‹ L'Afrique du NordChapitre 5 sur 12 · LE MARÉCHAL RANDON · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL RANDON

Le maréchal Randon, nommé gouverneur général depuis le mois de décembre 1851 , apportait 1’expérience de deux commandements qu’il avait exercés avec honneur, et pendant de longues années, à Oran et à Bône.

Cette dernière subdivision lui doit encore , en outre d’uue administration sage et éclairée qui a placé ses populations indigènes dans des conditions de bien-être et de sécurité très-remarquables , des travaux d’utilité publique appelés, au point de vue de la colonisation à en faire un des ports les plus importants de l’Afrique.

Le premier soin du nouveau gouverneur, aussitôt après son entrée en fonctions, fut d’augmenter l’effectif des corps permanents, en créant deux nouveaux régiments de zouaves et en donnant aux tirailleurs indigènes ainsi qu’aux spahis une meilleure organisation.

Les services que ces troupes ont rendus en Crimée et en Italie prouvent combien cette mesure était intelligente et opportune.

Ayant fait longtemps la guerre dans les trois provinces, le gouverneur comprit que la cavalerie ne

devait pas rester casernée sur le littoral ; et il la fit établir dans l’intérieur des terres, de manière à pouvoir frapper plus rapidement les tribus insurgées.

Pendant l’automne de 1852, un chérif ayant suscité des troubles dans le Sud de nos possessions, les généraux Pélissier et Yusuf attaquèrent et enlevèrent par assaut l’oasis de Laghouat, devenue le centre de l’insurrection. En même temps son occupation fut décidée.

Le général Bouscaren, officier distingué et d’une grande bravoure, fut tué à la prise de Laghouat.

À cette époque, l’Algérie est entrée dans une ère nouvelle.

Le maréchal Randon désirant en finir avec la petite Kabylie avant d’entamer la grande, s’y porta lui-même, au mois de mai 1853, avec deux divisions, commandées par les généraux de Mac-Mahon et Bosquet. Toutes les tribus comprises entre Bougie et Djigelly au Nord, Sétif et Milah au Sud, furent visitées et soumises.

Avant de se retirer , le gouverneur fit ouvrir une route destinée à relier Djigelly et Milah, et construire des postes intermédiaires pour la sûreté des communications.

En 1854, les généraux de Mac-Mahon et Camou furent chargés de châtier les tribus kabyles établies entre Bougie etDelliys; puis de frapper celle des Beni- Hidjer , voisine du Djurjura ; ces différentes tribus

s’étaient toujours montrées hostiles. Le gouverneur dirigea en personne ces dernières opérations que les difficultés naturelles du pays, ainsi que le nombre et lo caractère belliqueux de l’ennemi, rendaient sérieuses et difficiles. Cette expédition ne fut pas seulement utile par les résultats obtenus ; mais encore et surtout parce qu’elle permit au gouverneur et à ses généraux de connaître la contrée dans laquelle se trouvaient de fortes populations restées hostiles depuis les premiers temps de la conquête et qui, pour ce motif, se regardaient comme invincibles.

Cette contrée étaitla chaîne du Djurjuraet ses ramifications, connues sous le nom général de grande Kabylie.

Le cheïk de Tugurt, notre ancien allié, étant mort à cette époque, un usurpateur du nom de Seliman s’empara du commandement de cette partie du Sahara et entra en fonction en se déclarant l’ennemi de la France. Au mois de novembre 1854, le général Desvaux fut envoyé contre Seliman avec une petite colonne d’infanterie et la cavalerie de la province. Le commandant Marinier, qui éclairait la marche des troupes avec une compagnie de tirailleurs indigènes, deux escadrons de spahis et mille chevaux auxiliaires, rencontra à Mégarin l’ennemi au nombre de six mille hommes. Malgré une aussi grande disproportion entre ses forces et celles de

ses adversaires, le commandant Marmier ordonna l’attaque, et cette poignée de soldats irréguliers, aidée des contingents nomades, écrasa les masses ameutées contre nous.

Plus de cinq cents morts restèrent sur le terrain; le reste fut dispersé.

Le 5 décembre, le général Desvaux faisait son entrée dansTugurt, réputé imprenable , et y établissait une garnison à deux cents lieues du littoral.

La guerre d’Orient ayant appelé une grande partie des troupes d'Afrique, le gouverneur dut remettre l’entreprise sérieuse qu’il méditait contre les habitants du Djurjura ; mais il employa l’année 1855 et une partie de 1 856 à préparer l’attaque.

Delhys reçut une forte garnison confiée au général de Ligny ;des routes furent ouvertes, les postes existants augmentés et d’autres créés.

Vers la fin de 1856, les Kabyles duDjurjura tentèrent d’enlever notre poste de Drah-el-Mizan , et le gouverneur dut quitter Alger pour se mettre à la tête des troupes commandées par les généraux Renault, Yusuf et de Ligny.

Les sept ou huit mille hommes dont il disposait ne lui permettant point d’entreprendre la conquête définitive de la grande Kabylie, le maréchal demanda et obtint les forces nécessaires pour agir au printemps suivant.

Le 20 mai 1857, trois divisions, sous les ordres des généraux de Mac-Mahon, Renault et'Yusuf, et formant ensemble un effectif de vingt-six mille baïonnettes, sont réunies sur les limites du pays ennemi.

Le maréchal Randon, commandant en chef, décide que l’attaque commencera par la tribu des Beni-Raten, une des plus hostiles et qu’il importe de soumettre avant d’entamer ses voisines.

L’ascension du Djurjura doit se faire sur trois directions convergentes, et de manière à enlever tous les villages qui se trouvent sur le chemin de chaque division.

Le point de ralliement est Souk-el-Arba, première position culminante à laquelle plusieurs crêtes viennent se relier.

La i re division, général Renault, est formée en trois colonnes, commandées par les généraux de Liniers, Chapuis et Rose. Le 24 mai, à la pointe du jour, elles sont lancées, par les crêtes, sur les villages occupés qui dominent leur marche et qu’elles doivent enlever un à un.

L’ennemi est partout délogé de ses positions, malgré une résistance très-sérieuse et, le soir, les trois brigades sont ralliées par leur chef sous le feu des Kabyles qui, exaspérés d’avoir vu leurs villages brûlés, combattent encore avec beaucoup d’ardeur.

Cette journée a coûté à la l re division trente hommes morts et cent soixante blessés.

La 2* division, général de Mac-Mahon, rencontre une résistance non moins grande à travers un pays aussi difficile; mais ses deux brigades, conduites par les généraux Bourbaki et Périgot, chassent l’ennemi devant elles et le délogent de ses postes, tantôt à la baïonnette, tantôt en les tournant; bien avant la nuit, elles arrivent à Souk -el-Arba après avoir perdu le môme nombre d’hommes que la division Renault.

