‹ L'Afrique equatorialeChapitre 13 sur 42 · PREMIÈRES EXCURSIO\S DA\S L'INTERIEUR · texte numérisé non relu

PREMIÈRES EXCURSIO\S DA\S L'INTERIEUR

Et le chœur savoure successivement à coups de larynx les innombrables choses que donne l'homme blanc. Mais il n'y a pas de médailles sans revers. Ce chœur a sa conlre-partie, que l'on chante souvent immédiatement après.

Le MAITRE DES CHOEURS : Esclavc noir! comme il faut travailler pour l'homme blanc !

Le choeur : Il faut couper le bois rouge.

Le maître : Esclave noir, etc.

Le choeur : Il faut porter des fardeaux écrasants, etc.

Parmi ces chants, j'en ai démêlé un qui m'a paru d'une galanterie un peu hyperbolique dans un pays où l'on professe des opinions aussi... commerciales sur la femme.

Le maître des choeurs: Qu'il y a de dangers pour la jeune vierge noire !

Le choeur : Ah ! oui ! il y a le jeune et beau noir !

Le maître : Qu'il y a de dangers pour la jeune vierge noire !

Le choeur : Ah ! oui ! il y a les blancs avec leurs richesses !

Le maître : Qu'il y a de dangers, clc, etc.

(les chants faisaient mon désespoir parce qu'ils donnaient l'éveil aux singes et aux aigles pécheurs dont j'aurais i)ien voulu approchera portée de liisil; mais je savais que tout ce bruit était l'accessoire

) >4 L AFRIQUE Kn U A T 0 R 1 A L E.

indispensable de la manœuvre, et je me résignai. Trois heures après notre départ, favorisés par le jusant, nous arrivions à London-factory. Londonfactory, grand bâtiment en bambous, esta quelques centaines de mètres de l'emplacement sur lequel AI. Duchaillu avait fait construire une grande case, son établissement central. C'est là qu'il traitait avec les noirs l'achat du caoutchouc et surtout de l'ivoire. Ses chasses s'effectuaient aux alentours. Tous les chasseurs qu'il employait et dont il parle dans ses écrits sont actuellement soit à London-Factory, soit dans les étaldissements voisins. J'ai même retrouvé à Londres son boy Alacondai , dont il faisait si grand cas. C'est aujourd'hui un gaillard de six pieds, chef des ouvriers de M. Wysie. Seulement si , dans son livre, M. Duchaillu a prodigué les éloges à ses chasseurs de gorille nègres , cette race ingrate ne le paye pas de retour. Ils affirment tous avec un ensemble désolant que .AI. Paul (c'est sous ce nom qu'il est connu) n'a jamais (né qu'un gorille; encore s'est-il borné à achever la malheureuse bète que les noirs avaient déjà frappée de quatre balles. Seul, Macondai prend parti pour son ancien maître, mais on lui répond qu'il n'avait pas douze ans alors et ne peut parler que par oui-dire, puisqu'il n'était jamais emmené à ces chasses dangereuses. Les anciens chasseurs de AI. Duchaillu n'ont pas soutenu cette assertion (|u'à moi seulement; en revenant ici, j'ai

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lu, dans le Savocje AJrica de U'inwootl-Keade, qu'au même endroit les mêmes hommes lui avaient affirmé le même fait. Les contradicteurs anglais de M. Duchaillu ajoutent que le plus jjrund des gorilles envoyé par ce voyageur au British Aluseum de Londres , gorille connu sous le nom de King of (jorillas , et qu'il affirmait avoir tué lui-même de face et d'une halle dans la poitrine, a été reconnu par le préparateur du musée n'avoir pas d'autre ])lessure qu'un fort coup (le lance dans le dos, entre les deux épaules. Je sais par expérience l'extrême difficulté qu'il y a pour un hlanc à tuer un gorille; j'en donnerai plus tard les motifs. Eh hien , malgré les contradictions que j'ai citées plus haut, malgré cette difficulté dont je viens de parler, il me parait improl)ai)lc que M. Duchaillu, élevé au Gahon, excellent tireur, et qui a passé huit années à parcourir les hois, ne soit pas arrivé à luer un ou plusieurs de ces fameux gorilles à la poursuite desquels il s'était acharné. M. Duchaillu, défendu du reste avec chaleur par (les hommes éminenfs tels que sir Roderich Murchison , président de la Société de géogra|)hie de Londres, a été dénigré de la façon la plus injurieuse par d'autres, en lêle dcs(|uels étaient le savant docteur (îray, directeur du Hritish i\Iuseum, et !\f. Walker, négociant au (iahoii, exploi aleiir hien connu cl jadis auii de M. Duchaillu. Dans celU^ polémique regrcltahle, à la(|uclle loule la presse

