PREMIÈRES EXCURSIONS DANS L'INTÉRIEUR
les chefs et une foule de gens qui ont Ae^ palabres à faire régler s'apprêtent à aller trouver le commandant français.
Ce mot de palabre, constamment employé sur toute la côte d'Afrique et qui reviendra souvent dans notre récit, est sans doute peu connu des lecteurs de ce livre; il est assez difficile à bien expliquer, car il se prend dans des acceptions trèsdiverses; en principe, on appelle palahve toute discussion qui doit se dénouer par un jugement arbitral, et le mot de palabre désigne le procès tout aussi bien que le tribunal qui le juge. On se sert aussi communément du même mot pour indiquer toute difficulté, querelle, tout danger même que l'on peut s'attirer avecles noirs en faisant un acte quelconque. Ainsi l'on vous dira : « X[e passez pas ici, ne tirez pas de coups de fusil près de ce bois sacré, etc. » , sans quoi vous aurez un (jr and palabre. Les blancs ont malheureusement fort souvent des palabres avec les noirs. Les noirs en ont constamment entre eux. Le règlement de ces |)alal)ros entre noirs est ordinairement confié aux chefs ou fêticiicurs d'une tribu ou d'un village voisin; il dure invariablement trèslongtemps et est l'occasion de discours interminables, de nombreuses cérémonies, (|uelquefois de rixes sanglantes (|ni donnent alors elles-mêmes lien à de nouveaux palabres plus interminables encore. Le commandant français, outre les affaires entre les
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agents des factoreries et les nègres qui lui reviennent de droit, est très-fréquemment pris comuiB arbitre dans les querelles que les noirs ont les uns avec les autres. Dans ce cas, il se conforme, pour prononcer son jugement, aux lois et usages du pays. Règle générale, les palabres ont pour origine des questions de femmes, et cela se comprend; au Cama, comme à très-peu d'exceptions près dans tous les pays de l'Afrique équatoriale, on considère les femmes comme une propriété lucrative que l'on paye assez cher et dont il faut tirer le plus de revenu possible. La femme est un être intermédiaire entre l'homme libre et l'esclave; mais ses charmes doivent rapporter autant et même plus de bénéfice que le travail de l'esclave. Aussi les maris sont toujours prêts à céder et même à offrir leurs femmes au premier venu; s'il est riche, il payera; s'il est pauvre et incapable de payer, il deviendra l'esclave du mari. La somme que ce dernier peut réclamer est fixée par la loi à 50 francs lorsqu'il n'y a pas eu de convention faite à l'avance. Les femmes servent aussi comme instrument de crédit dans le commerce; s'agit-il de contracter une dette, on donne une ou plusieurs de ses femmes en garantie ; quelquefois le gage s'enfuit, il s'ensuit alors dos palabres interminables. Ce jour-là , à bord du Marabout , nous fûmes encombrés de maris qui se |)laignaient de ne pas avoir reçu (riiulcniiiilé suffisante ou d'amanis
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qui se plaignaient qu'on leur réclamât l'indeninilé déjà fournie. Un certain Cachou , nègre employé à la douane, avait abusé de la splendeur que son attache officielle faisait rejaillir sur sa personne pour refuser à un mari spolié un payement justement demandé. M. Guisolfe, après avoir bien et dûment entendu la cause, fit mettre Caciiou aux fers, et la somme de 50 francs fut immédiatement prélevée sur sa paye, afin que force restât à la loi. Xous admirions toujours le sang-froid et la patience avec lesquels le commandant écoutait et jugeait toutes ces causes ignobles. Il s'en tira du reste à l'entière satisfaction des noirs, ce qui, certes, n'était |)as facile. Cependant, un à un, suivant la distance qui les séparait du lieu de notre escale, arrivaient les chefs de factorerie établis sur les bords du Fcrnand-Vaz. L'année précédente, lors de sa première appaiition dans l'estuaire, le Marabout les avait trouvés dans une situation criti([ue. Les habitants du Cama, comme leurs voisins du cap Lopcz, avec lcs(|u('ls ils sont étroitement liés, ont quelques bonnes (|ualilés ; il^ sont assez intelligents, braves et susceptibles, quand ils le veulent, de faire d'excellents travailleurs; niais, en revanche, ils sont turi)ulenls, ivrognes, querolb'urs et d'une rapacité incroyaiiie. Tous consicb-rent les blancs comme possesseurs de richesses sans bornes. Pour eux, le blanc est line éponge (pi'il faut savoii' presser pour en
