LE MARÉCHAL VALÉE
-c^ssr
Vers la fin de février 1837,1e général Damrômont fut nommé gouverneur à Alger; et, peu de temps après, le général Bugeaud arrivait à Oran avec le même titre.
Suivant les instructions qu’il avait reçues du ministère, le général Bugeaud devait faire tous ses efforts pour amener Al>d-el-Kadcr à conclure un traité de paix avec la Fi'ance.
Après beaucoup de lettres échangées de part et d’autre, on tomba d’accord sur les bases principales d’un arrangement d’après lequel la France gardait, dans l’Ouest, Oran, Mostaganem, Mazagran et Arzew avec quelques lieues de territoire; au centre, Alger et Blidah. L’émir obtenait ainsi la souveraineté sur Médéah, Milianah, Tlemcen, Mascara et presque toutes les tribus des deux provinces.
Ce fut le traitô-de la Tafna, qui devint la seconde cause des guerres interminables qui allaient bientôt commencer. Pour qu’il en eût été autrement , il aurait fallu abandonner toute prétention sur le territoire en dehors des villes du littoral. Mais du moment où on désignait des limites sur un pays habité par les indigènes, il devait arriver infailliblement qu’un traité avec un indigène serait violé tôt ou tard.
Cependant le ministère de la guerre avait consenti à ce que le comte Damrémont entreprit une seconde expédition contre Constantine ; et, à cet effet, il mettait à sa disposition un corps de dix mille hommes parmi lesquels les 2 e léger, 17 e , 3 e de chasseurs d’Afrique, les'spahis et les compagnies franches qui avaient fait la première campagne.
Les autres corps étaient les 1 I e , 23°, 26 e et 47*.
Ces troupes furent réunies au camp de Mejez-Amar dans le courant de septembre.
C’est ici le lieu de faire connaître le moyen inqualifiable dont nous avons parlé plus haut , que le bey de Constantine employait alors pour exciter le fanatisme des tribus contre nous.
Etabli avec 'sa cavalerie à moitié chemin de Mejez- Amar à Constantine, il fit venir six couples de chiens dogues achetés en Italie, et demanda parmi les hommes qui l'entouraient quelqu’un d’assez hardi et en même temps d’assez habile pour lui amener des chrétiens vivants.
« Ces monstres, disait-il, en parlant de nous aux chefs arabes qui l’approchaient , se nourrissent de chair humaine; je veux, moi, les faire manger par mes chiens. »
Dans son désir de plaire au bey, un nommé Ali se présenta. C’était le serviteur d’un serviteur d’ Ahmed. On lui donna quelques compagnons bien montés, et ils vinrent rôder autour du camp de Mejez-Amar, établi sur le bord de la Seybouse.
Des soldats étaient là qui pêchaient à la ligne pour augmenter leur ordinaire du soir ; d’autres s’écartaient un peu plus , afin de chercher des tortues de bois ; bref, les maraudeurs parvinrent sans peine à surprendre et enlever deux malheureux qu’ils portèrent au camp d’Ahmed-Bey. Comme, lorsqu’ils arrivèrent, il était déjà tard, le spectacle fut remis au lendemain , et
des cavaliers furent expédiés dans les tribus voisines afin de convier les Arabes à venir y assister.
En attendant , Ali fut récompensé par une poignée d’or ; et la joie qu’il voyait chez son maître lui fit comprendre qu’il n’avait qu’à continuer pour être tout à fait dans ses bonnes grâces.
Quant aux prisonniers, ils furent gorgés de couscoussou et de plaisanteries féroces qu’ils prenaient peut-être pour des amabilités, dans leur ignorance de la langue arabe. Le lendemain, après qu’il eût fait sa prière en public et déjeuné, Ahmed-Bey voyant cinq ou six mille Arabes rassemblés autour de sa zemèla, fit former un grand cercle par ce public ; ordonna qu’on étendit un tapis pour lui à la meilleure place, puis se fit amener les deux soldats. Un piquet en fer fut planté en terre ; un des deux martyrs fut dépouillé de tous ses vêtements et attaché solidement au piquet , les mains derrière le dos. Son compagnon eut l’honneur d’être assis auprès du bey pour assister à ce qui allait se passer.
Six dogues, à jeun depuis deux jours et tenus séparément en laisse, furent ensuite amenés et présentés à l’homme garrotté qu’on leur fit sentir ; après les avoir excités un instant à mordre, on les lâcha.... Ce qui s’ensuivit est tellement horrible et contre nature , qu’il est impossible de le décrire.
Le malheureux ayant été dévoré, le bey ordonna que
les six chiens fussent, emmenés et que l’autre soldat fût misa la place de son camarade. L’ordre fut exécuté et les six chiens de relais firent curée chaude de ce deuxième chrétien. Voyant combien ce spectacle avait excité les Arabes, Ahmed-Bey demanda à Ali de nouvelles victimes, et le lendemain ce misérable se remit en chasse.
Pour en finir avec ces horreurs, nous dirons que huit ou dix soldats ou cantiniers subirent le même sort dans la pleine de Tamelouka ; que le pourvoyeur de ces infamies fut comblé de présents et de récompenses ; qu’il fut le premier à trahir son maître après la prise de Constantine; qu’il vint alois nous offrir ses services qui furent acceptés ; qu’on en fit un grand personnage ; et qu’après avoir desservi les intérêts français et pillé les populations confiées par nous à son commandement, il fut élevé à une dignité qui ne s’accorde qu’à des services exceptionnels.
Détournons nos yeux et notre esprit d’un spectacle si triste pour revenir à Mejez-Amar où notre armée va se mettre en marche.
Le le r octobre, les deux premières brigades, commandées par le duc de Nemours qui revenait prendre sa part des dangers et des fatigues qu’il avait éprouvés déjà, et par le général Trézel que nous avons vu blessé à l’attaque d'El-Kantara, sortirent du camp, et allèrent bivouaquer à Ras-el-Akba et à Anouna.
Le lendemain, elles se portèrent surBeni-Tamtam, et furent suivies par le reste do l’armée.
La marche ne fut pas sérieusement inquiétée ; et le 6 octobre on arrivait une seconde fois sur le plateau de Mansoura.
Aussitôt l’artillerie ennemie se mit à faire grand bruit; les drapeaux se hissèrent à la Casbah, et les Kabyles de Ben-Aïssa firent enteiidre leurs hourrahs sauvages. Pendant ce temps, les généraux Valée et de Fleury, chefs du génie et de l’artillerie, reconnaissaient la place et proposaient d’attaquer le front Sud-Ouest. Le général Rullière et le colonel Combes reçurent immédiatement l’ordre de passer le Rummcl avec leurs brigades, et d’aller s’établir à Coudiat-Aty.
Ce mouvement fut exécuté sans résistance.
Le 7, dans la matinée, une double attaque eut lieu ; la première contre les positions de Mansoura, par une partie des défenseurs sortis d’El-Kantara ; l’autre par ceux de Bab-el-Oued contre Coudiat-Aty.
Ces deux sorties furent repoussées sans peine.
Du 8 au 1 1 , on travailla à faire arriver l’artillerie de siège à Coudiat-Aty, ce qui occasionna des peines infinies à cause des difficultés du terrain et de la pluie qui ne cessait de tomber.
Cependant, le 1 1 avant midi, deux batteries de 24 commencèrent le feu, et à deux heures la brèche était ou-
verte. Avant d’ordonner l’assaut, le général Damrémont fit inviter les défenseurs de Constantine à se rendre.
Ben-Aïssa répondit qu’il ferait tuer le dernier do ses soldats plutôt que de livrer la ville qu’il défendait.
Cette réponse eût été honnête et digne, si au moment de l’assaut on l’eût aperçu ; mais comme il était déjà près de son maître avant l’attaque décisive, on ne peut la considérer que comme une fanfaronnade.
Toujours est-il qu’en recevant cette réponse à Mansoura, le général Damrémont s'empressa de passer le Rummel afin de voir les choses par lui-même, et de prendre les dispositions nécessaires pour en finir au plus tôt.
Ayant mis pied à terre en dehors des batteries, il resta un instant immobile occupé à regarder la brèche. Un boulet parti des embrasures percées prés de la porte l’atteignit au milieu du corps.
Au même instant le général Perregaux qui se trouvait à côté de lui, fut renversé par une balle dans la tête.
Une heure après, le général Yalée, prenant le commandement en chef, faisait continuer le feu de toutes les pièces, et le soir tout paraissait en bon état pour que l’assaut pût être donné le lendemain.
Cependant il fallait reconnaître la brèche de plus
près et, dans la nuit, les capitaines Boutault et Garderen furent chargés de cette mission importante et difficile.
La brèche ayant été trouvée praticable, on forma aussitôt les colonnes d’assaut.
La première, composée d’un détachement de sapeurs, de trois cents zouaves et de deux cents hommes du 2 e léger, était sous les ordres du colonel de Lamoricière.
La seconde, confiée au colonel Combes, comprenait cinq cents hommes du génie, les bataillons d’Afrique, le 47 e et la légion.
La troisième, forte de mille hommes choisis dans tous les corps, était sous les ordres du colonel Corbin.
Le 13 octobre, à sept heures du matin, le duc de Nemours, qui se tenait dans la batterie avec le général en chef, donne le signal attendu au colonel de Lamoricière, qui s’élance à la tête de ses zouaves.
