‹ L'Afrique equatorialeChapitre 16 sur 42 · LES PAHOUIÎVS CA\N1BAI,KS · texte numérisé non relu

LES PAHOUIÎVS CA\N1BAI,KS

civilisées, et donnent les meilleurs résultats! M. Winwood Reade n'affirnie-t-il pas, avec les citations les plus probantes à l'appui, que ses ancêtres les liahilanfs de la Grande-Bretagne ont été parfaitement anthropophages? D'ailleurs, comme je l'ai dit, on a pu remarquer, peu de temps après leur arrivée, que les Pahouins qui entretiennent des relations suivies avec nous ont à peu près renoncé h cette coutume barbare. Ceci posé, on se trouvait en présence d'un peuple doué d'une vitalité puissante, K qui n'a pas d'esclaves, et chez lequel la fécondité des femmes atteint des limites inconnues, même dans les contrées européennes ', v et l'on ne pouvait s'empêcher de le voir avec joie se su])stitucr aux Gabonais, peuple usé, pourri de vices, et incapable d'un labeur quelconque, ou bien encore à ces Bakalais voleurs, perfides et intraitables. « Dès que cette population nombreuse, dit l'amiral de Langle*, en parlant des l'ahouins, sera plus li;ibituée à nos coutumes, dès qu'elle aura confiance en nous, elle prendra des mœurs jilus douces... on pourra en tirer un immense parti. »

Hélas! il fini bien le reconnaître aujourd'hui, les Pahouins son! bien loin d'avoir répondu à celle

• M. Ayrnt'S , llap/)Ort xiir l'r.r/)/i)i aliiiii <lii i'iniiiiiiMw/c;;/v l'Oqôoué ( lit-nir uinriliinr rt roliniitilc).

-.Vole surir (lai)()ii, |)iil)li(''(! (hiiis le Itiillri'ni (li>. lu Siiririr dr i/rof/iYi/)/iir (le I8(i!).

IGO L'AFRIQUE ÉQ 11 ATO R 1 ALE.

attente : de la civilisation, ils ont pris tous les vices, mais pas une vertu ; plus ils approchent de la côte, plus ils vivent auprès de nous, et plus ils deviennent paresseux, pillards et de mauvaise foi : leur industrie, ils ne veulent l'employer qu'à chasser le gibier et à faire le commerce de l'ivoire ; et encore, dès leur arrivée dans le pays, ils détruisent le gibier et ruinent le commerce de l'ivoire, en exterminant en quelques jours, par un procédé dont je vais avoir occasion de parler, tous les éléphants que renferme une contrée. Leur iiilelligence , ils ne s'en servent que pour duper et voler les négociants avec lesquels ils sont en relation. Leur activité, ils la font consister à entretenir un état de guerre perpétuel avec tous leurs voisins, même et surtout si ces voisins sont, comme eux , des l'ahouiiis. La fécondité de leurs femmes teud à dis|)araîlre de plus en plus, car elle était due un peu à la retenue de leurs mœurs, beaucoup;! la stricte observation d'une loi qui interdisait de marier les tilles avant (|u'ellcs eussent atteint l'âge nubile. Aujourd'hui, la contagion de la débauche les a gagnés, et ils vendent leurs enfants, dès l'âge le plus tendre, aux traitants de tous pays. Inquiets, remuants, il faut (|u'ils changent sans cesse leur établissement de place. Ce n'est pas tout; ne voulant ni travailler ni faire un commerce sérieux, ils manquent absolument de moyens d'existence. Aussi, ils cherchent à s'en |)iocurer en attaquant /i

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main armée les embarcations et en pillant les marchandises des traitants. Ils ont commencé par dévaliser les noirs; aujourd'hui ils s'en prennent même aux hlancs, sur lesquels ils ont commis des agressions si nombreuses que le nouveau commandant a, en personne, dirigé contre eux plusieurs petites expéditions. Son énergie les tient momentanément en respect; mais il est impossible, avec les ressources dont on dispose, de les poursuivre dans l'intérieur, et ils sont là, près de nous, comme une menace perpétuelle. Il y a déjà longtemps, dans un article publié par le Tour dit Monde, AI. (IrifCoii du Bellay, médecin de la marine, tout en partageant encore les espérances alors généralement fondées sur les Pahouins, avait le premier pressenti le danger : il termine ainsi une étude sommaire, mais extrêmement remarqunlile, sur les Fans : « Telle est celte race pahouine, bientôt la plus importante poui- nous, car elle avance à grands pas vers nos comptoirs. On l'y voit venir avec plaisir, parce que s'il est possil)le de faire quelque chose du [tays, c'est avec des gens aussi bien trempés; mais, il ne faut pas se le dissimuler, ce seront pour nous des sujets bien remuants et des auxiliaires liien difficiles à manier; s'ils sont habituellement assez doux et hospitaliers pour les blancs, ils ont un caracli're ombrageux et versatile servi par une industrie et par une énergie (|uc bien peu de noirs possèdent. »

