obtenus contre les populations indigènes soulevées contre lui, un^ révolte éclata dans son armée, composée d’éléments divers, et il se vit contraint à prendre la fuite pendant que la ville de Carthage était pillée par les insurgés. L’empereur Justinien envoya Germanus prendre le commandement ; ce général rétablit un peu les affaires, mais bientôt rappelé à Constantinople, Salomon reprit sa place et, après quelques succès partiels, perdit dans la première bataille son armée et la vie. A Germanus, succédèrent Sergius et Aérobinde. Le premier combat qu’ils livrent aux rebelles est une nouvelle défaite : Sergius est rappelé; peu après, Aérobinde meurt assassiné. Jean Troglita vient ensuite; mais il ne réussit pas mieux que ses prédécesseurs. Partout des soldats soulèvent les peuplades et s’allient aux populations de l’intérieur pour organiser le pillage.

L’Afrique est désertée par les Européens qui s’y trouvent encore, en si grande hâte, que depuis Bélisaire, c’est-à-dire dans l’espace de vingt ans, la population civilisée a diminué de cinq millions. L’occupation gréco -byzantine perdant chaque jour du terrain Unit

par s’éteindre, après un siècle de malaise, sous le sabre des musulmans.

La première invasion des Arabes sur le territoire africain eut lieu quinze ans après la mort de Mahomet, sous les ordres d’Atmann. Ayant taillé en pièces l’armée que Grégoire lui opposa aux environs de Tripoli de Barbarie, ce vainqueur se retira en Egypte. Une seconde invasion eut lieu cinq ans après la première’, mais ne fut suivie d’aucun résultat. Vers l’an 655 de J. -G., Sidi-Okba s’avança jusqu’aux environs de Carthage et fonda la ville de Kairouan.

Après sa mort, Hassan s’empara de Carthage qu’il fit détruire plutôt que de l’occuper. Moussa succède à Hassan et réussit à faire disparaître ce qui restait d’Européens en Afrique. Jusque-là, ces chefs d’invasion n’ont d’autre but que d’imposer la religion de Mahomet, de piller les populations indigènes et d’anéantir les Grecs et les Latins. Leur tâche est d’autant plus facile qu’ils trouvent le pays dans un état de désorganisation complète, et qué les populations primitives qui l’occupent ont tout intérêt à s’unir aux nouveaux venus. L’an 710, les Arabes, sous les ordres de Tarik, traversent le détroit et entreprennent la conquête de l’Espagne. Une seule campagne, avec une armée de trente mille hommes, lui suffit pour conquérir une grande partie des côtes et plusieurs villes importantes de l’in-

térieur, telles que Tolède et Cordoue. Ces événements s’accomplirent sous le calife Soliman. Non contents d’avoir ravagé l’Espagne, les Arabes passèrent les Pyrénées et envahirent les Gaules. On sait qu’ils arrivèrent jusqu’à Poitiers, où Charles Martel les tailla en pièces. Cependant, jusqu’alors rien de stable ni d’utile n’a été fait par les conquérants sur la terre d’Afrique. Une seule ville a été créée, c’est Kairouan, et cent autres ont été détruites. Les peuples qui ont embrassé la religion de Mahomet, un peu par crainte, beaucoup par intérêt, se tiennent en paix tant qu’il y a pour eux occasion de conquêtes et de butin; mais dès qu’un état semblable à la paix succède au désordre, ils se battent entre eux ou contre les nouveaux maîtres de leur pays. Sur ces entrefaites, de grands troubles vinrent éclater parmi les musulmans à cause de la diversité des sectes qui se disputaient le pouvoir en Orient, en Espagne et en Afrique. On vit trois partis se former et se combattre comme des étrangers à la religion commune: c’étaient les abbassides descendants d’Abbas, les faiimites de Fatime, et les édrissites d’Edris. Ces derniers s’emparèrent de la partie occidentale de l’Afrique en se faisant des auxiliaires des grandes tribus du pays, et c’est au fils d’Édris qu’on attribue la fondation de la ville de Fez vers l’an 800 de J.-C. Ainsi, dans l’espace de deux siècles, les Arabes ont réussi à fonder deux villes en

Afrique. Vers cette même époque, ils envahissent les côtes de la Provence qu’ils saccagent de toutes les manières, et où ils établissent des forts pour de là rançonner et piller les habitants.

En somme, l’occupation arabe n’est autre chose qu’une série d’expéditions, tantôt au dedans, tantôt au dehors, et dans lesquelles le butin est le but principal. Et si en Espagne, en Orient, à Fez et à Kairouan quelques hommes se livrent à l’étude des lettres, partout on néglige l'administration des peuples et leurs intérêts. Quant à l’agriculture, on n’en fait qu’autour des villes, et l’intérieur du pays se trouve complètement abandonné. Si les Arabes d’alors avaient eu les qualités que divers auteurs leur prêtent, ils n’auraient pas laissé se perdre les richesses agricoles qu’ils ont trouvées en Afrique lors des premières invasions. Pour ce qui est de leur amour et de leur goût pour les arts, ils ont prouvé jusqu’où ils pouvaient aller chez ce peuple qui a commencé par détruire les merveilles que Carthage leur offrait. On objectera sans doute qu’en Espagne ils ont laissé un ou deux palais; mais ignoret-on que les architectes et les ouvriers qui les ont construits étaient des Grecs et des Latins, les mêmes qui

avaient embelli le Caire, Bagdad et Alexandrie? Certai-

nement, dans le nombre des hommes qui sont arrivés au pouvoir, il y en a eu quelques-uns qui avaient un cer-

tain sentiment des belles et des grandes choses ; mais ces exceptions furent rares, et généralement les Arabes fuient à cette époque ce qu'ils sont encore aujourd’hui: un peuple guerrier, nomade et pasteur plutôt qu’agriculteur, et fait pour vivre dans les villes. Le ix* siècle est rempli par les luttes que se livrent les califes de Kairouanet ceux deCordone pour la possession de l’Afrique. Pendant qu’une partie des populations combat pour ou contre les deux adversaires, suivant les circonstances et les avantages qu’elle y trouve, des petits chefs de tribus font la guerre pour leur compte et augmentent ainsi le désordre qui règne dans le pays. Vers la fin du xi e siècle, un Berbère du nom de Yusuf réussit à former une armée considérable et à conquérir une grande partie de l’Afrique. C’est ce même Yusuf qui a fondé la ville de Maroc. A partir de cette époque, les événements se succèdent avec une rapidité et une confusion étranges. Chaque jour voit un homme se lever et prêcher une croyance nouvelle, quoique le fond de cette croyance n’attaque point les préceptes de Mahomet. C’est un prétexte pour a'ttirer des partisans et courir au pillage, ce qui n’empêche pas les grands chefs de sectes ou plutôt de familles différentes de se disputer le pouvoir, soit en Afrique, soit en Espagne. Les villes de Tlemcen, Bougie et Tunis sont prises et reprises par ces prétendants divers qui courent sans cesse et ne s’arrêtent

nulle part. Ces fanatiques ou plutôt ces ambitieux sont Abdallah, Abou-Beker et Abd-el-Moumen. Cependant, vers l’an 1210, le pape Innocent III ayant fait prêcher une croisade contre les musulmans qui occupaient l'Espagne, de nombreux croisés répondirent à sa voix, et Mohamed-ben-Abdallah perdit une grande bataille dans la plaine de Tolosa. Le xm e siècle fut une longue série de combats à outrance en Espagne entre les chrétiens et les musulmans, et en Afrique entre ces derniers.

Enfin, le dernier roi de Grenade fut obligé de repasser en Afrique avec les débris de sa petite armée, l’an 1490. Au moment où les peuples qui ont envahi l’Espagne sont rejetés au delà du détroit, il n’est pas sans intérêt de rechercher quelle pouvait être la force des Arabes proprement dits et ce que sont devenus les divers éléments qui composaient leurs armées. Cette question n’est pas sans utilité pour l’occupation actuelle du Nord de l’Afrique.

En nous reportant à la première invasion arabe, nous trouvons le chiffre de quarante mille combattants environ ; mais un grand nombre périt par le fer ou les maladies, et le reste est ramené en Egypte. La deuxième invasion a lieu avec le même nombre de cavaliers et d’hommes de pied, et, comme le premier corps d’armée, ne reste pas dans le pays. La troisième se fait par une force plus considérable, et qui est portée par cer-

tains auteurs j u squ’à cent mille hommes. Nous admettrons ce chiffre. Cette armée, après avoir combattu à l’Estde l’Afrique, continue son mouvement vers l’Ouest, combattant toujours, et arrive ainsi jusqu’aux limites extrêmes de l’Afrique. Il n’est pas douteux qu’elle a

dû perdre au moins les trois quarts de son effectif,

tant par suite des fatigues de la marche que dans les combats.

Les Arabes se trouveraient ainsi réduits à vingt-cinq mille hommes de guerre au moment où ils entreprennent de conquérir l’Espagne. En supposant, avec les historiens du temps, que ce nombre eût suffi pour la première expédition, on ne saurait admettre qu’il en fut de même pour l’occupation et les luttes qu’il a fallu soutenir pendant plusieurs siècles. Nous voyons en outre que ceux qui ont passé les Pyrénées ont été décimés dans les Gaules. Depuis cette époque jusqu’à la fin de la domination arabe en Afrique, nous ne voyons venir qu’un corps de quarante mille musulmans qui est le dernier.

Il résulterait de ces faits que lorsque les Espagnols ont reconquis les villes qu’ils avaient perdues, les Arabes devaient se trouver en petit nombre, et que nécessairement, pour se maintenir si longtemps en Espagne, ils avaient dû avoir recours aux peuples africains. L’histoire nous parle des Maures, mais elle ne fait point

mention des autres tribus qui vraisemblablement avaient aussi passé le détroit.

Quoi qu’il en soit, en revenant en Afrique, chaque peuplade dut se retirer dans le pays qui lui était propre, les Maures à l’Ouest et près du littoral, les Arabes au centre, où ils reprirent la vie pastorale qui est leur état norufîil.

Nulle part, du reste, un pouvoir solide pour maintenir et gouverner ces populations et s’opposer à une invasion étrangère; profitant de cet état de choses, les Espagnols passèrent en Afrique pour occuper Melilla, Oran, Bougie, Mostaganem et Arzew. Auprès d’Alger, ils établirent un fort et une garnison sur un rocher situé à une demi-portée de canon de la ville.

En l’année 1500, on vit paraître sur les côtes de la Méditerranée deux corsaires qui jetaient l’épouvante non-seulement parmi les marins qu’ils capturaient, mais encore dans les villes situées sur le littoral. Ces deux hommes, dont l’origine est restée inconnue, avaient embrassé la religion musulmane, et c’était principalement contre les chrétiens qu’ils agissaient avec une hardiesse et un bonheur extraordinaires.

Après avoir commencé le métier de corsaires avec deux petits navires, on les vit en peu de temps disposer d’une petite flotte et de mille à quinze cents soldats turcs ou renégats. Ces corsaires d’une nouvelle

espèce se nommaient Aroudj et Khaïr-ed-Din. L’histoire s’accorde à en faire deux frères, quoique leurs noms soient dissemblables ; toujours est-il que dans toutes les circonstances connues de leur existence aventureuse ils ont fait preuve d’un attachefnent réciproque que les liens du sang ne donnent pas toujours. L’un des deux, Aroudj, ayant été fait prisonnier par un navire appartenant aux chevaliers de Rhodes, vécut pendant quelques années parmi eux, et comme on le verra par la suite, profita de sa captivité pour apprendre des choses qu’il eût sans doute toujours ignorées sans cela. Ayant réussi à s’échapper, il rejoignit son frère qui continuait à croiser non loin delà, et une fois réunis, ils vinrent s’établir dans divers ports de l’Afrique, (L'abord à Tunis, ensuite à Djigelly. Ce fut de ce port qu’ils sortirent l’an 1512 avec dix navires pour attaquer les Espagnols établis à Bougie. Aroudj ayant eu un bras emporté par un boulet, on se retira sans succès.

Après la guérison du blessé, une nouvelle attaque de Bougie eut lieu; mais elle échoua comme la première. Ce que voyant, les deux corsaires choisirent Alger pour leur résidence, à la grande joie des habitants qui espéraient profiter des richesses que les corsaires ne manqueraient pas d’amener dans le port. Mais le séjour d’ Aroudj parmi les chevaliers dellhodes avait fait naître dans son esprit l’idée de fonder un État et de s’en faire

le maître. A peine dans Alger, il fait mettre à mort les chefs de cette ville ; il destitue tous les fonctionnaires, et fait savoir aux habitants consternés que le maître c’est lui, et qu’aucun Arabe, jiucun Maure ne devra prétendre à aucun emploi, car il les réserve tous aux Turcs et aux renégats qui composent sa milice. Telle fut la création de ce fameux oujack qui a gouverné l’Afrique pendant toute la durée de la domination turque dans ce malheureux pays. Avec deux mille soldats seulement, le fondateur de ce gouvernement bizarre réussit à battre un corps de six mille Espagnols débarqués en 1516 sous les ordres du grand maître de l’artillerie Francisco de Vero, et à se rendre maître de Médéah, Milianah, de Tenez et de Tlemcen . C’était trop entreprendre avec d’aussi faibles moyens. Attaqué dans Tlemcen par la garnison d’Oran accourue à la hâte, il chercha à se retirer sur Alger; mais ni la bravoure de ses soldats, ni son courage personnel ne purent le sauver cette fois. Sa troupe fut taillée en pièces, et lui-même Tut tué dans la mêlée. Son frère Khaïr-ed-Din, à la nouvelle de cette défaite, envoie un courrier au sultan de Constantinople pour lui demander un secours en hommes, et lui offrir l’hommage du pachalik d’Alger.