Quelques hommes tombent avant d’arriver à la brèche ; mais les autres l’escaladent déjà et l’ont bientôt franchie.
Au moment où ils vont pénétrer dans la ville, une mine fait explosion et tue ou blesse grièvement un grand nombre de ces braves, parmi lesquels le colonel de Lamoricière.
Au même instant, le commandant Serigny est tué, et le colonel Combes, traversé de deux balles, trouve en-
core la force de venir dire au duc de Nemours que nous sommes dans la ville, puis expire.
Le général en chef se hâte de lancer la troisième colonne qui arrive à propos pour déloger les défenseurs des premières maisons et compléter ce beau fait d’armes.
Ainsi tomba Constantine, après deux expéditions successives dont la première, on peut l’assurer, eût obtenu le même résultat avec de l’artillerie de gros calibre et des vivres suffisants pour attendre quelques jours. Quant aux anciens maîtres de cette ville, l’un, Ahmed- Be y allait cacher sa honte dans le Grand-Atlas; l’autre, Ben-Aïssa, ne devait pas tarder à nous offrir ses services.
La place que nous venions de conquérir se trouve à vingt lieues du littoral, et presque au centre de la province de l’Est.
Cette position la fit regarder immédiatement comme un point d’occupation favorable à la soumission et au maintien des populations de l’intérieur. On a pu se convaincre depuis que son éloignement des grandes tribus rendait son action sur elles à peu près nulle.
Naturellement fortifiée par le ravin qui la protège sur trois de ses faces, Constantine est pourtant dominée de très-près sur divers points, et ne saurait résister à une attaque européenne, tant que des ouvrages extérieure ne seront pas établis pour la défendre. En somme, c’est
un grand marché pour les tribus et les négociants français, et une bonne position centrale pour le siège de l’administration civile et militaire.
Puisque l’intention du gouvernement était désormais de garder ce pays, il fallait donc, avant d’établir à grands frais une forte garnison dans Constantine, s’informer si cette garnison était utile, et quelle était la position de l’ennemi qu’on pouvait avoir à combattre au dehors.
Il fallait demander tous les renseignements nécessaires au chef indigène qui avait donné de si bons conseils lors de la première expédition, et qui avait la connaissance la plus exacte du pays.
On aurait appris alors que cette province était en étendue, comme en population, égale aux deux autres réunies ; que les terres, sur un rayon de dix à quinze lieues dans tous les sens, étant propriété du beylik, il n’y avait là aucun ennemi à combattre , mais un grand nombre de fermiers attachés par l’intérêt au maître do Coustantine, c’est-à-dire un élément des plus utiles quand on arrive en pays ennemi et inconnu.
On aurait appris en outre que les tribus dont la soumission pouvait rencontrer des difficultés sérieuses, étaient trop éloignées de cette place pour qu’il fût possible à sa garnison d’agir efficacement contre elles.
Les Kabyles de Ben-Aïssa ayant été mis en fuite ou expulsés, et les habitants étant incapables de se battre,
il suffisait par conséquent de laisser dans la Casbah un demi-bataillon.
Le maréchal, en quittant Constantine avec le duc de Nemours et le prince de Joinville, arrivé à son grand regret le lendemain de l’assaut, confia le commandement au général Bernel, en lui laissant deux mille cinq cents hommes.
A son retour à Bône, le général Valôe trouva M. de Lassalle qui venait, au nom du Roi, lui apporter avec le bâton de maréchal, le titre de gouverneur général des possessions françaises en Afrique.
Le maréchal rentra à Alger au commencement de novembre; il apprit alors que de grands troubles s’étaient manifestés à Blidah, et même dans la plaine autour de la capitale.
Ayant fait adresser des observations à ce sujet au bey de Milianah qui commandait pour Abd-el-Kader, celuici répondit que si les Français se contentaient d’occuper les villes du littoral, ils n’auraient pas d’embarras dans les terres. On voit que le traité de la Tafna commençait à porter ses fruits.
A la fin de l’hiver, le gouverneur se rendit à Blidah et établit un camp retranché en avant de cette ville, dans la direction de la ChifTa.
Abd-el-Kader faisait à cette époque le siège d’Aïn- Madhi, situé au Sud à cent lieues environ d’Alger, et où
il voulait établir une place d’armes, pour remplacer Tekedempt, dans le cas où il perdrait cette ville qui renfermait ses magasins; aussi, Oran et Alger étaient tranquilles.
Profitant de cet état de paix momentanée, le maréchal Valée se rendit dans la province de Constantine, où il fit occuper Milah et jeter les fondations de Philippeville; puis il confia au général Négrier le soin d’ouvrir une route entre ce port et Constantine.
Dans le courant de décembre, le général Galbois opéra une reconnaissance sur Sétif et Djemilah ; sur ce dernier point, il éprouva une vigoureuse résistance qui le fit renoncer à y établir une garnison. Il est fâcheux qu’à cette époque l’effectif des troupes de la province de l’Est n’ait pas permis d’occuper fortement Milah et Djemilah ; car ces deux positions ôtant voisines de la petite Kabylie, les troupes qu’on y aurait placées auraient pu rendre les plus grands services.
Pendant le mois de février 1839, un navire français fit naufrage auprès de Djigelly, port situé entre Bougie et Philippeville ; les habitants s’emparèrent de nos marins et se refusèrent à les livrer sans rançon. Une expédition fut aussitôt exécutée que résolue pour venger cette injure, et Djigelly fut occupé sans résistance. Mais la garnison laissée dans la place étant très-faible, les Kabyles ne tardèrent pas à l’attaquer sérieusement.
Diaitized bv Ci
oogle
Dans les combats qui se livrèrent aux environs de Djigelly, nous retrouvons le lieutenant Renault, du 6<* léger, devenu capitaine, et revenant d’Espagne où il a reçu deux blessures et le grade de chef de bataillon. A Djigelly, dans ime seule sortie , il a deux chevaux tués sous lui et se couvre de gloire, ainsi que le capitaine Lebœuf et le commandant Morain. Sa belle conduite dans ces affaires valut au capitaine Renault la croix de la Légion d’honneur et le grade de chef de bataillon aux zouaves, qu’il reçut, avec les plus beaux éloges, de la main du prince royal.
Abd-el-Kader, après s’étre emparé d’Aïn-Madhi par la ruse, vint, à cette époque, se montrer au milieu des tribus de la grande Kabylie, afin de sonder leurs dispositions.
Non content de tous les territoires qu’on lui avait donnés, il pensait à nous reprendre le reste en nous refoulant dans nos murs.
Voilà une nouvelle preuve de cette intelligence dont on a fait tant de bruit. Pour nous combattre avec succès, l’émir comptait sur cinq à six mille fantassins régubers, un millier de spahis et une vingtaine de pièces d'artillerie, la plupart boiteuses, et servies par des maçons et des briquetiers.
Il est vrai que son infanterie avait des clairons et sa cavalerie des trompettes. Ce n’était, en un mot, qu’une mauvaise parodie d’organisation militaire.
Comprenant que la seule force de l’émir était dans les secours que les tribus pourraient lui fournir, le gouverneur ordonna au général Galbois d’entrer en relations avec les cheïks du Ferdjioua et du Zouagha, qui étaient maîtres des populations kabyles de l’Est. Pour plus de sûreté, il fit occuper une seconde fois Pj cm il ah. Désirant aussi relier la province de Constantine à nos possessions d’Alger et se montrer aux tribus habitant les frontières, le gouverneur entreprit, au mois d’octobre, une expédition dans ce but.
Le duc d’Orléans, revenu en Afrique, demanda le commandement d’une division pendant cette campagne.
Le prince royal fut accueilli par les officiers et les soldats avec un véritable enthousiasme, justifié par la manière brillante avec laquelle il avait fait ses premières armes dans la province d’Oran.
La colonne expéditionnaire, forte de deux divisions, parcourut la vallée de Milah, Djemilah, et arriva sans un coup de fusil à l’entrée des Portes de fer.
Après avoir investi de divers commandements quelques chefs arabes qui étaient venus faire leur soumission, le gouverneur renvoya la division Galbois, avec ordre de préparer l’occupation de Sétif; et, le 28 octobre, la division confiée au duc d’Orléans s’engagea dans le défilé des Bibans.
Ce passage parait être le résultat d’une commotion volcanique qui a laissé une ouverture étroite et d’un parcours diflicile entre deux murs de rochers dont la hauteur, en certains endroits, atteint jusqu’à cent cinquante mètres.
Comme l’effectif de la division ne dépassait pas trois mille hommes, on ne pouvait faire occuper les hauteurs qui dominent le défilé et on résolut de le franchir quand même. Heureusement pour nos troupes, aucun ennemi ne se montra, et, le son 1 du 28, on arrivait sans encombre au delà des Bibans.
Le 29, nos éclaireurs indigènes furent assez heureux pour saisir plusieurs émissaires d’Abd-el-Kader, porteurs de lettres pour divers chefs de tribus qu’il poussait à la révolte. Interrogés par le maréchal sur les dispositions des populations qui se trouvaient sur sa route, les courriers de l’émir répondirent que sou kalifa Ben-Salem était campé près du fort de Ilamza, et avait l’ordre de couper nos communications avec Alger.
Afin de pouvoir, s’il en était temps , devancer Ben- Salem dans l’occupation de Ilamza qui dominait la marche de nos troupes, le maréchal envoya, pendant la nuit, le duc d’Orléans prendre cette position.