anglaise a été mêlée, tandis que les partisans du voyageur l'élevaicnt aux nues et poussaient l'enthousiasme jusqu'à envoyer de riches cadeaux aux rois nègres dont il avait fait rélogc dans son livre ', ses adversaires soutenaient que ce livre, V Afrique équatoriale, n'était absolument qu'un tissu de menspnges. Il y avait erreur des deux côtés. M. Duchaillu ne saurait m'étre sympathique: catholique, élevé par les missionnaires dont il a reçu tant de bienfaits, qui l'ont logé et nourri à la mission quand il était sans aucunes ressources, il s'est fait presbytérien et allait prêcher le dimanche sur la place publique de Glastown ; Français, il s'est fait naturaliser Américain ; Américain, il est venu dans son second voyage comme Anglais et sous pavillon anglais, parce que la Société de géographie de Londres lui avait donné (!es fonds. On jieut lire tout entier son premier ouvrage, qui est presque entièrement consacré au Gabon, sans se douter que ce pays, qu'il décrit pour le reste avec une extrême minutie, est une colonie française où la France avait alors une escadre, un amiral, un commandant supérieur de la troupe, des employés, un liApilal, etc. , singulier procédé de la part d'un ex-Français! Fn un mot, on ne peut

' On envoya notammnnt à Rampaiio pour plnsipurs milliers' (le l'rancs de jn'i'siMils ; il l'aiit l'ti'c An;jlais pour avoir de ces i(l(''t'.s-là.

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s'empêcher de faire un rapprooliement entre M.Du-

chaillu et cet Hassan dont parle Musset :

... Français de nation, Riche aujourd'hui , jadis chevalier d'industrie, Il aiait dans la mer jeté, comme un haillon, Son pays, sa famille • et sa rclijjion.

Mais, ceci posé, il serait injuste de ne reconnaître aucun mérite h M. Diicliailhi. D'abord, quoi (ju'en ait dit M. Gray et malgré quelques erreurs de détails, il a fait faire un pas considérable à l'histoire naturelle, tant par les collections qu'il a recueillies que par les excellentes études qu'il a publiées sur les mœurs des oiseaux et des mammifères. Il n'y a à cela qu'une exception : les chapitres qu'il a consacrés au gorille dépeignent, comme je le démontrerai plus loin, d'une manière absolument inexacte le caractère et les mœurs de ce monstrueux animal. En ce qui concerne l'ethuologie, Diicliaillu parlait admirablement la langue des illpongwé, avec lesquels il était sans cesse en relations commerciales, et aussi celle des Hakalais. Très -bon observateur, il lui était facile de donner une peinture exacte de toutes ces tribus qu'il connaissait à foiul ; ses descriptions ^\^' paysages sont toujours vraies. Enfin , il a été le premier a pénétrer chez les Fans

' M. Duchaillii se l'aisiiit aulrelois a|)|i("lei- l'uni llcllaiii . cl n ('lait cotuiii i|mc sons ce nom.

OU Paliouilis, cannibales, et, quoi qu'on en ai dit, il a bien parcouru les itinéraires indiqués dans sou premier et dans son deuxième voyage. Seulement, dans tout son livre il faut faire la part de l'exagération ; voici ce qu'en disait, à moi parlant, M. B..., l'un de ses amis, missionnaire américain, par conséquent peu suspect de sévérité à son égard : " Duchaillu est doué d'une imagination ardente et d'un tempérament nerveux qui lui fait voir ses aventures de chasse et de dangers prodigieusement exagérées. Quand il a voulu faire paraître le récit de ses voyages, qui, comme vous le savez, a d'abord été imprimé en anglais aux Etats-Unis, ne possédant pas l'anglais d'une manière assez parfaite, il a chargé un rédacfcur du Harper's iveekly (revue hebdomadaire de Xew-York) d'arranger et de publier ses notes. Ce monsieur, pour obtenir plus « d'excitemcnt » , a encore coloré et chargé beaucoup les récits de Duchaillu. »

J'en eus moi-même bientôt une preuve. Je me figurais, sur la foi de ce que j'avais lu dans Y Afrique éqitatoriale , tomber, aux environs do London-factory, dans une véritable ménagerie d'antilopes, de bœufs sauvages, de douze ou quinze variétés de singes, y compris le célèbre gorille. Hélas! je chassai trois jours sans relâche |>our ne j)as tuer autre chose que dos oiseaux, et les nègres, assez habiles chasseurs cependant, (|ue j'avais mis sur pied de tous

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côtés, ne me rapportèrent presque rien non plus. Au reste, M. Wysie m'a dit être resté trois mois sans manger une pièce de venaison.