Un premier envoi de mille soldats suivit immédiatement cette demande avec l’investiture de pacha.

Bientôt de nouvelles troupes suivirent les premières;

de sorte qu’avant la deuxième expédition dirigée contre lui, le pacha d’Alger était en mesure de faire bonne contenance. Cette seconde campagne contre les pirates eut lieu l’an 1518. Une partie de l’armée espagnole ayant débarqué, le mauvais temps qui survint empêcha le reste de suivre ; et trois mille hommes ayant péri dans la tempête, l’expédition se retira sans avoir rien entrepris. Les Espagnols étant partis, le pacha reconquit Tlemcen, où il mit garnison turque ainsi qu’à Mostaganem. Puis il fit le siège du fort espagnol établi auprès d’Alger et l’enleva d’assaut. Plus tard il fut nommé amiral par le grand sultan, et battit une flotte vénitienne. A son retour en Afrique il s’empara de Tunis, d’où il fut bientôt chassé par Charles Quint. Khaïr-ed-Din eut le bonheur de s’échapper par terre, et à peine arrivé à Alger, on le voit reprendre le métier de corsaire, et battre le célèbre André Doria qui commandait une flotte de cent navires chrétiens.

Fatigué du bruit autant que du mal que cet homme extraordinaire faisait en Europe, Charles-Quint résolut d’en finir avec lui. L’an 1541, il réunit en Sardaigne une armée de vingt mille hommes et fit voile pour l’Afrique.

Le 19 octobre la flotte parut devant Alger, et le 23 le débarquement commença du côté Sud et près d’El- Harach. Le 25, malgré les attaques incessantes des

Arabes accourus de l'intérieur, l’armée arrivait en bon ordre sur les hauteurs qui dominent Alger et s’établissait de manière à fermer toute issue aux assiégés. Quand on voit un chef d’armée ordonner des mesures aussi sages, on se demande comment il a pu entreprendre cette expédition au mois d’octobre, qui est si dangereux sur les côtes d'Afrique ; comment encore il a choisi le plus mauvais côté de débarquement pour ses navires obligés de rester à l’ancre; et enfin pourquoi il s’occupe de l’investissement de la place avant que son matériel de siège ait été débarqué. Ce qu’il y a de certain, c’est que sans la tempête qui vint au secours des Algériens, avec un général comme Chaiies-Quint et des soldats éprouvés, c’en était fait du règne des pirates et l'armée française n’aurait jamais eu l’honneur d’en finir avec eux.

Pendant la nuit du 25 au 26 une pluie torrentielle ne cessa de tomber sur les soldats dépourvus de tentes; lorsque le jour parut, plus de cent navires étaient à la côte. Les Turcs, enhardis par ce désastre, vinrent attaquer l’armée dont les munitions étaient hors d’état de service, ce qui n’empêcha pas les Espagnols de les repousser jusque dans la place avec la lance et l’épée.

Après cette action , dans laquelle il perdit beaucoup de monde, l’empereur ordonna la retraite qui se fit avec le même ordre que le débarquement, malgré la

sortie vigoureuse des Turcs et l'accompagnement obligé des Arabes. Cette expédition, qui avait duré quatre jours, coûta dix mille soldats et cinq mille matelots à l’Espagne, et ne fil qu’augmenter l’orgueil et l’in- ; olence des Algériens. Trois ans après, le pacha d’Alger fut admis à l’honneur de commander une flotte française, ayant sous ses ordres le comte d’Enghien. Cette expédition dirigée contre Charles-Quint n’ayant pas réussi, Khaïr-ed-Din se retira à Constantinople où il mourut dans un âge très-avancé. Son fils Hassan lui succéda dans le gouvernement d’Alger et continua la politique turque dont tout l’esprit consistait à régner, à l’intérieur par la terreur qu’inspirent toujours des exécutions nombreuses et soudaines, et à l’extérieur par la division des tribus. Le seul fait qui marqua le passage d’Hassan au pouvoir fut l’occupation de Tlemcen. Salah-Reïs, qui vint après lui, fut Je premier pacha qui entreprit une expédition lointaine. Avec deux mille soldats réguliers seulement, il s’empara des premières oasis qui se trouvent au delà du Grand- Atla3 , puis avec les mêmes forces et des contingents indigènes il se rendit maître de Fez et enleva Bougie aux Espagnols. A la mort de Salah-Reïs, le grand sultan n’ayant pas envoyé assez tôt un successeur, il y eut de graves désordres tant à Alger que dans les provinces. Plusieurs officiers de la milice turque se disputèrent l’autorité,

et l’un d’eux, Kaïd-Hassan , l’ayant emporté, méconnut le pouvoir du grand seigneur quand le pacha investi par lui se présenta devant la ville. Mais les équipages de la marine ayant prêté leur concours à ce dernier, il réussit à s’emparer de son adversaire qui fut mis à mort. A peine le nouveau pacha était-il installé au palais, que le beyde Tlemcen, Yussuf, le faisait assassiner par un janissaire et le remplaçait. Ces faits rapides s’étaient accomplis en 1557. A cette époque le fils de Khalr-ed-Din,' Hassan-Pacha, fut investi par le grand sultan du commandement d’Alger. Bientôt après, ce nouveau chef fut déposé par ses soldats et renvoyé à Constantinople. Revenu avec un corps de troupes et un envoyé de la Porte, il eut raison des mutins et put reprendre sa position. Afin de s’attirer quelque popularité parmi les j anis saires et les tribus de l’intérieur, il entreprit d’enlever Oran aux Espagnols.

Les historiens du temps ne s’accordent guère sur le chiffre des troupes que le pacha commandait dans cettQ expédition. Toutefois, d’après l’effectif réduit qui formait à cette époque la garnison d’Alger et le peu de soldats qui gardaient Bougie et Tlemcen, on peut conclure que son armée devait être composée surtout de contingents indigènes et que sa réserve turque ne devait pas dépasser trois ou quatre mille hommes.

Quoi qu’il en soit, nous savons que les Espagnols, au

nombre de quatre cents, ne se laissèrent pas entamer ; et que l’ennemi se vit obligé d’abandonner le siège après plusieurs assauts et de grandes pertes.

Nous arrivons à une époque où les pachas se succèdent si rapidement que lajplupart d’entre eux ne font que passer et ne laissent aucun fait digne de signaler leur règne éphémère. C’est pourquoi nous citerons seulement les actes intéressants pour l’histoire et ceux qui les ont accomplis. En 1570, Ali-Pacha s’empare de Tunis. L’année d’après, il se joint à la flotte envoyée de Constantinople pour enlever l’He de Chypre, et ramène à Alger un riche butin et dix mille prisonniers. Dans le courant de la même année, l’escadre algérienne prit part à une grande bataille navale livrée par les musulmans aux chrétiens dans le golfe deLépante, où les Turcs furent abordés et éprouvèrent de grandes pertes. En 1590, la France envoie un consul à Alger pour protéger ses nationaux qui s’y trouvent dans les bagnes et les délivrer de l’esclavage.

Les frères de la Trinité de Marseille avaient déjà beaucoup fait dans ce but; car depuis un grand nombre d’années ils faisaient des quêtes continuelles pour le rachat des prisonniers. Le premier représentant de la France à Alger eut beaucoup à souffrir. Le roi Henri IV ne put obtenir la délivrance de ses sujets et son consul fut lui-même emprisonné par les Algériens.

Les corsaires enlevaient chaque jour des navires marchands, sans distinction de nationalité, pourvu que leurs équipages fussent chrétiens, et, lorsqu’ils n’étaient pas massacrés, on les vendait au plus offrant dans la Régence ou bien on les employait aux plus rudes travaux.

Les Hollandais, ayant à cette époque perdu un navire par le fait des corsaires algériens, envoyèrent une escadre devant Alger afin d’obtenir réparation. Les moyens ordinaires ayant échoué, le commandant de l’expédition ne trouva rien de mieux que de faire pendre aux vergues de son navire cinquante musul • mans dont il s’était emparé pour ces représailles. Ce spectacle intimida quelque peu la population bar • baresque qui fit une démarche auprès du pacha; celui-ci, croyant que les choses en resteraient là, répondit aux notables d’Alger que les morts ne reviendraient pas quoi qu’il pût faire, et que sans doute les chiens d’étrangers ne reparaîtraient pas le lendemain.

Mais grand fut l’étonnement de tous le lendemain matin, quand on vit dépendre les morts de la veille et les remplacer par autant de vivants qui hurlaient comme des diables. Pour le coup, le pacha se rendit, et les Hollandais eurent tout ce qu’ils voulurent. En 1628 la France obtint un traité par lequel la pêche du corail serait libre sur toute la côte, et une compagnie marseillaise ferait occuper trois points du littoral :

le premier à Alger, le second à Bône, et le troisième à La Calle, sous la protection du pacha, qui recevrait annuellement une somme de quinze cents mille livres.

Pendant quarante ans le pavillon français se voit un peu respecté dans ces parages ; mais aprè3 cette époque les attaques se renouvellent , et Louis XIV envoie une escadre pour châtier les Algériens.

Le duc de Beaufort rencontra et défit leur flotte près de Tunis, puis il s’empara de Djigelly qu’il fit occuper. Mais quelques années plus tard, ce point fut de nouveau abandonné, et les pirates recommencèrent leurs courses. Au mois d’août 1682, l’amiral Duquesne vint bombarder Alger, mais sans obtenir aucun résultat.

L’année suivante, la même expédition se renouvela sans plus de succès. Quelques prisonniers furent rendus, il est vrai, mais un plus grand nombre fut massacré ou placé à la bouche des canons pendant le bombardement delà ville. En 1684, l’amiral de Tourville obtint un traité de paix avec le pacha d’alors, Mezzomorte. Ce traité ayant été violé par les Algériens trèspeu de temps après sa signature, le maréchal d’Estrées fut envoyé pour obtenir satisfaction.

La ville fut de nouveau bombardée à outrance pendant plusieurs jours ; le consul de France et un grand nombre de captifs furent massacrés, et de tristes représailles furent exercées à bord de notre escadre contre

des Turcs faits prisonniers. Ce troisième bombardement eut lieu au mois de juin 1G88 et ne fut pas plus heureux que les autres.

Enfin, en 1690, Mezzomorte envoya un ambassadeur auprès de Louis XIV, et un traité de paix fut signé.

Ce pacha ayant renoncé au pouvoir, les janissaires élurent pour son successeur Chaban, qui signala son règne par la prise de Maroc et une expédition heureuse contre les Tunisiens. Etranglé par ses soldats à son retour à Alger, il fut remplacé par Ahmed-Pacha. En 1 708, les Espagnols perdirent leur position d’Oran et de Mersel-Rebir, qu’ils reconquirent en 1732. Entre ces deux époques, Alger voit cinq ou six pachas se succéder sans autre préoccupation que celle de sauver leur tête du sabre de leurs soldats.

Cependant les écumeurs de mer ne respectaient point les traités, et chaque jour était marqué par une nouvelle prise. Les Espagnols ayant à souffrir, comme les autres nations, de ce brigandage, envoyèrent une armée de débarquement au mois de juillet 1775. Les vingt mille hommes qui composaient cette expédition furent battus par suite de l’inexpérience de leur chef et obligés d’abandonner le matériel de siège. En 1792, l’Espagne abandonne Oran pour ne plus y revenir. ’

Comme, malgré les traités, notre marine marchande ne cessait d’être attaquée par les corsaires sortis du

port d’Alger, Bonaparte fit adresser de sévères remontrances à Moustapha-Pacha, qui fit de nombreuses concessions et les plus grandes promesses en 1803.

Ce fut à cette époque que M. Arago tomba au pouvoir des corsaires et resta deux ans leur prisonnier.

De 1807 à 1815, cinq pachas sont étranglés ou empoisonnés par leurs soldats.

Au mois d’août 1816, lord Exmouth, à la tête d’une forte escadre, se présente devant Alger et demande la liberté de tous les esclaves chrétiens et un traité de paix durable. Après une attaque très-vive, le pacha consentit à la signature du traité.

Omar fut mis à mort par les janissaires pour avoir accepté des conditions de paix qu’ils regardaient comme honteuses.

