‹ L'Afrique equatorialeChapitre 17 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'cstiuire du Gabon et ses habitants. — Les Boulous, les Slickianis et les Mponjjwé. — Dos enseignes qui n'atlirer.iient pas les chalands en France. — Vanité fai)uleiise des Alpongwé. — Mpnogwé , lui pas nègre. — Du danger d'être un grand monde. — Des empoisonneurs très - raffinés. — Le commerce de Mpongwé. — Ces dames gabonaises. — Des maris peu jaloux. — Sortilège pour adoucir le cœur des beaux-pères. — La religion des Alpongwé. — Trois divinités malfuisanles. — Comtnont les Mpougué sont gouvernés. — Des rois de Pacotille. — Le roi Denis, chevalier de la Légion d'honneur et de l'ordre de Saint-Grégoire. — S])lendeurs et décadence du roi Denis. — Notre établisseincnt français au Gabon. — Aperçu historique. — Situation actuelle. — Personnel. — Budget. — Question de l'évacuation. — Le Gabon abandonné par nous deviendrait immédiatement la proie des Paliouins.

Avant (lo quitter la c(Mc pour ni'enfoncer daii.s l'intérieur de l'Afrique équalorialc, je veux consacrer un chapitre au Gabon proprement dit et à l'étahlisscuioul qiio nous y avons formé. A[)rés avoir donné quelques détails sur les nuL-iirs des .MpoM'jué ses principaux habitants, j'examinerai rapidement la situation actuelle de notre colonie, ses ressources,

son avenir, et enfin la question si controversée de savoir si nous devons continuer à occuper ce point de l'Afrique occidentale.

Quand on entre dans la vaste baie que forment à son emliouclnire les eaux du Ga])on ; quand en s'avançant jusqu'à notre étal)lissement de Libreville, on voit aussi loin que la vue peut s'étendre, son cours large de plusieurs milles, on croit se trouver en présence d'un fleuve dont ]'im|)ortance ne le cède en rien à celle du Congo ou de l'Ogooué; il n'en est rien cependant : à douze ou treize milles de la mer, le Gabon se rétrécit brusquement, il devient une petite rivière qu'on appelle le Como et dont lu source se trouve aux montagnes de Crystal : ce n'est donc, à proprement parler, qu'un estuaire; mais cet estuaire offre aux navires du plus fort tonnage un abri sûr et commode. Les deux rives en sont lial)itées par les Boulons, les Sbekianis et lesMpougvvé. Les Boulons et les Sbekianis (bommes des liois) sont aujourd'bui j)eu nombreux : ils vivent presque à l'étal sauvage dans les forêts; adonnés aux superstitions les plus grossières, ils ne font guère de commerce et sont méprisés par les autres noirs. Nous les laisserons donc de cùté pour nous oecu[)('r presque exclusivement dos Mpongwé , peuple intéressant sous beaucoup dr rapports. 11 est impossible d'assigner une liistoire aux Mpongwé. Chose singulière dans tous ces peuples de l'Afrique

équatoriale, malgré les recherches les plus attentives, nous n'avons pu découvrir aucun récit, aucune légende, aucune tradition se rapportant à ce nui s'est passé au delà de leurs pères. Pour les Alpongu é que l'on appelle à la cote les Gabonais, la chose est d'autant plus extraordinaire qu'ils ont certainement eu une civilisation bien plus avancée que celle des autres noirs du même pays. La meilleure preuve en est la manière dont, sans avoir jamais été écrite, leur langue s'est conservée chez eux intacte avec ses déclinaisons, ses conjugaisons, ses sacrifices continuels à l'harmonie. Ils poussent du reste à un point inouï le sentiment de leur supériorité sur les peuplades qui les avoisinent : certes, jamais citoyen romain, interrogé sur sa nationalité, n'a répondu VI''(I0 sum civis romanus avec autant d'orgueil que le .Mpongu é Son ini arc M|)ongué, je suis Mpongwé. Il serait profondément humilié si on lui disait qu'il y a quelque chose de commun entre lui et un Bakalais, un IJoulou ou fout autre habitant de l'inférieur. « Tais-foi donc , affreux nègre? disions-nous un jour à notre chasseur François Koëhen, qui nous impatientait depuis une heure. — Moi il pas nègre, nous répondit-il furieux; moi il |)as manger monde comme l'ahouins; moi il counaîf parler français, faire commerce, chasser; moi il né Mpongué; Mpongwé il connaît fout comme blanc; Mpongué il pas nègre, Les Gabonais sont aussi exfrèmenienf