Mallicureusenient, les événements n'ont que trop justifié ces apprêliensions , et l'on ne sait pas jusqu'oïl ira le mal que fera à notre colonie l'invasion do ces sauvages, que l'on considérait comme ses futurs régénérateurs.

Maintenant que le lecteur est édifié sur ces Fans on Pahouins, je puis commencer le récit de notre première excursion chez eux; il verra, du reste, que, pour cette fois, c'est aux tribus déjà à peu près civilisées que nous avons eu afiaire. J'ai dit que nous étions parfis par un temps é|)ouvantable dans un grand canot à voile. Il fallait d'abord remonter l'esluaire du Gabon jusqu'à Tile aux Perroquets, et de là nous engager dans la rivière Bobuin. Aotre équipage se composait de cinq Gabonais, tous plus paresseux et plus indisciplinés les uns que les antres. Le vent était contraire, les hommes ramaient à peine, de sorte que c'est avec toutes Jes difficultés du monde que nous pûmes aller coucher à la pointe Ovvendo, c'est-à-dire que nous n'avons presque pas fait de chemin ce jour-là. A la poiule Ow endo, il y a une petite factorerie appartenant à un négociant français, M. H. Pèue. Elle est tenue par un noir sénégalais, qui nous offrit Thospilalilé ; mais les moustiques étaient si mauvais qu'il nous fallut passer une partie de la nuit à nous promener de long en large sur le sable. Dans l'estuaire du Gabon, la marée se fait senlir avec beaucoup de force, et il

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était très-important pour nous de profiler de son reflux. A deux heures du matin, notre hôte sénégalais vint prévenir Marclie et nioi que l'heure était favorable pour par (ir; nos nègres affirmaient le cou Iruire ; mais, naturellement, nous avons attribué leur dire h leur fainéantise et à leur envie de dormir, et, déjà exaspérés contre eux par tous les tours qu'ils nous avaient joués la veille , nous les avons obligés à se lever et à partir. Malheureusement pour notre dignité, le Sénégalais s'était trompé; le flot nous entraînait àla dérive, et nous commençâmes à revenir assez rapidement vers notre point de départ, à la grande joie de nos hommes, qui riaient sous cape de notre mortificalion. Heureusement, vers trois heures et demie la mer cessa de monter, la brise fraîcliit, et nous pûmes rattraper assez vite une partie de la distance déjà perdue, l'ers dix heures on s'arrêta pour déjeuner dans un village de |)êcheurs; nous y avons tué quelques perroquets qui nous donnèrent un excellent pot-au-feu. A cinq heures, nous entrions dans la rivière Hohnin, que nous quittions au bout (le peu de temps pour nous engager dans l'une des iiinonihrablcs criques qui sillonnent le pays eu tous sens. A partir de ce moment, toutes les armes furent chargées et tenues prêtes, non (|ue nous eussions qiiehiue chose à craindre des l'ahouins ciiez les(|uels nous allions, mais parce (|uc ceux-ci étaient en guerre avec d'autres Pahouins, (|iii alla-

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qiulient indifféremment toutes les pirogues qu'ils rencontraient dans les eaux de leurs ennemis.