Celui qui avait poussé au meurtre du pacha avec le plus de vigueur était un Africain nommé Ali-Kroudja.

Appelé par les miliciens au pouvoir suprême, il n’en profita que pour s’y maintenir à force d’exécutions capitales, et trouva que le seul moyen de mourir de mort naturelle avec de tels sujets était de les tenir à distance. A cet effet, il fit augmenter les fortifications de la Casbah, disposer à l’intérieur des appartements convenables, puis il s’y enferma. Les janissaires trouvèrent mauvais que le pacha leur laissât voir une telle défiance, et ils voulurent lui en témoigner leur méconten-

tement ; mais los canons, servis par des Koulouglis (race croisée de Turc et d'Arabe) dont Ali-Ivroudja s’ôtait entouré, firent reculer les mécontents.

Grâce à cette mesure, Ali-Pacha mourut naturelle ment et fut remplacé par Houssin-Pacha, le dernier souverain de la Régence.

Avant d’examiner les motifs qui amenèrent la chute d’Alger, il est utile à notre occupation actuelle de voir ce que les Turcs avaient fait dans l’intérieur du pays soumis à leurs armes.

Les points qu’ils occupaient sur le littoral étaient Oran, Mostaganem, Alger, Bougie, Kollo, Bône et Tunis.

Dans l’intérieur, ils gardaient Tlemcen, Médéah et Constantine. Les pachas d’Alger avaient divisé ces contrées en beyliks, dont les titulaires leur payaient le fermage, suivant l’état de paix et de soumission des tribus placées sous leurs ordres.

Chacun des beys ne disposant que de deux ou trois mille hommes de troupes régulières, ils comprirent tout d’abord que le seul moyen de maintenir les populations et d’obtenir le payement des impôts indispensables au maintien de leur commandement, était d’employer les éléments indigènes.

C’est pourquoi ils formèrent des tribus maghzen, c’est-à-dire auxiliaires, qui étaient exemptes de toutes charges, fournissaient des chefs aux autres tribus et

marchaient contre elles en toute occasion. Une large part dans le butin, après chaque razzia, entretenait l’attachement de ces tribus pour leurs maîtres qui avaient soin de choisir celles qui, par le nombre de leurs fusils, leur réputation guerrière et leur position stratégique, pouvaient les servir utilement. Cette facilité des Arabes à se mettre à la disposition du premier venu pour courir sus à ceux de leur religion et de leur race, moyennant une part dans les troupeaux enlevés, prouve mieux que tous les raisonnements possibles qu’il n’y a jamais eu chez eux un sentiment de nationalité ; car, il faut bien le dire, puisque c’est le plus grand épouvantail que l’on ait opposé à la colonisation algérienne, non-seulement les tribus maghzen combattaient les peuplades d’origine et de coutumes différentes, mais encore et avec le même entraînement, celles qui descendaient de la souche commune.

Il y a plus : lorsque dans une grande tribu, une fraction se montrait hostile ou récalcitrante, le bey n’avait qu’à donner un ordre et les autres fractions la châtiaient sans pitié immédiatement, pourvu que leur part dans le butin en valût la peine.

Si par moments et à de longs intervalles, les populations semblaient se grouper pour un intérêt commun, c’était à la voix d’un prétendu chérif prêchant la guerre sainte contre les Turcs qui se montraient généralement

assez mauvais observateurs des règles de leur religion. Mais ces prises d’armes étaient presque aussitôt dissipées que formées et, dans la région kabyle exceptée, il a toujours suffi aux beys de se présenter avec deux ou trois mille do leurs soldats pour avoir raison des rassemblements les plus considérables.

Ainsi, d’une part, les gouverneurs de provinces maintenaient les petites tribus par les grandes; et, de l’autre, ils suscitaient des rivalités et des haines entre ces dernières afin de les tenir occupées et de profiter des dépouilles.

Il est facile de comprendre qu’un gouvernement semblable ne devait avoir aucun souci de l’ordre ou des intérêts de ses sujets qui, à ses yeux, représentaient le bétail d’une ferme. Pour comble de malheur, les beys vendaient les kaïdats ou commandements de tribus, au plus offrant, sans aucune garantie pour la durée de leur charge, de sorte que tel kaïd investi du commandement d’une tribu, moyennant une somme de cent mille francs, se voyait un mois après supplanté par un autre qui avait offert au bey une plus forte somme. Il résultait nécessairement de cet état de choses que tout kaïd se croyait en droit de piller ses administrés le plus vite possible afin de rentrer dans les avances qu’il avait faites en recevant le burnous; et que toute plainte ou réclamation portée contre le chef amenait, tantôt la

mort, quelquefois l’emprisonnement et toujours la ruine de celui qui avait osé la faire. De leur côté les gouverneurs de province étaient dans une position des plus px-écaires, car à chaque révolution des janissaires d’Alger, il arrivait un nouvel élu porteur du lacet strangulateur ou d’un ordre d’exil ; mais ce dernier cas était rare, puisqu’on faisant l’énumération des pachas et des beys étranglés, assassinés ou empoisonnés, pendant les dernières cinquante années de l’occupation turque, nous trouvons le chiffre énorme de quarante-huit personnages, investis du pouvoir, morts violemment.

Telle était l’organisation de ce malheureux pays; tel fut, durant trois siècles, l’état des populations indigènes, que nous avons trouvées ce que la pression, le despotisme brutal et cruel et la nécessité les ont faites : ombrageuses, craintives, défiantes et toujours prêtes à prendre le parti du plus fort s’il y a pour elles quelque avantage. Mais si les qualités primitives de ces peuples ont été gâtées par un gouvernement stupide et méchant, il en est resté assez de germes pour que, au contact d’une administration éclairée et bienveillante, ces hommes oublient leurs craintes, deviennent confiants, apprennent que mentir n’est plus pour eux une condition d’existence, et montrent, à côté du courage et de l’énergie qui ont x'ésisté si longtemps et à tant d 'épreuves, des aptitudes qui leur profiteront ainsi qu’à nous-mêmes.

En frappant Alger, la France voulait venger une injure faite à son représentant, et détruire un nid de cor- f saires qui ne respectaient aucun pavillon. Elle ne savait pas alors combien était pénible la condition des peuples qui vivaient dans ces contrées qu’elle serait obligée de soumettre pour leur faire connaître et partager les bienfaits de la civilisation.

PRISE d’alger, 1830.

-zseqSszs-

Les événements qui s’accomplirent de 1816 à 1827 n’offrent aucune espèce d’intérêt. Le 27 avril de cette dernière année, le consul de France, M. Deval, s’étant rendu auprès du pacha à l’occasion d’une fête musulmane, il s’ensuivit une explication à propos de fournitures de froment faites à la France par une maison de commerce d’Alger.

D’après notre consul, le pacha lui aurait demandé s’il avait des nouvelles au sujet de sa réclamation, et sur sa réponse négative, Houssin lui aurait donné en plein visage un coup de son éventail . Un interprète, présent à cette entrevue , a voulu insinuer que la réponse de notre représentant avait été inconvenante ; mais c’est là, sans doute, une manœuvre du pacha pour amoindrir sa faute qui , dans tous les cas , restait sans excuse.

Deux mois après cet acte inqualifiable du pacha d’Alger envers notre consul, une escadre française entrait dans la rade afin de demander satisfaction immédiate.

. Après avoir reçu à son bord le représentant de la France et tous les nationaux qui se trouvaient encore dans la ville , le commandant Collet fit remettre au pacha les conditions à remplir s’il désirait éviter la guerre avec la France.

Ces conditions, quoique très-douces, ayant été repoussées , le blocus commença. Au mois d’octobre de la même année, il y eut un engagement entre les corsaires sortis du port d’Alger et les navires fi ançais chargés de les surveiller. Malgré une grande supériorité numérique, les Algériens furent battus et forcés à rentrer dans le port. Ce fut le dernier effort tenté par ces écumeurs de mer naguère si terribles. A partir de ce moment, le pacha comprend que sa position devient

difficile, et il désarme sa marine pour employer à terre les hommes qui se trouvent à bord.

Pendant le cours de l’année 1 828, le duc de Clermont- Tonnerre et le général Loverdo étudient et préparent à Paris une attaque combinée, qui puisse amener la destruction de ce nid de brigands et son occupation par une nation européenne.

Cependant pour mettre tous les droits de son côté et montrer à l’Europe combien il avait fait preuve de patience et de longanimité, le gouvernement du roi Charles X envoya en juillet 1829 M. de La Bretonniôre, chargé du blocus, auprès du pacha.

Ne comprenant pas tout l’honneur qu’on daignait lui faire, ou plutôt habitué, comme ses prédécesseurs, à traiter les souverains de la chrétienté avec mépris, le pacha ne trouva rien de mieux que de répondre par des menaces aux paroles conciliantes et polies de l’envoyé français.

Il y eut plus encore : lorsque, de retour à son bord, M. de La Bretonnière eut donné l’ordre du départ, son vaisseau devint le point de mire de toutes les batteries algériennes, jusqu’à ce qu’il se trouvât hors de portée.

Cette agression stupide et brutale contre un parlementaire, décida du sort d’Houssin-Pacha et de ce gouvernement détestable qui se maintenait sous le patronage du grand sultan.

Le 25 mai 1830 cent navires de guerre mettaient à la voile dans la rade de Toulon, emportant vers les côtes de Barbarie quarante mille soldats de débarquement. La flotte était commandée par le vice-amiral Duperré, l’armée par le comte de Bourmont, ministre de la guerre.

Charles X, ne voulant rien moins que la destruction de ce repaire de brigands, et sachant que notre armée éprouverait une résistance sérieuse , voulut perpétuer le souvenir de cette campagne en y envoyant les deux plus grands artistes de l’époque, Horace Vernet et Gudin.

Le 13 juin au matin, les Algériens virent défiler devant eux cette force imposante qui se dirigea vers l’Ouest où l’escadre jeta l’ancre dans la baie de Sidi- Ferrouch.

Le 14 au matin, la l^ et la 2 e division sont débarquées, et marchent contre dix mille Arabes embusqués dans les broussailles et protégés par quelques batteries turques. Les positions sont enlevées à la baïonnette, et le soir l’armée entière campe sur le sol africain. Les journées des 15, 16 et 17 sont employées au débarquement du matériel de siège et à la formation d’une grande place d’armes destinée à relier la flotte avec l’armée quand celle-ci se portera en avant.

Le 18, l’ennemi se montra en force sur les hauteurs qui dominent la plage et à portée de canon.

Les beys de Constantine, de Tilery et l’aga d'Oran, étaient là avec les contingents arabes et kabyles qu’ils avaient amenés au secours du pacha.

L’effectif de ces contingents était de dix mille cavaliers arabes ou chaouïa, de douze mille fantassins kabyles et de six mille Turcs ou Koulouglis des milices d’Alger, de Constantine et d’Oran ; en tout vingt-huit mille hommes.

C’était le suprême effort du pacha, et ces troupes représentaient toutes les ressources militaires 'dont il pouvait disposer en épuisant ses trois provinces. Quant à lui, trop fier pour venir se mesurer avec un général chrétien, il envoya son gendre Ibrahim-Aga pour jeter l’armée à la mer.

Le but de l’ennemi était de tourner notre position, et d’attaquer ensuite sur les quatre faces.

Le mouvement commença le 19 au matin.

Tant que les régiments se contentèrent de répondre au feu des Arabes et de recevoir les plus hardis sur leurs baïonnettes, l’ennemi n’obtint aucune espèce d’avantage, et bien certainement il en eût été de même, pendant toute la durée de l’action, si le 20 e de ligne ne se fût porté en avant pour dégager ses tirailleurs compromis. Profitant avec habileté de ce mouvement exécuté sur un terrain boisé et difficile, l’ennemi se porta en masse contre la brigade du général Clouet, qui

eut besoin de toute sa solidité pour n’être pas entamée.

Voyant qu’officiers et soldats commençaient à trouver longue cette lutte défensive, le général en chef fit sonner la charge dans chaque division, et dès ce moment Turcs, Arabes et Kabyles ne songèrent plus qu’à fuir. Cette journée nous avait coûté cinq cents hommes. Une partie de l’armée prit ses bivouacs dansle camp de l'ennemi, encombré de ses tentes et de ses bagages qu’il avait abandonnés.

Les hauteurs de Staouli étant peu éloignées du fort l’Empereur, seule protection d’Alger du côté de terre, le comte de Bourmont fit établir un camp retranché, qu'on s’occupa immédiatement de relier à celui de la plage.

Les travaux indispensables à une bonne attaque, et le débarquement de l’artillerie de siège contrarié par le temps avaient employé les journées des 20, 21, 22 et 23 juin.

Enhardi par ce qu’il regardait comme de l’inaction, l’ennemi reprit l’offensive dans la matinée du 24.

Reçu avec calme, il fut ensuite repoussé avec vigueur et poursuivi après de grandes pertes jusqu’à une portée de canon du fort l’Empereur.