Cette division est aussitôt ralliée par les brigades de Ligny et Gastu, de la division Yusuf, qui n’a perdu que quarante de ses soldats.

Le maréchal campe entre ces deux divisions.

Le 25 au matin, le général Renault lance de nouveau ses colonnes, en vue de son bivouac, sur plusieurs villages remplis de défenseurs, et les fait enlever et détruire.

Pendant cette journée, la 2 e division est attaquée par de gros rassemblements qui sont repoussés.

Le lendemain, la tribu des Beni-Raten fait sa soumission, bientôt suivie par celle de plusieurs autres tribus importantes, effrayées du châtiment infligé sous leurs yeux à ceux qui résistent.

Malgré la parole donnée et la livraison des otages, le maréchal Randon a compris qu’il ne suffit pas de battre ces populations pour obtenir d’elles une soumission durable ; et il décide que leur pays sera occupé.

La position de Souk-el-Arba étant essentiellement

stratégique, le gouverneur la choisit pour y élever un fort pouvant contenir une garnison de trois mille hommes, un hôpital, des magasins ; et, ce qui est non moins utile, il y établira un bureau arabe chargé de l'administration des tribus récemment soumises.

Eu outre, pour s’attacher ces populations et s’en faire des auxiliaires, le maréchal ordonne que la tribu des Beni-Ralen, la plus influente, sera organisée en maghzen ou milice.

Enfin, pour relier le fort de Souk-el-Àrba avec Alger, une route sera immédiatement ouverte.

Ces grandes et utiles choses sont exécutées aussitôt . que résolues; et quelques jours après les brillants faits d’armes par lesquels nos généraux, nos officiers et nos soldats d’Afrique s’ôtaient montrés si dignes de leur vieille réputation , chacun mettait la main à l'œuvre pour l’élévation du fort et l’ouverture des voies de communication.

En dix-sept jours, vingt-cinq kilomètres de route sont terminés et on peut aller en voiture do Souk-el-Arba à Alger.

Après avoir assuré ainsi la pacification du pays qu’il venait de soumettre, le gouverneur, ne voulant pas laisser devant lui une seule tribu hostile, fit reprendre l’offensive aux trois divisions.

Le 24 juin, les brigades Bourbaki et Périgot, de la di-

vision Mac-Mahon, attaquent et enlèvent un gros village fortement défendu, de la tribu des Menguillet.

Cette journée nous a coûté trois cent soixante-dix hommes hors de combat, dont vingt-quatre officiers.

La légion étrangère et le 2 e de zouaves ont supporté ces pertes; c’est assez dire combien la victoire leur fut disputée.

Les généraux de Mac-Mahon et Bourbaki se montrèrent ce jour-là ce qu’ils sont toujours et partout, d’une bravoure héroïque.

Le même jour, la division Renault, partagée en deux colonnes, entre sur le territoire des Beni-Yenni, repousse l’ennemi qui a préparé de nombreuses embuscades sur son chemin, et établit son bivouac au cœur de la contrée.

De son côté, la divison Yusuf a fait son mouvement en avant sans rencontrer de résistance, et campe à l’entrée du pays ennemi.

Le 25, le maréchal fit attaquer par les divisions Renault et Yusuf quatre gros villages espacés à portée de fusil, et défendus par quinze mille Kabyles.

L'attaque de nos troupes , allégées de leurs sacs , fut vigoureuse et prompte ; mais la résistance fut sérieuse, et si elle ne coûta pas trop cher, c’est que le plan général fut bien ordonné et habilement suivi ; c’est que les chefs de corps payèrent de leur per-

sonne, et qu’il y eut une telle vivacité clans les mouvements offensifs, que l’ennemi se vit abordé de tous côtés, avant d’avoir pu nous faire éprouver de grandes pertes.

Les deux divisions n’eurent, en effet, que quarante hommes hors de combat.

Le 30 juin, la brigade Pêrigot, de la division Mac-Mahon, occupait le village et la position d’Aguemoun chez les Menguillet ; ce succès ne coûtait à nos troupes que douze hommes tués.

Ici, comme dans lajournéedu 25, si nos pertes furent peu sensibles, ce fût grâce à l'élan irrésistible des officiers et des soldats qui enlevèrent en courant les postes défendus.

La division Mac-Mahon avait dans ses rangs plusieurs contingents assez nombreux des Ben i-Raten, nouvellement soumis, et faisant le coup de fusil de concert avec elle.

Ces deux affaires amenèrent au maréchal la soumission des Menguillet et des Beni-Yenni. Bientôt après vinrent les Beni-Boudrar, lesZouaoua, les Attaf et plusieurs autres tribus importantes du Djurjura.

Pendant que le gouverneur et ses lieutenants obtenaient ces avantages au Nord, une division partie de Constantine, celle du général Maissiat, officier aussi distingué que rempli de zèle pour la colonisation, ma-

nœuvrait au Sud pour obtenir la soumission des Béni- Melikech.

L’ennemi l’attendait en force au col de Chellatah, qui fut brillamment enlevé le 27 juin par les brigades Desmaretz etMargadel avec une perte de trente hommes.

Le 29, la brigade Margadel attaque et enlève deux villages qui lui coûtent seize hommes tués et quatrevingt-dix blessés, dont huit officiers.

Le 30, la brigade Desmaretz s’empare d’un gros village de la tribu des Oumalou avec une perte de vingt tués et soixante-quatre blessés, dont quatre officiers.

Grâce à ces ti'ois actions vigoureuses et à une attaque combinée, dirigée par le colonel Marinier, les Beni-Melikech firent leur soumission dans les premiers jours de juillet.

Pour couronner l’œuvre générale de conquête et de pacification, il restait au gouverneur à soumettre quatre tribus peu importantes par le nombre [de leurs fusils, mais occupant les crêtes les plus inabordables du Djurjura.

Le 5 juillet, toutes les forces sont groupées autour de ces positions, ainsique les contingents des tribus récemment vaincues, prêts à se battre pour nous.

Le 6, le mouvement commence dans chaque division et dans chaque brigade.

Partout l’ennemi se retire en combattant; mais les

villages sont aussitôt occupés et brûlés, et l’ascension recommence sans trêve ni relâche.

Enfin le dernier village est enlevé, et Lalla-Fatlima, la sainte de ces montagnards jusqu’alors insoumis, tombe elle-même au pouvoir de nos soldats.

Quelques jours après, la dernière tribu du Djurjura venait demander et recevoir le pardon, et la conquête de la grande Kabylie était faite.

La campagne de 1857 fait le plus grand honneur au maréchal qui l’a dirigée, aux généraux dont l’habitude de cettp guerre de montagnes, si difficile, a permis de faire de grandes choses en ménageant la vie de leurs hommes; et enfin à l’élan, à l’énergie et à cette bravoure irrésistible qui distinguent nos officiers et nos soldats.