Le roi du pays était Maconda , dit Rampano II, héritier et successeur de ce Rampano I" dont parle si souvent Duchailln, et auquel ses lecteurs anglais imaginèrent d'envoyer de si beaux présents. Dès mon arrivée, Ram[)ano vint à ma rencontre avec un empressement vraiment extraordinaire et me fit les plus vives démonstrations d'amitié, me répétant aussi à tout pro|)OS qu'il était le sujet le plus dévoué de la France. Ce n'était pas le premier chef que je voyais accourir ainsi avec toutes sortes de protestations plus obséquieuses les unes que les autres de dévouement au grand pays des Fala ' et à moi. D'abord je ne m'expliquais pas très-bien ces explosions de zèle envers mon pays et envers ma personne; mais je finis par découvrir que les agents des factoreries du Fcrnand-Vaz m'avaient annoncé comme le représentant officiel de la France, délégué par le commandant du Marabout pour inspecter les noirs riverains de l'estuaire.

Rampano II est un homme brave et d'une forC(! herculéenne; il passe dans le pays pour être rolossalement riche et |)Ossède en effet iteaucoiip de femmes, beaucoup d'esclaves et beaucoup d'uni-

' Lp mot Kiilii, on mpoiifjtté, veut dire Français.

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formes de toule nation et de tout grade, depuis l'amiral anglais jusqu'au pompier français. Ces uniformes sont, du reste, enfermés dans des coffres et enterrés dans diverses cachettes; il ne les revêt que dans de rares occasions. Rampano, assez brave homme au fond , est très-utile à la factorerie qu'il protège; malheureusement, il aime trop l'alougou. Au défaut de s'enivrer souvent, il joint celui de tout casser dans l'établissement quand il est ivre. Il est juste de dire que le lendemain, quand les fumées de l'alcool se sont dissipées, il paye consciencieusement les dégâts commis la veille. Il sait d'ailleurs profiler assez habilement de la superstition et de l'ignorance de ses sujets. J'en eus la preuve dès mon arrivée : ce jour-là, une lunette d'a])proclie, que Rampano tenait de la munificence d'une maison anglaise et qu'il avait mise en pension chez M. Wysie, venait d'être volée. M. U'ysie s'agitait horriblement, mais Rampano se contenta de répondre flcgmatiquement : « Elle sera bientôt retrouvée, d Le lendemain soir, on vit arriver en grande cérémonie et en pompeux cortège le premier sorcier du pays. Ce redoutable personnage devait, à la suite d'une épreuve solennelle, déclarer publiquement le nom du voleur. Je me réjouissais d'assister à ce spectacle, (|iii devait aVoir lieu le lendemain; mais le lendemain, j'eus la déception d'apprendre que, durant la nuit, lecoupal)le, dévoré de terreurs, s'était glissé

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dans la factorerie el avait réintégré la lunette à sa place. Rampano est convaincu qu'on ne viendra point l'y reprendre.

Après trois jours passés à des chasses qui furent, comme je l'ai dit , à peu près inutiles, je quittai London-factory et partis pour Seaforlli. Quelques milles plus loin que London-factory se trouve la factorerie (le Paris, qui appartient à une maison française on ne peut plus connue honorablement au Gabon, celle de MM. Pilastre du Havre; mais Paris-factorerie a, comme Paris-capitale, trouvé ses commiineux qui l'ont réduit en cendres. Les agents de AI. Pilastre avaient jugé plus avantageux de transporter leur établissement à cent cinquante milles plus loin, au pays de Sira ou des Ashiras, dont Ducbaillu a visité une ])arlie. Ce n'est pas chose facile au (lama de changer une factorerie de place. Les noirs regardent comme leur propriété toutes les marchandises qu'elle renferme et les surveillent avec une vigilance avide. l*our effectuer leur déplacement, les agents durent déménager de nuit comme des voleurs; on avait empaqueté tout ce que renfermait la factorerie sous prétexte de faire place à un envoi iiuporlant (|u'on allait recevoir. Le inaliu du jour annoncé pour cet arrivage, les noirs accoururent en foule, se promollant de faire couler des (lois d'aloiigou. Quelle ne fut |)as leur stupeur en s'aperccvanl ((u'ils étaient joués ! Kien n'était arrivé , mais en