Deux heures après le coucher du soleil, bien qu'il fît un beau clair de lune, nos hommes avouèrent qu'ils étaient perdus et ignoraient complètement le chemin pour arriver chez Bounda. Inutile de dire la désagréable impression que nous causa cet aven. Versdix heures, après unefoulede tâtonnements trè.spènibles, nous nous trouvâmes tout à coup, à l'issne d'un coiido que fait une crique, face à face avec une grande jiirogue inconnue. Dos deux côtés, on se coiiclie en joue en criant le qni-vive du pays : Mongrshiiw mandé ? (mot à mot : ces gens-là, qui "?) Mais la réponse, faite en mj)ongwé, nons montre bientôt qne nous avons allaire h des amis, et, la panique passée, les denx haleaiix s'accostent avec de bruyantes démonslralions de joie. Xons donnons an chef et à ses hommes un ]icu d'eau-de-vie; en revanche, il fait présent à nos hommes de (pielques bananes, et, ce qui élait plus important, nous indique le chemin d'nri village pahoniii ami et Irès-rapproché de riia])italion de lîounda. \'ous arrivons à l'endioil indiqué à minuit. Marche reste de garde et s'apprête à passer sa nuit dans noire bateau. Pour moi, je vais saluer le roi. Tout le village était déjà sur jiied pour voir le tanijani [hXixwc) , et j'eus peine à fendre la foule pour gagner la case du monarque. Sa .Majesté pahouine était déjà enlourée de fous ses

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conseillers et avait mis, pour me faire honneur, un vieux chapeau noir de l'espèce dite chapeau-claque. Il se leva à mon entrée, me tendit la main et me fit un pompeux discours que je ne compris pas, mais qui, d'après un de mes hommes, que j'avais emmené comme interprète, faisait l'éloye de toutes mes vertus, surtout de ma générosité; il concluait par un appel à ma munificence et implorait avec énergie, pour lui et pour ses sujets, un don de rhum et de tahac. Dès qu'il eut fini de parler, un long murmure approhateur et Iss nombreux io ! io ! (bravos du pays) s'élevèrent du groupe des conseillers et de la foule qui avait envahi la case, témoignant ainsi la vive satisfaction que causait Téloquence du souverain. Je lui donnai quelques bouteilles de rhum et quelques tètes de tabac; en échange, il me fit apporter un souper composé d'une corbeille de bananes ' et d'un morceau de sanglier fumé. J'expliquai ensuite le motif de notre venue et fis appel

' La l)iiiaiie dont il s'ajjit ici fist le principal aliment dos noirs, et inalli(!iirousciiieiit trop soiuent du voyayear blanc daiH l'AIVique éijuatoriale. On en fait aussi une fjraiide coiisoni nation dans {'.Amérique du Sud et aux .Antilles, Étals où clic remplace le pain Elle diffère de la petite banane, dite d'Aljjérie, en ce (|u'elle est beaucoup |)lus jjrossc cl moins sucrée; de plu.s, on lamanjjc babitiiclIcmiMit iorsciu elle est encore vcric et r(\tie ou bDiiiliic. Les Anglais rajipcllciit plantain, les Espa;|noU platano , dans les colonies françaises on la désigne «ous le nom trivial de iiauane-cocluin.

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à 1 lialiileté si vantée des Paliouins comme chasseurs (le gros gibier. On me répondit par un tapage infernal qui se prolongea pendant un quart d'iicure sans que je pusse me faire entendre, même de n.on interprète. Quand le calme fut un peu rétabli, j'appris que les Pabouins venaient de jurer d'exterminer à mon prolit tous les gorilles, tigres, cliimpanzés et autres grands animaux que renfermait la forêt. Le roi commanda alors de commencer les chants et les réjouissances. Mais , à mon grand regret, au lieu de la danse au son des clochettes et du l ouquin de dent d'éléphant, danse si caractéristique des Pabouins de l'intérieur, il. me fallut assister à une grossière imitation de la chorégra- |.liie du Gabon, qui n'offrait plus aucun intérêt pour moi.

Ces Pabouins-l;i clicrchaient en toute chose à sin» ger le Gabon. La plupart des liommes se drapaient dans des pagnes, et presque foules les femmes avaient adopté pour coiffure le casque à la mpongu é. Autre signe bien plus caractéristique de l'inxasion chez cette tribu des mœurs gabonaises : le roi m'amena sept de ses plus jeunes femmes et me pria d'en choisir une pour tout le temps de mon séjour dans le pays. Je déclinai poliment cette offre généreuse et le suppliai de me désigner un endroit quelconque où je pourrais m'étendre, car je tombais de fatigue et de sommeil. Il oui la bonté de me faire