Ben-Salem se montra le malin àla tête de contingents nombreux; mais, voyant la place occupée , il se tint à distance. Le gouverneur rejoignit l’avant-garde vers
midi, et la colonne alla bivouaquer à deux lieues au Nord de Hamza.
Le lendemain 31 octobre, Ben-Salem se montra de nouveau et fit attaquer nos troupes par un feu très-vil d’infanterie.
Le duc d’Orléans, à la tête du 2 e léger et de quelques pelotons de chasseurs, marche aussitôt à l’ennemi; par un mouvement tournant très-habile et bien exécuté, il parvient à isoler un grand nombre de Kabyles du corps principal et les fait sabrer.
Refroidi par cette manœuvre heureuse autant que hardie, l’ennemi suivit mollement ; et, le soir du 1 er novembre, le corps expéditionnaire arrivait au camp de Fondouk.
Le passage des Ribans produisit un très-grand effet sur les populations indigènes. Elles en parlent encore aujourd’hui. A son retour à Alger, le gouverneur reçut des nouvelles de nature à lui faire pressentir une attaque générale et sérieuse d’Abd-el-Kader.
Fatiguées d'un état de paix contraire à leurs habitudes et dont elles ne pouvaient apprécier les avantages en l’absence de toute espèce d’administration , les populations ne demandaient qu’à faire la guerre, un peu par le fanatisme que l’émir exploitait et plus encore par amour du pillage.
Dans les premiers jours de novembre, les Iladjoutes
- — mm m*
ayant attaqué une tribu alliée dans la plaine de la Mitidja, un détachement français établi à Oued-el-Allegh voulut lui porter secours et fut détruit.
Le 21, un autre détachement était massacré près de Boufarik et un troisième subissait le même sort près de Blidah, qui était menacé par les lieutenants de l’émir. Ces regrettables événements n’empêchèrent pas de persévérer dans l’habitude désastreuse d’envoyer au loin, ou d’établir dans les places, des petits paquets de troupes.
Le maréchal, en attendant un renfort qui lui permit de prendre l’offensive, fit partir un courrier pour Blidah, sous l’escorte du I e » régiment de chasseurs d’Afrique.
Deux bataillons réguliers l’attendaient au passage de Mered. Aussitôt la marche du courrier est arrêtée et nos braves chasseurs entament la charge.
Les réguliers sont enfoncés , sabrés et se précipitent dans le ravin pour éviter une destruction complète.
Vers la fin du mois de décembre, le gouverneur apprend que le kalifa de Médéah a réuni cinq à six mille hommes à l’entrée de la Chifla ; aussitôt il se porte contre lui avec le 1 er de chasseurs d’Afrique, le 2' léger et le 23®.
Malgré une position assez avantageuse, l’ennemi ne tint pas un instant devant la vigueur de l’attaque'.
Les réguliers, dans cette affaire, perdirent plusieurs tambours, des drapeaux, deux canons ; et quatre cents hommes.
Découragé par cette défaite , l’émir ne lit aucune entreprise pendant le mois de janvier
Mais, le 2 février 1840, a lieu la fameuse attaque du poste de Mazagran ; sa garnison qui se composait de cent vingt-trois hommes du bataillon d’Afrique, est assaillie par dix mille Arabes, Kabyles et réguliers, avec de l’artillerie, sous les ordres de Mustapha, kalifa de Mascara.
L’attaque dura quatre jours et autant de nuits.
La garnison de Mazagran brûla vingt-cinq mille cartouches, lancées presque à bout portant.
L’ennemi, incapable d’enlever la place d’assaut, se retira après avoir subi des pertes énormes.
Les défenseurs perdirent trois hommes et eurent quinze blessés.
Les héroïques officiers qui commandaient ces braves soldats étaient : le capitaine Lelièvre , le lieutenant Maquien et le sous-lieutenant Durand.
Dans les premiers jours de mars, le camp du Figuier fut attaqué à plusieurs reprises, et le commandant Yusuf repoussa l’ennemi avec sa vigueur habituelle.
L’émir, voulant tenter la fortune du côté de l’Est,
envoya, vers la fin de mare, un de ses kalifas avec un bataillon régulier, de l’artillerie et une cavalerie nombreuse contre Biskarah.
Bou-Aziz-ben-Ganah, chef de ce pays et notre allié, se porta au-devant de ces troupes et les défit complète ment avec les cavaliers de ses tribus.
Le lieutenant de l’émir perdit quatre cents réguliers, son artillerie, ses bagages, plusieurs drapeaux et ses tambours.
Abd-el-Kader nous voyant toujours réduits à l'occupation du littoral, fit répandre dans toutes les tribus du centre et de l’Ouest le bruit que nous étions trop faibles pour réprimer une insurrection générale , et n’eut, aucune peine à leur persuader de réunir leurs contingents pour une attaque combinée. N’avait-il pas, du reste, pour auxiliaires une dizaine d’ambitieux, influents la plupart , et tous intéressés à conserver leurs commandements? Auprès d’un peuple aussi crédule et ennemi naturel du chrétien, il n’en fallait pas tant pour obtenir une levée générale.
De son côté, le gouverneur se préparait à bien recevoir l’ennemi, et le duc d’Orléans revenait se mettre à sa disposition, accompagné cette fois de son frère le duc d’Aumale.
La division que le prince royal avait commandée pendant l’expédition des Portes de fer se trouvant à
Boufarik, il s’y rendit à son arrivée pour en reprendre le commandement.
La concentration des troupes devait avoir lieu dans la vallée de la Cliiffa, le duc d’Orléans quitta donc le camp de Boufarik le 24 avril et rencontra des contingents nombreux au passage de l’Oued-Jer.
Il suffit d'une charge à fond pour les mettre en déroute ; et, dans l’action, le duc d’Aumale, à la tête d’un bataillon de chasseurs, montra qu’il était, lui aussi, un digne Fils de France. Dans cette affaire où tous les officiers firent, selon leur coutume, plus que leur devoir, le prince royal cita particuliérement le capitaine Charles Boyer du 1er régiment de chasseurs d’Afrique, aujourd'hui général.
Le 1" mai, la division d'Orléans arrivait à la Chiffa, au moment où Abd-el-Kader s’y trouvait en personne, avec son infanterie et sa cavalerie régulières, et une innombrable cavalerie d’irréguliers.
En présence des dispositions d'attaque qu’il voyait prendre, l’émir battit en retraite vers le col de Mouzaïa qu’il avait fait fortifier par des redoutes armées de batteries, précaution inutile chez les Arabes, qui ne savent pas mieux garder une position que l’enlever.
Ces choses appartiennent aux armées d’Europe, organisées et disciplinées, et ne peuvent réussir à des bandes sans ordre.C’est ce qu’ Abd-el-Kader n'a jamais
pu comprendre, malgré les innombrables leçons que nous lui avous données.
Mais, en dehors de l’émir, de son artillerie et de ses redoutes, il y avait là à traverser un pays d’un accès véritablement difficile, favorable à la défense par des tireurs adroits et habiles à s’embusquer, enfin un grand danger pour l’attaque.
Les crêtes, les rochers, les broussailles étaient remplis de défenseurs, qui tirent d’autant mieux qu’ils sont habitués à ménager leur poudre.
Il fallait donc s’attendre à des pertes inévitables.
Afin d’épargner, autant que faire se pouvait, les officiers et les soldats placés sous ses ordres , le duc d'Orléans décida que l’attaque du col se ferait sur trois colonnes : la première, sous les ordres du général Duvivier, composée de quatre bataillons des 2 e léger,
24 e et 48e, devait enlever les crêtes de gauche et les redoutes qui s’y trouvaient; la deuxième, commandée par M. de Lamoricière , et formée de deux bataillons de zouaves et d’un bataillon du 14 e léger, devait arriver au col par la droite, en tournant les retranchements ; la troisième colonne, confiée au général d’Houdetot, aide de camp du Roi, avait pour mission d’attaquer de front, avec le 23* et un bataillon du 48 e , quand le général Duvivier serait arrivé. „
Il était impossible de prendre de meilleures dispo-
si (ions. Le signal de l’attaque fut donné par le prince royal, le 12 mai, à la pointe du jour.
Les commandants des colonnes avaient beaucoup de peine à maintenir l’élan des troupes qu’il importait de no pas essouffler au départ.
Les Arabes et les Kabyles, ménageant leur feu, attendirent les assaillants à petite portée et ouvrirent alors contre eux une fusillade meurtrière.
Mais les colonnes avançaient toujours, l’arme sur l’épaule, et sans broncher.
Enfin, on arrive de toutes parts sur les redoutes, qui sont enlevées à la baïonnette, aux cris de Vive le Iloi ! Vive le duc d’Orléans ! Vive la France !!!
Les princes, dans l’attaque do front qu’ils dirigeaient, avaient vu le général Schramm et plusieurs officiers tomber à côté d’eux ; mais là, comme partout et toujours, ils se montrèrent braves comme on l’est dans leur famille et dans celle plus nombreuse des officiers français, qu’ils appelaient leurs camarades et traitaient comme tels.
Tout le monde, dans cette journée, fit plus que son devoir ; mais, entre les plus braves, le prince royal distingua les généraux Changarnier, de Lamoricière, Duvivier, et les commandants Renault, do Mac-Mahon et d’Autemarre.
