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CHAPITRE IV

LES PAHOUIIVS CANXMBAI.ES.

Retour an Gabon. — Xotre plan de campa'jne. — Dounda, le .Vemrod de l'Afri({ue équatoriale. — Il doit nous conduire au pays des Paliouins. — Etude sur les Paliouins. — Ils mangent non-seulement leurs ennemis tués à la guerre, mais leurs concitoyens morts de maladie. — Leur costume, leurs armes, leur itiduslrie. — Il n'y a à al tendre d'eux que des désastres. — Xous parlons pour leur pays. — Un voyage laborinix. — Perdu dans une crique. — l'iie rencontre cpii tourne bien. — Je présente mes hommages au roi des l'aliouiiis. — .Votre inst illation chez liounda. — Son sérail et ^on système pour y maintenir le bon ordre. — ('.oniin(>nt les Pahouins chassent l'éléphant. — Des moucherons féroces. — Trop de singes dans notre alimentation. — La chasse. — Une antilope carnhore. — Marche tombe malade. — Des infirmiers peu recommandablcs. — Retour au Gabon. — Nép/ion qu'il a (li-svric Sedan, il a crevé en Angleterre.

Quand ccUo affaire fui lorniiiK'P , \o Hlaraboiil, qui n'avail plus rirn à faire au I''ornan(l-Vaz, oii la tranquillité régnait, du moins pour le moment, repartit pour le (labon, nous emportant à son bord, bien entendu. X'ous revînmes enrbantcs de notre voyage et infiniment mieux portants qu'à noire départ. Aussi, dès notre arrivée, nous nous occupâmes immédiatement de préparer notre voyage à Tinté-

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rieur : dans notre zèle, nous aurions voulu partir de suite pour arriver le plus vite possible aux contrées inexplorées et nous enfoncer dans l'inconnu, jusqu'à ce que nous eussions atteint quelqu'un des grands lacs découverts par Livingstone , Speekes, Grant, Burton, etc. Mais en Afrique on ne fait pas ce qu'on voudrait : il faut de la patience, ])eaucoup de patience, toujours de la patience. Souvent on est cliligé d'attendre de longues journées, quelquefois des mois entiers, pour que l'occasion se présente de faire quelques lieues en avant. Après mûre réflexion, après avoir pris l'avis de toutes les personnes connaissant bien le pays, après surtout avoir misa profit les renseignements que nous fournissait une exploration récente de M. U alker, exploration dans laquelle il avait découvert que l'Ogooué était obstrué dans une partie de son parcours par des ra|)ides dangereux, longs et difficiles, nous nous décidons à adopter le plan de campagne suivant : le 1" juin, nous profiterons d'un tout petit vapeur, le Delta j qui devait partir ce jour-là pour remonter l'Ogooué jusqu'à son confluent avec le X'Goiinié, M. U'alkcr, à qui il appartient, nous ayant trèsgracieusement fait offrir le passage pour nous, nos gens et nos bagages. Arrivés au confluent, nous devons nous installer cliez X'Combé, le roi Soleil. Quatre mois seront consacrés à nous concilier les sympathies des Gallois, les sujets de X'Combé, et des

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Inengas, leurs voisins ; à compléter nos collections d'Iiisfoire naturelle, à nous perfectionner dans la langue Mpongwé et surtout à explorer les affluents de rOgooiié et dos grands lacs qui l'avoisinent, régions nouvelles pour la géographie. Au commencement de septembre, laissant nos bagages à la garde de N'Combé, nous pousserons une pointe jusqu'au Gabon, pour y chercher certains instruments scientifiques qu'on doit nous y envoyer, et ravitailler nos provisions comestibles. Le mois d'octobre nous retrouvera chez le roi Soleil. Dans les derniers jours de novembre ou au commencement do décembre, tous les ans, un grand nombre de Gallois et d'Inengas, sous la conduite de leurs rois respectifs, remontent très-haut l'Ogooué pour acheter à des peuplades lointaines le caoutchouc, l'ivoire et les esclaves. Nous nous mettrons à la téte de cette expédition, et, guidés par M'Combé, il est probable que nous arriverons sans trop de difficultés jusqu'au pays des Okandas, point extrême où atfeigiiont les Gallois et les Inengas. Du pays des Okandas nous marcherons en avant, à la grâce de Dieu.

