CHAPITRE PREMIER
COUP D'ŒIL SUR LA SITUATION POLITIQUE AU TRANSVAAL. DANGERS DE L’ANNEXION PAR L’ANGLETERRE IMPROBABILITÉ D’UNE GUERRE
Lorsqu’en décembre 1895 éclata la fameuse affaire Jameson, peu de personnes étaient au courant des véritables desseins de cette conspiration inouïe, ourdie depuis de longs mois et préparée sous la haute direction du premier ministre du Cap, M. Cécil Rhodes, qui, dévoré d’ambition, ne craignit pas de faire courir le risque à son pays, l’Angleterre, ou des complications européennes graves, ou, ce qui est arrivé, l’humiliation d’un échec, suivi de l’opprobre général du monde pour sa politique.
Certes, jusqu’à cette date, le rôle de M. Cécil Rhodes avait été superbe en Afrique du Sud: par sa volonté opiniâtre, il avait conquis à l’empire anglais les immenses régions qui forment aujourd’hui le territoire de la Chartered; premier ministre au Cap, il
avait montré à plusieurs reprises, la haute supériorité de son intelligence politique. Possesseur d’une fortune immense, conquise à Kimberley, où il avait fait montre d’une habileté commerciale considérable en formant la De Beers Company, il ne manquait rien à cet homme, si ce n’est le but à atteindre, secrètement désiré depuis son arrivée aux fonctions publiques, but qui consistait et consiste encore aujourd’hui, à s’emparer du Transvaal, de la République d’Orange, voire même de la côte de Mozambique, en tous cas de Laurenço Marquez, amalgamer tous ces pays sous le nom d’États unis de l’Afrique du Sud, et leur donner une constitution indépendante en ne leur laissant qu’un lien léger avec le Royaume- Uni.
Cela fait, il restait encore à Rhodes, pour compléter son œuvre, à relier le Cap à l’Égypte, en achetant à prix d’or une faible partie de territoire au Congo belge ; alors ce gigantesque travail eut été achevé, donnant à l’Angleterre un nouvel et immense empire, et consacrant définitivement Rhodes le Napoléon du Sud.
Tout cet échafaudage s’abattit comme un château de cartes, après l’échec de Jameson ; l’opinion publique européenne s’émut des dangers qu’avait couru le Transvaal et par contre-coup, l’Europe entière ; une protestation violente se fît jour, démasquant le rôle joué par Rhodes et sa bande, aidés en sous main par le ministère anglais lui-même.
Aussi la partie était bien perdue ; mais au lieu de supporter avec résignation et avec calme cet échec, au lieu de se montrer reconnaissants de la clémence
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exagérée dont fit preuve à leur égard le gouvernement du Transvaal, tous ces conspirateurs, les quarante du Reform Comittee , à peine revenus a la liberté, cherchèrent, toujours conduits et dominés par les Rhodes, les Barnato, et consorts, comment ils pourraient arriver à leurs fins, c’est-à-dire à monopoliser le Transvaal à leur bénéfice.
Il importe en efi’et de se rendre bien compte qu’à part la gloire, Rhodes et ses associés poursuivaient également le but de faire main mise sur les mines, de donner le vote aux nègres, de les faire voter pour eux, comme ils ont fait au Cap, et possesseurs de la majorité, ils auraient créé des lois à leur convenance, monopolisé le commerce à leur profit et eussent été ainsi maîtres absolus dans le pays, et maîtres également du marché européen où ils auraient, fait la pluie et le beau temps avec la plus grande facilité, possédant les mines et les capitaux, faussant les résultats et les bénéfices suivant leurs besoins. Ils voulaient aussi, à la faveur de l’enthousiasme qu’auraient provoqué en Angleterre le succès de Jameson et la conquête du Transvaal, faire les émissions nécessaires pour permettre aux mines deep levels de s’organiser et de s’équiper.
On frémit à la pensée de tout ce qui eût pu arriver, si l’expédition Jameson avait réussi, et si le Transvaal était tombé aux mains de ces flibustiers gigantesques.
On comprend donc bien que la ruine de toutes ces espérances entrevues, ne pouvait paraître définitive à ces hommes sans scrupules; n’avant pu réussir avec leurs propres forces, ils essayèrent et essaient encore
d’entraîner l’Angleterre à déclarer la guerre au Transvaal. Pour atteindre ce but ils imaginèrent plusieurs moyens :
1° Les fameuses réformes;
2° La débâcle du marché minier;
3° La dépression du commerce.
La question des réformes a été assez discutée pour que nous n’y revenions pas ici. Lorsqu’ils eurent compris que l’Angleterre ne pouvait se lancer dans une aventure dangereuse pour le triomphe de ces réformes fort exagérées, les meneurs essayèrent d’une autre corde. Après avoir soutenu le marché minier par leurs achats constants, ils se mirent vendeurs, précipitèrent la baisse qui atteignait au mois d’avril 1897 des limites excessives : l’East Rand tombait à 3G francs, les Rand Mines à £ 15. En agissant ainsi sur le marché, ils voulaient effrayer le Transvaal, lui montrer que sans eux, les mines d’or ne pouvaient vivre , et obtenir ainsi les réformes entières convoitées; pendant ce temps les menaces de l’Angleterre, sa démonstration navale à Lorenço Marquez, faisaient reculer le Gouvernement de Prétoria et rapporter diverses lois prises pour sa propre sécurité.
Mais les réformes n’étaient pas encore faites ; une dépression considérable fut exercée sur les affaires de Johannesburg; les mines n’achetèrent plus, n’importèrent que le strict nécessaire; on voulut encore menacer le Transvaal par l’accumulation des ruines et des faillites continuelles.
Heureusement une détente se produisit; le Trans-