Le 19, le corps expéditionnaire arrivait à Médéah,
où on laissa une garnison de deux mille cinq cents hommes.
Ce fut là une faute*
Cette garnison étant trop faible pour soumettre le pays d’alentour et se suffire, on se créait la nécessité de lui apporter des ravitaillements dont chacun devait amener une attaque. Il fallait occuper fortement ou no pas occuper du tout.
Le 20 mai, l’armée opéra sa retraite, et son arrièregarde fut vigoureusement assaillie en traversant le bois des Oliviers. Ce passage était on ne peut plus propice au genre de guerre familier aux Kabyles, et défavorable à nos troupes qui ne pouvaient agir qu’isolément ; aussi éprouvâmes-nous des pertes sensibles et fallut-il plusieurs retours offensifs à la baïonnette pour arrêter l’ennemi. Dans cette action difficile , le commandant Renault rendit de grands services avec ses braves zouaves, et conquit, à la pointe de son épée, le surnom de Renault Arrière-Garde.
Le lendemain, le corps expéditionnaire arrivait au camp de Mouzaïa, et les princes lui faisaient leurs adieux, en promettant de rendre compte au Roi de la belle conduite des troupes et de revenir bientôt au milieu d’elles. Pendant cette campagne, M. Royer, cité plus haut, dans le 1 er de chasseurs, tua de sa main deux chefs arabes, et fut, à propos de ce fait remarquable,
cité pour la quatrième fois à l’ordre général de l’armée.
Le gouverneur, pour donner suite au projet qu’il avait annoncé d’occuper les villes de l’intérieur, réunit f un corps de dix mille hommes à Blidah, et le 8 juin il i entrait à Milianah sans résistance.
La garnison qui devait garder Milianah fut fixée à deux bataillons. Là encore c’était trop pour rester sur la défensive et pas assez pour agir.
Il fallait à Milianah deux mille cinq cents hommes comme à Médéah ; puis, au lieu de rentrer dans les camps avec le corps expéditionnaire, rayonner entre ces deux points avec des colonnes sans bagages et sans sacs, et ouvrir des communications par les crêtes.
L’utilité de ces mesures fut comprise, mais ne reçut qu’une exécution imparfaite; c’est-à-dire qu’en occupant Médéah et Milianah avant d’avoir écrasé l’émir, soumis les tribus et relié ces deux points entre eux et avec Blidah par de bonnes voies stratégiques, on se privait gratuitement du concours de ces deux garnisons qui restaient en butte aux attaques journalières et aux plus grandes privations. En somme, on commençait par la fin.
A son retour de Blidah, le maréchal fut assailli plusieurs fois et perdit beaucoup de monde sans avoir obtenu de résultat.
Le 1 er juillet, le général Changarnier fut chargé do ravitailler Milianah avec un corps de cinq mille hommes.
Abd-el-Kader occupait, avec une infanterie nombreuse, les passages boisés qui dominaient la marche du général, et lui fit essuyer des pertes sensibles.
Au passage du col de Gountas, qui est étroit et entouré d’obstacles favçrables aux embuscades, l'arrièregarde eut beaucoup à souffrir. Officiers et soldats furent obligés de lutter corps à corps avec les fantassins ennemis, et le commandant Renault, renversé de cheval par une balle, fût resté au pouvoir de l’ennemi sans le dévouement de ses zouaves.
Dans ces attaques, les Arabes et les Kabyles faisaient preuve d’un courage individuel admirable; mais aussi, dès qu’il s’agissait pour eux d’un mouvement régulier, avec ensemble, sur nos troupes formées et à découvert, ces qualités personnelles devenaient inutiles; et ils étaient toujours facilement battus et dispersés.
Les difficultés et les dangers de cette guerre venaient donc moins du nombre, de la force et de l’organisation de l’ennemi que nous avions à combattre, que de la nature du pays.
Pour vaincre ces difficultés, il fallait que la hache vint après le fusil, en découvrant nos lignes militaires de communication.
Pour ne ciier qu’un exemple entre cent, nous rappellerons le fameux bois des Oliviers qu’il fallut traverser tant de fois, oüi se livrèrent vingt combats, dans lesquels des milliers de soldats et un grand nombre d’officiers perdirent la vie.
En une semaine , ce bois pouvait être rasé par un régiment.
A peine le maréchal Valôo était-il de retour «à Alger que les Arabes recommençaien trieurs incursions dans la Mitidja.
Les places de Médéah et de Milianah étaient attaquées, ainsi que Kara-Mustapha et Cherckell, dans la province d’Oran.
Mais, do ce côté, il y avait un homme qui, doué d’une grande intelligence et d’un grand esprit d’observation, avait compris le genre de guerre qu’il convenait de faire aux Arabes pour obtenir de bons résultats.
Cet homme était le général de Lamoricière.
Mettant à profit l’alliance des douairs et des zemèlas commandés par Mustapha-ben-Ismaël, chef d’une grande énergie , et sachant mieux qu’Abd-el-Kader se servir des troupes indigènes, M. de Lamoricière organisa des colonnes légères pouvant se porter à toute heure et rapidement au cœur du pays ennemi.
Au moyen d’espions habiles et qu’il savait intéresser
à notre cause, le général connaissait chaque jour exactement les positions occupées par les tribus, leurs mouvements, leurs forces ; et il était toujours prêt à les frapper dans leurs intérêts.
Jusqu’alors les Arabes nous avaient combattus sur les voies de communication , où ils venaient nous attendre. Dorénavant, ils allaient se voir attaqués chez eux, à l’improviste, et, outre les pertes en hommes, ils auraient à supporter celles de leurs biens.
C’était là la véritable, la seule guerre que nous devions faire en Afrique , et qui aurait depuis longtemps amené la pacification du pays, si on n’avait refusé aux chefs militaires qui l’avaient comprise, les moyens d’execution nécessaires.
Dans ces courses rapides où on franchissait' quelquefois vingt lieues dans une nuit, M. de Lamoriciêre était admirablement secondé par les capitaines Daumas, Walsin - Estherazy, Bosquet et Jarras, chargés des affaires arabes, c’est-à-dire de préparer les attaques et de faire arriver nos troupes au lieu et à l’heure indiqués.
Les colonels Randon, Renault, Tempoure, Tartas, Yusuf, de Beaufort et Montauban étaient les chefs de corps chargés de l’exccution de ces plans de campagne.
C’est de cette pépinière illustre que sont sortis les maréchaux Bugeaud, Mac-Mahon, Randon, Bosquet,
Canrobert, Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, Pelissier, Baraguey-d’Hilliers ; et les généraux Renault, Bedeau, de Lanioricière , Changarnier , Bourbaki , Desvaux , Boyer, Oudinot, Marey, de Ligny, Rollin, de Cotte, de la Moskowa, de Mésange, Tartas, de la Motterouge, de Lourmel, Forest, de Creuilly, Durrieu, Levasseur, Des Marest , Dumontey, Barrai , Perrigot , Herbillon , Trochu, Pâté, Berlin, Yinoy, de Rochefort, Camou, Daunias, de Failly, Dubos, d’Allonville, de Chabannes, Marulaz, Picard, Tempoure, Rose, de Liniers, Gentil, d’Autemarre, de Martimprey, de Cissey, Roguet, de Béville, Fleury, Yusuf, Saint-Arnaud, Bataille, de Tourneminc, l’ariset, Collineau,d’Arbouville, Morris ; le colonel Charras, etc., etc.
Grâce à l’énergie de pareils chefs et à la solidité des officiers de tous grades et des soldats placés sous leurs ordres, les Arabes comprirent bien vite que le temps des agressions était passé pour eux, et qu’il fallait se résigner à se défendre ou à se soumettre»
LE MAnÉCllAt, liUGEAUD.
Vers la fin de décembre, le maréchal Valée ayant demandé à rentrer en France, le général Bugeaud fut envoyé à Alger en qualité de gouverneur général ; on lui accordait, pour prendre une offensive vigoureuse, soixante-dix mille hommes d’infanterie et douze mille de cavalerie.
L’effectif total était plus que suffisant; mais la cavalerie n’était pas assez nombreuse.
Contre un ennemi aussi agile, il était indispensable d’opérer souvent avec une rapidité dont la meilleure infanterie est incapable.
Il fallait donc, selon nous, employer celle-ci dans les contrées difficiles et boisées; et partout ailleurs se servir d’une nombreuse et bonne cavalerie légère comme les chasseurs, les spahis et les douairs.
On pouvait alors , avec un effectif de soixante-dix mille hommes de toutes armes, et les fonds nécessaires, obtenir, en deux années, la pacification de l’Algérie entière en y comprenant la grande et la petite Kabylie.
Mais pour atteindre ce résultat, il importait de renoncer à maintenir dans les villes du littoral de fortes garnisons inutiles ; d’évacuer également Constanline en y laissant deux cents hommes seulement, et d’employer nos troupes à l’occupation forte et permanente des frontières et des points stratégiques de l'intérieur et des pays montagneux.
Le général Bugeaud avait de prime-abord compris qu’il fallait employer ces grands moyens ; mais il ne put faire ce qu’il désirait à cause des empêchements qu’on lui suscitait en France.
Le gouverneur arrivait accompagné des ducs de
Nemours et d’Aumale. Les deux princes demandèrent chacun un commandement.
Dans les premiers jours de mai, le général Bugeaud, ayant ravitaillé les garnisons de Médéah et de Milianah, fut attaqué par vingt mille Arabes, Kabyles ou réguliers commandés par l'émir.