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préparer quelques nalles à côté de sa couche, et je dormis du sommeil du juste jusqu'à sept lieures, moment auquel il fallut procéder à la présentation solennelle de Alarclie, qui avait reposé dans la pirogue. Il fut obligé h son tour de donner de l'eaiide-vie et du tabac. A liuit heures et demie, ou entendit retentir le son d'une corne très-bruyante : C'est Bounda! - cria-t-on de toutes parts. En efl'et, c'était Bounda qui venait nous chercher. Il s'avança majestueusement au milieu de la foule et nous tendit la main sans avoir l'air d'apercevoir les Pahouins qui nous entouraient et mémo Irur roi. Ceux-ci, au contraire, lui prodijjiiaienl les marques d'un profond respect. Bounda nous conduisit immédiatement vers ses propriétés, qui n'élaieul pas éloignées de plus d'une lieue. 11 y avait une douzaine de rases consiruiles sur une colline, au milieu de la plus belle forêt (jue j'aie jamais vue ; elles étaient exclusivement réservées à noire li(Me, à ses^ femmes, à ses enfants et à ses caplil's. Xous fûmes introduits dans une de ces cases toutes neuves et très -proprement faites; elle était composée de deux compartiments et , chose merveilleuse ! renfermait deux chaises et une table recouverte d'un tapis rouge. Xous avions déjà amené un hoi/ (petit domestique;) de quatorze ans appelé Ouakanda et plus connu au Gabon sous le nom de Coqiiindn, que lui avaient donné les officiers de marine. Bounda

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lui adjoignit pour nous servir son fils Ragabo, yamin de quinze ans qui faisait parfaitement la paire avec Coquinda; puis il nous assura que nous serions joliment bien traités cbez lui, car il avait fait venir exprès pour nous des provisions comestibles du Gabon. Ces provisions si pompeusement annoncées consistaient en un canard, une demi-livre de thé, une demi-livre de sucre et deux boîtes de petits gâteaux anglais. Le canard fut mangé le soir même à dîner. La journée se passa en préparatifs belliqueux; nous fîmes une distribution de poudre et de plomb aux bommes qui devaient chasser pour nous le lendemain. Ces braves gens témoignèrent leur ardeur et leur zèle en tirant force coups de fusil en l'air et en brûlant ainsi, en signe d'allégresse, une bonne partie des munitions qu'ils venaient de recevoir. Bounda nous présenta ensuite à ses femmes. Xous en vîmes neuf, dont l'aînée pouvait avoir quarante-cinq ans, la plus jeune dix. La dixième femme était absente parce qu'elle avait été voir ses parents; la onzième et dernière parce qu'elle n'avait que quatre ans et que jusqu'à nouvel ordre ou la laissait dans sa famille. Celle-là était une petite Pahouine épousée parce que son père était un chef influent avec lequel il importail de s'allier étroitement, houndu nous affirma que tout se passait admirablement dans son ménage : « Je ne comprends pas, nous disait-il, ces maris qui sont tou-

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jours à se disputer avec leurs femmes. Tenez, vous voyez cette grande fille-là (et il nous montrait une assez belle Gabonaise de vingt-deux ans), je l'ai épousée il y a trois ans. Deux jours après mon mariage, elle me fit une scène : eb bien, je l'ai prise tranquillement parle cou et par les pieds, brandie au-dessus de ma tète et lancée par terre. Elle a fait la morle pendant trois quarts d'iieure et est restée coucbée pendant quinze jours; mais, depuis ce moment-là, si vous saviez comme elle est gentille avec moi ! » A'ous ne cbercbàmes même pas à expliquer à ce mari... énergique que son procédé pour rendre les femmes gentilles était fort réprébensii)le : cet homme, si intelligent pour beaucoup de choses, ne nous aurait pas compris sur ce point-là.