Ce programme a été, comme on le verra dans la suite de ce récit, à peu de chose près fidèlement exécuté ; mais six semaines nous séparaient encore du l^juin, et nous aurions bien voulu employer ce temps à quel(|ue excursion intéressante. Une excel-

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lente occasion se présenta. En ce moment se trouvait au Gabon un noir d'une intelligence peu commune, appelé Bounda ; il était fils d'une captive, mais son pcre était le roi Denis, et l'énergie extraordinaire de Bounda, ses prodigalités et en même temps son habileté comme commerçant avaient fait taire à son égard le préjugé de la naissance, et on le considérait comme l'égal des autres fils du roi Denis. Bounda avait d'abord été au service du commandant Bouët, puis il s'était fait traitant et constructeur de pirogues ; il gagnait beaucoup d'argent et avait fait l'acquisition de pas mal de femmes et d'un grand nombre de captifs. Le roi Denis possédait une magnifique plantation, en quelque sorte perdue au milieu de forêts immenses, de criques et de marécages innombrables. Aucun de ses fils, aucun Gabonais même n'ei'it songé à s'y établir, car les terribles Pahouins avaient pénétré jusque-là et construit leurs villages tout autour; mais Bounda n'y regardait pas de si près : il demanda à son porc de lui donner cette plantation, ce qu'il obtint'facilement ; puis il y transporta ses femmes et ses captifs, fit construire de grandes cases en bambous et sut d'abord tenir les l'aliouins en respect, puis s'insinuer dans leur amitié, et enfin prendre sur eux un très-grand ascendant; maintenant il réalise sur eux d'assez gros bénéfices en leur vendanl de la poudre, des fusils et tout ce dont ils ont besoin, mais surtout

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en leur faisant couper pour lui d'énormes arbres de hois rouge avec lesquels il construit des canots qui s'achètent fort clier au Gabon. Bounda avait une qualité fort précieuse à nos yeux : il passait, à juste titre, pour le premier cbasseur de l'Afrique équatoriale. Or, au moment de notre refour, étant venu au Gabon pour y dépenser en un jour, selon sa louable hal)itu(le, tout ce qu'il avait gagné en un mois, il vint chez nous et nous offrit de nous donner l'hospitalité dans ses cases, nous promettant de nous loger et de nous nourrir comme des princes, cl, ce qui était beaucoup plus sérieux, de tuer pour nous et de nous faire tuer des oiseaux et du gil)ier de toute sorte, jusqu'à ce que, disait-il, nous en fussions dégoûtés. Xous acceptâmes avec enthousiasme, d'abord |)arce que, tout en faisant la part de l'exagération, il était à peu prés certain que la chasse chez Bounda serait excellente, ensuite et surtout parce que nous allions, dans sa |)lantation, nous trouver au milieu de ces Pahouins cannibales dont on nous avait tant parlé et que nous désirions tant connaître. Comme l'hospitalité de Bouiula n'était pas écossaise, il fut convenu que nous lui payerions vingt francs par jour (un tiers argent et deux tiers marchandises), à la condition (|u'il nous donnerait le vivre et le couvert, et (|ue lui, son beau-frère, avec trois autres hommes, chasseraient tous les jours pour nous, tandis que deux de ses

captifs nous aideraient ii préparer les résultats de la chasse. Nous partîmes le 16 avril, par une pluie torrentielle, dans un grand canot que manœuvraient cinq Gabonais. Xotre fulTir li<Me nous avait devancés pour faire les logis. Mais, avant d'aller plus loin dans le récit de celle excur.>ion, je crois qu'il est important de donner au lecteur quelques détails sur les sauvages cliez lesquels nous allons en ce moment pour la première fois, mais avec lesquels nous serons, dans la suite de ce voyage, si souvent en contact.

D'où viennent-ils, ces Pahouins ' ou plutôt ces Fans? — car c'est le nom qu'ils se donnent à euxmêmes. — Pourquoi ont-ils quitté en masse le pays qu'ils habitaient ? Quelle force inconnue les pousse sans cesse vers l'est ? Ce grand prohlème est encore à résoudre. Toujours est-il que, il y a environ vingt ans, on a vu poindre leurs avant-gardes non loin de la colonie française. Elles venaient de loin, car plusieurs chefs ont assuré autrefois à l'amiral de Langle qu'ils avaient vu la lune s'ohscHrcir onze fois aVant d'arriver au terme de leur voyage. Depuis ce temps, les trihiis se sont succédé avec une extrême rapi-

' Oc nntii (le l'alioiiiDS Ji ('•((! ail()|ilc |)iir les li'iMiioai.s , mais je ne lui vois pus de raison (l'i'lrc. CoiniiK? jp l'ai dit , Kaii est le nom que se doimcnl ces peuples à eux-mêmes, les iudijjèiies les appellent M|)an,'jMen, el c'est le terme sous liMpiel les (l('si<[ii('iil lial)i(neil('nicnl les AiiJilais on les Allemniids.

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dité; h;)layant (ont sur leur passage, chassant les indigènes terrifiés qui ne songeaient même pas à leur disputer la possession du sol, elles avancent en niasses serrées. Déjà quelques-unes ont atteint la mer. En 18G7, l'amiral de Langle a évalué à soixante mille le nombre de ces nouveaux venus qui se pressaient autour de nos étalilissemenis français. Depuis ce moment, ce chiffre a immensément augmenté et augmente sans cesse; d'ailleurs, au point extrême que nous avons atteint et à plus de deux cents lieues dans l'intérieur, nous avons encore trouvé le pays occupé par une portion trés-imporfaiile de celte innombrable famille des Fans; les moins clairvoyants [)euvent prévoir que, d'ici à quinze ans, le (îahon leur appartiendra tout entier. On conçoit la terreur qu'ils inspirent aux habitants actuels du sol, car — c'est en vain qu'on l'a d'abord contesté, aujourd'hui aucune personne ayant été au Gabon ne nie ])lus le fait — la race des Fans est une tribu franchement cannibale; je dis franchement cannibale, car ils mangent non -seulement leurs ennemis pris ou tués dans le combat, mais encore leurs morts à eux, qu'ils aient succombé à la guerre ou aux atteintes de la maladie, peu importe. On a dit que l'on ne mimgcait |)as dans un village les cadavres de ceux qui appartenaient à ce même village et qu'on va les vendre chez des voisins, à charge de revanche. Cela est généralement vrai. Xéaiinioins