Legouverneur disposai t de sept mille hommes environ .
Au premier choc, les réguliers tournèrent les talons et le reste fut culbuté sans peine. •
Dans cette affaire, les princes chargèrent à la tète de leurs bataillons, et le commandant Renault, blessé à côté du duc d’Aumale, fut proposé pour l’avancement et bientôt après nommé lieutenant-colonel.
Le général Bugeaud laissant au général Baragueyd’IIilliers la mission de continuer les opérations dans cette province, se rendit dans celle d’Oran.
Le 23 mai, il arrivait sans combat devant Tekedempt dont l’émir, nous l’avons déjà dit, avait fait une de ses places d’armes.
Sa cavalerie seule se montra dans les environs et fut dispersée par les zouaves.
Après avoir fait raser les murailles de Tekedempt, le gouverneur fit occuper Mascara par le colonel Tempoure avec trois bataillons.
Pendant la retraite de nos troupes, Abd-el-Kader profita du passage d’un défilé difficile pour lancer six mille
réguliers ou Kabyles contre l’extrême arrière-garde, qui ne se laissa pas entamer et tua beaucoup de monde à l’ennemi.
De son côté, le général Baraguey-d’Hilliers s’était emparé sans résistance de Thaza où l’émir avait une partie de ses magasins que le général lit détruire avant de se retirer. En outre, n’ayant pas d’ordre pour laisser une garnison sur ce point, il en lit aussi renverser les murailles.
Au commencement de juin, toutes les troupes étaient rentrées dans'leurs campements.
Ce fut à cette époque que monseigneur Dupuch, évêque d’Alger, se rendit auprès de l’émir pour négocier et obtenir la liberté de cent quarante prisonniers français.
Dans la province de Constantine, le général Négrier recevait les soumissions d’un grand nombre de tribus et chassait de l’Ouest un des lieutenants d’Abd-el-Kader, envoyé pour susciter des désordres.
A Oran, le gouverneur instituait Hadj-Mustapha bey de Mascara et de Mostaganem.
Quoique le nouveau dignitaire reçût en même temps la soumission de plusieurs tribus, il n’était pas d’une bonne politique de lui confier un commandement de cette importance. Les événements ne tardèrent pas à le démontrer.
Dans le courant du mois d’août, le général de Lamo-
yt
ricière détruisit le fort de Saïda et obtint la soumission de plusieurs tribus importantes des environs (le Mascaia dont la garnison fut ravitaillée et augmentée.
Malgré cette précaution, l’ennemi vint piller nos nouveaux alliés sous les murs de la place, enlever meme le troupeau destinéàla faire vivre, de sorte que le nouveau bey de ce pays n’était par le fait qu un bey in pai tibus.
Le général Bugeaud, instruit par ces événements de la voie qu’il convenait de suivre, fit occuper Mascara par le général de Lamoricière avec six mille baïonnettes et trois cents sabres.
M. de Lamoricière se mit en campagne après avoir installé les divers services de la place, dans laquelle il ne laissa que les hommes malingres suffisants pour la garder.
Afin de ne s’embarrasser d’aucun convoi, il fit provision de moulins arabes portatifs, au moyen desquels nos soldats broyaient le grain et pétrissaient des galettes. Les bœufs et les moutons enlevés à l’ennemi, arrosés d’une ration de café, c’était plus qu il n en fallait pour ces braves.
Rayonnant du Sud au Nord, de l’Est à l’Ouest, n étant jamais où on pouvait le supposer, tombant à l’improviste sur ceux qui le croyaient bien loin, le général de Lamoricière obtint en deux campagnes la pacification de toutes les tribus de la province, moins celle des Ha-
chem, ainsi que l’alliance de plusieurs chefs influents, disposant d’une cavalerie nombreuse prête à se battre contre l’émir.
Ces faits parlent assez haut par eux-mêmes pour que nous n’ayons pas besoin de les commenter.
Au printemps, le général Bugeaud châtia les tribus du Chélif, avec les colonnes des généraux Changarnier et d’Arbouville, de telle façon que les communications entre Médéah, Milianah et Cherchell furent assurées ainsi que la tranquillité dans la Mitidja.
Ce fut après la rentrée de cette expédition que le gouverneur fit constituer les cavaliers des tribus soumises en maghzen et commencer la route de Blidah à Médéah, de même que le fossé d’enceinte qui devait protéger la plaine d’Alger.
Au mois de septembre, une nouvelle campagne s’ouvrit dans le Sud afin d’envelopper les contingents qui n’avaient pas encore abandonné Abd-el-Kader.
Les divisions de Lamoricière, Changarnier et d’Arbouville manœuvrèrent en conséquence ; mais l’émir s’éloigna au delà de Tekedempt sans vouloir accepter
de rencontre.
L’affaire de la Sika avait entamé son prestige ; les troupes de Mascara lui avaient porté le dernier coup.
Désormais l’autorité d’Abd-el-Iiader était méconnue ; il allait se trouver obligé* avec les forces qui lui res-
taient, d’entraîner, par la crainte d'un châtiment barbare, les tribus qui naguère lui obéissaient aveuglément.
Tout ce bel échafaudage d’influence, le pouvoir que lui avaient donné nos traités d’Oran et de la Tafna s’écroulait après un engagement sérieux et l’occupation forte d'une position stratégique bien commandée.
Il ne s’agissait plus que de protéger les tribus chez lesquelles il exerçait une espèce de recrutement forcé, jusqu’au moment où il se trouverait pris entre nos colonnes mobiles.
Profitant du moment où nos troupes étaient rentrées dans leurs cantonnements, Abd-el-Ivader s’approcha de Cherchell dans les premiers jours de février 1843, faisant mettre à mort ou mutiler les chefs de tribus qui s’étaient ralliés à notre cause.
Ces traits de cruauté, qui sont toujours chez les Arabes la raison du plus fort, valurent à l’émir de nombreux auxiliaires qui lui permirent de reprendre un instant l’offensive.
Le général de Bar, sorti de Cherchell au-devant de l’ennemi, le repoussa avec de grandes pertes dans les montagnes de Gouraya, où le général Changarnier compléta sa défaite.
Le gouverneur, accouru «à la hâte, pri t part à plusieurs affaires dans lesquelles il courut de grands dangers ainsi que le duc d’Aumale.
A la fin de l’hiver lous les contingents étaient dispersés et l’émir en fuite.
Les généraux Bedeau, Changarnier, de Lamoricière et Gentil furent chargés du châtiment des tribus rebelles.
Dans les premiers jours de mai, le gouverneur apprend qu’Àbd-el-Ivader et sa zemèla se trouvent au Sud de Boghar; il envoie aussitôt «à leur poursuite deux colonnes, commandées parle duc d’Aumale et le général de Lamoricière. En même temps, il fait barrer la roule du Nord par la cavalerie des tribus soumises.
Le 16, après une marche de plus de vingt heures, l’avant-garde de la colonne commandée par le duc d’Aumale aperçut les tentes de la zemèla occupant une étendue immense.
Le prince n’avait en ce moment que cinq cents cavaliers sous les ordres des colonels Yusuf et Morris.
Malgré cette infériorité numérique immense, il n'hésite pas un instant, et charge le premier en tête de ses braves chasseurs et spahis.
Surpris de tant d’audace, l’ennemi n’oppose qu’une faible résistance, et les réguliers formant la garde de l’émir sont sabrés à outrance.
Les résultats de cette journée furent trois mille prisonniers, les tentes de l'émir, plusieurs drapeaux et canons.
Abd-el-liader en fuite se trouva presque en présence du général de Lamoricière auquel il put échapper malgré une chasse vigoureuse.
Ce fut après cette campagne heureuse, et en revenant à Oran avec ses douairs, que Mustapha, leur chef et notre allié fidèle, fut tué en traversant un bois.
Quelques jours plus tard, le colonel Renault, à la tête d’une petite colonne mobile envoyée à la poursuite de l’émir par le général de Lamoricière qui le traque de son côté, surprend son bivouac à la pointe du jour, lui tue trois cents réguliers, disperse le reste et ramène un grand nombre de prisonniers, les bagages et les troupeaux.
Le 12 novembre, le colonel Tempoure, ayant appris que Sidi-Oumbark, kalifa d’Abed-el-Kader, se trouvait près de Sidi-bel-Abès où ils«devaient se joindre, se mit sur ses traces avec cinq cents hommes d'infanterie et cinq cents chevaux.
Le kalifa avait deux bataillons de réguliers et une nombreuse cavalerie.
Après plusieurs marches de jour et de nuit à travers un pays des plus difficiles et par une pluie battante, le colonel Tempoure arriva en présence de l’ennemi.
La cavalerie ne tint pas uu instant; mais les deux bataillons réguliers se formèrent en carré, et attendirent en plaine la charge de nos chasseurs et spahis.
Quatre cents réguliers furent tués et trois cents faits prisonniers.
Le kalifa Sidi-Oumbark, isolé de sa troupe, fit une belle résistance : il tua un brigadier de chasseurs, démonta le capitaine Cassaignolles, blessa le maréchaldes-logis Siquot et fut enfin tué d’un coup de fusil.
Nous avions eu dans cette belle affaire, un homme tué et huit blessés.
Les officiers qui commandaient ces braves troupes étaient MM. Mastus, de Cotte, de Vallabrègue, deNoillac, de Loé, Ducret, Lemonnier, de Caulincourt, Sentuary, Savaresse, Jarras et Cassaignolles.