fiers de leurs agréments pliysiques; de fait c'est sans contredit le plus beau peuple de la côte occidentale, depuis Sierra-Leone jusqu'au Congo inclusivement. Il est vrai qu'ils ont les cheveux crépus, le nez assez épaté, et la mâchoire assez en avant, ce qui, pour nous autres Européens, ne constitue pas précisément le type idéal d'un physique séduisant, mais en revanche les hommes sont très-bien découplés et ont l'air intelligent, et les femmes sont gracieuses, ont les pieds et les mains d'une petitesse remarquable et des yeux très- expressifs. Leur beauté est du reste renommée fort loin dans l'intérieur; elles donnent le ton à l'élégance sauvage, et les modes qu'elles adoptent, spécialement les diverses variétés de cette coiffure élevée connue sous le nom de casque Mpongwé ', sont reproduites avec toute sorte d'exagération aussi loin que nous avons pénétré dans les profondeurs de l'Afrique équaloriale ; elles se chargent les jambes et les bras d'anneaux de cuivre, et le cou de colliers de perles, et se drapent gracieusement dans des pagnes de couleurs voyantes. Les hommes ne sont pas moins raffinés dans leur toilette; les élégants se coiffent de chapeaux mous, portent des chemises de couleur avec des cravates bleues et rouges et de grandes redingotes noires : seulement, la plupart n'ont pas

1 J'aurai occasion de le décrire plus loin.

pu se décider à adopter l'usage du pantalon et le remplacent par un morceau d'étoffe bariolée dont ils s'enveloppent les reins ; c'est surtout le dimanche qu'il faut voir celte exhibition de grotesques. De tous les enseignements de la religion chrétienne, le seul que les noirs aient accepté avec enthousiasme est celui du repos du dimanche : païens et convertis mettent à se dispenser de travailler ce jour-là une égale ardeur. Dès le matin, aff'ublés de leurs plus beaux oripeaux, et fiers comme des paons, ils circulent en masse sur la route qui mène de Libreville à Glass ; choniin faisant , ils se livrent à de copieuses libations dans tous les débits do rhum et d'absinthe qu'ils rencontrent. Inutile de dire que, avant trois heures de l'après-midi, ils sont complètement ivres, et pendant la nuit font un tapage qui nécessite souvent l'intervention de notre compagnie de Laptots. Les élégantes de .llpongu c, comme nos grandes dames de Paris, qui ne peuvent faire quatre pas sans être suivies par un valet de pied, ne sauraient circuler qu'accompagnées par deux captifs: l'un porte leur enfant, l'autre leur grand parapluie. Tout ce monde-là crève de vanité; dès qu'un Gabonais a quelques sous, il achète un trousseau de clefs qu'il porte oslonsibloujenl à son cou pour faire croire qu'il a des coffres ; quand ses ressources augmentent, il achète une quantité de coffres qu'il met bien en vue dans sa case pour faire croire qu'il pos-

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sède énormément de marchandises. Devenir un grand monde est l'ambition suprême de tous, l'n grand monde est celui qui a beaucoup de femmes, beaucoup de rhum, un chapeau haute forme et du crédit chez un négociant blanc. Aussitôt qu'à la suite de quelque expédition commerciale heureusement réussie, un pauvre diable dev\ent un g7'and mondcj il est aussitôt l'objet de l'envie, de la jalousie et de la haine de tous ses camarades qui ne sont pas comme lui arrivés à l'opulence : malheur à lui s'il n'est pas constamment sur ses gardes, le poison joue un rôle terrible en Afrique, et on l'emploiera pour se venger de lui ; le pauvre grand monde sait du reste à quoi s'en tenir, et jamais il ne prend un aliment qui n'a pas été préparé par sa première femme et goûté quelque temps à l'avance par ses autres femmes. Dans les derniers temps que nous avons passés au Gabon, cette précaution même n'avait pas pu sauver plusieurs des plus riches traitants : les empoisonneurs avaient eu l'idée diabolique de ficher en terre, devant la porle de leurs victimes, des petits morceaux de bois delà faille d'une allumette aiguisés et trempés dans un poison mortel ; ceux à qui cette embûche était tendue, rentrant le soir chez eux, écorchaienl sur le piège leurs pieds nus, le germe de mort entrait dans leur sang et ils expiraient peu de temps après sans qu'on pût soupçonner la cause du mal qui les eni|)ortait : ou fut longtemps avant