Quant aux résultats obtenus, ils parlent assez haut par eux-mêmes pour qu’il soit inutile de les énumérer.

Nous dirons seulement ici qu’il est à désirer que les successeurs du maréchal llandon profitent de ce qu’il a fait, en travaillant de toutes leurs forces à l’occupation forte et permanente de la grande et de la petite Kabylie.

Ce résultat une fois obtenu, nous aurons gagné, avec la paix et la sécurité, une population nombreuse qui, par ses aptitudes, sera une utilité incontestable pour la colonisation.

Si, au contraire, ce plan n’est pas suivi, il est à crain-

dre qu’on soit obligé d’y revenir après de nouvelles perturbations et au prix de pertes énormes que l’expérience du passé aurait pu, aurait diï éviter.

Après la soumission de toutes les tribus campées ou établies sur le sol algérien, le gouverneur s’occupa de l’administration intérieure.

Un collège arabe fut institué à Alger dans le but de former des jeunes gens capables de professer les deux langues, d’être attachés à notre administration locale, et d’apprendre la médecine pour la pratiquer ensuite dans leurs tribus. Le plus difficile était de vaincre la répugnance des indigènes à se séparer de leurs enfants, surtout pour nous les confier ; mais le maréchal Randon avait su gagner leur confiance à un tel point qu’au début plus de cinquante élùves, appartenant pour la plupart aux meilleures familles, étaient déjà sur les bancs. Ce fut là une œuvre dont l’utilité est incontestable, et qui rendra les plus grands services à la colonie.

Frappé du grand nombre d’enfants indigènes misérables qui se trouvaient dans les villes du littoral, le gouverneur établit à leur intention une école de mousses qui a déjà produit un grand nombre de bons matelots pour le service des ports sur toute l’étendue de la côte.

Dans l’intérieur des terres, la sécurité des personnes et de leurs biens fut l’objet d’une constante sollicitude; et les bureaux arabes, auxquels le maréchal confia cette

mission difficile, s’en acquittèrent avec leur zèle habituel.

Des voies de communication furent ouvertes dans toutes les provinces et entre tous les points habités; si elles ne sont pas, en tout lieu, meilleures, c’est que les moyens d'exécution faisaient défaut, et qu’il fallait y suppléer par les bras de nos soldats travaillant sous la direction intelligente et désintéressée des officiers du génie.

C’est aussi àla même époque que furent entrepris les forages des puits artésiens, dont nous avons parlé dans le premier chapitre, et qui donnèrent les plus beaux résultats.

Le général Desvaux, commandant supérieur de la subdivision de Batnah, homme d’une grande intelligence, d’un savoir très-remarquable, môme en dehors des choses de son métier, et très-distingué entre les militaires de cette grande et bonne école d’Afrique, ne crut pas déroger en se mettant lui-même à la tête de la petite expédition qui allait entreprendre la conquête des eaux souterraines.

Dans un pays improductif et inhabitable parle manque d’eau , plusieurs sources , donnant 4,000 litres à la minute, jailürent comme par miracle et furent aussitôt entourées d’Arabes naguère nomades, qui demandaient à se fixer là pour y créer de nouvelles oasis.

Nous avons vu avec plaisir, par un rapport publié récemment, que S. E. le comte de Chassoloup-Laubat, ministre de l’Algérie et des colonies, avait donné des ordres pour que le forage des puits artésiens fût continué dans les trois provinces.

Le général Desvaux a, de cette manière, doté la colonie de plusieurs millions d’hectares de terres qui produisent abondamment le coton que nous allons acheter aux États-Unis d’Amérique; il a rallié aux habitudes fixes et régulières des agriculteurs une population indigène nombreuse, turbulente et toujours en mouvement; il a enfin rendu le plus grand service à cette partie de l’Afrique qui doit être pour la France une source de richesses agricoles et indust rielles en même temps que de nouvelles forces en cas de guerre à l’étranger.

Préoccupé des intérêts arabes, qui du reste sont les nôtres, le maréchal Randon pensa à la régénération du bétail, et notamment à celle de l’espèce ovine, extrêmement nombreuse, mais qui laisse à désirer pour sa laine à cause du manque de soins antérieur à notre époque.

A cet effet, des brebis fécondées par des béliers mérinos furent importées, et deux troupeaux créés : l’un qui devait servir de souche , l’autre qui devait s’améliorer par lui-même en y choisissant les meilleurs sujets. Ces deux troupeaux comptaient, en 1858, trois mille têtes; et déjà plusieurs chefs arabes s’étaient empressés

de répondre à l’appel qui leur avait été fait pour introduire dans leurs tribus des progrès du même genre.

Comme la France achète chaque année à l’étranger pour quarante millions au moins de laine ; comme l’Algérie possède une richesse ovine capable de suffire à nos besoins, si l’on continue à l’améliorer, on comprend qu’il y a là une grande question d’économie nationale ; si donc nous ne profitons pas des ressources qui nous sont offertes, sous ce rapport comme sous plusieurs autres, par notre colonie d’Afrique, ce ne sera pas faute d’avoir connu le but qu’il importe d’atteindre et les moyens d’y arriver.

Une autre question, non moins importante, se présentait chaque année aux yeux du gouverneur.

C’était la conservation du bétail parmi les Arabes.

Le manque de pâturages en été, et de provisions de fourrages en hiver , faisait périr annuellement environ cinq cent mille moutons et cinquante mille bœufs : soit une perte sèche de dix millions par an ; et, de temps en temps, quand l’été ou l’hiver était plus rigoureux que de coutume, ces pertes s’élevaient au chiffre énorme de soixante et soixante-dix millions. Afin de parer, autant que faire se pouvait, à cet état de choses, le gouverneur obligea les tribus à construire des abris à leurs troupeaux, pour la saison d’hiver, et à faire des provisions de fourrages. Ce fut là une mesure très-sage,

d’une utilité rélle, mais dont l’exécution dépend moins de celui qui l’a conçue et ordonnée que des commandants supérieurs des provinces, des subdivisions, des cercles, et surtout des bureaux arabes qui leur sont subordonnés.

Un intérêt plus militaire et non moins national s’attachait à la race chevaline de l’Algérie.

Le gouverneur, prenant le mal à sa racine, réunit l’administration des haras à celle des remontes, sous les ordres d’un directeur établi à Alger, mais faisant des tournées multipliées dans les trois provinces. Un grand nombre d’étalons, choisis dans les tribus par les officiers acheteurs, furent réunis dans chaque localité favorable pour être envoyés au milieu des Arabes à chaque printemps. Grâce à cette mesure, douze mille indigènes ont pu présenter en 1 856 des élèves pour disputer les primes d’encouragement; et les saillies obtenues par ces étalons de choix se sont élevées, en 1858, au chiffre de vingt-cinq mille.