Le 28, troisième attaque de l’ennemi sur nos lignes avancées ; même insuccès. t

Las de ces mouvements, le général en chef résolut

do s’emparer des hauteurs qui dominaient ses positions, et desquelles les tirailleurs kabyles faisaient éprouver des pertes à notre armée.

Le 29, à la pointe du jour, l’attaque commença avec l’ordre et l’entrainement de troupes habituées à vaincre, et les trois divisions balayèrent partout les masses ennemies, comme le vent la poussière.

Maître des hauteurs et d’une position située à moins de deux mille mètres du fort l’Empereur, le comte de Bourmont s’y établit, et fit commencer, le soir même, les travaux d’approche.

Le 30, on était à huit cents mètres du fort que défendaient six cents artilleurs turcs et deux mille soldats de la milice. Les travaux de siège étaient dirigés par le vicomte de La Hitte, commandant l’artillerie, et parle baron de Valazé, commandant le génie.

Dans la matinée du 30, les défenseurs du fort firent une vigoureuse sortie contre nos travaux d’attaque ; et nos troupes essuyèrent des pertes sensibles, malgré un feu d’artillerie très-vif qui les protégeait. Un bataillon du G e de ligne ayant été abordé par les Turcs en nombre très-supérieur , nos travaux furent un instant menacés par l’hésitation des troupes chargées de les proté-’ ger.

Dans ce moment critique, un jeune sous-lieutenant du 6 e , aujourd’hui général de division et sénateur,

le baron Renault, jeta son sabre au milieu des Turcs, et par son exemple arrêta les timides, leur fit prendre l’olfensive, et l’ennemi fut repoussé jusqu’au fort.

Pendant que les travaux de siège se continuaient, l’amiral fit une diversion utile le 1 " et le 2 juillet, contre les batteries établies pour défendre la Marine.

Dans la nuit du 3 au 4, les Turcs et les Kabyles attaquèrent avec beaucoup d’audace nos travaux les plus avancés, et plusieurs officiers du génie et de l’artillerie furent tués ou blessés à l’arme blanche.

Mais l’ordre fut bientôt rétabli par une charge vigoureuse des troupes de tranchée, et le 4, à la pointe du jour, six batteries commencèrent leur feu contre l’artillerie du fort.

Les canonniers turcs firent preuve d’un grand courage en restant à leurs pièces à découvert pendant plusieurs heures.

Le feu de toutes les batteries ayant été éteint un peu avant dix heures, on battit en brèche sur deux points de la face Sud-Ouest. L’effet rapide d’un tir sitr contre des ouvrages peu solides, et l’explosion incessante des bombes lancées dans l’intérieur du fort déterminèrent les défenseurs à ne pas attendre l’assaut.

Ceux qui avaient survécu se retirèrent à la hâte après avoir mis le feu à la poudrière. '

Au moment où, dans nos tranchées, on se disposait

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à laneer les colonnes d’assaut, les poudres firent sauter une partie du fort, et des débris de toute espèce furent lancés dans la ville d’Alger et dans nos travaux.

Immédiatement après cette explosion terrible, le général Hurel se porta sur l’emplacement du fort avec une partie des troupes qu’il avait sous la main, et bientôt après le comte de Bourmont s’y trouvait lui-même avec les commandants de l’artillerie et du génie.

Le fort Bab-Azoun ayant tourné son feu contre le fort l’Empereur, il suffit d’un quart d’heure pour le faire cesser. Afin de profiter d’un avantage aussi grand et aussi inespéré que celui de l’occupation, sans coup férir, de la position qui domine la place, les généraux La Hitte et Valazé prirent immédiatement* les mesures nécessaires pour approcher de la Casbah et des remparts extérieurs d’Alger au moyen d’une tranchée volante.

Comprenant que toute résistance devenait désormais inutile, le pacha s’empressa d’envoyer un parlementaire au comte de Bourmont pour lui présenter des excuses, lui offrir de payer les frais de la guerre et demander que l’armée se retirât. Le général en chef répondit qu’il était maître de la ville et des forts par sa position, et que si Houssin, son armée et les habitants voulaient avoir la vie sauve, ils n’avaient qu’à se rendre sans condition.

Un moment après le départ du parlementaire envoyé

par le pacha, une députation dos janissaires vint offrir la tête d’Houssin si on consentait à leur laisser l’occupation d’Alger et leurs provinces.

Renvoyés comme ils méritaient de l’être, ces barbares furent suivis au quartier général par le premier parlementaire du pacha, accompagné cette fois du consul d’Angleterre et de plusieurs notables de la ville.

Le général en chef assemble en conseil les généraux Desprez, Lallitte, Valazé, d’Escars, Loverdo et Berthezêne, afin de rédiger les termes de la capitulation exigée.

La note remise à l’envoyé contenait dix lignes et trois articles :

Le premier signifiait que l’armée française occuperait Alger et tous ses forts, le lendemain à dix heures du matin ;

Le second, que la religion et les coutumes des musulmans seraient respectés ;

Le troisième, que le pacha et tous les Turcs sans exception quitteraient la ville, sans que pour cela ils perdissent leurs biens.

Houssin rencontra autour de lui une résistance trèsgrande à cet acte de soumission, que son intérêt personnel lui faisait une loi d’accepter.

Grâce à quelques distributions d’argent et aux instances des notables d’Alger, il obtint que la milice se

rendrait à sa volonté, et alin de sonder une dernière fois les dispositions du général en chef, dans la matinée du 5 il envoya demander un délai pour la livraison des forts et l’entrée des troupes.

Pour toute réponse, le comte de Bourmont fit conduire les députés auprès d’une batterie élevée pendant la nuit à trois cents mètres de la Casbah, où le conseil réuni cherchait à gagner du temps.

A onze heures, les forts étaient occupés, et le général en chef ainsi que son état-major étaient logés dans le palais que le pacha venait d’abandonner à la lutte.

Suivant l’habitude qui les honore, leS soldats français se montrèrent généreux. Malgré la présence des corps mutilés de leurs camarades jetés en dehors des portes, ils ne commirent aucun acte de vengeance contre les Turcs.désarmés qui parcouraient la ville, ou contre les habitants. La prise d’Alger avait coûté mille hommes tués ou blessés et quarante-huit millions.

Le sang de ces mille braves enfants de la France assurait à l’Europe la plus grande sécurité pour son commerce dans les eaux de la Méditerranée, et le trésor de la Casbah payait les frais de la guerre.

L’ex-pacha fut embarqué le 10 juillet pour Naples, où il avait demandé à se retirer avec une centaine des siens.

Les soldats de la milice, non mariés, partirent pour

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le Levant quelques jours après, au nombre de trois mille. Il restait dans l'enceinte d’Alger environ vingt mille habitants maures, kouloughis, kabyles, mozabites, biskeris, nègres et juifs.

Après le départ d’Houssin et des soldats turcs, le comte de Bourmont organisa un conseil municipal indigène chargé de veiller à l’ordre intérieur et à la protection des intérêts communs. Dès lors, Alger reprit ses anciennes habitudes et sa physionomie bariolée.

A l’extérieur, le bey de Constantine avait ramené ses contingents, ainsi que celui de Titery et l’aga d’Oran.

Les habitants de Bli’dah, ville située au pied du Petit- Atlas et à deux journées d'Alger, ayant envoyé une députation auprès du comte dé Bourmont, devenu maréchal, une petite colonne forte de mille hommes d’infanterie, d’un escadron de chasseurs et de quatre pièces d’artillerie se mit en marche le 22 juillet dans le but d’y faire une reconnaissance.

Le 23, le maréchal campait sous les murs delà ville et les h abitants se montraien t remplis de bonnes i n ten tions .

Le 24 , au moment où les troupes commençaient leur mouvement de retraite, l’ennemi se montra de tous les côtés et les suivit avec beaucoup d’acharnement jusqu’en vue d’Alger. Cent hommes avaient été tués ou blessés, parmi lesquels M. de Tréhan, aide de camp du maréchal.

Le 2 août, le général Damrémont, envoyé d’Alger avec une brigade, occupait Bône sans combat.

Le 4, des groupes de cavaliers arabes se montrèrent aux environs d’Hippone, et furent dispersés par un détachement d’infanterie envoyé contre eux.

Le 5, l’ennemi revint plus nombreux et ût plusieurs attaques contre nos positions.

Les Kabyles de l’Édough étant venus se joindre aux Arabes, il y eut deux attaques de nuit sérieuses du G au 7 et du 1 1 au 12.

Dans ces trois affaires, le lieutenant Renault, déjà cité à l'attaque du fort l’Empereur, donna des preuves d’une grande intrépidité.

Malgré beaucoup d’audace, l’ennemi fut arrêté par le calme de nos troupes et dut se retirer après avoir essuyé de grandes pertes.

Le 18 août, le général Damrémont reçut l’ordre d’évacuer Bône et de ramener sa brigade à Alger.

A la même époque, Oran était occupé et presque aussitôt abandonné.

En même temps, on apprenait la chute du roi Charles X, et le maréchal de Bourmont ne recevant aucune nouvelle officielle du gouvernement du roi Louis-Philippe, regarda à bon droit ce silence comme le signe de sa retraite.

En effet, le 2 septembre, le général Clausel vint le remplacer.

La France ne lui doit pas moins toute la reconnaissance qu’il a méritée par la plus belle et la plus utile conquête que jamais général lui ait donnée. Le comte Clausel amenait avec lui les généraux Delort, Boyer et Cazan pour remplacer MM. Desprez, d’Escars et Berthezène rentrés en France.

C’est de cette époque mémorable que date la création des zouaves, ainsi appelés parce qu’ils furent recrutés dans la tribu kabyle des Zouaoua parmi lesquels les Turcs limitaient aussi des soldats.

On en forma d’abord deux bataillons qui furent placés sous les ordres des capitaines Duvivier et Maumet. Sur ces entrefaites, le bey de Titery envoyait des coureurs arabes ravager la plaine autour d’Alger, et se permettait des menaces outrageantes pour notre armée.

Le général Clausel résolut de le châtier, et, le 17 novembre, il se mit en marche à la tête d’une colonne de huit mille hommes.

L’ennemi nous attendait au col de Mouzaïa avec quatre ou cinq mille fusils.

Les 14 e , 20*, 28 e et 37 e le chassèrent de toutes ses positions et ne perdirent que deux cents hommes.

Le 24, la colonne campait sous les murs de Médéah dont les habitants nou ouvraient les portes.

Le bey Bou-Mezrag s’étant constitué prisonnier, le général Clausel investit à sa place un Maure d’Alger nommé Mustapha, et le mit sous la protection d’une garnison de mille hommes commandés par le colonel Marion. En arrivant à Blidah, on apprit que le colonel Rullière, laissé dans cette place avec deux bataillons, avait soutenu une attaque sérieuse contre un grand nombre de Kabyles descendus de l’Atlas.

Le 29, la colonne expéditionnaire rentrait à Alger sans avoir été inquiétée.

Mais à peine ces troupes avaient-elle repris leurs campements que les Arabes et les Kabyles attaquaient Médéah dont la garnison éprouvait de grandes pertes. Après avoir reçu de nouvelles troupes pendant le mois de décembre, Médéah fut évacuée le 4 janvier. Le bey d’Oran se voyant menacé par l’empereur du Maroc qui s’était emparé de Mascara, fit demander au général Clausel une garnison française.

Mers-el-Kebir et Oran furent occupés le 1 0 décembre. Dans les premiers jours de février 1 831 , le comte Clausel, ayant cru pouvoir traiter avec le bey de Tunis pour l’occupation d’Oran et de la province de Constantine par deux hommes de sa famille, fut rappelé en France et son traité ne reçut point la sanction du cabinet.

Le général Berthezène fut désigné pour le remplacer.

L’armée d’Afrique se trouvait alors réduite au chiffre de neuf mille hommes par suite d’une réduction demandée par le ministre de la guerre, selon les uns, proposée par le comte Glausel selon les autres. Quoi qu’il en soit, le nouveau gouverneur réclama des renforts et obtint les bataillons de dépôt et environ trois mille volontaires parisiens.

Le bey de Médéah étant pressé par les Kabyles recrutés par le fils de son prédécesseur, écrivait lettres sur lettres au général Berthezène qui marcha à son secours avec deux brigades.

La colonne parcourut le trajet d’Alger à Médéah sans combat. Il est plus que prônante qu’il en eût été de même au retour si un bataillon eût été laissé dans la place.

Mais le gouverneur en se retirant emmena le bey que sou prédécesseur avait investi, et pour lequel cette expédition venait d’être entreprise-

Cette faute attira contre lui un ennemi nombreux qui lui fit éprouver de grandes pertes pendant sa retraite. Fidèles à leurs habitudes , les tirailleurs kabyles occupaient les bois qui dominaient et bordaient la marche de nos colonnes, d’où ils faisaient contre elles un feu d’autant plus meurtrier qu’ils tiraient toujours sur des groupes et se dérobaient aux balles de nos soldats et à leurs baïonnettes. Cette seconde marche sur Médéah

nous coûta trois cents hommes. Quelques jours après la rentrée des troupes, le prince de Joinville arriva à Alger, passa en revue l’armée d’occupation et partit pour l’Espagne où l’appelait une mission du roi. À peu de temps de là le général Berthezène fut remplacé dans son commandement par le général Boyer.