Après le dîner, notre bùte s'invita à prendre le tbé avec nous. Il se plaignit amèrement des l'ahouins. « Autrefois, nous disait-il, cette forêt était pleine d'éléphants. Ces brigands- là sont venus; ils les ont détruits en un mois : les femelles, les petits qui n'avaient pas encore de dents, ils ont tout tué! Savez-vous comment ils font, les Pabouins? Dès qu'ils arrivent dans un pays oii il y a un troupeau d'éléphants, ils mollcnl sur leur trace vingt ou vingt-cinq chasseurs (|ui suivent ce lrou|)ean nuit et jour et le perdent le moins possible de vue. Les éléphants vont toujours à peu près ensemble et cir- I. 10

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culent beaucoup; quand ils sont entrés dans un bouquet d'arbres ou dans un coin de la foret facile à cerner et dans lequel il n'y a pas d'eau, les chasseurs qui les gucllcnt se postent autour de cette enceinte, tirent des coups de fusil en l'air et font un tapage épouvantable. Les éléphants n'osent naturellement pas bouger de place et se tiennent cois au milieu de leur retraite. Pendant ce tenips, deux ou trois hommes courent à toutes jambes pour avertir la tribu. Hommes, femmes, enfants, tous arrivent : quelquefois ils sont cinq ou six cents. Chacun se met à l'œuvre, on hurle, on tire des coups de fusil et l'on travaille. La nuit, on établit un cordon de feu autour de l'enceinte assiégée. 15ientùt, en abattant des arbres de toute grosseur, en enchevêtrant les unes dans les autres d'énormes lianes, on construit une vraie palissade, absolument infranchissable, (|ui a souvent près d'un kilomètre de tour et tient tout le tron|)euu prisonnier. Alors des cases sont construites pour les veilleurs; puis ceux qui ne sont pas désignés pour ce service se retirent et attendent quelquefois quinze jours, quelquefois trois semaines, quelquefois plus. L'éléphant a constamment besoin d'eau; après en avoir été privé pendant un temps aussi long, il est donc épuisé par la soif et d'une faiblesse extrême. Après avoir célébré une grande cérémonie en l'honneur des fétiches, les veilleurs

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passent dans l'enceinte, par une entrée ménagée à cet effet, deux petites pirogues pleines d'une eau empoisonnée. Ce jour-là, toute la tribu est revenue. Durant la nuit, les éléphants boivent tout le contenu des pirogues et, le lendemain, ils sont stupéfiés et aux trois quarts morts. C'est alors que commence la boucherie. A un signal donné, les chasseurs se glissent près de leurs victimes, et on commence le feu, qui se prolonge bien après que le dernier éléphant est tué. Les coups de fusil pleuvent encore sur les cadavres, et on s'acharne dessus jusqu'à ce que leur peau soit percée comme un crible. K Tu comprends, nous disait I5ounda, qu'on ne trouve pas longtemps d'éléphants dans un pays où ces sauvages sont venus s'établir, u Bounda avait raison; son récit nous a été confirmé par de nombreux témoins oculaires. Cette chasse ou plulôf cette destruction réglée de l'éléphant est pratiquée par toutes les diverses tribus de la race des Fans et arrivera infailliblement â faire disparaître l'ivoire du Gabon et par conséquent le commerce si im|iortant de ce produit, .\otre hôte se |)luignit aussi amèrement de la mauvaise foi des Pahouins dans le commerce qu'il f.iisait avec eux of nous r.iconta une foule de mauvais toiir.s (|u'ils lui avaient j(iué.><. Mais, sous ce rapport, nous le plaignions fort peu : à bon chat, bon rat! Bounda avait encore le bon boni dans celle lutte de corsaire contre corsaire.

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Ce bon Bounda aurait bien parlé tonte la nnit si nous ne l'avions pas mis à la porte pour nous jeter sur nos lits (le bambous, un peu durs même pour des gens fatigués.

Le lendemain, une beure avant le jour, tout le monde était sur pied; cbacun partit d'un coté différent. Xe voulant pas gêner nos cbasseurs, je pris seulement un gamin avec moi. Xe connaissant pas le pays, je ne fis qu'une cbasse assez ordinaire; je tuai des écureuils appartenant à ])lusieurs variétés différentes; parmi eux se trouvait le m'bocco ou mangeur d'ivoire [sciurus ehorivus). D'après M. Ducbailiu, qui l'a, je crois, découvert et baptisé de son îîom scientifique, « il est incontestable que ce petit animal va rôder dans les bois à la recherche des carcasses d'élépbant et qu'il ronge l'ivoire, détériorant souvent les plus belles défenses v. Hien que les m'boccos soient communs dans plusieurs des endroits dans lesquels nous avons séjourné, il nous a été impossible de vérifier par nous-mêmes celle assertion. .Alais j'ai vu pas mal de dents d'élépbant assez sérieusement endommagées pour perdre une partie importante de leur valeur, et les noirs m'ont afliriué que le m'bocco était l'auteur du dégât. (]e (|ue j'ai pu constater, c'est que sa nourriture babituelle est une sorte de mango sauvage que les indigènes appellent ipi, et que le mangeur d'ivoire, dont la grosseur atteint souvent celle d'un pelit lapin,

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est un excellent manger (lui souvent nous a rendu les plus grands services.