L’institution des courses, auxquelles furent conviés les chefs des tribus, vint compléter l’œuvre qui doit régénérer la race du cheval arabe, qui a rendu de si grands services dans nos guerres d’Afrique et s’est montré si vaillant contre les rigueurs du froid, les fatigues et les privations pendant la campagne de Grimée.

Afin de pouvoir suivre les progrès commencés, le

stud-book, ou livre de noblesse de la race chevaline algérienne, fut institué, et déjà plusieurs noms, indiquant des qualités remarquables, y sont inscrits.

Tous ces intérêts si divers, se rattachant ensemble à ceux de la mère patrie, ne firent pas oublier la question du Trésor.

De meilleures statistiques sur les produits indigènes furent demandées et obtenues; le système de répartition et de perception des impôts fut étudié et amélioré; si bien qu’en 1851, les revenus arabes étant de six millions de francs pour les trois provinces, ils s’élevèrent, en 1857, au chiffre de dix-sept millions.

Cet accroissement de l’impôt étant la conséquence naturelle de l’augmentation des produits, n’apporta aucune perturbation dans le pays arabe, où un budget était créé pour la construction de puits, maisons de commandement, caravansérails, mosquées, écoles, bains publics, plantations, aménagement des eaux, etc.

Au point de vue de la colonisation, le maréchal Randon a également bien mérité de la colonie et de la France.

Après avoir créé les commissariats civils d'Orléans ville, de Tlemcen et de Sétif, pendant qu’il était ministre de la guerre, il établit ceux de Marengo, Saint-Denis, proposa ceux de Delhys, Sidi-bel-Abès, Jemmapes, ainsi que les sous-préfectures de Milianah, Mascara et de Sétif.

Il remit à l’autorité civile cent soixante-dix mille colons sur cent quatre- vingt-liuit mille.

Il fonda soixante-dix centres de population rurale, concéda plus de cent mille hectares de terres, et obtint, par sa bonne administration, une augmentation de vingt-six mille colons sur les années précédentes.

Prévoyant l’époque où les terres immédiatement disponibles ne suffiraient plus aux besoins de la colonisation, le gouverneur étudia l’importante question du cantonnement des Arabes et soumit au ministère un projet très-rationnel qui fut accepté.

D’après cette décision, toute tribu à laquelle on prendra une certaine étendue de terre, recevra en échange un titre de propriété, qui sera pour elle une garantie.

Prenant le plus grand intérêt à la prospérité des colons, le maréchal faisait des sorties nombreuses pour visiter les cultures et encourager celles qui devaient profiter aux producteurs et à la France.

Aussi le coton, le tabac, la soie et l’huile d’olive, marchandises que nous achetons pour la plupart à l’étranger, ont-elles déjà montré ce qu’on pouvait attendre de notre possession algérienne.

C’est-à-dire que par les résultats obtenus, le producteur fait rendre à la terre des revenus de beaucoup supérieurs à ceux 'de l’Europe ; et que la colonie arri-

vera progressivement à fournir à la France les denrées principales qui alimentent son industrie et celles qui forment la base de l’alimentation publique; deux bienfaits inappréciables et qu’on avait à peine espérés jusqu'à ces derniers temps.

L’Algérie possède de grandes richesses forestières. Plus d’un million d’hectares de son territoire sont couverts de bois, dont quelques parties importantes peuvent être comparées aux plus beaux peuplements de nos forêts d’Europe.

En 1845, le maréchal Randon avait institué à Bône une compagnie de bûcherons militaires, chargés de faire des semis, des plantations et d'ouvrir des routes pour faciliter l’exploitation des bois. Plus tard, quand il fut appelé au gouvernement général de l’Algérie, le maréchal développa cette utile institution en donnant à chaque province sa compagnie de planteurs militaires.

Ces mesures ne manquèrent pas d’attirer l’attention, et de nombreuses demandes furent faites pour obtenir des concessions.

Aujourd’hui, plus de vingt mille hectares de forêts sont en exploitation, et le service forestier, organisé en Afrique sur le même pied qu’en France, prépare de nouvelles concessions qui atteindront bientôt le chiffre de cent mille hectares.

Un fait remarquable et des plus heureux pour la

colonie, c’est que les minerais de fer, de cuivre et de plomb, très-abondants et riches, se trouvent presque toujours dans le pays boisé, ce qui permet de les fondre sur place.

Il importe cependant de reconnaître que tant de richesses ne pourront être avantageusement exploitées sur une grande échelle que lorsque l’Algérie sera dotée d’un réseau de chemins de fer.

Le maréchal Randon le comprit, et sur sa demande l’exécution des chemins de fer algériens fut décrétée le 8 avril 1857.

L’armée fut aussitôt mise à l’œuvre pour ouvrir la ligne d’Alger à Oran, et les terrassements furent, ainsi que les œuvres d’art, achevés par elle sur une étendue de quarante kilomètres environ.

Aujourd’hui, plusieurs compagnies sérieuses ont présenté leurs demandes de concession pour les trois têtes de lignes qui doivent partir du littoral, et on n’attend plus, pour se mettre à l’œuvre, que la décision prochaine du Corps législatif et celle du Sénat.

Enfin, le gouverneur, avant de quitter son commandement d’Afrique, fit établir la télégraphie électrique sur toutes les voies de communication qui sillonnent nos possessions ; il ouvrit aussi au commerce la voie du Sud, en envoyant le capitaine Bonnemain et l’interprète Bou-Derba à R’at et à R’adamès, oasis situées à environ

trois cent cinquante lieues d’Alger, sur la route des caravanes qui vont à Tirabouctou et dans le Soudan.

Le 25 juin 1858, le maréchal Randon quittait la terre d’Afrique et le gouvernement de l’Algérie pour le ministère de la guerre, qu’il avait occupé plusieurs fois déjà.

Le général Renault, que nous avons vu cité tant de fois depuis la prise d’Alger jusqu’à la conquête de la grande Kabylie, à laquelle il concourut pour une si grande part à la tête de la 1 re division, fut désigné pour la troisième fois comme gouverneur général par intérim.

Le nouveau chef est de ceux qui, sachant tenir haute l’épée de commandement, siègent avec honneur dans le conseil , et possèdent une somme de connaissances administratives qui ne s’acquiert que par de longues et sérieuses études.

Appelé au commandement de Djigelly en 1839 , comme capitaine, le baron Renault sut organiser promptement les divers services, malgré les combats qu’il fallait livrer tous les jours sous les murs de la place et auxquels il était toujours présent et souvent le premier.

Tour à tour directeur des travaux publics, des finances, des établissements civils, juge de paix, receveur des contributions, officier de marine et chargé des affaires arabes, il fallait suffire à tout et deviner l’inconnu. Une intelligence rapide, un jugement sûr, un

caractère droit, ferme et bienveillant, pouvaient seuls embrasser et mener à bonne fin tant de choses à la fois.