Le nouveau gouverneur assura l’occupation d’Oran et de Mers-el-Kebir où son prédécesseur avait envoyé le général Faudoas avec mille hommes ; et pour empêcher les places de Tlemcen et de Mostaganem de tomber au pouvoir des Arabes, il fit accorder une solde aux miliciens qui s’y trouvaient encore.

La ville de Bône, après avoir avoir été occupée une seconde fois, fut de nouveau abandonnée.

A peine le général Boyer avait-il pris les rênes du gouvernement, qu’il fut remplacé par le duc de Rovigo.

Le baron Pichon lui fut adjoint pour l’administration des affaires civiles. Mais quelques difficultés s’étant élevées entre les deux pouvoirs, le baron Pichon fut rappelé et remplacé par M. Genty de Bussy. Le duc de Rovigo établit une ligne de blockhaus, protégeant les abords d’Alger à une distance de plusieurs lieues, et fit transformer en hôpital militaire une maison de campagne jusque-là habitée par les gouverneurs.

M. Genty de Bussy créa les villages de Kouba et Delly-Brahim.

Lo 4 mars, Bône était mise au pillage par les troupes du bey de Constantine sous les ordres de Ben-Aïssa.

Nous avons dit'que cette ville avait été évacuée une seconde fois. Peu de temps après celte seconde occupation, quelques compagnies de zouaves indigènes, dont les chefs seuls étaient français, furent envoyées pour occuper la citadelle qui domine la ville.

Un ancien bey de Constantine, nommé Braham, ennemi juré d’Ahmed-Bey, alors au pouvoir, parvint à gagner la garnison de la Casbah, et se rendit ainsi maître de la place.

C’était pour ce fait que le bey de Constantine avait fait attaquer et piller la ville de Bône.

Braham-Bey impuissant à résister contre des forces de beaucoup supérieures aux siennes, ouvrit des relations avec les capitaines Yusuf, aujourd’hui général, et d’Armandez dans le but de livrer la Casbah aux Français. Il espérait, par cet acte, s'attirer la bienveillance du gouverneur , et pouvoir , avec son aide , marcher contre Constantine, pour reprendre la position qu’il avait perdue.

Les capitaines Yusuf et d’Armandez débarquèrent pendant la nuit, et furent introduits dans la Casbah avec une poignée de marins.

Quoiqu’il ne disposât que d’un petit nombre de soldats, dont la plupart étaient d’une fidélité plus que

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douteuse, le capitaine Yusuf ne craignit pas do faire une sortie contre Ben-Aïssa qui menaçait la citadelle.

Ce fait d’armes, auquel les habitants de Bône assistaient et applaudissaient du haut de leurs terrasses, et qu’ils nous ont raconté bien souvent, est un de ceux qui annoncèrent les qualités militaires et le courage vraiment héroïque dont le général Yusuf allait bientôt donner tant de preuves. Comme malgré tout son mérite, le jeune capitaine ne pouvait protéger longtemps la place avec des moyens si insuffisants, le général Monk-d’Uzer fut envoyé à Bône avec trois mille hommes.

Il suffit alors de deux sorties vigoureuses pour refouler au loin les Arabes et le lieutenant d’Àhrned-Bey. Pendant que ces événements se passaient à Bône, un marabout des environs de Mascara, Mahy-ed-Din élevait son fils Abd-el-Kader de manière à en faire un chéri f, c’est-à-dire un homme désigné par le prophète pour commander aux vrais croyants et les conduire à la guerre contre les infidèles. AM-el-Kader pouvait avoir alors vingt-cinq ans. Il commença à prêcher la guerre sainte et entraîner à sa suite quelques miniers de fanatiques contre la ville d’Oran, dont la garnison les repoussa sans trop de peine. Le duc de Rovigo ayant dû remettre son commandement pour cause de maladie, le général Àvizard fut nommé gouverneur intérimaire. Pendant les dix jours de son pouvoir en Afrique, du 20

au 30 avril 1833, le général Àvizard conçut l’idée et jeta les bases d'une organisation des plus utiles dont ce pays ait été doté depuis la conquête jusqu’à nos jours. Nous voulons parler des bureaux arabes.

Sans aucun doute, cette création n’a pas été améliorée comme elle devait l’être dans la suite, et aujourd’hui encore elle laisse beaucoup à désirer; mais, malgré ses imperfections, elle a rendu les plus grands services pendant la guerre et dans l’administration des tribus. Comme cette question sera traitée dans un autre chapitre, nous constaterons seulement ici que l’honneur de cette fondation appartient au général Àvizard; et que le premier officier qui ait eu les capacités et le zèle nécessaires pour remplir des fonctions si difficiles fut le capitaine de zouaves de Lamoricière, illustré tant de fois depuis.

Le premier acte du baron Voirol, en prenant le gouvernement de l'Algérie, fut de demander l’occupatiou de Bougie.

Le général Trézel partit de Toulon avec le 79°, deux batteries d’artillerie et une compagnie de sapeurs.

Le 29 septembre, la flottille arrivait devant Bougie, qui la recevait à coups de canon. Le feu des navires sous les ordres de M. Parseval ayant éteint celui des forts, le débarquement put s’opérer sans de grandes pertes.

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Mais la ville, occupée par un grand nombre de défenseurs kabyles, opposa une résistance tellement vigoureuse, qu’elle ne fut occupée entièrement ainsi que les forts, qu’ après le cinquième jour. Le capitaine Renault, que nous avons déjà cité pour sa conduite au fort l’Empereur et à Bône comme lieutenant, se fit remarquer dans les attaques qui amenèrent la prise de Bougie.

Le général Trézel ayant été blessé dans ces attaques, le commandement de Bougie fut confié à M. Duvivier, chef de bataillon, instruit, comme M. de Lamoricière, sur les choses spéciales qui avaient rapport à l’Algérie. Dans les premiers jours de mai 1834, la tribu des Hadjoutes fit plusieurs démonstrations hostiles sur nos lignes en avant d’Alger, commit divers meurtres sur les Européens et pilla une tribu qui avait fait sa soumission à la France. D’après les conseils de M. de Lamoricière, cette tribu fut, ainsi que plusieurs autres, déclarée tribu auxiliaire ou magzen, et, pour la première fois, nos soldats marchèrent à l'ennemi avec des Arabes se battant pour la même cause.

On n’eut qu’à se louer de la conduite de ces nouveaux alliés qui contribuèrent beaucoup aux avantages obtenus contre les lladjoutes.

A son retour à Alger, le général Voirol reçut une députation de l’Est demandant l’appui des armes françaises pour la prise et l’occupation de Constantine.

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Les députés étaient El-Hassenaouï, dernier fllsdu kaïd des Hanenchah décapité par les ordres d’Ahmed-Bey, ainsi que douze de ses fils ou neveux, et lui-même évadé de prison pendant la nuit qui devait précéder son supplice, du kaïd de la Medjanah et de celui des Ouled-Madi.

On ne saurait trop regretter que le ministère d’alors n’ait pas cru devoir autoriser le général Voirol à répondre d’une manière favorable à ces chefs indigènes, et à entreprendre à cette époque l’expédition de Constantine. Certainement, le premier échec que nous éprouvâmes en 1836 n’aurait pas eu lieu, puisque le mauvais temps en fut la cause principale ; et tout perte à croire qu’un si grand coup frappé au cœur du pays aurait empêché Abd-el-Kader d’acquérir l’importance qu’il obtint depuis.

Le général Boyer, qui commandait à cette époque, ayant adopté vis-à-vis des Arabes le régime de la terreur, on crut devoir le rappeler, et il fut remplacé par le général Desmichels le 20 avril 1833.

> Après avoir fait occuper Arzew et Mostaganem, ce qui eût été d’une bonne politique si les garnisons de ces places eussent été suffisantes, le gouverneur de la province d'Oran commit la faute de reconnaître l’autorité d' Abd-el-Kader en traitant avec lui.

Il est évident pour tous ceux qui, depuis cette époque, ont vécu au contact des Arabes et sont entrés dans

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leurs usages, leurs mœurs et leur constitution sociale, que le prestige qui a élevé cet homme aux yeux des indigènes lui est venu de nous.

Il n’est pas moins vrai qu’à cette époque il suffisait d’utiliser à notre profit un élément de force d’une grande puissance, les zemèlcis et les douairs des tribus, pour battre en brèche ce pouvoir naissant et le faire disparaître, comme cette multitude de prétendus envoyés du Prophète que nous avons vus soulevant des populations nombreuses en quelques jours, et tombant à la première résistance sérieuse.

Cette force, le général Desmichels l’avait sous la main, et celui qui en disposait, Mustapha-ben-Ismaël, ancien aga des Turcs, trop fier pour obéir à un Arabe, vint lui offrir de marcher contre Abd-el-Kader.

Malheureusement le traité était signé, et ceux qui devaient être nos alliés devinrent nos ennemis.

Ce fut alors, aux yeux de toutes les tribus de la province d’Oran, une division de pouvoirs sanctionnée par la France, et d’après laquelle nous gardions la côte, abandonnant l’intérieur du pays à celui dont nous avions fait un émir.

Pendant que ces faits regrettables se passaient à Oran, le général Monk-d’Uzer obtenait, par la force et une bonne administration, la soumission complète des tribus de la subdivision de I3ùue.

Au mois d’avril 1834, une commission fut envoyée de Paris en Afrique afin de visiter les points que nous occupions sur le littoral, étudier les ressources du pays au point de vue de la colonisation, et enfin conclure s’il y avait lieu de conserver ou d’abandonner notre conquête.

L’opinion des membres de la commission étant généralement favorable à ce qu’ils avaient vu du pays soumis à nos armes, on conclut que les ports d’Oran, d’Alger, de Bougie et de Bône seraient occupés ainsi qu’un rayon de quelques lieues en avant de ces villes.

Cette décision montre combien à cette époque on connaissait peu les populations de l’Algérie.

En divisant l’armée d’occupation, réduite à vingt et un mille hommes, entre ces quatre points trop éloignés les uns des autres pour se protéger mutuellement, on se trouvait trop fort pour repousser les attaques d’un pareil ennemi , mais aussi trop faible pour rien entreprendre contre lui. D’un autre côté, en conservant une certaine étendue de territoire en dehors de nos places, nous offrions aux Arabes une occasion et un prétexte pour y faire des incursions qui devaient amener un état de désordre et de trouble permanent et sans résultat possible, à moins de sortir des limites que nous nous étions tracées et de porter la guerre dans l’intérieur.

Le premier acte du comte d’Erlon, nommé gouver*

verneur le 25 juillet 1834, fut do dissoudre le bureau arabe.

Quelques jours après, toutes les tribus qui entouraient Alger étaient insurgées, et les colons qui avaient osé s’établir dans la plaine égorgés.

Dans l’Ouest, Abd-el-Kader préparait ses moyens d’attaque ; et, comme pour augmenter aux yeux des populations l’autorité de l’émir, le gouverneur envoyait auprès de lui, en qualité d’attaché, un officier d’étatmajor qui ne savait même pas l’arabe.

Cependant les négociants établis à Arzew s’étant plaints de ce que Abd-el-Kader prétendait accaparer le monopole du commerce, le comte d’Erlon eut connaissance d’un article du traité conclu par le général Desmichels, d’après lequel l’émir devait être maître des transactions qui se feraient dans ce port ; le général Desmichels fut rappelé. Le général Trézel lui succéda.

Le nouveau gouverneur de la province de l’Ouest, comprenant les fautes commises et désirant ne point s’y associer, sut attirer à lui les zemèlas et les douairs et s’en faire des alliés.

Abd-el-Kader ayant envoyé El-Mezary, son kalifa, pour les attaquer, le général Trézel marcha à sa rencontre et l’obligea à se retirer.

Abd-el-Kader se montra alors en personne, à deux lieues d’Oran, à la tête d’un rassemblement considé-

râble de cavaliers et de fantassins; le général Trézel, afin de protéger efficacement ses nouveaux alliés, sortit d’Oran avec deux mille hommes.

L’action fut engagée en avant du camp du Figuier, sur un terrain boisé, accidenté et aussi favorable à l’ennemi qu’il était contraire à nos troupes. Aussi, nos pertes furent-elles considérables, relativement au nombre de soldats composant la colonne, et la journée ne fut marquée par aucun bon résultat.

Un des meilleurs officiers de l’armée, le colonel Oudinot,fut tué dans cette affaire en chargeant à la tête du 2 e régiment de chasseurs d’Afrique.

Ayant campé dans la plaine du Sig, le général Trézel résolut d’effectuer sa retraite sur Arzew. Mais, soit qu’il ne connût point le pays, soit que ses guides l’aient trompé, toujours est-il qu’il se trouva bientôt engagé dans une série de défilés étroits et couverts que l’ennemi occupait déjà avec dix mille fusils.