Dans la même matinée, je tuai un calao huppé [huceros alho-cristatus) dont je fus très-fier, car c'était le premier que j'apercevais; cet oiseau, connu sous le nom d'ogoiimhou par les naturels, est, disent-ils, le grand ami des singes et se tient toujours en leur compagnie. Il est certain que ses mœurs diffèrent entièrement de celles des autres espèces de calaos à la famille desquels il appartient ; ainsi , il reste de longues lieiires perché sur des branches peu élevées, solitaire, silencieux et immobile ; la présence de l'homme ne semble pas l'effrayer; les autres calaos, au contraire, vivent en troupes nombreuses au sommet des grands arbres, toujours en mouvement et caquetant sans relâche ; tous sont méfiants et très-difficiles à approcher. Bien que je revinsse de bonne heure, je trouvai Marche qui, déjà de retour depuis une heure, était absorbé dans la préparation de sa chasse, à laquelle se; jdigtiaientdeux grands singes déjà envoyés par Hounda. Je me mis naturellement à l'o'uvre avec lui; nous avions fait installer dehors une sorte de table assez commode pour travailler en plein air; mais, |)()ur en profiler, nous avions com|)(é sans les fourous (on appelle i'ourou en mpongué une sorte de moucheron si petit qu'on ne le voit guère que quand il est gonfié de sang). On ne saurait croire combien

est douloureuse la jiiqiîre de cet animal minuscule. Il y en avait des milliards, et Marche avait déjà la figure et les marns liorril lenient enflées. Ces fourous ont été pour nous un véritable supplice durant tout notre séjour dans ce pays; ils ne disparaissaient qu'à la nuit et au moment où les rayons du soleil sont le pins ardents.

Après avoir lutté pendant une journée entière, il fallut battre en retraite, changer notre atelier de place et le transporter dans le fond d'une case devant laquelle les femmes entretenaient sans cesse une épaisse fumée qui chassait les fourous, mais qui nous suffoquait à demi. En revanche, nous eùn.cs la joie, vers le soir, de voir revenir nos chasseurs ployant littéralement sous le fardeau de leur chasse, dont les pièces les plus remarquables étaient une grande antilope, trois espèces de singes, un chat-tigre et toute sorte de grands oiseaux; nous avons travaillé une partie de la nuit et toute la journée du lendemain sans arriver à tout préparer. Depuis ce moment jusqu'à notre départ, les jours se sont beaucoup ressemblés pour nous; levés dès l'aube, nous étions constamment occupés à la chasse ou à la préparation dos pièces tuées par nous. A midi le déjeuner, à luiil heures le diner. Bounda nous avait donné comme cuisinière une de ses femmes qui, d'après lui, était un vrai cordon bleu ; malheureusement, dans son idée un plat de singe

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était un mets des dieux, le plus succulent régal que pût savourer un gourmet ; aussi elle nous en servait à toutes les sauces. Certainement, au point de vue culinaire, rien ne diffère d'un singe comme un autre singe ; le grand singe noir à longs poils fait de l'excellente sou|)e et un bouilli passable, mais sa viande est borriblement dure; le singe pain à cacheter', au contraire, a une cliair blanche comme du lapin, mais filandreuse et trop grasse. Le singe h figure bleue n'est pas mauvais cuit dans sa peau sur des charbons ardents. Néanmoins toute cette variété ne nous empé(ha pas de nous dégoûter bien vite de manger tant de macaques, et nous dûmes prier Hounda de faire changer notre ordinaire; au reste, nous n'avons pas pâti chez lui, car il avait toujours des oiseaux de toute espèce et de temps en temps de l'antilope ou du porc-é|)ic.