Ce fut à l’expérience et à l’habileté du capitaine d’artillerie Charras, attaché aux affaires arabes, que le colonel Tempoure attribua les avantages de cette rencontre.
Après ces résultats magnifiques qui devaient amener la perte de l’émir, le gouverneur fut appelé à la dignité de maréchal; MM. Changarnier, de Lamoricière, Bedeau furent nommés lieutenants généraux; et le duc d’Aumale obtint le gouvernement de la province de Constan tine.
Dès les premiers jours du printemps de 1844, trois expéditions furent entreprises : la première, sous les ordres du gouverneur, avait pour objet l’occupation de Delhys et réussit après une vigoureuse résistance des
Kabyles de cette contrée qui n’avaient pas encore eu affaire à nos soldats.
La seconde, commandée par le duc d’Aumale, devait soumettre les montagnards de l’Aurès et reprendre l’oasis de Biskarah dont la garnison indigène avait massacré ses officiers.
Dans cette campagne, le prince fit preuve d’une grande bravoure et de talents militaires distingués.
Sa colonne étant entrée dans les montagnes des Ouled-Soultan par un brouillard très-épais, l’ennemi se porta en masse sur son chemin et attendit à bout portant une poignée de spahis qui marchaient à l’avantgarde.
Ces cavaliers ayant été presque tous tués ou démontés par une première décharge, le prince se trouva le premier exposé à leurs coups.
Sans un instant d’hésitation, il met l’épée à la main et charge en avant de la cavalerie sur un ennemi que protégeaient l’obscurité, les difficultés de terrain et son très-grand nombre.
Mais qu’importent le nombre et les dangers quand un Fils de France marche à la tête de nos soldats?
L’ennemi est culbuté, sabré én tête de la colonne.
Un moment après il se jette sur son liane et parvient à la coupier.
Alors encore, le duc d’Aumale accourt au plus fort do
la mêlée, et sa présence suflit pour rétablir le combat.
Le lendemain, les Ouled-Soultan faisaient leur soumission à la France, et la division victorieuse entrait à Biskarah sans coup férir.
La troisième colonne, sous les ordres du général Marey, opérait simultanément dans le Sud, et occupait l’oasis de Laghouat.
Sur ces entrefaites, un événement imprévu vint nous susciter des embarras dans l'Ouest.
L’interprète d’un consul d’Espagne ayant été tué par les Marocains, il y eut des demandes de réparation et des menaces qui firent craindre à l’empereur du Maroc une guerre avec l’Espagne et la France.
Abd-el-Kader qui se voyait abandonné par les tribus algériennes, offrit ses services à Abd-err-Hammam qui s'empressa de les accepter.
Un corps d’armée fut envoyé sur notre frontière et l’émir, dans les premiers jours de juin, vint menacer le camp de Mouïlah.
Les généraux de Lamoricière et Bedeau prirent aussitôt l’offensive et repoussèrent l’ennemi après lui avoir tué trois cents hommes.
Le 17 juin, au moment où le général Bedeau, appelé à une entrevue par le kaïd marocain d’Oucbda, se retirait, il se vit assailli par un ennemi de beaucoup supérieur en nombre et qui menaçait de l’envelopper.
Nos troupes firent bonne contenance , et pendant quelles se retiraient en ordre, le maréchal Bugeaud arriva avec des renforts.
On attaqua aussitôt; les Marocains furent chargés jusqu’à Ouchda, qui fut enlevée.
Les colonels Yusuf, Roguet, Morris et Walsin-Estherazy, se couvrirent de gloire dans ces deux affaires.
En présence d’une violation aussi flagrante de notre territoire et d’une trahison aussi infâme, notre gouverneur fit demander à l’empereur de Maroc : 1° une délimitation sérieuse des frontières; 2° le châtiment des coupables; 3° l’éloignement des troupes marocaines; et enfin l’expulsion d’Abd-el-Kader.
Le prince de Joinville avait été envoyé avec une petite escadre pour suivre les négociations, les appuyer et en faire exécuter les conditions.
N’ayant obtenu aucune solution satisfaisante , le prince résolut le bombardement de Tanger.
La place comptait environ deux cents pièces d’artillerie et une garnison de trois à quatre mille hommes.
LeGaoilt, à huit heures du matin, les vaisseaux le Suffren et le Jemwapes , les bricks l'Argus et le Cassant commencèrent le feu. Bientôt après, la Belle-Poule et le Triton étaient également embossés.
A dix heures, le feu de toutes les batteries était éteint, et l'ennemi avait essuyé de grandes pertes.
Il n’y avait plus qu'à débarquer peur occuper la ville.
Malheureusement la diplomatie se mit en travers de l’élan du jeune amiral et de ses braves marins; il fallut donc se résigner à abandonner les fruits de cette belle victoire.
Gomme consolation, on avait permis au prince le châtiment de Mogador, appelée par l’empereur marocain : miniature chérie.
Mogador présentait environ cent cinquante pièces d’artillerie ; elle était en outre protégée par un mur d’enceinte crénelé, haut de trente pieds, et défendue par deux mille hommes.
Le 15, l’escadre prenait position à six cents mètres des fortifications et ouvrait le feu.
Deux heures après, toutes les batteries de la place étant réduites au silence, cinq cents hommes de débarquement furent lancés contre l’ile.
Ces braves attaquèrent avec vigueur les défenseurs de la ville ; mais devant une troupe si peu nombreuse, les Marocains ne cédaient le terrain que pas à pas, en nous faisant éprouver des pertes.
En présence d’une résistance si acharnée et des dangers que couraient ses troupes de débarquement, le prince de Joinville accourut : et, prenant le commandement de l’attaque, il parvint à tuer, faire prisonniers ou mettre en fuite les défenseurs de la place.
Le lendemain , les canons marocains étaient encloués et jetés à la mer; et Mogador, rasée, n’était plus qu'une ruine.
Tous ceux qui ont assisté à ces deux affaires s’accordent à dire que le prince a fait preuve, comme amiral, des plus grandes qualités, et, comme marin, du plus brillant courage.
Pendant que ces événements s’accomplissaient à Tanger et à Mogador, le maréchal Bugeaud était campé près d’Ouchda, sur la frontière marocaine, où l’empereur traînait les négociations en longueur.
Son fils campait près de l’Isly, avec une armée do quarante mille hommes, et répandait le bruit que bientôt il allait passer la frontière, culbuter le maréchal et faire la conquête de l’Algérie.
Fatigué de ces menaces, le maréchal résolut de prendre l’offensive avec son corps expéditionnaire, fort de huit mille hommes seulement.
Par une manœuvre habile, il se rapprocha de l’ennemi dans la nuit du 13 août; et le 14, au matin, il se trouvait en présence dos camps marocains établis sur les hauteurs qui dominent la rive droite de l’Isly.
Toute- la cavalerie ennemie, au nombre d’environ vingt-cinq mille hommes, se porta sur les gués de cette rivière pour en disputer les passages.
Après avoir franchi l’Isly et atteint la butte infé-
ricure au plateau occupé par le fils de l’empereur, le maréchal se vit assailli de toutes parts par des masses de cavaliers qui se jetaient sur les bataillons formés en carré.
Malgré l’audace d’un ennemi si nombreux et ses cris féroces, notre brave infanterie demeura inébranlable, recevant ces lioi'des par des feux de deux rangs, tandis que l’artillerie, sortant des angles, lançait sa mitraille à portée de pistolet.
La cavalerie ennemie se trouvant coupée, le maréchal fit avancer les dix-neuf escadrons placés sous les ordres du colonel Tartas , et lança contre le camp marocain le premier échelon, composé de six escadrons de spahis, de trois du 4 e chasseurs, des douairs et des zemèlas.
Ces intrépides cavaliers étaient conduits par le brillant colonel Yusuf, toujours le premier à la charge.
Ils furent reçus par une fusillade terrible et par une décharge d’artillerie à bout portant.
Le camp était défendu par une nombreuse infanterie et deux mille cavaliers. La résistance fut sérieuse ; mais l’élan de notre cavalerie était tel, que tout ce monde fut sabré ou mis en fuite en moins d’une demi-heure.
Pour ce beau fait d’armes nous n’avions perdu que quatre officiers et quinze chasseurs ou spahis.
Pendant ce temps, le colonel Morris, qui commandait
les deuxième et troisième échelons, voyant une grosse masse de cavalerie se précipiter sur l’aile droite du maréchal, attaqua l’ennemi par son flanc droit.
L’attaque contre l’infanterie française échoua connue les autres; mais le colonel Morris eut alors à soutenir un combat très-inégal.
Ne pouvant se retirer sans s’exposer à une défaite, il résolut de combattre énergiquement jusqu’à ce qu’il lui arrivât des secours.
Cette lutte dura plus d’une demi-heure.
Ses six escadrons furent successivement engagés, et à plusieurs reprises; nos chasseurs firent des prodiges de valeur.
Trois cents cavaliers ennemis tombèrent sous leurs coups.
Enfin, le général Bedeau, commandant l’aile droite, ayant vu l’immense danger que courait le 2 e chasseurs, détacha le bataillon de zouaves, un bataillon du 15 e léger et le 9 e bataillon de chasseurs d’Orléans pour attaquer les Marocains du côté des montagnes. Ce mouvement détermina leur retraite.