Surprise par un feu terrible et des hurlements inattendus, l’avant-garde se replia en désordre sur le centre de la colonne.

Les tirailleurs, perdus dans les broussailles, ne se voient pas à dix pas et sont égorgés sans pouvoir se servir de leurs armes.

L’arrière-garde est attaquée en même temps et avec la même vigueur.

Les Arabes arrivent sur l’étroit sentier suivi par nos soldats marchant à la file ; le convoi est coupé et le plus grand désordre se répand parmi cette troupe ahurie et devenue sourde à la voix des chefs.

Heureusement un groupe d’officiers et de sous-officiers se forme sur un mamelon qui domine la gorge ; chacun y court de son côté, et lorsqu’on a rallié trois cents hommes, on fond à la baïonnette sur les Arabes occupés à égorger les blessés.

Ce mouvement hardi , aidé par quelques coups tirés à mitraille et bien dirigés, sauva l’honneur de nos armes.

Plus de huit cents hommes furent mis hors de combat dans cette fatale journée.

11 est inutile d’ajouter qu’aux yeux des Arabes , Abdel-Kader était désormais un grand général, un vrai chérif, et tout ce qu’il voudrait être ou paraître.

Après le désastre de la Macta, le général Trézel fut remplacé par le général d’Arlanges. Peu de temps après, le comte d’Erlon fut rappelé, et le maréchal Glausel lui succéda le 1 er juillet 1835.

Abd-el-Kader ayant envoyé Sidi-Oumbark, un de ses lieutenants qu’il avait nommé bey à Milianah, faire une démonstration avec des contingents considérables contre Alger, le maréchal avec quatre mille hommes seulement dispersa ces hordes, et les poussa jusqu’au

pied du Petit-Atlas. Mais il fallait mieux que ce petit succès poui’ venger notre défaite si récente, et montrer aux indigènes que le nombre n’est pas toujouis la force.

Les pertes que nous avions éprouvées dans l’affaire de la Macta avaient excité en France un grand et légitime désir de représailles , et ce désir, vivement senti dans toutes les classes de la société, ne le fut pas moins dans la famille royale.

L’aîné des fils du roi, le duc d’Orléans , demanda et obtint l’honneur de faire cette campagne.

Le corps expéditionnaire était fort de dix mille hommes, et se composait des 2 e et 17° légers, d’un bataillon de zouaves, des 11 e et 47« de ligne, de plusieurs compagnies d’élite choisies dans divers régiments , de quatre compagnies de sapeurs et de douze pièces de montagne ou de campagne.

Partie d’Oran le 25 novembre, la colonne expéditionnaire se dirigea sur Mascara, dont Abd-el-Kader avait fait son quartier général.

Ce fut seulement vers le pays boisé qui borde l’Habra que l’ennemi se montra en nombre. La résistance fut sérieuse et, à diverses reprises, dans les journées du 1 er et du 3 décembre, notre infanterie dut aborder à la baïonnette l’infanterie régulière d’ Abd-el-Kader. Deux fois aussi des positions nous furent disputées

avec acharnement; mais le duc d’Orléans, tantôt à pied comme un simple capitaine d’infanterie, tantôt à cheval, quand le terrain le permettait, enleva ces positions à la tête de quelques compagnies du 17” léger et des bataillons d’Afrique. Enfin l’ennemi fut culbuté, délogé de tous les passages qu’il avait fortement occupés, et le soir, au bivouac, officiers et soldats ne parlaient que de la bravoure toute française du duc d’Orléans.

Abd-el-Kader avait en hâte pris la fuite vers Mascara, qu’il fit évacuer par les musulmans, après avoir détruit ou emporté tout ce qui aurait pu nous être utile.

Le 6, au soir, le prince était logé dans la maison qu’avait occupée Abd-el-Kader et les troupes se trouvaient établies dans la ville et ses faubourgs. L’émir et ses partisans avaient gagné le Sud; la saison étant trop avancée pour le poursuivre, le maréchal opéra sa retraite sans être inquiété.

Le duc d’Orléans, atteint d’un accès de fièvre pernicieuse, suite des fatigues et surtout des intempéries auxquelles tout le monde s’était trouvé exposé pendant cette campagne, dut, à son grand regret, rentrer en France. Ce regret fut vivement partagé par les officiers et les soldats qui avaient vu et apprécié ses qualités militaires ainsi que l’affabilité dé son caractère si beau et si bon.

Un mois après cette défaite, Abd-el-Kader menaçait

Tlemcen gardé par quelques centaines de Koulouglis ; le gouverneur se porta à leur secours. Mais l’émir, n’ayant pas une force suffisante, n’attendit pas l’arrivée de nos troupes.

Cependant deux colonnes mobiles, ayant pour auxiliaires Mustaplia-Ben-Ismaël et ses douairs, furent envoyées à sa poursuite. Les contingents de l’émir furent atteints, battus, dispersés et lui-même faillit être pris par les cavaliers de Mustapha.

Si le maréchal avait profité de ces avantages, il est certain que c’en était fait d’Àbd-el-Kader.

Abandonné par les tribus qu’il avait réussi à soulever contre nous ; impuissant à trouver d’autres moyens de résistance si on l’avait vu poursuivi ; rencontrant dans nos rangs, parmi ses adversaires, une cavalerie indigène essentiellement hostile, parfaitement au fait du pays et commandée par un homme rompu à ce genre de guerre, l’émir était, dès ce moment, perdu sans ressource; il est certain, disons-nous, que cette campagne eût été la dernière contre Àbd-el-Kader.

Mais le gouverneur en décida autrement et se contenta de faire occuper faiblement la ville de Tlemcen, sans même avoir préalablement ouvert des relations entre les tribus voisines et la garnison.

Cette faute fut presque aussi grande que la première :

Que pouvait-on espérer d’un bataillon laissé dans la

citadelle de Tlemcen, à plusieurs journées de marche d’Oran qui seul pouvait le secourir ?

Voulait-on que le capitaine Cavaignac, avec cinq cents hommes, entreprit la soumission des tribus environnantes qui pouvaient lui opposer six mille fusils dans un pays difficile ?

Cette impossibilité n’ayant pas besoin d’être démontrée, espérait-on que les indigènes ravitailleraient la garnison ?

Dans le cas contraire, qui devait nécessairement être vrai, il fallait, au bout d’un temps donné, amener d’Oran les vivres nécessaires, et on ne pouvait le faire sans une force imposante, puisque le pays à parcourir était insoumis.

Il était, en outre, à peu près certain que cette petite garnison serait bientôt le but des attaques de l’émir et des indigènes.

Après avoir donné quelques jours de repos aux troupes, le maréchal se replia sur Oran sans éprouver de résistance sérieuse.

Dans les premiers jours d’avril, le gouverneur organise une expédition ayant pour but de faire reconnaître le bey Mohamed-Ben-Houssin aux tribus qui avoisinent Médéah.

Cette entreprise n’obtint pas le succès qu’on en espérait ; parce qu’il fallait rayonner longtemps et peser

au cœur du pays; tandis qu’on ne fit que paraître et disparaître sans même laisser une garnison à Médéah.

Ainsi, partout et toujours on commet la même faute qui entraîne les mêmes résultats : faiblesse aux yeux des populations qui s’insurgent, occupation fictive ou insuffisante de points éloignés qu’il faut constamment secourir et ravitailler; de là ces expéditions successives, nombreuses et difficiles, qui ont coûté tant de monde et tant d’argent. On ne saurait nier aujourd’hui que si, à cette époque, les troupes qui se trouvaient dans les provinces d’Alger et d’Oran avaient été assez nombreuses pour être établies en permanence à Médéah, Tlemcen et Mascara, afin d’agir contre les tribus au moyen de colonnes mobiles, le pays eût été promptement pacifié.

- Comment pouvait-on espérer que ces populations, si éloignées du littoral, feraient une soumission sérieuse quand elles nous voyaient traverser leur pays, et revenir toujours à notre point de départ d’où elles n’avaient rien à craindre? Aussi cette pointe sur Médéah n’amenat-elle que des engagements meurtriers pour nos soldats, qui tombaient sans utilité et sans gloire.

Le comte Clausel, ayant compris que ce genre de guerre n’aurait d’autre résultat que de faire décimer ses troupes en détail, conçut un projet d’attaque et d’occupation tout à fait en rapport avec la nature du pays et de l’ennemi qu’il avait à combattre.

Son plan consistait à former un corps de dix mille hommes dans chaque province :

À marcher en même temps du Nord au Sud vers les centres de révolte ;

A occuper les villes de l’intérieur et à former des camps retranchés sur les positions stratégiques qui permettraient «à des colonnes mobiles, allégées de tout bagage, de frapper rapidement les grandes tribus.

Hâtons-nous de dire que ce plan fait le plus grand honneur au maréchal et qu’on ne peut lui reprocher qu’une chose, l'insuffisance des moyens d’exécution.

Ce n’était pas trente mille hommes qu’il fallait, mais soixante mille, c’est-à-dire vingt mille par province.

Or, il était permis au maréchal d’ignorer toutes les ressources d’un ennemi qu’il n’avait fait qu’entrevoir, toutes les difficultés d’un pays dont la plus grande partie lui pétait inconnue; et, d’ailleurs, s’il entreprit une tâche si difficile avec un effectif de troupes certainement trop faible, on doit s’en prendre à la résistance inintelligente des Chambres, qui lésinaient toujours en pareil cas.

Pendant que le gouverneur discutait à Paris le chiffre de troupes qui serait mis à sa disposition, il était remplacé provisoirement par le général Rapatel.

Vers la Un d’avril, la grande tribu des Gharabas ayant attaqué nos alliés, les douairs établis près d’O-

ran, le général Perregaux fit contre eux une sortie vigoureuse et qui leur coûta cher.

Malheureusement on lui retira aussitôt une partie de ses troupes, et, obligé de rester dans l’inaction, il perdit le fruit de cette victoire.

Peu de jours après, le général d’Arlanges, chargé d’établir un camp retranché à l’embouchure de la Tafna, se voyait menacé par Abd-el-Kader à la tête de dix à douze mille hommes.

L’action ayant été engagée sur un terrain favorable à l’ennemi, la colonne française, forte de deux mille cinq cents hommes seulement, éprouva de grandes pertes et dut se replier dans ses retranchements. Dans cette affaire, le général d’Arlanges fut blessé ainsi que trois de ses aides de camp, le colonel Maussion et les capitaines de Lagondie et de Martimprey, aujourd’hui commandant en chef des troupes d’occupation en Algérie.

Un fait digne de remarque et dont ont profité les généraux qui ont débuté en Afrique dans les grades inférieurs, c’est qu’une colonne de deux ou trois mille hommes a toujours eu raison, et sans éprouver de pertes sensibles, des plus gros rassemblements arabes quand l’action a eu lieu en pays découvert; et lorsqu’il fallait aborder l’ennemi sur un terrain difficile et impropre au déploiement des masses, avec la même force

on obtenait le même résultat en n’engageant que le moins de monde possible.

Cependant Abd-el-Kader, voyant nos troupes se retirer dans le camp retranché de la Tafna, répandit le bruit qu’il nous avait mis en fuite, que nous étions bloqués ; cette nouvelle rassembla autour de lui de nouveaux. et nombreux contingents.

Mais quels que fussent leur nombre et leur audace, ils ne purent que menacer les abords du camp et empêcher les communications extérieures.

Le général d’Arlanges ayant demandé des renforts à Alger afin de prendre l'offensive, on lui répondit que les Hadjoutes étaient maîtres de la plaine et venaient égorger les soldats isolés et les colons à portée de canon de la place.

Le général Rapatel s’empressa néanmoins de faire partir un bataillon pour Oran, et d’informer le ministre de la guerre de la position de nos troupes et de l’état de nos affaires dans l’Ouest.

C’est alors que, dans les premiers jours de juin, le général Bugeaud fut envoyé dans cette province avec trois régiments d’infanterie, les 23e, 24 e et 62 e .

Après avoir ravitaillé la garnison de Tlemcen et dispersé les rassemblements peu sérieux qui avaient tenté d’inquiéter sa marche, le général se trouva, le 6 juillet, en présence d’Abd-el-Kader, dans la vallée de la Sika.

L’émir présentait en bataille environ huit mille hommes, dont un cinquième d’infanterie régulière, formée d’après ce qu’il avait observé chez nous. Cette organisation des réguliers, l’emploi qu’Abd-el-Kader fit toujours de cette force , prouvent surabondamment qu’il n’était pas, comme homme de guerre, à la hauteur d’un sousofïicier de zouaves.

Ce qui démontre chez l'émir l’absence de l’esprit d’observation et de jugement qu’on lui a prêté, c’est que, après avoir vu ses bataillons réguliers ne point tenir contre les nôtres et se laisser sabrer par nos chasseurs d’Afrique, nos spahis et même par la cavalerie auxiliaire quand elle était soutenue, il n’a pas moins continué à nous les opposer sur un terrain accessible à la cavalerie.

