L'AFRIQUE É QU AT 0 K 1 A I, E
Dès l'aurore, je partis avec Sou-Sou; nous tombâmes bientôt sur les traces toutes fraîches d'un gorille qui était venu manger des ananas pas très-loin de la factorerie; la poursuite dura toute la journée à travers les fourrés, puis dans les palétuviers qui l)ordent la rivière. Mais l'animal, doué d'une ouïe et d'un odorat excessivement subtils, nous éventait toujours et avait soin de se tenir constamment bors de portée de notre fusil. Je revins à la nuit, rompu de fatigue, la tigure, les mains et les jambes déchirées par les épines; j'étais affamé et je tombais de sommeil. Je dinai d'un morceau de sanglier fumé, haché et cuit dans un mélange d'huile de palme et de piment; mais je ne pus fermer l'œil un instant. Cette fois, c'était autre chose : les négresses célébraient avec force chants et rondes infernales une cérémonie en l'honneur de leur djoudjou. Ceci demande une explication.
Le terrible iàssis et les autres grands fétiches prodiguent exclusivement leurs faveurs aux liommes; pour eux, les femmes n'existent pas, et les pauvres créatures seraient entièrement à la merci du despotisme et de la lirutalilé du sexe fort si une ingénieuse superstition, inventée sans doute par elles, n'avait pas créé un djoudjou féminin qui est chargé de veiller sur le sexe faible. Ce djondjon est représenté par une grossière statuette en bois et naturelleinenl rcnfciiné dans une nicbo en bambous.
PREMIÈKES EXCURSIOXS DA\S f I .\ TER I E L R 139
Les hommes ne peuvent jamais s'approcher passé une certaine distance de ce lieu sacré, et ils ont grand'peur de la divinité protectrice des femmes. Un jour, celles-ci, profltant de l'absence de tous les hommes, partis pour une grande expédition de chasse, s'entendirent pour répandre le bruit que leur fétiche était sorti de son domicile et se promenait dans le village. Durant trois jours, aucun homme n'osa rentrer dans sa case. Dans certains cas, ton tes les femmes exécutent des cérémonies i)ruyanles et ignobles autour de leur djoudjou pour le consulter sur quelque événement ou implorer sa miséricorde. La chose se produit surtout quand il y a un |)ersonnage important gravement malade, et c'était le cas cette nuit-là. Toute la troupe, largement abreuvée d'eau-de-vie par le patient au profit duquel ce charivari a lieu, pousse des hurlements et se démène comme une bande de possédés jusqu'au petit jour; alors le djoudjou envoie son insjjiration à deux ou trois vieilles sorcières et leur fait connaître un remède qui guérira infailliblement le malade. M. U'atkins me racontait à ce sujet une anecdote assez amusante, il était liii-mènie sérieusement indisposé, et le mauvais état de sa santé faisait le désespoir de son domestique Sou-Sou, le chasseur, qui lui est exccssivcniciil allaché. (]e brave garçon ne trouva rien (h; mieux que de payer sur ses propres deniers et à l'insu de son maître une consultation du djou-
140 L'AFRIQUE ÉQl ATORIALE.
lijoii féminin. Après une nuit échevelée et si bruyante qu'elle empira l'état du malade, les sorcières décidèrent que le blanc ne pourrait être guéri qu'en faisant griller un poisson de l'espèce dite mulet, et en en mangeant les yeux. Le blanc en passa par là pour ne pas désespérer son fidèle serviteur, qui, à l'heure qu'il est, croit avoir guéri son maître d'un mal incurable.
Les femmes du Cama ne valent pas cher; l'ivrognerie est le moindre de leurs vices; mais il faut avouer que leur condition est bien triste, beaucoup plus triste encore que celle des Gabonaises. Elles sont à chaque instant en butte aux mauvais traitements de leurs maris; ceux-ci, lorsqu'ils n'en tirent pas des bénéfices suffisants, usent envers elles de procédés d'une brutalité révoltante. Il est vrai que le mariage peut être rompu; mais, dans ce cas, il faut que la dot avec laquelle la femme a été achetée soit remboursée. Cette dot représente généralenient une valeur de vingt-cinq ou trente piastres; avec cette somme, on achète à peu près inditTéremment une femme ou un esclave; quand on acquiert une femme, ce n'es! pas à elle qu'on la paye, mais à ses parents, qui généralement l'ont gaspillée tout de suite, et, en tout cas, ne sont nullement disposés à la rembourser pour reprendre leur fille à leur charge. La pauvre femme ne jieut donc pas se racheter; elle ne peut pas non plus so sauver.