un négociant, M. P..., et des noirs assez dignes de foi m'ont cité plusieurs exemples dont ils ont été témoins et qui prouvent que ces amateurs de chair humaine n'ont même pas toujours cette délicatesse. Ainsi M. P... est arrivé dans un hameau au moment où l'on faisait cuire une femme lihre morte la veille dans ce hameau, qui était le sien. Mais il est juste de dire qu'à mesure que les Pahouins se rapprochent de nous, sont avec nous en contact et arrivent à jouir d'un certain bien-être, les cas de cannibalisme sont beaucoup moins fréquents et surtout beaucoup plus dissimulés. Ces gens-là commencent à comprendre ce dont ils ne se doutaient certainement pas auparavant, c'est qu'ils font mal en se nourrissant de leurs semblables. C'est une belle race que la race pahouine ; les hommes sont grands, bien faits et ont un air d'énergie indomptable ; chacune de leurs dents, d'une blancheur éclatante, est limée en pointe, et la vue de ces crocs bien aiguisés donne la chair de poule. Leurs cheveux sont généralement disposés sur leur tète en petites mèches recourbées comme des cornes, ce qui leur donne un aspect singulier; les chefs portent une sorte de toupet en ])liimes de perroquet rouges. Tous les honinies ont autour du cou im grand collier fait ordinairement avec des dénis de tigre, mais j'en ai vu qui remplaçaient les dents de (igre par des ossements provenant de doigts humains, enfilés en chapelet.

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Ils ont autour des reins une ceinture faite arec l'écorce d'un certain bois et large de vingt-cinq à trente centimètres, ou bien encore deux petites peaux de cliat-tigre attachées par une ceinture de perles bleues. Deux gros anneaux aux pieds complètent ce costume primitif. Comme armes, ils avaient autrefois pour la défensive un grand bouclier carré en peau d'éléphant; ]iour l'offensive, une arbalète qu'ils chargent avec de toutes petites flèches trempées dans un poison mortel, la lance, la sagaie et des couteaux de toute forme et de toute grandeur'. Mais aujourd'hui ils ont abandonné tout cela pour se servir seulement de fusils à pierre, généralement de provenance anglaise, et d'une sorte de long couteau-poignard forgé par eux. Les femmes des Fans ne .sont considérées chez eux que comme des bétes de somme destinées à faire les travaux les plus pénibles. Mlles sont généralement assez laides naturellement, et s'enlaidissent encore en se peignant une partie du corps avec des couleurs variées, principalement avec du rouge et du jaune ; elles ne portent pas d'autre vêtement que deux petits labliers en peaux de bêles, l'un par devant, l'autre par derrière, et ratlacliés, comme ceux des hommes, par une grosse ceinture de perles. Mlles Ires-

' Xnns avons rapporté iiiio collection îi pou près complète des armes et objets de toute .sorte faliri(|ii(''s par les l'aiioiiiiis ou en u$a;|e cliez eux.

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sent leurs cheveux en toutes petites nattes entremêlées (le fils de cuivre ; elles sont passionnées pour la verroterie, et se chargent les bras et les pieds d'anneaux de cuivre. Dans les tribus qui ne sont pas encore en contact avec la civilisation, les femmes sont assez retenues dans leurs mœurs et ont généralement une quantité d'enfanis.

Les Fans sont très-adroits pour forger le fer et fabriquent cux-inèmes, avec le minerai qu'on trouve en abondance et d'une excellente qualité, dans certaines parties de leur pays, leurs armes et bon nombre d'ustensiles de ménage. Ils font aussi d'assez bonne poterie. Ils se procurent, pour le moment du moins, l'ivoire en grande quantité, et déploient, pour le vendre, une rouerie sans pareille. Leur passion pour la chasse et leur esprit remuant les empêchent de s'adonner à l'agriculture; néanmoins, ils sont d'une habileté extraordinaire pour défricher une forêt et obtenir sur l'emplacement défriché une planfalion de bananiers assez productive. Lorsque AI. Duchaiilu d'abord , puis MAL Ayniés, Serval, l'amiral de Langle et d'autres hommes distingués qui se sont voués à l'élude de ces pays, se trouvèrent en présence cles Pahouins, ils avaient fondé sur celte race de grandes et légitimes espérances. La question du cannibalisme était bien loin d'èire un obstacle invincible. Combien de tribus, cannibales il y a vingt ans, sont aujourd'hui

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