Si, au lieu de sacrifier ainsi à coup sûr cet élément de force, Abd-el-Kader avait su l’utiliser à propos, il ne nous eût jamais fait qu’une guerre de tirailleurs, d’embuscades, de surprises, sans jamais se présenter à découvert; la guerre ne serait pas terminée aujourd’hui, et il en serait encore le drapeau et le maître.

Supposons, pour un instant , qu’au lieu d’opposer une résistance inutile et qui, en amenant des défaites, ne pouvait que nous grandir et l’abaisser aux yeux des populations , l’émir, avec mille réguliers seulement, se fût appliqué à suivre de loin les mouvements de nos

colonnes qu’il aurait toujours précédées dans les passages boisés, difficiles, où ses hommes dispersés et embusqués auraient tiré à coup sur sans se livrer jamais aux coups de nos soldats ; supposons, qu’en plaine et dans les vallées, il eût fait suivre nos colonnes par vingt cavaliers seulement, choisis parmi les mieux montés et les meilleurs tireurs ;

Que serait-il arrivé?

Nous sommes en plaine. Le général en chef aperçoit deux ou trois cavaliers sur sa droite, autant sur sa gauche à une distance de mille mètres.

Ce n’est vraiment pas la peine d’y faire attention. Au bout d’une heure il fait sonner halte ; le premier bataillon s'arrête , forme les faisceaux , puis le second arrive, puis le troisième et bientôt trois, quatre, cinq mille hommes se trouvent massés, si près les uns des autres, qu’il est presque impossible qu’une pierre lancée au milieu d’eux tombe à terre sans avoir touché quelqu’un.

Alors, pendant cette halte de cinq minutes au moins, trois ou quatre cavaliers arabes ont mis pied à terre et, profitant du moindre obstacle, d’une pierre, d’une touffe d’arbres, ils se sont avancés à trois ou quatre cents mètres ; et au moment où l’on sonne pour se remettre en marche, ils ont ajusté au beau milieu des bataillons et envoyé chacun deux balles.

Un homme est tué ou blessé ; on le met sur un cacolet, et c’est à peine si on le saura de la tête à la queue de la colonne.

Du reste, les cavaliers ont disparu.

A la seconde halte, on ne voit personne; mais trois ou quatre coups de feu se font entendre et on crie encore une fois : un cacolet !

Un peu plus loin on s’arrête à deux cents mètres d’un bois pour se reposer pendant une heure et faire le café.

A quoi bon mettre des postes avancés quand on ne voit aucun ennemi, et d’ailleurs à quoi serviraient-ils?

Les faisceaux étant formés , une partie des hommes court à la source ou à la rivière, l’autre au bois. C’est là que, couchés sur le ventre au milieu des fourrés, attendent les fantassins réguliers facilement dressés à cette chasse.

Un coup de fusil part, et sortant du maquis en poussant des hurlements qui étonnent les plus braves , ils tombent sur les hommes isolés occupés à faire du bois, et sur la garde s’il y en a une.

Puis ils disparaissent après avoir tué ou blessé une vingtaine d’hommes.

La chose est assez sérieuse pour que le commandant en chef prenne ses précautions avant de s’engager sur le chemin qui traverse la forêt.

Si cela se peut, il fera occuper à l’avance les positions

qui domineront sa marche; il se fera flanquer par une ligne de tirailleurs et fera reconnaître le défilé.

Mais si la nature du pays rend ces mesures possibles, nous n’avons que faire de vous attaquer là, et vous en serez pour vos peines.

Donc, vous avez franchi ce défilé sans voir âme qui vive et sans entendre un seul coup de fusil. Un peu plus loin vous traversez un ruisseau bordé de gros lentisques, mais sur une largeur de vingt mètres seulement.

Un ennemi sérieux ne saurait être contenu dans un si petit espace.

Le ruisseau coule ; les hommes ont soif; on s’arrêtera pour remplir les bidons.

Les bataillons se forment à cent mètres de la lisière dubois, et mille coups de fusil sont tirés à cette distance sur les compagnies massées.

La fumée se dissipe et on ne voit rien. Les uns ont couru en amont, les autres en aval à l’abri des broussailles, et avant que la cavalerie soit arrivée, il est déjà trop tard; ceux qui vous ont traîtreusement fusillés sont hors de toute atteinte.

Nous passons les enlèvements de convois, les attaques de nuit à Y arme blanche sur les postes isolés, etc.

Mais nous admettons comme certain, d’après ce que nous avons pu voir pendant une série de quinze années

passées en Afrique, et de nombreuses expéditions en pays de plaines et de montagnes; nous regardons comme certain qu’un homme intelligent, hardi, ayant du coup d’œil et la connaissance exacte du pays, pouvait, avec mille fusils, nous mettre hors de combat au moins trois ou quatre cents hommes à chaque sortie de quinze jours; et cela sans éprouver de son côté de pertes sensibles.

Or, si on considère que la moyenne de la durée des expéditions était d’un mois, et qu’on en faisait cinq ou six par an, on verra clairement qu’Abd-el-Kader pouvait nous tuer ou nous faire tuer chaque année quinze ou vingt mille hommes au moins, sans fatiguer les tribus par les pertes excessives auxquelles il les a exposées, et qui ont amené sa chute.

N’ayant pas compris ces choses si simples, et d’une exécution si facile avec les éléments naturels dont il disposait, l’émir ne doit pas être regardé comme un homme de guerre, mais comme un chérif , un marabout un peu plus influent que tous les autres, par le seul fait que des généraux français ont traité avec lui d’égal à égal; que plusieurs d'entre eux ont commis des fautes à son profit, et que le gouvernement, ou plutôt les Chambres, ont toujours lésiné quand d’autres ont demandé les moyens d’en finir.

Et quand nous disons des moyens pour en finir, c’est

moins de l’émir que nous voulons parler, que des tribus hostiles, avant comme après lui.

Enfin le 6 juillet, près de la Sika, le général Bugeaud se vit attaqué par huit mille Arabes, Kabyles et réguliers, commandés par Abd-el-Kader.

On se rua de tous côtés sur nos troupes qui attendirent cette attaque désordonnée sans broncher ; puis par une manœuvre intelligente, le général Bugeaud isola la cavalerie des réguliers qui furent sabrés.

Cette journée coûta deux mille hommes à l’ennemi, et quarante à notre armée , forte de cinq mille hommes.

Après ce coup qui lui valut la désaffection de plusieurs tribus, l’émir se retira à Tekedempt, bourgade située dans le Sud au delà de Mascara.

Dans le courant du mois de septembre, M. Bugeaud rentra en France avec le grade de lieutenant-général.

Le comte Clausel, quoiqu’il n'eût obtenu qu’une partie des troupes qu’il avait demandées , résolut de mettre ses projets à exécution en se portant en personne contre le bey de Constantine. Déjà il avait prononcé sa déchéance en lui substituant le commandant Yusuf, auquel nous devions l’occupation de Bùne, de La Calle et de nombreuses et utiles relations dans les tribus de l’Est.

Grâce à la bonne administration du général Monk-

d’Uzeret à l’intermédiaire de Yusuf-Bey, cette partie de nos possessions jouissait d'une tranquillité qui faisait un grand contraste avec ce qui se passait à Alger et à Oran.

Ahmed-Bey se trouvait à Constantine dans une position qui devait rendre l’entreprise du maréchal moins difficile qu’elle ne l’eût été dans les conditions normales.

A l’époque de la prise d’Alger, nous avons vu qu’il avait amené ses contingents au secours du pacha.

Après l’occupation de la capitale par nos troupes, il reprit le chemin de Constantine dont il trouva les portes fermées. Les habitants de la ville, d’accord avec les grandes tribus de la province, qui étaient lasses des exactions et des cruautés du bey, avaient demandé à Seliman, son kalifa et son beau-frère, de prendre sa place, ce qu’il refusa. On nomma alors un ambitieux du nom do Kouckouk-Ali.

Les choses en étaient là quand Ahmed, à force d’argent, recruta un grand nombre de Kabyles, parvint à corrompre les défenseurs de la place, et à y rentrer moins par la force que par la ruse.

Kouckouk-Ali avait été assassiné, et Seliman s’était retiré d’abord en Kabylie, ensuite à Tunis, d’où il vint, à l’époque où nous sommes arrivé, offrir ses services à Yusuf-Bey contre Ahmed-Bey.

C’était un homme d’autant plus utile à notre cause,

qu’il connaissait la province entière et la place de Constantine mieux que qui que ce fût; qu'il avait parmi les Arabes une grande réputation de bravoure et d’équité; et enfin que la haute position qu’il avait occupée longtemps dans les affaires militaires et administratives lui donnait beaucoup de valeur.

Yusuf-Bey lui fit bon accueil, et l’établit auprès de lui dans le camp de Dréan, situé à quelques lieues en avant de Bône sur la route de Constantine.

On se souvient peut-être d’un nommé El-Hassenaouï, dont nous avons parlé à propos d’une députation qui vint offrir ses services à Alger contre le bey de Constantine. Nous avons dit alors que ce jeune homme, fils du cheik des Hanenchah avait été arrêté avec son père et douze de ses proches. Chaque jour Ahmed-Bey faisait décapiter un des prisonniers par rang à'age.

Resté seul le douzième jour, El-Hassenaouï se prit à regarder les barreaux de la seule fenêtre qui donnait du jour dans sa prison, et se demanda s’il ne ferait pas bien d’essayer de les rompre pour ne pas attendre le lendemain. Vers le milieu de la nuit, il s’éleva jusqu’à la fenêtre, et grâce à une force peu commune, il fut bientôt sur les toits. De maison en maison, il put descendre ou plutôt sauter dans une rue et se mêler, quand vint le jour, à la foule qui se pressait aux portes pour sortir.

Une fois dehors, il se trouva nu-pieds, avec un burnous en lambeaux, sansune obole, sur un pied de neige, et dans un pays qu’il voyait pour la première fois. En regardant autour de lui pour s’orienter, il aperçut ime mosquée située sur la montagne qui domine Constantine à l’Ouest.

Mosquée étant synonyme de maison de Dieu et de charité, El-Hassenaouï se dirigea de ce côté, et fut accueilli comme un pauvre.

Déjà il se croyait en sûreté quand un bruit de chevaux se fit entendre au dehors, et deux cavaliers du bey entrèrent dans la salle commune en criant : « Où est-il l’enfant qui va pieds-nus sur la neige, et dont nous suivons les traces jusqu’ici? »

Au moment où le second cavalier franchissait la porte d’entrée, El-Hassenaouï, qui se trouvait heureusement accroupi à côté d’elle, se glissa dehors, et, tournant la mosquée, se précipita de rochers en rochers jusqu’au pied de la montagne, où il resta évanoui jusqu’au jour.

A son réveil, il put se traîner jusqu’à un douar voisin dont il voyait la fumée et, s’étant fait connaître, il obtint un cheval et un guide pour gagner la Kabylie.

De là il se rendit à Tunis, et quand Bône fut occupée définitivement, il vint offrir ses services à la France.

Yusuf-Bey employa El-Hassenaouï dans plusieurs

affaires contre les troupes envoyées par Ahmed-Bey, et n’eut qu’à se louer de son zèle et de sa bravoure.

Mais le cheik des Hanenchah nommé par Ahmed-Bey à la place de celui qu’il avait fait mourir, craignant les représailles de son fils après l’expédition qui se préparait contre Constantine, résolut de s’en défaire ou, au moins, de l’éloigner de nous.

A cet effet, il envoya un des siens auprès de Yusuf-Bey qui, dans son désir de bien faire, eut le tort de l’accueillir. El-Hassenaouï, comprenant qu’il avait tout à craindre de la présence de cet émissaire dans le camp français, fit des observations à Yusuf-Bey et alla même jusqu’à lui demander de choisir entre le nouveau cheik des Hanenchah et lui-même. N’ayant obtenu que des réponses évasives, El-Hassenaouï déserta notre cause avec bon nombre de cavaliers d’élite nous servant sous ses ordres, et vint se mettre à la disposition du bey de Constantine, qui s’empressa d’accepter ses services.

Ahmed-Bey, désirant se l'attacher, le mit aussitôt en mesure de tirer une vengeance éclatante du cheïk des Hanenchah qui, d’après lui, avait demandé la mort de son père et de tous les siens.

Après une marche rapide qui prévint tout avertissement, El-Hassenaouï arriva à l’heure du souper en présence de la zemèla.

La moitié de son monde ayant mis pied à terre, il se

dirigea vers la tente du cheïk qui prenait son repas du soir entouré de quelques grands du pays.

Sans prononcer une seule parole El-Hassenaouï tira le cheïk devant sa tente et, à l’aide d’un maillet qu’il trouva sous sa main, lui rompit la tête.

Après cette exécution rapide, il rentra sous la tente, prit par la main la fille du cheïk en présence de ses frères terrifiés et l’emmena en leur disant : Voilà comme un homme se venge.