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extraire des liieus de tout genre. Aussi leurs exigences vis-à-vis des facteurs élaient-cUes devenues une véritable tyrannie. Tout-puissants par leur force numérique, enliardis par Timpunité, ils se faisaient servir, les armes à la main, tout ce dont ils avaient besoin, menaçaient sans cesse de piller ou d'incendier la factorerie et auraient ruiné tous les établissements commerciaux si le Marabout n'était arrivé à temps. Uoivaro-toiitou (bateau à fumée) cbangea, par sa présence , la face des choses. L'énergique attitude de M. Guisolfe, l'affirmation qu'il reviendrait au premier trouble et punirait sévèrement les coupables furent S\ efficaces, que maintenant les agents des factoreries déclarent qu'ils ont joui depuis ce temps d'une sécurité complète. Tous venaient remercier le commandant, ils venaient aussi dans l'espérance de trouver à bord un docteur, car ils souffraient de plaies profondes aux jambes. Ils furent déçus dans leur attente ; nous |)ùmes seulement leur donner un peu de vin aromatique et de quinquina. Au (Jabon , j'ai généralement entendu attribuer celte maladie à l'excès des boissons alcooliques. Ces messieurs étaient Anglais et, je dois le dire, plus aimables et bospilaliers que sobres; mais, comme j'ai été atteint du même mal dans l'Okanda, après n'avoir, durant buit mois, bu que de l'eau, j'en ai conclu qu'il fallait accuser l'air ou l'eau de CCS pays cl non les alcools. Ces plaies sont du reste
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douloureuses et difficiles à guérir; c'est seulement depuis mon retour en France que je commence h m'en débarrasser.
En prenant congé du Marabout, tous ces messieurs invitèrent chaudement Marche et moi à venir les visiter, nous promettant de tout mettre en œuvre pour nous faire faire de belles chasses et surtout tuer des gorilles, qui, disaient-ils, n'étaient pas rares chez eux. Le changement de climat et sans doute aussi l'air de la mer avaient produit sur notre santé le plus heureux effet. \ous avions retrouvé le sommeil et les forces revenaient comme par enchantement. X'otre appétit, le mien surtout, s'était réveillé de manière à faire un tort sérieux aux [)rovisions comestibles du Marabout ; aussi nous avions accepté toutes les invitations avec le plus grand plaisir et promis de ne pas tarder à en profiler. En attendant, pour essayer mes forces, je résolus d'employer le beau clair de lune (pi'il faisait cette nuit- là à aller à l'affût de l'hippopotame, dont les traces étaient innombrables sur le rivage, pros(|ne en face de l'endroit oii élait mouillé le Marabout. Marche était encore troj) fatigué pour m'accompagner, et je partis en pirogue avec l'agent des douanes. Les chasseurs qui écrivent le récit de leurs exploits cynégétiques sont i)itMi heureux, ils ne peuvent pas sortir sans faire quelcjuc coup extraordinaire, sans tuer roide quelque gibier monstrueux ; j'envie leur boii-