Dès le jour de notre arrivée, Hounda avait été à notre insu dire aux Pahouins que nous ne voulions plus d'eux con.me auxiliaires ; la modestie n'est pas sa vertu dominante, et il élait indigné de ce que nous eussions osé demander l'aide de quel(|u'nn quand nous avions h notre disposition des chasseurs tels que lui et les siens. Au reste, les l'ahouins ne nous otit pas gardé rancune de les avoir ainsi

I II (loi) ce nom à une liiclic (l'iiiii! Iilaiiclicii r l'chUaiili' u sur sou MUisciiu noir.

décommandés; leur roi vint deux fois nous rendre risite et repartit deux fois parfaitement gris, mais parfaitement content. Je rencontrais souvent ses sujets dans les bois, tantôt coupant des arbres ou préparant une plantation de bananes, tantôt chassant avec l'aide de filets et de chiens qui ressemblent identiquement à nos petits roquets; ils étaient toujours assez bienveillants pour moi et regardaient mon fusil avec une terreur respectueuse. Rien ne pouvait égaler leur stupeur lorsque j'abattais un petit oiseau au haut d'un arbre ou quelque écureuil sautant de branche en branche. Ils disaient que, pour faire des choses si merveilleuses, il fallait que j'eusse dans mon fusil un fétiche merveilleux. Un jour je trouvai une demi-douzaine de ces Pahouins accroupis au milieu d'une innombrable procession de ces fourmis appelées iifchougous, dont les colonnes serrées défilent quelquefois pendant une journée entière sans qu'on en voie la fin; au moyen d'une écuelle dont chacun d'eux était armé, ces sauvages en jetaient des milliers dans de grandes calebasses remplies d'eau très-chaude; les chasseurs de ce singulier gibier avaient le corps entièrement nu, mais enduit d'une sorte de résine qui, parait-il, les préservait des morsures douloureuses des nlchougous. J'appris que cette espèce de fourmi, bouillie et pilée dans une grande marmite avec une herbe qui a un peu le goût de la chicorée, composait un

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mefs dont les Pahoiiins sont très-friands. Certainement je préférerais cela à la chair humaine, mais c'est égal, j'aimerais mieux antre chose pour mon dîner.

Le 22 avril, entre autres gihiers, nous tuâmes un nchéri; on appelle ainsi une ravissante petite antilope dont la taille ne dépasse pas celle d'un gros lièvre. 11 est impossihlo de trouver rien de plus gracieux dans son aspect et dans tous ses mouvements que ce nchéri. Son pelage est gris de fer, sa queue forme une sorte de panache d'une hlanchcur éclatante. Cet ornement, qu'il agile sans cesse et qui semhle dans la hroussaille un gros papillon hiaiic voltigeant de droite et de gauche, est bien souvent la cause de sa perte, car il le trahit aux yeux perçants du chasseur, qui sans cela auraient, à cause de sa couleur sombre, beaucoup de peine à le distinguer dans l'épaisseur de la forêt. Chose extraordinaire et que je ne puis me décider à croire malgré les aflirmalions de Ifoiinda, de François, notre noir au Galion, de beaucoup de chasseurs nègres et même d'un négociant, M. I*..., (jiii dit avoir vu lui-même le fait, ce petit animal, si iuolfensif |)ar son apparence et par l'espèce a laquelle il appartient, aurait des goûts carnivores, ferait une guerre acliarnée aux poules, dont il est tout spécialement amateur, et les mangerait sans pitié.

I,e 25, Marche tomba malade; il se plaignait tle

douleurs aiguës qui lui permettaient à peine de se remuer. Le lendemain, son état ne fit qu'empirer. Ce jour-là, 26 avril, Bounda, qui partait toujours au point du jour pour revenir bien après la tombée de la nuit, fit une cbasse exceptionnellement bonne ; outre des quantités de singes et une pintade de l'espèce rare appelée par Ducbaillu numida plumifern, il rapportait un calago à dos roux. Ce petit animal, vraiment extraordinaire, est de la grosseur d'un écureuil ; il a dos yeux noirs démesurément grands, son pelage roux est plus doux au toucber que le velours, et ses petites pattes représentent en miniature, mais très-exactement, les mains d'un bomme. Kous l'avons préparé avec le plus grand soin, et il a élé depuis acquis par le Muséum de Paris. Le 29, je me perdis dans la forél en poursuivant une compagnie de touracos géants ; j'étais seul, à plein bois ; par un basard providentiel je trouvai un sentier, et en le suivant j'arrivai au village pabouin dont nous avions déjà reçu l'hospitalité. Je trouvai tout le monde en grand émoi. Les hommes, arniés jusqu'aux dents et peints en guerre, dansaient à grand renfort de tam-tam devant une statuette grossièrement sculptée qu'ils voulaient sans doute se rendre favorable. J'appris ensuite par Bounda qu'ils se préparaient à |)artir pour attaquer un village voisin dont le chef avait enlevé deux femmes à leur village. Ils me firent une longue harangue que je ne compris