On verra par la suite des événements qui se sont accomplis dans cette partie de nos possessions en Afrique, combien la défection de ce chef nous créa d’embarras et nous coûta de pertes en hommes et en argent.

Nous avons dit que le bey de Constantine se trouvait dans une situation favorable à l’entreprise qui se préparait contre lui. Après la révolte qu’il avait déjouée à son retour d’Alger, il avait fait mourir les miliciens turcs, moins une centaine qu’il avait gardés comme artilleurs. Il s’était privé ainsi de la seule force qui le faisait supporter par les populations ; et pour y suppléer il avait recruté une infanterie kabyle dont le commandement fut confié à un forgeron nommé Ben-Aïssa.

Pour cavalerie, il avait les goums des Arabes nomades sous les ordres du kalifa Ben-Ganah, son parent, dont cependant il avait empoisonné le frère.

Les grandes tribus lui étaient généralement hostiles ;

mais El-Hassenaouï disposait de celles de l’Est, et nous verrons bientôt les moyens inqualifiables que le bey employa pour exciter contre nous le fanatisme des autres.

Pendant que la concentration des troupes destinées à opérer contre Constantine se faisait à Bône, Yusuf-Bey et Seliman entretenaient une correspondance secrète et active avec ses principaux habitants.

Seliman les connaissait tous et avait leur confiance. D’après les termes de cette correspondance, l’armée n’avait qu’à se présenter devant la ville pour que les portes lui fussent ouvertes.

Yusuf-Bey, à force de lire des lettres remplies de ces assurances, finit par y croire.

Il n’en était pas de même de Seliman qui, beaucoup plus âgé, et connaissant personnellement ceux qui écrivaient, se tenait toujours dans une grande réserve et insistait pour que l’on prit toutes les mesures qui pouvaient amener le succès devant une résistance sérieuse.

Dans une visite que le maréchal Clausel fit au parc d’artillerie avec son état-major, il demanda à Seliman quelles étaient les pièces qui lui paraissaient convenir le mieux pour le siège de Constantine.

Seliman répondit que les plus grosses, en montrant celles de 1 2 , pourraient seules entamer les remparts qui dataient de l’époque romaine.

Comme on lui objectait qu’avec des troupes françaises et des pièces de 8 on pouvait aller jusqu’au Sahara, Seliman répondit qu’il était entré dans Tugurt avec trois cents fantassins turcs et sans artillerie ; mais qu’il n’en pouvait être de même pour Constantine, la ville la plus forte du pays.

Enfin il insista pour qu’on amenât les pièces de 12^ et des vivres en quantité suffisante pour faire le siège, si, comme c’était possible, les portes ne s'ouvraient pas. Seliman ajôuta que la saison était mauvaise et qu’il vaudrait mieux attendre au printemps.

Malgré ces conseils d’une sagesse irrécusable et donnés par l’homme le plus compétent et le plus intéressé à notre succès, le maréchal se contenta d’un convoi qui n’assurait la subsistance des troupes que jusqu’à leur arrivée devant la place, et d’une artillerie de petit calibre et approvisionnée à cent coups par pièce. Le corps expéditionnaire fort de huit mille hommes, chiffre suffisant, se mit en marche le 13 novembre. Le duc de Nemours, désirant partager les fatigues, les dangers et la gloire de nos troupes , avait demandé et obtenu du roi l’autorisation de faire cette campagne.

Le 15, l’armée campait près de Guelma, où on laissa les malades et les écloppés.

Le 21 , dans la matinée , l’avant-garde arrivait sur le

plateau de Mansoura, qui domine Constantine à portée de canon.

Rien ne prouve mieux les bonnes dispositions des Arabes pour nous que cette marche tranquille de Bône à Constantine.

Dans la place, il en était autrement.

Les ennemis du bey, c’était le plus grand nombre, voulaient que les portes fussent ouvertes à notre armée. Mais, à côté .d’eux, il y avait un parti gagné à force d’argent et soutenu par Ben-Aïssa et les deux mille Kabyles chargés de défendre la ville.

On sut qu’Ahmed-Bey, ne se croyant pas en sûreté dans ses murs, avait jugé prudent d’en sortir.

On l’apercevait, en effet , au milieu d’un groupe de cavaliers qui observaient les mouvements de nos troupes. Le maréchal s’étant avancé jusqu’à l’extrémité du plateau de Mansoura , d’où l’œil plonge dans tous les quartiers de Constantine, un boulet vint ricocher aux pieds de son cheval. C’était le signal de la résistance.

Après avoir étudié rapidement les points d’attaque, le comte Clausel prit des mesures pour commencer les travaux sans attendre le lendemain.

Constantine est bâtie sur un rocher inaccessible au Nord, et coupé par un ravin profond et infranchissable à l’Est et au Sud. A l’Ouest, la place est défendue par un

mur d’une grande solidité et haut d’environ dix mètres.

Deux portes s’ouvrent sur ce côté qui forme comme une presqu’île ; une troisième donne sur le pont d’El- Kantara, jeté par les Romains sur le ravin du côté Sud- Est, en face et au pied de Mansoura.

L’attaque de ce côté ne pouvait réussir qu’en détruisant la porte, derrière laquelle on devait s’attendre à trouver de nouveaux obstacles.

Il était plus rationnel d’occuper le mamelon qui domine la place à l’Ouest et d’y établir des batteries pour battre en brèche à petite portée.

C’est ce que fit le maréchal.

Le général de Rigny avec sa brigade et six pièces de 8 devait s’établir à Coudiat-Aty et battre les murs du côté de Bab-el-Oued.

Malheureusement le passage du Rummel, grossi par les pluies, était devenu si difficile, que l'artillerie de campagne ne put le franchir.

Le général de Rigny se porta sur Coudiat-Aty avec ses obusiers ; il balaya les Kabyles de Ben-Aissa, sortis de la ville pour l’attaquer, et prit ses bivouacs à portée de canon de la place.

Le 22, l’artillerie épuisa la moitié de ses munitions contre la porte d’El-Kantara et le redan de Bab-el- Oued.

L’attaque de Mansoura eut pour résultat de briser en

partie une porte derrière laquelle apparut une seconde plus solide encore que celle qu’on venait d’entamer ; l’attaque de Coudiat-Alv montra que les pièces de 1 2 laissées dans le parc de Bûne n’auraient pas été de trop.

Pendant la nuit du 22 au 23, les capitaines Hacket et Grand, du génie, firent chacun de leur côté une reconnaissance ; le premier à la porte d’El- Ivan tara, le second à celle de Bab-el-Oued.

Dans la journée du 23, Ahmed-Bey fit attaquer par les contingents arabes qui l’entouraient, la position de Mansoura et celle de Coudiat-Aty; mais quelques charges de cavalerie, appuyées par des obus, suffirent pour les mettre en déroute.

Dans la nuit du 23 au 24, le génie reçut la mission périlleuse de faire sauter les portes d’El-Ivantara et de Bab-el-Oued.

La première attaque fut confiée au général Trézel et au capitaine Hacket; la seconde au colonel Duvivier, au commandant Ilichepanse et au capitaine Grand.

A El-Kantara, les sapeurs traversent le pont au pas de course et arrivent à la porte, où ils sont reçus par un feu des plus meurtriers.

Les compagnies chargées de les suivre arrivent à leur tour et sont également décimées par un feu roulant tiré à quelques mètres et sur des masses.

Les sapeurs chargés de faire sauter la porte ayant été

les premiers tués, on hésite, on cherche, on se mêle, et l’ennemi profite de cette confusion pour redoubler son feu.

Enfin les abords de la porte et la moitié du pont sont encombrés de cadavres; le général Trézel, blessé grièvement, a remis son commandement au colonel Héquet, qui prend le sage parti de faire cesser une attaque inutile et désastreuse.

Au même moment, la même scène se répétait à Bab-el-Oued. Là on tire sur la porte à coups d’obusiers ; puis on l’attaque à coups de hache, et finalement on se retire après avoir perdu un grand nombre de braves, parmi lesquels le commandant Richepanse et le capitaine Grand. Le 24 'au matin, l’armée n’ayant plus de vivres, et l’artillerie ayant épuisé presque toutes ses munitions, le maréchal ordonna la retraite.

Nous pouvons affirmer sur l’honneur que les hommes les plus influents de Constantine nous ont assuré depuis que, ce jour-là même, les portes de la ville allaient être ouvertes à notre armée.

On a prétendu à cette époque, d’après des rapports particuliers, que le maréchal, en se retirant, avait cédé aux instances do quelques officiers trop sensibles aux intempéries et aux privations auxquelles on était exposé depuis quelques jours.

Nous préférons attribuer la résolution du maréchal,

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qui n’a jamais montré de faiblesse, à sa sollicitude pour les soldats qui lui étaient confiés.

Du reste, n’y avait-il pas à côté de lui un Fils de France qui, malgré son jeune âge, donnait en toute occasion l’exemple de la fermeté, du courage et du dévouement? Donc le comte Clausel n’ordonna la retraite que parce qu’il ignorait la résolution des assiégés, et que les moyens d’action lui manquaient ainsi que les vivres.

A sept heures, le général de Rigny reçut l’ordre de rallier le corps d’armée, et une heure après commença le mouvement de retraite.

Un fait déplorable et qu’on ne saurait trop reprocher à ceux que ce soin regardait, c’est l’abandon d’un grand nombre de blessés et de malades au moment du départ.

Si les chevaux du train des équipages et de l’artillerie étaient insuffisants; s’il fallait sacrifier une grande partie des bagages et du matériel de siège, restaient les chevaux de potre brave 3 e de chasseurs d’Afrique et des spahis dont pas un cavalier n’eût refusé de mettre pied à terre pour un blessé.

Restait enfin la ressource de porter ces malheureux sur des brancards formés avec les fusils plutôt que de les livrer au couteau des Arabes.

A peine le mouvement de retraite venait-il de commencer, que les Kabyles de Bcn-Àïssa sortaient de la place, tandis qu’Ahmed-Bey lançait ses goums contre la

colonne. Le commandant Changarnier, se trouvant à l’extrême arrière-garde avec un bataillon du 2 e léger, devint le but d’une attaque générale.

Laissant l’armée continuer sa marche, il forma tranquillement ses quatre cents hommes en carré, et leur dit : « Mes enfants, vous êtes un contre vingt ; la partie est égale. Attendez-les, ajustez bien, et ne tirez qu’à mon commandement. » Les Arabes, persuadés que ces hommes n’avaient plus de munitions, puisqu’ils leur envoyaient des balles à cinquante pas sans voir partir un seul coup de fusil, les Arabes s’animent, s’excitent, et après avoir enveloppé le bataillon, fondent sur ses quatre faces, le sabre au poing.

Le commandant Changarnier, à cheval au milieu du carré, tire lentement son épée, et quandil voitl’ennemi à vingt pas, l’élève en criant : Vive le Roi!

Quatre cents cadavres d’hommes ou de chevaux tombent, roulent pêle-mêle devant ces héros, qui ont déjà rechargé, et s’apprêtent de nouveau à cribler la foule, trop pressée pour fuir de ceux qui sont derrière.

Cette action magnifique, qui fait autant d'honneur au commandant Changarnier qu’au 2 e léger, suffit pour arrêter l’ardeur des Arabes.

Dès lois la retraite se fit sans être inquiétée autrement que par un feu de tirailleurs à de grandes distances et peu dangereux.

En arrivant le soir à Soumma, où l’armée devait bivouaquer, Yusuf et Seliman découvrirent des silos remplis de grains, qui furent distribués aux troupes.

Le 25, l’armée continua sa marche vers l’Oued-Zenetti ; elle y prit ses bivouacs sans avoir eu à repousser aucune attaque sérieuse.

Nos soldats trouvant que le blé à l’état naturel n’était pas une nourriture qui donnât des jambes, Yusuf et Seliman firent une reconnaissance qui amena un troupeau de bœufs au camp.

Le 28, l’armée arrivait à Guelma où le maréchal laissa quelques compagnies dans l’enceinte romaine.

Le 1 er décembre, on était à Bône.

Quelques jours après, les troupes du corps expéditionnaire rentraient dans leurs garnisons et le maréchal partait pour la France.

Son intention, en se rendant à Paris, était de faire connaître les motifs -qui avaient amené l’insuccès de cette campagne et de demander les moyens de la recommencer.

En lui refusant cette satisfaction, on se montra bien sévère. En effet, le seul reproche qu’on pût faire au maréchal, c’était d’avoir attaché trop d’importance aux promesses des habitants de Constantine qui s’engageaient à livrer la place et, par suite, d’avoir entrepris cette expédition avec des moyens devenus insuffisants

par le fait d’une résistance inattendue. Mais après avoir fait à ses dépens une aussi pénible expérience, le conr te Clausel était dorénavant mieux qu’un autre à même d’en profiter pour faire réussir une seconde campagne.

L’expédition de 1836 nous avait coûté cinq cents hommes tués et environ quinze cents, morts dans les hôpitaux par suite de maladies et de fatigues.

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