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revanche tout avait disparu, marchandises et marchands. Furieux, ils mirent le feu aux quatre coins de la maison et firent de la factorerie un monceau de ruines. IVous passâmes naturellement sans nous arrêter devant ces débris et continuâmes notre route vers Seaforth. Seaforth est une grande île recouverte de palétuviers, dont un petit coin, le seul habitable, possède un grand village ainsi qu'une factorerie appartenant à M. Walker et gérée par M. Williams. Avant d'y arriver, j'espérais bien avoir une occasion de tirer vengeance des hippopotames , auxquels je gardais une rancune toute spéciale de mon bain du Fernand-Vaz; on m'avait signalé la présence habituelle de quatre ou cinq de ces animaux dans une grande crique qui n'était pas distante de l'île de plus de cinq ou six cents mètres. En effet, à l'endroit indiqué, je pus les aperceioir tons ensemble; la moitié de leurs énormes corps hors de l'eau , ils se chaulfaient au soleil en grognant sourdement; quand ils nous virent, ils commencèrent à ])ousscr ce hOn ! hon I qui retentit avec tant de force et produit sur le voyageur le moins nerveux une impression si désagréalde lorsqu'il se fait entendre tout autour de sa pirogue dans le silence et l'obscurité de la nuit. Mes nègres prirent alors peur et ne voulurent pas s'approcher à plus d'une centaine de mètres. Cette distance eût été suffisante si j'avais eu ma carabine; mais, hélas! elle se trouvait au fond du Fernand-

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Vaz, et je n'avais qu'un fusil de chasse Lefaucheux à deux coups dans lequel j'introduisis à tout hasard deux balles explosibles. A mon coup de feu, je ne vis qu'un immense tourijillonnement dans l'eau. Les hippopotames avaient disparu avec la prestesse de monstrueuses grenouilles qui regagnent l'élément liquide. Le remous de leur plongeon se fit sentir jusqu'à nous. Il y en avait pourtant un de blessé, car l'eau était teinte de sang, et on voyait un bout de museau qui reparaissait à la surface à des intervalles excessivement rapprochés. Mais les noirs, de plus en plus effrayés, craignant pour leur peau et surtout pour leur embarcation, refusèrent de poursuivre l'animal, que j'eus le regret de voir disparaître.

A la factorerie de Seaforth , je fus naturellement très-bien accueilli , mais je trouvai le gérant, M. Williams, bien préoccupé et i)ien inquiet. J'en appris bientôt la cause : il avait eu la veille avec les noirs de graves difficultés qui étaient loin d'être terminées. La chose est assez caractéristique pour être racontée ici. Les habitants du Cania et du cap Lopez ont chez eux une sorte de franc -maçonnerie très -puissante et à laquelle on est initié par des céréinonies mystérieuses. On reconnaît les adeptes il ce (|u'ils ont seuls h- droit dédire le mot ids.si'

' Iilssi est un t^trc siirimtnrel , uiu; divinilt- tcrrililc , niais doiil les iittrilitits sont assez ninl (k'fniis.

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en portant la main gauche à l'épaule droite. Ils usent constamment de ce privilège exclusif, et, dans la conversation , ont à tout moment à la bouche l'exclamation de iâssi! En revanche, la pénalité de mort existe contre tout individu non initié et surtout contre toute femme qui oserait prononcer le mot sacré. Or, une |)etite fille de neuf ans, au service de M. Williams, s'était amusée à s'écrier iàssi devant de nombreux témoins et, pour com])le d'imprudence, avait fait en même temps le signe cabalistique. La malheureuse fut aussitôt saisie et allait être égorgée séance tenante, lorsque M. Williams accourut à ses cris. Celui-ci demanda sa grâce, supplia, puis menaça; rien n'y fit. Les noirs brandissaient leurs couteaux et juraient que personne ne les empêcherait d'exécuter leurs lois. Williams sortit alors un revolver de sa poche et déclara qu'il brûlerait la cervelle au premier qui ne lâcherait pas immédiatement la petite négresse. L'n revolver produit toujours un grand effet sur les noirs; toiit en grommelant, ils reculèrent de quelques pas, et l'enfant put se réfugier aux pieds de son sauveur; mais lui, sachant bien que les choses n'en resteraient pas là, se mit à palabrer avec les meneurs; il leur dit que sans doute la faute était grave, mais que son auteur n'avait pas encore sa raison; que la petite lilb^ méritait un châtiment, mais qu'il allait la |)unir eii lui donnant les verges pendant un quart