Ces qualités, le capitaine Renault les possédait toutes, à un très-haut degré, ainsi qu’une activité et une énergie peu communes, car il les a conservées intactes jusqu’à ce jour, malgré ses cinquante ans, de glorieuses blessures et toute une vie passée dans les camps.

Nommé successivement gouverneur de Tlemcen et de Mascara, de 1841 à 1849, le général Renault accéléra tellement l’organisation de ces deux pays, que bientôt ils se trouvèrent à la hauteur de ceux qui touchent au littoral.

Il créa les villages de Saint-André et de Saint-Hippolyte, et appliqua habilement l’idée heureuse de l’illustre maréchal Bugeaud qui voulait faire des soldats laboureurs en leur accordant des terres à titre de propriété et non à titre de bail, ainsi que cela se pratiquait dans le principe.

Le général encouragea la culture de la vigne qui occupa bientôt de grandes étendues et obtint les meilleurs résultats.

Les travaux militaires de défense furent augmentés et améliorés ; des magasins, une manutention, une infirmerie, une église, une nouvelle enceinte, tout cela s’élevait comme par enchantement sous la main des

soldats, sous l’œil des officiers du génie et la direction du commandant supérieur.

A Tlemcen, où il succédait aux généraux Bedeau et Cavaignac, le général Renault compléta l’œuvre de colonisation préparée par ses prédécesseurs. Là encore les soldats libérés reçurent des terres et ouvrirent bravement la carrière aux populations qui prospèrent aujourd’hui.

A l’extérieur, le général traitait les affaires avec les chefs indigènes de manière à se les attacher, et il y réussit toujours. Tels étaient les précédentsdu nouveau gouverneur et les titres qui lui avaient valu d’étre appelé à ces hautes et difficiles fonctions. Sa préoccupation constante étant d’attirer une population agricole nombreuse en Algérie, il s’occupa activement du lotissement des terres.

Suivant lui, il fallait que les lots attendissent le colon et non que le colon attendit les terres.

Il travaillait à éviter les lenteurs de l’administration afin que tout colon pût, le lendemain de son arrivée en Afrique, s’installer et commencer ses travaux.

De cette manière, on évitait aux familles les frais d’attente qui absorbent quelquefois le petit capital dont peuvent disposer les pauvres gens qui viennent tenter la fortune à la sueur de leur front. Afin d’arriver à ces résultats importants et d’attirer les capitaux en

Algérie, le général Renault créa une commission dite de cantonnement sous la présidence du commandant Colson.

La commission commença ses travaux dans les tribus de l’Oued-Koçéir près d’Orléansville.

Une autre commission des transactions et partages opérait en même temps dans la plaine des Isser.

Pour distribuer les lots de terres, il fallait savoir ce qu’on pouvait donner, faire les parts à l’avance.

Le cadastre reçut une nouvelle impulsion, et le gouverneur ayant fait ressortir le nombre insuffisant des employés de cette branche importante des services de l’Algérie, un décret vint agrandir le cadre des agents topographes.

Comme conséquence, le général Renault mit tous ses soins à faire délivrer promptement les titres de concessions, parce qu’il savait de longue date que le colon ne travaille jamais avec autant de zèle que lorsqu’il est sur une terre donnée et non pas seulement promise.

Dans les trois provinces, les mêmes travaux ma?*» chaient avec la même activité sous l’impulsion du gouverneur. Le général était d’avis, en outre, qu’il y avait nécessité de créer une quatrième division territoriale qui aurait eu son chef-lieu à Bougie.

Cette division aurait été formée par la Kabylie (subdivisions de Sétif, d’Aumale, de Delbys).

C’était une pensée heureuse ; car toutes ces tribus ayant le même dialecte, le même caractère, les mêmes habitudes, et ne faisant pas cause commune avec les Arabes, se seraient trouvées placées sous un seul commandement. L’étendue immense de la division de Constantine et son éloignement de la Kabylie justifiaient encore* la sagesse de ce projet.

Le gouverneur s’intéressa beaucoup aux progrès des cultures industrielles, qu’il encouragea de tous ses moyens ; et il comprit les avantages que l’institution du collège arabe devait procurer à la colonie.

Le service des postes étant réuni à celui de la trésorerie, le général Renault pensait avec raison qu’en les séparant, le service des postes, jouissant de toutes ses ressources, aurait pu recevoir plus d’extension et se faire mieux.

L’administration des forêts ne fut pas oubliée; le gouverneur, attachant la plus grande importance au reboisement des contrées aujourd’hui dénudées et à la conservation des bois qui existent encore, fit ouvrir une route destinée à relier Bône à Soukaras, fonda plusieurs villages et concéda quinze cents hectares de terres à des petits colons.

U en était là, après trois mois de commandement, lorsque le ministère de l’Algérie et des colonies fut créé.

Le dernier gouverneur militaire de l'Algérie était loin

de s'attendre à se trouver bientôt à la tête d’une division sur les champs de bataille de Magentaet.de Solferino, avec ces mêmes officiers et soldats de l’armée d’Afrique, ses compagnons, qui se sont montrés si brillants.

Ainsi vont les choses. Les moins prévues arrivent alors que celles qui semblaient certaines font défaut.

A partir de cette époque, 26 septembre 1858, l’Algérie s’est trouvée dans une situation nouvelle, qui lui sera favorable ou contraire , suivant les aptitudes des hommes appelés à la gouverner.

Le comte de Chasseloup-Laubat, actuellement ministre de l’Algérie et des colonies, réunit toutes les qualités d’un bon administrateur; il est animé des meilleures intentions et fera certainement tout le bien qu’il pourra.

Le général de Cissey pour les affaires militaires , M. Zœpffell pour les affaires civiles, le baron de Roujoux pour la direction des finances sont bien ceux que l’on devait choisir.

Mais, en France, l’instabilité des hommes et des choses est si grande que, malheureusement, les administrateurs les plus haut placés ne font souvent que passer aux affaires. Le plus grand défaut de l’administration nouvelle, c’est, selon nous, d’être étabÜe à Paris quand elle devrait l’être à Alger.

L’avenir seul pourra donc nous apprendre quels seront les progrès de la colonisation sur cette terre d’Afrique si riche, si proche de nous et pourtant si peu connue.

En terminant ce résumé historique, nous émettrons le regret sincère et bien naturel de n’avoir pas vu nos troupes combattre les Marocains, de concert avec les Espagnols, afin de faire disparaître les éléments de troubles et de désordres qui ne cesseront de menacer nos frontières tant que ce pays sera soumis à un pouvoir barbare.