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de découvrir cette ruse infernale, mais maintenant qu'on la connaît, tous les grands inonde se sont mis à porter dos souliers, ce qui, par parenthèse , les gêne horriblement.

Après la vanité, la passion dominante des Mpongwé est le commerce, dans lequel ils se montrent d'une rouerie sans pareille. Lorsque Al. Durhaillu était au (iahon, ils avaient absorbé le monopolo du trafic avec l'intérieur, dans lequel ni eux ni leurs voisins de la côte, lesCamma, ne laissaient pénétrer aucun blanc; ils réalisaient ainsi de gros bénéfices; aussi tous étaient des courtiers chez lesquels le négociant qui débarquait au Gabon allait traiter les affaires. A cette époque, la plupart avaient fait clouer sur la porte de leurs cases des pancartes annonçant leur profession : « Jacques, lui bon courtier, lui cousin à roi Denis » . Ces enseignes étaient presque toujours rédigées par les matelots; ceux-ci s'amusaient souvent aux dépens des noirs, naturellement incapables de lire ce qu'ils écrivaient ; c'est ainsi qu'un voyageur a vu affiché sur une case : a \jogou , grand fripon, gros imbécile»; et sur une autre : «Hengona, coiirlier voleur et ivrogne-' . Aujourd'hui la profession de courtier n'existe plus, les blancs ayant, à leur immense avantage, pénétré fort loin dans l'intérieur et établi des relations directes avec ses habitants. Les ex-coiirliers se sont faits Iriiilaiih ; ils sont généralement attacliés à quel-

que factorerie, reçoivent des marchandises à un prix de, et vont les vendre le plus cher possible assez loin de là ; souvent aussi ils gèrent de petites factoreries dont l'importance n'exige pas la présence d'un agent blanc. On fait aux traitants des crédits assez considéraldes , et il leur est, malgré leur extrême bonne volonté, difficile d'en abuser, parce que leur famille restant au Gabon, le créancier a en elle un excellent otage ; selon la loi et les usages du pays, quand le mari ne paye pas, on emprisonne ses femmes jusqu'à l'acquittement complet de sa dette.

La valeur d'un homme, l'estime qu'on a de lui, le crédit qu'on peut lui faire, se cote par le nombre de ses femmes : c'est là un obstacle terrible aux progrès de la religion chrétienne ; le fils d'un chef élevé à la mission ne peut pas se conformer aux enseignements qu'il a reçus des pères, et ne prendre qu'une femme sans être de suite l'objet des railleries perpétuelles et du mépris de tous ses concitoyens. Les femmes des Galionais ne sont pas astreintes à de rudes travaux manuels comme celles des Pahouins ou des IJakalais, qui sont de véritables bêtes de somme. Généralement leurs maris les traitent assez bien, matériellement parlant; néanmoins il y a un certain cassingo (fouet en lanière d'hippopotame ou de lamentin) qui joue un grand rôle dans ses relations conjugales. La première femme qu'un •Gabonais épouse devient sa femme chef : c'est elle