PKEMIKUKS EXCL'RSIOXS D.WS l. I \ T É RI E L R. 141
car le village qui lui donnerait asile s'exposerait à une guerre d'extermination avec celui de son mari. En pareil cas, les Gallois, les Bakalais et surtout les Pahouins se font un point d'honneur de soutenir la lutte plutôt que de livrer la fugitive (c'est du reste le seul instinct chevaleresque que je connaisse à ces peuples). Mais au Gama on est plus pratique, et l'Hélène qui a ahandonné le domicile conjugal est immédiatement restituée à son Ménélas. Après cela, il est juste de dire que, si les femmes sont malheureuses au Cama, les esclaves le sont encore plus. Leur maître peut* les (ucr sans que personne l'en hlàme. Si l'on tue l'esclave du voisin, on en est quitte pour remhourser sa valeur, soit en argent, soit en marchandises. Ce n'est pas tout, le Cama est malheureusement l'un (les repaires de la traite maritime des nègres sur la côte d'Afrique. Les faihles ressources dont nous disposons au Gahon , ressources encore infiniment diminuées par le départ de l'escadre slalionnaire , ne nous permettent aucune répression sérieuse. Les négriers le savent hien ; ils le savent si hien qu'ils remontent fréquemment l'estuaire, ou stationnent à son emhouchnre en arhorant le pavillon portugais, pavillon (|ui est à hon droit pins (|ne sns|)e( t dans ces par.iges. De longues files d'esclaves enchaînés traversent rré(|nenini('iil les plaines du Lope/ pour être vendues à la côte.
142 LAFUiyi'E KQIATORIALE.
cl, bien (pie Yébène siir pied^ provenant du Gal)on ou du Fernand-Vaz soit cotée sur les marchés de Loanda à des prix très-inférieurs à la même marchandise provenant du Congo, il est malheureusement trop vrai que l'exportation en a beaucoup augmenté dans l'Afrique équatoriale. On doit désirer que l'attention des puissances maritimes se porte sur cette partie de la côte. Pour nous. Français, la question d'argent nous arrête en ce moment , mais lorsque la période des économies forcées pourra toucher à sa fin, le gouvernement établira sans doute un système de croiseurs sérieux qui arrivera en peu de temps à supprimer cet odieux trafic. Mais laissons là cette digression pour revenir à mon voyage. Je passai cinq jours à Seaforth , et nous y finies, Sou -Sou et moi, d'assez belles chasses; nous y tuâmes notamment un grand singe noir à longs poils [satanus colubits), dont la peau, trèsrecherchée par les fourreurs, fait de fort jolis manchons, et quelques touracos géants {turocns giganteus). Cet oiseau, que les Alpoiigwé appellent ogouloungou , est un peu plus polit (|ue le faisan; sa couleur dominante est d'un beau bleu d'azur; il porte sur la tête une petite huppe noire; il se tient par bandes de douze ou quinze sur les arbres les
' (l'est 1(! Ici'iiic iloiil les tranqiiniits de l'iiair liiimaiiie se sci-ioiil pour il(''si;[ii('r les esclaves dont ils l'ont coiimicrcc.
PllEMIÈIlES EXCLUSIO\S D.-\\S L IXTÉIUEI K. 1 13
plus élevf's (le la forêt, courant avec une extrême rapidité sur les grosses brandies et faisant sans cesse retentir l'air de son cri, qui commence d'abord sur des notes très-basses et va toujours crescendo jusqu'à atteindre une sonorité éclatante. L'ogouloungou joue un grand rôle dans les superstitions des noirs : il veille, disent-ils, sur ceux qui ont été initiés aux mystères de la magie, et, lorsqu'un danger quelconque les menace, il vient voltiger devant eux; si celui qu'il veut avertir est plongé dans le sommeil, l'ogouloungou fait entendre à ses côtés des cbants si bruyants que le dormeur se réveille, et, à la vue de l'oiseau mystérieux, saute sur ses armes et se prépare à faire face au péril. La possession des premiers de ces ogouloungous que nous tuâmes nous causa un vif plaisir en raison de la beauté de cet oiseau bleu " couleur du temps » ; mais, à mon grand désappointement, il nous fut impossible de joindre un gorille, et, comme le temps s'avançait, je dus retourner à bord du Marabout. Je trouvai tout le monde en bonne santé; ré(|ui|)age était euclianté parce qu'il se régalait constamment des meilleurs poissons. Cliaque malin, deux ou trois coups de seine en approvisionnaient tout le l);ileau, cl les noirs aussi bien (pic les blancs pouvaieiil s'en régaler à discrétion.
Le lendciiiaiii de mon rcloiir nous crimes, Marche et moi, une surprise fort agréable. \ dix Iiciircs du
144 I/AKRIQIE ÉQ U A TO R I A LE.
soir, une pirogue accostait leliord, apportant le gorille que j'avais si longtemps chassé en vain à Berlin-factory. On l'avait tné la nuit même du jour où j'étais parti, et M. A\ atkins nous rex])édiait, accompagné d'un petit mot fort aimable. C'était une énorme femelle', qui mesurait près de cinq pieds de hauteur. J'avoue qu'en voyant ce hideux animal tout hérissé de poils, à la poitrine d'une largeur colossale, aux bras démesurément longs, je ne pus, quoi qu'en dise Duchaillu, lui trouver une ressemblance très-prononcée avec un être humain quelconque, fût-ce même le plus vilain des nègres. Je ne suis pourtant pas non plus d'accord à ce sujet avec notre chasseur François Koèben ; comme on lui demandait s'il voulait en manger, il répondit très-sèchement : « C'est du monde ; il n'y a que les Pahouins qui mangent du monde. » Et de fait, les noirs disent que le gorille est un homme, qu'il j)ounait agir et parler comme eux, mais qu'il ne veut pas parce qu'il a peur d'être réduit en esclavage et forcé de travailler très-durement. Toujours est-il que « C'est du monde i' (c'est ainsi que les matelots ont immédiatement baptisé notre gorille) fut placé sur une table à l'avant du Marabout, et préparé séance tenante, au milieu des innombrables
' Elle fi'juri' aujourd'hui au rnuscc de GeiiiHc, ([ui eu n fail l'acquislljon.