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d'heure. Celte dure exérution, qui eut lieu immédiatement, ne satisfît pas ces brutes, et ils se retirèrent en déclarant à haute voix qu'ils empoisonneraient l'enfant et se vengeraient de M. Williams. On comprend que celui-ci ne fut pas très -gai, seul au milieu de pareils sauvages. Pour moi, je ne pus m'enipécher de leur faire un petit discours dans lequel je leur annonçais que toutes les foudres du Marabout tomberaient sur leur tète s'ils portaient leurs menaces à exécution. Dès le lendemain arriva une grande pirogue que m'envoyait M. Watkins pour me conduire à Berlin -factory. De Seaforth à Berlin, la route est longue. Je l'égayai par quelques coups de fusil heureux. Je commençai par tuer au vol un aigle blanc et noir qui passait au-dessus de noire tète; ce coup frappa mes hommes de stupeur, et ils se mirent à donner des témoignages si brusques de leur admiration, qu'ils furent à deux doigts de faire chavirer le canot. Je tuai aussi quel- (|ues aigrettes. Les pagayeurs cessaient leurs chants dès qu'on apercevait un gibier quelconque. Vers le soir, je tirai un de ces singes à figure bleue' [ccrcopithectis mystacinus) qui sont si abondants ici; mais comme nous en avions assez dans noire coi-

' \\. CiOniiiirres (lo X'nniec'k en ii ni|)|)ort<! un exemplaire on l'"niiice; il en a fiiK présent au Jardin d'aceliinalnlion, «n'ije l'ai vu r(''('etiiinen( .

lection, j'en fis cadeau aux noirs. A leur arrivée, ils le déposèrent à terre et se mirent à allumer à quelques pas de là un grand feu pour faire cuire ce morceau délicat, dont ils se promettaient un régal savoureux. Jugez de leur horreur, quand le feu fut prêt, de ne rien retrouver à l'endroit où ils avaient laissé l'animal; peut-être un voleur l'avait-il soustrait à la marmite commune; peut-être aussi la pauvre bête n'était-elle que blessée et avait-elle eu la force de se traîner à quelque distance de là. Toujours est-il qu'un palabre très-orageux s'éleva; le singe fut déclaré un singe fétiche qui ressuscitait après sa mort, et on en parla pendant bien des jours. AI. U'atkins m'avait promis de me faire seconder dans mes chasses par un noir dont il m'avait vanté l'extrême habileté ; je me réjouissais d'accomplir aux côtés de ce Xemrod de grands exploits cynégétiques, mais j'avais compté sans les superstitions dont ce pays est infesté. L'avant-veille, le chasseur en question avait été surpris à l'improviste dans un fourré par uue bande de sangliers. Ces animaux l'avaient renversé , foulé aux pieds cl mordu, bien qu'ils n'eussent été ni blessés ni même tirés. Or, une pareille attaque faite sans provocation aucune est, dans l'idée des habitants du Cama, une preuve manifeste que l'homme ainsi attaqué a été trompé |)ar sa femme au monioiil même où l'accident s'est produit. iX'olre chasseur n'était pas moins crédule

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que ses compatriotes. Il rentra chez lui le cœur aussi meurtri que le corps et trouva assez de force pour administrer à son épouse une terrible volée en punition de son infidélité supposée. Le lendemain il partait avec elle dans l'intérieur pour la ramener à sa famille, qui va être forcée de rendre la dot et fera sans doute une cruelle existence à cette malheureuse victime de la mauvaisehumeur de quelques sangliers. M. W'atkins était désolé de ce contre-temps ; il m'offrit en dédommagement un autre chasseur nommé Sou-Sou, avec lequel je pris mes arrangements pour la journée du lendemain. La nuit fut pénible; sans parler des moustiques, qui vous harcèlent sans trêve ni merci, on est obsédé presque constamment par quelque drame imprévu. La nuit précédente avait été troublée à Seaforth par les cris d'angoisse d'une jeune femme que son seigneur et maître rouait de coups. Cette fois-ci j'eus encore une seconde édition de ces mœurs sauvages. Lu autre mari inlliyeaitàsa femme. Dieu sait pourquoi, une correction si terrible et si longue, que M. W'atkins, exaspéré de ne pouvoir fermer \'(v\\ à cause des iuirlcnients que poussait sans cesse la victime, dut quitter son lit et aller intimer au mari furieux , (|ui était de ses ouvriers, l'ordre d'attendre le lever du soleil pour continuer ses brutalités. Je m'étais levé comme mon hùle; je trouvai la femme tout en sang et la foule altrou|)ée riant chantant à cet odieux spectacle.

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