Le colonel Morris reprit alors l’offensive, et exécuta contre l’ennemi plusieurs charges heureuses dans la gorge par où il se retirait.
Cette action, dit le maréchal dans son rapport, fut une des plus vigoureuses de la journée.
Cinq cent cinquante chasseurs du 2° combattirent six mille ennemis. *
Chaque chasseur rapporta un trophée : celui-ci un drapeau, celui-là un cheval, l’un une armure, tel autre un harnachement.
L’infanterie n’avait pas tardé à suivre, au camp marocain, le mouvement de la cavalerie.
S’étant rallié en arrière de l’Isly, l’ennemi se disposait à reprendre l’offensive, quand l’infanterie et l’artillerie traversèrent rapidement la rivière.
L’artillerie se mit en batterie sur la rive droite, et lança de la mitraille sur les masses de cavaliers qui furent aussitôt attaqués d’un côté par l’infanterie, et de l’autre, par les chasseurs des 1 er et 4* régiments, et deux escadrons du 1 er de hussards.
Les spahis se voyant bien soutenus par l’infanterie et la cavalerie françaises, recommencèrent l’attaque, et l’ennemi fut poussé pendant une lieue.
Il était alors midi : l’armée se reposa de ses fatigues dans le camp marocain, où les tentes étaient encore dressées.
Nos adversaires avaient laissé environ mille cadavres sur le champ de bataille.
De notre côté, la perte fut de quatre officiers tués, dix blessés, vingt-trois sous-officiers et soldats tués, et quatre-vingt-six blessés.
Les officiers généraux, supérieurs et autres, et les sous-officiers et soldats cités par le maréchal Bugeaud, à la bataille d’Isly, furent : le général de Lamoricière, le général Bedeau; le colonel Pélissier, le colonel Cavaignac, le colonel Gâchât, le colonel Tartas, le colonel Yusuf, le colonel Morris; le capitaine Bonamy, de l’artillerie; le colonel Eynard, de l’état-major; le lieutenant-colonel de Crény, idem; les chefs d’escadron de Goyon et de Martimprey , idem ; le colonel Foy,idem; le commandant Caillé, idem ; les capitaines de Courson, Espivent, de Cissey et Trochu, et le lieutenant Beaudoin, officiers d’ordonnance du maréchal; le chef d'escadron Rivet, les capitaines Guillemot et Garraude; M. Roches, interprète principal (aujourd’hui consul général à Tunis); — le maréchal disait de lui : « Il se distingue en toute occasion de guerre, pour laquelle la nature l’avait fait ; » — le chef des douairs, Mohamedben-Kaddour, qui a pris un drapeau.
Dans les spahis : les lieutenants Damotte, Diter; les sous-lieutenants Rozetti et Bouchakour, tués en enlevant le camp ; les chefs d’escadron d’AUonville , Favas et Cassaignolles ; les capitaines Auffroi, Billoud et Joron qui ont enlevé l’artillerie; les capitaines Fleury (aujourd'hui général et aide de camp de l’Empereur) et Lambert; les lieutenants Legrand, qui s’est distingué dans toutes les affaires auxquelles il s’est trouvé, Gau-
trat et Michel ; les sous-lieutenants Dubarrail, Bertrand, de Moissac; les lieutenants indigènes Moustapha, Kaïd- Osman, Mohamed-Boultouia; le chirurgien aide-major Stéphanopoli; Lagardère, médecin-vétérinaire en premier; les adjudants Lefèvre etKobus; les maréchaux des logis Caudas, Mohamed- ben-Sebeur, Cuissin, de Bardiès, Pigeon-Lafayette , Mignot, Béguin, Massé, Gide, Ghalamel, Hadj-Brahim ; les brigadiers de Pradel, Ben-Djerid, Chaû-bel-Arbi, Siquot, Rouzé, Adda-ben- Ottmann ; les spahis Kaddour, Bonafosse, Courvoisier, Mohamed-ben- Abid, Hugon, de Doubet, Kaddour -ben- Abd-el-Kader; les trompettes Landri, Justin et Dugommier.
Dans le 4® chasseurs : le commandant Crestey; les capitaines de Loë, Ducrest, Laillot, de Noyac ; les lieutenants Goujet et Lebègue ; les sous-lieutenants Guiraud, Nyel, Iiayaërt, de Balzac; l’aide-major Vallin ; le vétérinaire Vallon ; les maréchaux des logis Bouraud, Cardalle, Gordier, d’Henriquin, Vialaud, Pétion, Noyras; les brigadiers Bory, Nunier, Dupuy, Gérard, Jude; les chasseurs Darguet, Courteau, Carlier, Duprat, Helstein, Fayet, Vesse, Hugues, Robert, Guicheteau, Barthélemy, Reynaud.
Dans le 2® chasseurs : le chef d’escadron Houdaille; les capitaines de Forton, de Cotte, Rousseau, Lecomte, Joly, Lacaze, Houssaye; les lieutenants Vaterneau,
Vidil, Colonna; les sous-lieutenants de Magny, de La Chère, Espanet, Roget; l’adjudant Sustrac; les maréchaux des logis chefs Pongerville, Baudette, Aubin; le trompette- major Aury; les maréchaux des logis Cornac, de Brigode, Lenormand, qui a pris le grand étendard, Pargny, Frantz, qui s’est toujours distingué et fait citer dans toutes les affaires, Boullanger, Beaudoin, Single, Rougerat; les brigadiers Landry, Maurice, Kergré, Dangée, Renaud, Bernard, Quillaumen, Rébès, Tisnébébat, Vuguer, Esther, Pagés, trompette, Maîpas et Schmitt.
Dans le 1" chasseurs : les capitaines Tallet et Vidallin; le lieutenant Rivât; le sous-lieutenant Dervieux; les maréchaux-des-logis Loutti et Raymond ; le brigadier Pack.
Dans le 2 e hussards : le colonel Gagnon ; le chef d’escadron Courby de Cognord ; les capitaines Gentil Saint-Alphonse et Delard; le lieutenant Pernet; le souslieutenant Aragnou ; les maréchaux des logis Barnon ■et Marlien.
Le colonel Tartas cita particulièrement dans le 4 e chasseurs : le capitaine Bastide; les adjudants Lecarlier de Veslud et Durys ; le trompette-major Saignie et le brigadier Lestoquoy.
Le maréchal cita encore, dans le maghzen ou cava-
lerie auxiliaire indigène : le chef d’escadron Walsin- Eslherazy, commandant.
Dans l’infanterie, colonne de droite : le colonel Chadeysson, du 15e léger; le commandant Bosc, du 13' léger; le commandant d’Autemarre, des zouaves, aujourd'hui général de division et l’un de ceux qui ont le mieux compris et le mieux faU la guerre d’Afrique ; le capitaine Guyot, du 9° bataillon de chasseurs d’Orléans; le capitaine Hardy, du 13 e léger; l’adjudant Cambon, des zouaves; le sergent Safrané, du même corps.
Dans la colonne de gauche : le colonel deComps; commandant le 48‘; les chefs de bataillon Blondeau, Chevauchaud-Latour et Fossier, de ce régiment; le colonel Renault, commandant le 6' léger, déjà cité tant de fois et qui eut une large part dans la gloire dont notre armée se couvrit àlsly; le .carabinier Morel, du 6 e léger; le commandant Bonat, du 10 e bataillon de chasseurs d’Orléans; le caporal Sarval, du même bataillon.
Dans le corps faisant tête de colonne : le commandant Froment-Coste, du 8° bataillon de chasseurs d’Orléans; les capitaines Delmas et Dutertre, et l’adjudant Fléchel , du même corps.
Dans le 32° : le capitaine Chardon et le sergent Binker.
Dans le 41* : le colonel lloguet; le lieutenant Gralsogny ; le sergent Milhourat.
Dans les bataillons d’arrière-garde : le commandant de Bèze, du 3 e léger; le capitaine Morizot; le souslieutenant Bonnafous ; le major Duroutgé ; les sergents Durazzo et Guezenec; le carabinier Lautrin et le voltigeur Berbère, du même corps.
Dans le 3* bataillon de chasseurs d'Orléans : le commandant Baugu de Ferreuse et le capitaine Jourdain.
Dans l’artillerie : les capitaines Place etClappier; les lieutenants Duchand, Lebeuf et Chevaudret ; les maréchaux des logis Loubion, Wœchter, Maure, Déché; le brigadier Colteret; le canonnier bamboulas.
Enfin, le capitaine de Lamoissonniêre; le chirurgien principal Philippe, et M. Barbet, chef des ambulances.
C’était pour nous un devoir de rappeler ici les noms de tous les braves que l'illustre maréchal Bugeaud cita dans son rapport comme s étant particulièrement distingués dans cette affaire, qui fut la plus belle, la plus glorieuse de toutes celles qui avaient eu lieu depuis la conquête.
L’effet moral que ses résultats produisirent fut immense, sur les populations marocaines surtout, et le général comte Delarue ne tarda pas à obtenir du Maroc un traité d’après lequel Abd-el-Kader devait être
expulsé, les frontières délimitées, les oasis du Sud reconnues françaises, et enfin le commerce entre les deux pays favorisé.
Le plus grand calmé régnait alors dans nos possessions d’Afrique, et malheureusement ce calme endormit notre attention.