Un grand nombre de voyageurs, de fonctionnaires et d’écrivains ont publié leurs observations sur l’Algérie; quelques-uns seulement se sont occupés des populations. Parmi ceux-là, Shaw, Léon Galibert, le général Daumas et le colonel Richard marchent en tcte. Le premier fait connaître les contrées qu’il a parcourues,

en même temps que les hommes dont il a étudié les coutumes; le second nous apprend l’histoire de ce pays, depuis les premiers temps de la fondation de Carthage jusqu’à nos jours ; le troisième est le premier qui soit entré dans la vie intime de l’Arabe et du Kabyle, jusque-là confondus ; et le quatrième, également bien placé pour traiter le même sujet, nous a donné des portraits et dos détails d’une vérité incontestable.

Venir après ces maîtres, c’est arriver bien tard, nous le reconnaissons tout d’abord ; aussi notre intention n’est-elle ni de marcher sur leurs traces pour avoir quelque chose à dire , ni de les contredire , puisque, sur tous les points, nous sommes d’accord avec eux. Le but que nous nous sommes proposé, en écrivant cette courte étude sur les indigènes africains, est simplement d’ajouter quelques observations personnelles à celles des auteurs précédents, qui puissent, comme celles qu’ils ont faites, servir à résoudre le problème de l’origine des races au milieu desquelles nous vivons. Nous trouverons dans cette question dos races , non-seulement un intérêt scientifique , mais encore un élément de sécurité, de progrès et d’assimilation : c’est, qu’en effet, sous le burnous, sous la loi de Mahomet, vivent, pensent et agissent des hommes dont les aptitudes, les répugnances et les sympathies pour notre cause sont loin d'être les mômes chez tous; et que , pour utiliser les qualités des

uns et neutraliser les défauts des autres, il est indispensable de les bien connaître. Or, si nos études sur l’origine de chaque peuplade nous amènent à entrer le

plus avant possible dans ses coutumes, son caractère,

ses goûts, ses traditions, à l’étudier enfin au moral comme au physique, il devra nécessairement en résulter quelque chose d’utile à l’administration du pays.

Partant de ce principe qu’on ne sait bien que ce qu’on a vu de ses propres yeux, souvent et longtemps, nous ne parlerons pas des Maures , Koulouglis et Juifs enfermés dans les villes de la colonie où notre position dans l’armée ne nous a guère permis de séjourner.

D’ailleurs , absorbés depuis de longues années déjà par la population européenne, ils ne sauraient être pour nous ni des auxiliaires, ni des ennemis dangereux, quand même la garde de nos places ne serait faite que par les miliciens.

Voilà tout ce que nous avons à dire de ce mélange bariolé qui étonne le voyageur nouvellement débarqué en Afrique, et qu’il prend, le plus souvent, pour ceux bien différents auxquels nous allons avoir atfairo.

Nous voulons parler des habitants de l’intérieur des terres : Kabyles , Chaou'ia , Arabes.

On voit que nous adoptons la dénomination locale de ces trois peuplades, appelées autrement par un grand nombre et confondues entre elles par quelques-uns. En

leur laissant les noms qu’elles se donnent elles-mêmes, nous allons exposer, sans prévention d’aucune sorte, les observations que de longues années et un contact journalier nous ont permis de f^ire.

Le général Daumas ayant donné au mot Kabyle l’étymologie (qui nous parait la meilleure) de Kba'il, pluriel de tribu; nous l’adopterons jusqu’à preuve contraire.

Les Kabyles, ou peuplades autochthones converties à la loi de Mahomet, habitent les montagnes situées entre le littoral et les terres cultivables; on les retrouve encore dans d'autres montagnes, en plein pays central, et enfin dans le Grand-Atlas.

Les uns possèdent des villages bâtis très-convenable ment, composés de maisons construites en pierres, chaux et couvertes de tuiles ; les autres vivent groupés ou isolés sous des cabanes 1 grossièrement faites et recouvertes soit avec de Y alfa ou du dis, longues herbes qui poussent dans leurs montagnes, soit avec l’écorce des chênes-lièges, quand il s’en trouve à leur portée.

Tous n’ont pas exactement le même type, les mêmes coutumes, mais, à quelques mots près, ils parlent le même dialecte.

Généralement, le Kabyle est de taille moyenne, carré, et plutôt nerveux que susceptible d’embonpoint.

* Ces cabanes s'appellent gourbi, au singulier, et grèba, au nluriel.

Son pied est large et plat; sa jambe courte et forte; sa poitrine large et bombée; ses mains sont d’une grandeur moyenne, mais courtes et nerveuses ainsi que ses bras ; le cou est court ; la tête plutôt ronde qu’ovale; le teint est clair; les cheveux sont châtains ainsi que la barbe qui est hérissée ; le menton est saillant; la bouche large ainsi que les oreilles; le nez épaté; les yeux sont bleus ou gris, et le front plat et couvert. L’expression habituelle de la physionomie est celle-ci : peu d’intelligence, énergie, sociabilité. Au physique, le Kabyle montre tout d’abord l’homme des grandes fatigues et du travail. H est en effet ce qu’il parait être. Prenons-le quand il est homme ; suivonsle dans sa carrière et l’éducation qu’il donne à ses enfants, c’est le moyen le plus sûr de bien le connaître.

La loi musulmane lui permet la polygamie ; mais il en use très-rarement. Pour lui, la femme est plus qu’une servante, plus même que la mère de ses enfants : elle est sa compagne et tient sa place au foyer.

Quand le jeune homme est en état de faire vivre celle qu’il épousera, il s'assure de son consentement et va demander celui du père. Lorsqu’on est d’accord sur le chiffre de la dot, dont la moyenne dépasse rarement cinq cents francs, les parents et amis des deux partis sont invités à assister à l’épreuve qui doit précéder le mariage. Au jour convenu , on se rend en arme3

auprès du beau-père , qui lance de pied ferme une pierre aussi loin qu’il peut. Un œuf de poule est placé à la distance que la pierre a marquée; et le futur doit casser l’œuf à la troisième balle. Si l’épreuve est favorable, il emmène sa fiancée; sinon il est regardé comme incapable de la défendre, et refusé. Afin de pouvoir le suivre dans son ménage, nous admettrons qu’il a réussi et que le mariage est décidé.