PREMIÈRES E\CIRS10\S DA\S Ll \ T É R lE l' R. 145
plaisanteries de l'entourage. Ce travail peu agréable nous mena jusqu'à quatre heures du matin; mais en notre qualité de naturalisie, nous aurions plutôt passé trois nuits de suite que de laisser perdre une pièce si curieuse.
l'endant les derniers jours que le Marabout passa au Feruand-Vaz, la tranquillité lut troublée par un événement imprévu. Les femmes de Sea-forlb avaient eu à se plaindre gravement de celles du village de Rampano II. Ayant résolu de venger ellesmêmes l'insulte qui leur avait été faite, elles s'empilèrent dans une grande pirogue de guerre et vinrent débarquer dans la plaine derrière Londonfactory, où elles offrirent le combat à leurs rivales. Le défi fut accepté ; de part et d'iuitre il était interdit de se servir d'aucune arme. La bataille eut donc lieu unyuibus et rostro, à coups de grilfes et à coups de dents : la suprême ambition de cbaque combattante était d'arracher, ou tout au moins de déchirer l'oreille de son ennemie. Des deux côtés on déploya une véritable férocité ; mais bientôt les assaillantes, inférieures en nombre, furent horril)lement maltraitées et finalement obligées de jjrendre la fuite et de regagner leurs pirogues au milieu des huées de celles <|ui les avaient si glorieusement vaincues. Aussi elles revinrent à Sea-l'orlli rongées par la honte et enflammées de colère ; elles n'ont pas de peine à faire partager leur fureur à leurs maris.
Aussitôt Ogandaga, le chef du village, se met à leur tête, et, armés en guerre, ils montent à leur four dans la pirogue et vont provoquer les hommes de London-factory. C'était, m'a dit U'ysie, témoin oculaire, un beau spectacle : Rampano, prévenu, les attendait en grand costume de combat; à ses côtés des moutards soufflaient à pleins poumons dans des cornes de guerre, tandis que d'autres frappaient à coups redoublés sur un vaste tam-lam. Rampano se conduisit, dans cette circonstance, connue un preux des anciens temps : il défendit à ses hommes de faire usage de leurs fusils, et voulut que l'invasion fût repoussée à l'arme blanche, c'est — îi"dire avec les couteaux et les matchetles. La lutte fut sanglante : bientôt sept hommes furent mis hors de combat ; presque tous appartenaient à la troupe d'Ogaudaga, et leurs compagnons découiagés prirent la fuilc. Seul Ogandaga, fou de rage, continuait à tenir téle à ses adversaires; dans celte lutte inégale, il tomba bientôt, blessé et foulé aux pieds de ses ennemis, qui l'auraient égorgé si Ran)pano n'avait donné l'ordre de l'épargner. J'arrivai à 1-oiidon-faclory, oii j'allais souvent, au moment où les vainqueurs, dans l'enivrement de la victoire, célébraient leurs exploits avec une véritable furie, lis hurlaient, tiraient des coups de fusil, faisaient couler l'alougou à flots et exécutaient des danses échevelées. Leur ardeur était telle que deux d'entre eux, blessés et perdant
PREMIÈRES EXCL RSIO\S D AXS L' 1 \ T É U lE U R. 147
une quantité de sang, refuscrenl d'alJer se reposer ou mcnie se panser, et prirent part, jusqu'à une heure avancée de la nuit, aux cérémonies qui célébraient le triomphe remporté sur leurs voisins.
Cette affaire aurait pu défjénérer en une guerre générale, mais le Maral:out intervint, et on décida qu'elle serait réglée par la voie juirifiquc du palabre. Le jugement fut déféré à l'arbitrage d'un roi voisin, et l'affaire fut jugée dès le surlendemain ; Rampano II avait, pour la circonstance, revêtu son uniforme de pompier. Ou but énormément et l'on parla pendant vingt heures consécutives. La politesse du pays interdit d'une façon absolue d'interrompre l'orateur, quel qu'il soit ; une femme dont les écarts avaient été l'une des causes de la bataille, appelée à donner sa déposition, pérora si longuement, que |ietit h petit chacun des assistanis qnillii sa place, et elle eut à terminer sa déposilion dans une solitude complète. L'arbitre rendit sadécision; les agresseurs furent déclarés entièrement dans b ur tort, cl Ogandaga, vaincu et blessé, fut encore condamné à |)ayer à ses vainqueurs trois esclaves, une femme cl plusieurs chèvres.