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naturellement pas, je crus seulement entendre qu'ils m'expliquaient leurs griefs contre ceux auxquels ils allaient faire la gnerre. En tous cas, avec force gestes et quelques mots mpongiré, je leur expliquai mon embarras, et ils me donnèrent pour regagner mon logis une petite pirogue manœuvrée par quatre enfants de sept à huit ans, qui firent du resle très-bion mon affaire. Cependant l'état de Alarclie était bien loin de s'améliorer; depuis l'avant-veille il n'avait pas pu se lever de son lit de bambous dont la dureté accroissait encore ses souffrances. Durant la nuit il ne pouvait pas fermer l'œil un instant. Malgré tout, il s'obstinait à rester, car son cœur de naturaliste saignait à l'idée d'abandonner un endroit où nous faisions d'aussi belles récoltes. Mais petit à petit cet état de cboscs devint tout il fait intolérable, et il lui fallut se décider à la retraite que je prêchais déjà depuis quelques jours. Il lui était impossible de gagnera pied la rivière où nous avions laissé notre canot : on l'installa donc sur une sorte de brancard, et il se mit en mouvement |)orté par deux vigoureux l'ahouins; par exemple, je ne reconimanderai jamais ces gcns-l;i comme inlirniiers. Deux fois ils faillirent tomber avec leur fardeau et quatre ou cinq fois ils lieurlèrent le patient contre de grosses branches d'arbre. Heureusement le trajet n'était pas long, sans (|iioi Alarche ne serait pas arrivé tout entier. Knfiti nous

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pûmes l'arranger lant bien que mal au fond du bateau, et nous partîmes en compagnie de Bounda et salués de tous côtés par les hiambié (adieux) que nous criait une nomljreuse assistance venue pour voir notre départ. A deux milles de Là, Bounda nous montra une petite île de palétuviers à demi submergée : c'est là que les Pabouins de ces régions, qui ont généralement renoncé à manger leurs morts, les enterrent à la manière des Gabonais. Au moment d'entrer dans la rivière Bohuin, nous rencontrâmes trois ou quatre pirogues dans lesquelles péchaient de nombreux Pabouins, En nous apercevant, ils se jetèrent à la nage et disparurent dans les mangliers, croyant avoir affaire à des compatriotes, c'est-à-dire à des ennemis. Bounda se mit alors à souffler dans sa corne, dont le son était connu à dix lieues à la ronde, et à crier de toutes ses forces : E Bounda ni tangani (c'est Bounda avec des blancs). On vit alors un à un reparaître une douzaine de ces sauvages percbés sur des palétuviers et sautant de branche en branche : ils ressemblaient prodigieusement à ces grands singes noirs auxquels nous venions pendant (|uin/e jours de donner une chasse si meurtrière.

L'embarcation de Bounda marchait si bien que le soir même de notre déjiart nous étions arrivés au Gabon. Au moment où nous accostions, Cossy, le commissaire de police noir qui se trouvait sur la

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jetée, courut vers nous pour nous annoncer une grande nouvelle, qu'il nous donna en ces termes : « Néplion qu'il a déserté à Sedan, il a crevé en Angleterre. 1) J'avoue que nous ne comprimes pas tout de suite, et que nous n'aurions probablement jamais compris, si un quartier-maître, entendant notre dialogue avec Cossy, à qui nous demandions en vain des explications, ne nous avait appris qu'il s'agissait de l'empereur Xapoléon III, mort à Chislehurst. Marche fut de nouveau hissé sur le brancard , à l'avant duquel Cossy fut attelé pour le punir de sa manière extravagante d'apporter les nouvelles de France; on le transporta à notre ancien logis, où les excellents soins du docteur Legrand, une bonne soupe grasse envoyée matin et soir par les sœurs et un repos absolu le remirent sur pied en moins de quinze jours.

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