S'il se trouve un kadhi dans le voisinage, il est appelé pour écrire le contrat ; dans le cas contraire, on s’en passe, et la chose se termine par un engagement verbal et réciproque pris devant témoins. Puis on accompagne les mariés chez eux à coups de fusil ; une chèvre ou un houe est égorgé; pendant qu’il rôtit sous la surveillance des femmes, les hommes tirent à la cible, toujours sur un œuf, un petit caillou de la même grosseur, ou un petit os présentant la même surface. Nous insistons sur ce détail afin de démontrer clairement l’erreur généralement répandue qui a fait juger ces hommes comme de mauvais tireurs, pour ce motif que les armes dont ils se servent sontdêfectueusos. Une autrecroyance non moins erronée et très- accréditée dans l’armée, c’est la supériorité de ces mêmes armes sur les nôtres comme portée. Il y a là tout simplement une question de poudre: c’est-à-dire que le calibre des fusils kabyles étant généralement plus petit que celui de nos fusils

de munition et la Italie plus légère, la charge dont les Arabes se servent étant au moins deux fois le contenu de nos cartouches, il en résulte que le projectile est lancé beaucoup plus loin et avec la plus grande vitesse. Et si l’on s’étonne qu’avec des armes à silex, grossièrement fabriquées, ils obtiennent une précision remarquable dans le tir, nous répondrons que ce n’est pas seulement le fait de l’œil et de l’habitude, mais que leurs canons d’un petit calibre y sont pour beaucoup. Pour se convaincre de cette vérité , méconnue chez nous jusqu’aujourd’hui, il suffit de rechercher quels sont les peuples réputés bons tireurs et d’examiner les armes dont ils se servent. On verra que tous, Suisses, Tyroliens, Circassiens, Américains, portent des armes de petit calibre ; ce qui ne nous empêche pas de rendre la justice qu’elles méritent à la carabine et à la nouvelle balle du commandant Nesler chargé de l’école de tir à Vincennes.

Mais, revenons au festin qui attend les convives. Ici le couscoussou est l’exception. Le rôti est dépecé en autant de morceaux qu’il y a d’hommes et de femmes, et celles-ci sont admises à s’asseoir sur l’herbe à côté de la gent moustachue qui ne fait point la hère. Les enfants mêmes se mêlent aux groupes, toujours sûrs d’être choyés, caressés et d’avoir les meilleurs morceaux. Les chiens et les chats se faufilent aussi parmi la société

joyeuse, mais ils ne soi.t pas toujours des mieux accueillis. La viande étant dévorée, on apporte des crêpes arrosées de beurre et de miel. Pour boisson, on prend soit du petit lait, soit de l’eau, toujours excellente dans les montagnes; puis on va se laver. Quand tout le monde est propre, chacun court embrasser les époux, qui restent en tête-à-tête à moins qu’ils ne demeurent chez leurs grands parents, ce qui n’arrive du reste que lorsque le nouveau marié professe un état qui l'oblige à s’absenter fréquemment; et encore, même dans ce cas, n’est-il pas rare de le voir se bâtir une maison ou un gourbi dans le village ou près d’une famille isolée.

Le pays kabyle étant partout accidenté et généralement couvert de bois ou de broussailles, ses habitants possèdent très-peu de bétail, et ils ne peuvent cultiver les céréales qu’exceptionnellement. Leurs moyens d’existence proviennent du jardinage , des oliviers greffés par eux, des fruits secs, du miel, des glands doux, ou bien de professions industrielles. Dans les contrées voisines des mines de fer et de cuivre, on fait des batteries pour les fusils et les pistolets, et des yatagans ou (lissas. D’autres font les bois pour monter les armes, ainsi que toutes sortes d’ustensiles de ménage également en bois. Il y a des fabricants de burnous, des potiers et des tuiliers, voire même des architectes ou entrepreneurs de constructions. Telles

sont les diverses professions de ce peuple industiieux qui a aussi ses colporteurs pour l’écoulement de ses productions intérieures.

On rencontre cesderniers partout en Afrique. Ils marchent par bandes de cinquante, de cent jusqu’à la ville la plus proche de leur point de départ; ensuite ils se dispersent dans tous les sens afin de ne pas se faire concurrence, et vont jusqu’au désert, de tribu en tribu, de douar en douar, échangeant leurs marchandises contre un peu d’argent, ou bien contre des dattes, du blé, de l’orge ou de la laine. Quelquefois ils ont pour auxiliaires des ânes chargés de leur butin ; plus souvent ils portent eux-mêmes, dans des peaux de bouc, le tout sur leurs épaules. Il est curieux de voir une bande de ces colporteurs arriver dans un douar. Tous les chiens, en les voyant venir, se précipitent furieux à leur rencontre. Les Kabyles, qui ont eu soin de faire provision de longs et solides bâtons avant de quitter leurs montagnes, marchent serrés les uns contre les autres, de manière que ceux des ailes soient les seuls exposés aux coups de dents. Tous les efforts de la meute acharnée se portent vers ceux-ci qui lui donnent leurs bâtons à mordre, sans s'arrêter, sans même les regarder. Les colporteurs arrivent, ainsi poursuivis, harcelés, mais impassibles, jusqu’au milieu du douar, où ils s’accroupissent. Aussitôt, les femmes et les

enfants accourent pour voir ce qu’ils apportent et faire soit un achat, soit un échange. S’il est de bonne heure, ils s’en vont ensuite jusqu’à un autre douar où ils passeront la nuit, au milieu du parc, avec les bœufs et les moutons, après avoir reçu quelques morceaux de pain pour se refaire des fatigues de la journée.

La moyenne d'une journée de marche pour les colporteurs est de dix à douze lieues : si l’on considère que presque toujours ils sont chargés ; que ces pérégrinations durent au moins six mois de l’année, et qu’ils ne * vivent que de pain sec, souvent en quantité insuffisante, on comprendra quels hommes ils doivent être.

Les fatigues et les privations ne sont pas les seules épreuves de ce rude métier: il y a encore le pillage, le meurtre et le lion.

Ce n’est pas dans les douars que les Kabyles courent quelque risque. A moins que la chose se fit d’un commun accord, il y aurait trop de danger pour les voleurs ou les assassins. Mais, quand les colporteurs ont vendu leurs marchandises et que, possesseurs d’un pécule tentateur, ils rentrent dans leurs montagnes, alors malheur àeux s’ils ont laissé voir leur modeste fortune ; en passant dans un défilé, ils se verront assaillis à l’improviste et au moins dépouillés de tout, si même ils ne sont pas tués.