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heur, car, vis-à-vis du gibier, j'ai toujours eu au moins autant de déceptions que de succès, et, dans certaines parties de la Floride, où je n'avais que ma chasse pour vivre, j'ai terriblement souffert de la faim. Cette nuit-là, du reste, nous fîmes tout spécialement mauvaise besogne. Les hippopotames ne vinrent pas, mais ce furent deux nègres qui vinrent, deux pécheurs, et comme ils sortirent de l'eau et entrèrent dans les roseaux juste à l'endroit où nous attendions les hippopotames, nous prîmes ces hommes pour les bétes si impatiemment attendues et nous fûmes à deux doigts de les exterminer, ce qui aurait donné lieu à un palabre terrible. Heureusement, tout le monde en fut quitte pour la peur. Mais ce n'était là que le commencement de nos mésaventures; au retour, nous nous trouvâmes avoir à lutter contre un courant si violent qu'au moment où, après deux heures d'efforts, notre pirogue accostait le Marabout j une fausse manœuvre nous fit chavirer; eu revenant à la surface, je me trouvai sous le bateau renversé, il me fallut replonger et nager un peu entre deux eaux. Quand je sortis de nouveau la tète, j'étais déjà à (|uclquc dislance du Marabout ; mais j'entendis la voix de M. Guisolfe qui criait ; a Bon courage ! on y va ! » En moins d'une minute, avec cette promptitude admirable qu'on ne trouve qu'à bord d un bâtiment de guerre, le vapeur lançait à notre secours une de ses baleinières; mais l'eau
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nous entraînait avec une vitesse telle qu'on ne put nous repêcher qu'à un mille et demi de là, au moment où nous arrivions sur la barre. Je perdis ma carabine, le douanier son chassepot, et nous devons tous deux nous estimer fort heureux de ne pas avoir perdu notre peau au milieu des requins qui foisonnent en cet endroit. Mon ami Marche a pu se féliciter d'avoir été indisposé cotte nuit-là, car il ne sait pas nager ot n'en serait prol)ablement pas revenu. I^e lendemain, je n'eus pas l'accès de fièvre auquel me donnait droit une nuit aussi humide; il est vrai que l'excollent M. Guisoll'e ne m'avait pas laissé couclier bi veille sans me bourrer de café bien chaud et de quinine. Aussi , deux jours après, je me mettais en campagne pour mon excursion dans l'intérieur. Je dus partir sans mon compagnon de voyage, qui avait encore absolument besoin de repos.
Il y a près de quinze ans que M. Duchaillu a publié pour la première fois son i\j'riiiue. vquatoriale, qui a eu, surtout en Angleterre et en Amérique, im si grand retentissement et a donné lieu à des controverses si orageuses. Depuis lors les affaires ont iinircbé dans celte Afrique éqiiatoriale. A cette époque, le Fornand- Va/ était encore une région inconnue sur laquelle les Gabonais eux-mêmes ne s'aventuraient qu'avec terreur; M. Duchaillu est, je crois, le premier blanc qui y ail pénétré; sa venue y avait créé une immense
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sensation, et il exerçait seul, en paix, le monopole du commerce dans ces pays. Aujourd'hui, le Feriiand-Vaz est devenu un débouché commercial important; à son entrée s'élève une douane française; sur ses deux rives s'échelonnent, le long d'un parcours de quarante à cinquante milles, cinq factoreries décorées des noms pompeux de Londres, Paris, Brooklin, Seaforth et Berlin. Chacune de ces fiictoreries est confiée à un agent en chef blanc, qui luimême a sous sa direction un ou deux employés blancs également. L'établissement a ensuite, à gages fixes, de quarante à soixante-dix naturels; ces noirs, que l'on nourrit de manioc et de bananes, touchent six à dix piastres par mois (en marchandises, bien entendu). Chose singulière, les noirs riverains du Fernand - 1 az , qui vendent sans scrupule quantité d'esclaves aux négriers portugais, ont interdit aux blancs établis dans leur pays de Cama d'en acheter ; il en résulte que chaque factorerie est entièrement à la merci de ses ouvriers, tous gens du pays; aussi, pour obtenir quelque chose d'eux, il faut constamment faire des cadeaux à leurs chefs. Les ravitaillements nécessaires, en provisions, marchandises, etc., ainsi que l'exportation des produits achetés, sont faits tous les trois ou six mois par des vapeurs ou de grands voiliers expédiés directement d'Angleterre et qui viennent mouiller devant la barre; cette barre est très-mauvaise, ce qui rend le débarquement