D’un côté, Abd-el-Kader essayait de tirer parti de la défaite des troupes marocaines en excitant les hommes de ce pays contre leur chef; de l’autre, un aventurier prenant le titre de chérif cherchait à soulever les populations des montagnes contre nous.
Cet homme était appelé Bou-Maza, parce qu’il avait apprivoisé une chèvre qui le suivait comme un chien, et même savait faire quelques tours.
On voit qu'il faut peu de chose pour devenir chérif, et qu’il en coûte peu pour exploiter l’ignorance et la crédulité des habitants de l’Afrique.
Afin de paraître avec plus de prestige, Bou-Maza se fit investir par un chef de secte religieuse qui lui donna un cachet avec lequel il devait signer ses actes de commandement.
Ce fut à la fin d’avril 1 845 que Bou-Maza entra en campagne contre les tribus soumises dont plusieurs chefs furent égorgés.
Le colonel Saint-Arnaud, qui se trouvait à Orléansville, fit aussitôt prendre les armes à la garnison, et
dans plusieurs rencontres, battit et dispersa les contingents rassemblés par le nouveau chérif.
Cependant l’insurrection gagnait du terrain; aussi le maréchal s’empressa- t-il de diriger vers son foyer principal plusieurs colonnes, sous les ordres des colonels Pélissier, Ladmirault et* Saint- Arnaud.
La colonne du colonel Pélissier ayant pénétré au cœur des montagnes du Dahra, entre Mostaganem et Ténez, se trouva en présence d’un ennemi nombreux et retranché dans des rochers peu abordables.
L’assaut fut donné à ces positions ; mais on s’aperçut, en y arrivant, qu a l’imitation des renards, les Kabyles s’étaient terrés.
Le colonel Pélissier fit garder les abords des grottes et envoya des parlementaires aux Kabyles, qui répondirent par des coups de fusil.
Ce fait s’étant répété à plusieurs reprises, on coupa du bois vert; on en bourra les bouches ouvertes à bon vent, et on y mit le feu.
Le lendemain matin, nos soldats pénétraient dans les grottes, où ils trouvaient les Kabyles asphyxiés.
On a fait grand bruit en France de cette exécution. Nous demandons ici à. ceux qui, du coin de leur feu, se sont tellement apitoyés sur le sort de ces pauvres diables, nous leur demandons s’il eût été plus humain
de faire tuer deux cents de nos soldats pour obtenir un
résultat analogue. Ce fut là une nécessité bien triste, il est vrai, mais qui est regardée comme très-naturelle par tous ceux qui ont fait la guerre dans ce pays.
Le maréchal Bugeaud ayant été appelé en France à cette époque, le gouvernement intérimaire fut confié à M. de Lamoricière.
Malgré le traité récemment conclu avec la France, l’empereur du Maroc, encore sous le coup de sa double défaite, faisait agir dans l’ombre les chefs de secte religieuse de ses États, et plusieurs de leurs émissaires parcouraient nos tribus pour les pousser à la guerre.
Bou-Maza, Abd-el-Rader et les chefs religieux, c’était plus qu’il n’en fallait pour arriver à une guerre générale.
Aussi, dans les premiers jours de septembre, la garnison de Cherchell se vit-elle menacée ainsi que celle de Mostaganem.
Le général de Bourjolly, qui commandait cette subdivision, ne craignit pas de sortir avec mille hommes d’infanterie et cent chevaux ; mais, attaqué par des forces très-nombreuses au passage d’un défilé, il éprouva des pertes sérieuses, et dut se replier. en attendant des secours.
Le 23 septembre, un Arabe vint avertir le colonel Montagnac, établi à Djemma-Ghazouat, qu'Abd-el-Kader sc trouvait dans les environs avec peu de monde ;
colonel partit aussitôt avec trois cents hommes du 8« bataillon de chasseurs à pied et soixante-six sabres du *2* hussards commandés parM. Courby de Cognord.
Tombée au milieu d’une embuscade, cette petite troupe fut assaillie par des milliers d’Arabes, et, malgré une défense vraiment héroïque, fut enveloppée, après trois heures de combat, et décimée.
Le colonel Montagnac et ses officiers furent tués; le commandant Courby de Cognord, blessé grièvement, fut fait prisonnier avec douze hommes.
Une compagnie de chasseurs sous les ordres de M. Gérôme s’étant enfermée dans la mosquée de Sidi- Brahim, tint bon pendant trois jours contre six mille Arabes; enfin, à bout de vivres eide munitions, elle sortit en se frayant à la baïonnette un passage à travers les hordes ennemies.
Sur quatre-vingts hommes, dix seulement arrivèrent à Djemma-Ghazouat.
A la nouvelle de ce désastre et à celle non moins douloureuse de l’enlèvement de deux cents soldats convalescents, le général de Lamoricière s'occupa des mesures propres à localiser l’insurrection.
Le maréchal Bugeaud arriva de France, sur ces entrefaites, avec un renfort de dix mille hommes.
Le but du gouverneur était d’organiser de suite plusieurs colonnes mobiles destinées à traquer, sansrelâ-
che, Abd-el-Kader etBou-Maza, jusqu’à ce qu’ils fussent pris ou tués.
Les colonels Yusuf, Renault à l’Ouest; le colonel Caraou au Sud ; les généraux de Lamoricière, Bedeau et Gentil, au centre, devaient obtenir ce résultat par des mouvements convergents.
Chassé par les Kabyles du Djurjura, après une rude leçon que lui avait infligée le maréchal au commencement de février, l’émir tombe, au Sud de Boghar, dans la colonne mobile du colonel Camou qui le bat à outrance et le pousse sur la ligne gardée par le colonel Yusuf.
Nouvelle rencontre, nouveau combat malheureux après lequel Abd-el-Kader se trouve assailli par les troupes du colonel Renault qui lui tuent presque tous les réguliers qui lui sont restés, dispersent le reste, et le poursuivent jour et nuit la baïonnette aux reins jusqu’à ce qu’il se sauve au delà de la frontière du Maroc.
C’est au colonel Renault et à la chasse intelligente, vigoureuse et hardie qu’il donna à l’émir, que l’on doit surtout attribuer sa chute.
A la même époque, les colonels Canrobert et Saint- Arnaud battaient les contingents de Bou-Maza et le faisaient prisonnier.
Pendant que nos officiers et nos soldats obtenaient ces avantages au prix de fatigues inouïes et de dangers
incessants, Abd-el-Kader, pour exercer des représailles qui auraient dû lui interdire à tout jamais le droit de mettre les pieds sur le sol Français ; Abd-el-Kader, sous le prétexte qu’il ne pouvait plus nourrir nos prisonniers, ordonnait à son kalifa Ben-Tami de les massacrer.
Pendant la nuit du 28 avril 1846, deux cent quatrevingts soldats de toutes armes furent entourés par les Arabes de sa déira ; puis on mit le feu aux cabanes en chaume qui les couvraient.
Ceux qui ne périrent point dans les flammes furent fusillés ou assommés.
Les officiers seuls et un clairon nommé Roland échappèrent à la mort.
Etcelui qui a ordonné cette exécution a obtenu grâce ; et il a franchi le seuil du palais de nos rois ; il a eu un de leurs plus beaux domaines pour asile ; et la France lui a fait une position que n’obtiennent pas les généraux qui pendant trente ans se sont battus pour elle!
Nul plus que nous n’est prêt à applaudir à un acte de générosité et de pardon ; mais nous ne pouvons nous empêcher de dire qu’ici ce n’était pas le cas d’aller si loin.
La fuite d’ Abd-el-Kader, la prise de Bou-Maza et les corrections infligées aux tribus qui avaient pris les armes, venaient de produire d’excellents résultats.
Tout le pays naguère insoumis était rentré dans l’or-
dre ; le maréchal Bugeaud voulut en profiter pour frapper les tribus de la grande Ivabylie et ouvrir la route de Bougie à Sétif.
Pendant que le gouverneur opérait contre les Beni- Abbôs en partant d’Aumale, le général Bedeau marchait de Sétif vers Bougie.
Cette expédition nous valut la soumission de plusieurs tribus qui, avant de mettre bas les armes, opposèrent une grande résistance.
Le maréchal, comprenant qu’on ne serait véritablement maître de ce pays qu'en l’occupant d’une manière forte et permanente, demanda les moyens d’action nécessaires pour obtenir cet important résultat.
Sa demande n’ayant pas été prise en assez sérieuse considération, le maréchal Bugeaud donna sa démission de gouverneur et se rendit en France.
On ne saurait trop regretter qu’à cette époque le gouverneur n’ait pas obtenu les moyens de conquérir et d’occuper la Kabvlie , et de faire des essais multipliés de colonisation militaire.
Il est vrai que ses successeurs n’auraient pas eu la gloire d’accomplir cette tâche ; mais aussi que de temps, d’hommes et d’argent on aurait épargné!
Quoi qu’il en soit , le gouvernement du maréchal Bugeaud fut une belle époque militaire pendant laquelle on vit naître, grandir, et devenir bientôt maîtres dans
l'art de la guerre, un certain nombre d’hommes qui sont aujourd’hui l’honneur de notre armée et la gloire de la France.
Quant au maréchal lui-même, c’est une grande et noble ügure devant laquelle s’inclinent tous ceux qui l’ont connu.
En quittant le sol africain, il fut regretté de tous, et le Roi le comprit si bien qu’il ne voulut donnera cette brave armée d’autre chef que son propre fils, le duc d’Aumale.