Quant au lion, réputé généreux et inoffensif envers

l’homme lorsqu’il vient de dîner, dès qu’il le rencontre à jeun, son opinion sur le colporteur est uniforme. Comme les douars changent souvent de place, suivant les saisons oü le caprice des habitants, il arrive que le voyageur se trouve quelquefois à la belle étoile au lieu où il comptait sur un centre habité. Pour peu que la nuit soit proche, il erre à l’aventure au milieu d’un pays peu connu de lui, ou bien il prend le parti de se coucher sans souper. C’est alors que le lion se présente, moins disposé à attendre le lendemain pour satisfaire son appétit. Les Arabes établis sur la route de Bône à Guelma, près du Ruisseau-d’Or, ont conservé le souvenir d’un drame terrible, dont un lion et sept Kabyles, colporteurs, furent les acteurs il y a un demi-siècle. Un monceau de pierres, jetées une à une par les passants, marque encore aujourd’hui cette place. Voici ce que racontent les Arabes du pays, d’après les récits de témoins oculaires :

Un soir d’été sept Kabyles marchands arrivaient au gué du Ruisseau-d’Or où ils se désaltéraient et faisaient leurs ablutions et leurs prières. Au moment où ils allaient se remettre en route pour gagner un douar voisin, l’un d’eux aperçut une grosse bête de couleur fauve, et ressemblant à un taureau, couchée sur le bord du chemin. Ayant fait part de sa découverte à ses compagnons, ceux-ci lui dirent : Fais lever ce taureau

qui sans doute est égaré, et nous l’emmènerons au douar pour être agréables à nos hôtes. Le Kabyle, s’étant approché de l’animal qui paraissait dormir, lui jeta son bâton. Un rugissement épouvantable répondit à cet acte insensé d’agression, et lorsque les autres colporteurs accoururent sur la berge du ruisseau, le lion venait de terrasser l’homme et le déchirait avec fureur. Avant qu’ils fussent revenus de leur stupeur, l’animal était au milieu d’eux et faisait un carnage. Un seul des sept malheureux voyageurs put échapper à la mort en plongeant dans un trou assez profond pour le dérober aux recherches du lion. Le lendemain à la pointe du jour, cet homme courut au douar où il raconta l’aventure de la veille. Les Arabes donnèrent la sépulture aux morts à la place même où ils avaient été tués, et marquèrent cette place en amoncelant des pierres sur les tombes, ainsi que cela se pratique pour les hommes morts violemment. Quant au septième Kabyle, il succomba quelques jours après dans le douar, un peu des suites de sa peur, un peu de celles du bain trop prolongé qu’il avait été contraint de prendre.

Ceci est de l’histoire ancienne ; mais il ne se passe pas d’année sans qu’un nombre considérable de ces hommes reste en chemin soit par la gueule du lion, soit par le couteau des Arabes. Malgré cela, ceux qui

reviennent ne laissent pas que de recommencer ces longues et pénibles excursions et de les continuer jusqu’au jour où ils ont amassé assez d’argent pour acheter un fusil, prendre femme et devenir propriétaires ; car chez eux la terre se vend et passe de père en fils comme en France et, ce qui est plus extraordinaire, le droit communal y est également en pleine vigueur.

Ainsi le but du colporteur, du forgeron, du menuisier, du maçon, du jardinier, de tous ceux enfin qui ont quitté la maison paternelle, est le même pour tous : devenir propriétaire, se marier, avoir un fusil et vivre de la vie de famille en cultivant son bien. Lorsqu’il est arrivé à cette fin, le montagnard ne s’occupe que de son champ, de ses arbres et de sa femme. Celle-ci lui donne-t-elle une fille, il l’accepte avec joie et l'initie aux travaux du jardinage : est-ce un garçon ? la joie est plus grande et sa naissance est annoncée aux voisins par un coup de fusil. Dès que l’enfant atteint l’âge de dix à douze ans, son père lui confie le soin de ses armes qu’il lui apprend à nettoyer, à soigner, à manier; s’il est assez riche pour lui donner un gourbi et un coin de terre à côté des siens, il le gardera, sinon il lui dira : Suis mon exemple et va gagner ta maison, ta femme, ton fusil et ton champ. Accoutumé à vivre de pain noir trempé dans l’huile d’olive rance, et d’eau

(le source, l’enfant, ne sent aucune privation en dehors dufoyer paternel, si ce n’est qu’il se rappelle ses parents qu’il lui tarde de revoir pour ne plus les quitter; c’est ce sentiment et le désir d'être un homme qui le font arriver promptement à son but.

Dans les relations de tribu à tribu, il y a des inimitiés qui dégénèrent parfois en luttes à main armée; mais presque toujours ces différends ont pour origine une question de propriété. Les vengeances particulières ou vendettas se rencontrent également, beaucoup moins souvent toutefois que chez les autres peuplades de l’Algérie.

En résumé, le Kabyle est attaché au sol et à la vie de famille ; il a un grand esprit d’indépendance, puisque personne ne lui donne des ordres et qu’il n’en donne à personne. Cependant si on le traite avec bienveillance, il obéit sans difficulté ; mais la moindre parole injurieuse ou seulement trop vive suffirait pour éveiller sa susceptibilité et, sans savoir où il ira, ce qu’il pourra faire, il quittera à l’instant même le maître qui l’aura brusqué.

D’où peut donc venir cette race d’hommes si différente des Arabes et des autres habitants de l’Algérie? C’est ce que nous essayerons bientôt d’indiquer.

Le point important, selon nous , c’est que les aptitudes si évidentes de cette peuplade à se rapprocher

de nous et de notre manière de vivre soient utilisées, aussi bien dans leur intérêt que dans celui de la colonie. Pourrait-on croire que ce qu’ils font dans leurs montagnes, les Kabyles ne sauraient le faire dans les plaines? Mais ce sont eux qui, de temps immémorial, cultivent, plantent, greffentet embellissent nos jardins, autrefois propriétés des Turcs. Penserait-on qu’après avoir amassé quelque argent, ils retourneraient dans leur pays? Mais nous voyons des villages et des fractions de tribus qui sont venus à coups de fusil s’établir près de la plaine et même en plaine, où ils se trouvent si bien que non-seulement ils y restent, mais qu’ils y font venir ceux des leurs pour lesquels il y a place dans le voisinage. Et ces exemples d’émigration n’ont pas eu lieu de nos jours, mais dès quarante ans avant l’occupation française.

Un fait que nous tenons à constater ici , c’est que ce fut un bey de Constantine qui fut le promoteur de ces émigrations. Ce gouverneur, chose rare chez les Turcs, aimait l’agriculture et s’en occupait. A son avènement au pouvoir, il fonda des primes pour tous ceux qui planteraient des arbres dans les plaines et les vallées découvertes. Voyant que les Chaouïa et les Arabes restaient sourds à ses menaces et à ses promesses, il s’adressa aux Kabyles. Ceux-ci arrivèrent avec tant d’empressement et en si grand nombre que les tribus du

pays s'en émurent et les reçurent en ennemis. Mais les montagnards n’en firent pas moins leur affaire , et si bien qu’ils y sont encore. Cet exemple nous semble d’un grand enseignement pour le présent; ne va-t-on pas réclamer aux contrées situées au delà des mers des bras propres à l’agriculture, quand on en a tout près de soi en si grand nombre et qui sont si à l’étroit chez eux? Nous avons su utiliser les qualités guerrières de ces peuplades en créant les turcos; sachons utiliser leurs qualités agricoles en fondant des villages kabyles dans les plaines et les vallées restées incultes faute de population. La colonie y gagnerait en sécurité et ne saurait bien certainement y perdre en prospérité.

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