qui a la surintendance et la police du sérail. La précocité des mariages et la débauche font que les Gabonaises sont généralement peu fécondes. Au Gabon, dit M. Griffon du Bellay, une jeune fille est parfois mariée à dix ans, mère à quatorze et vieille à vingt. Il y a quelques années, les mariages entre cousins et souvent entre habitants d'un même village, à cause des liens de parenté qui pouvaient exister entre eux, étaient sévèrement interdits; mais aujourd'hui on n'y regarde plus de si près, et les mariages entre cousins sont assez fréquents. Il est bien entendu qu'au Gabon comme au Gamma le mariage est une simple affaire commerciale : on achète une femme comme on achète une pirogue, un esclave ou une dent d'ivoire. «Lorsque la négociation traîne en longueur, ou que le beau-père se montre trop exigeant, le prétendant se décide à recourir aux félicheurs, qui se livrent à des incantations infaillibles. Certains philtres font merveille en pareille occasion : une plante noDimée o</r);o/i a une vertu particulière pour ouvrir à l'indulgence » (ou plutôt au rabais) le cœur du beau-père. Une clause singulière de ces marchés matrimoniaux, c'est que très-souvent le gendre est oI)ligé de donner à son beau-père, en échange de la femme qu'il reçoit, une de ses propres sœurs que celui-ci épousera à son tour. (Griffon du Bellay, 7*0»/- du monde.) Comme tous les autres peuples de l'Afrique è(|ualoria]e, les

Gabonais ne connaissent pas la jalousie; d'après eux, une femme ne doit jamais refuser un amant (| ni la paye suffisamment; si par hasard elle y mettait de la mauvaise volonté, son mari Fen dégoûterait le cassingo à la main. Au reste, en remplissant certaines formalités et en payant certaines redevances au mari, un homme peut toujours devenir l'amant reconnu par la loi d'une femme mariée ; cet amant s'appelle conguiê, et le mari est légalement chligé de le tolérer. Pour en finir avec les ménages gabonais, disons que les femmes sont d'une paresse, d'une ivrognerie et d'une inconduite dont rien ne peut donner une idée, et que si quelque chose peut être dans l'ordre moral au-dessous d'un Gabonais, c'est une Gabonaise.

Il est très-difficile de se rendre compte de la religion des I\Ipongué, comme du reste de celle de tous les peuples qui habitent l'Afrique équatorialc : d'al)ord, comme l'a très-bien dit M. Duchaillu, les noirs, sur ce point comme sur quelques autres, sont fort peu communicatifs, ensuite il est certain qu'ils seraient extrêmement embarrassés eux-mêmes s'ils élaient obligés de définir leurs croyances, même d'une manière très-approximative; \e moi An iamhic, que les missionnaires ont emprunté à leur langue pour exprimer l'icb'e de Dieu, ne désigne certainement pas dans la |)ensée des indigènes quoi que ce soit qui corresponde à un être suprême et tout-

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puissant. Je crois qu'Aniambié n'esl pour eux qu'un grand fétiche dans le genre de Mbuiri et de lassi, sortes de génies ou plutôt de dénions qui ont le pouvoir de faire pleuvoir des maux affreux sur ceux qui leur déplaisent, et qu'on cherche à apaiser par toute sorte d'offrandes et de cérémonies. Il est bien certain que la religion des nègres de l'Afrique équatoriale est, si je puis m'exprimer ainsi, une religion de terreur. Ils ne connaissent pas de créateur qui les ait faits, qui les protège, qui veille sur eux, et auxquels ils adressent des prières avec amour et reconnaissance ; .ils n'ont même pas de puissance surnaturelle, de laquelle ils implorent et attendent des faveurs, ou des bienfaits d'une nature quelconque; en revanche, ils croient vivre dans une atmosphère d'esprits malfaisants, toujours prêts à leur jouer les tours les plus désastreux, s'ils n'arrivent pas il apaiser leur fureur. Ils ont peur des démons, peur de l'âme des morts, peur surtout des magiciens. Une foule de choses chez eux sont roonda , c'est-à-dire fétiches : telle île est roonda; si vous y niellez le pied, vous serez puni |)ar les esprits qui la protègent; tel oiseau est roonda; si vous le tuez, tous les malheurs fondront s\ir vous ; cha(|iie famille a une viande (|ui est roonda pour elle '. Si un de ses membres venait à en manger, il sérail puni de mort

' Pour noire chasseur Koëbcii, c'c'-laitlpsaiijjliLT ; pourX'Coiiilii', le roi Soleil, la cliuir du crocodile.

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instantanée. Aussi, pour se préserver des maux de toute sorte que peut faire tomber sur ces gens-là une telle collection de divinités malfaisantes, ils se couvrent le corps de talismans et de gris-gris de toutes sortes, et ont sans cesse recours aux féticlieurs qui se liirent à l'étude de la magie et acquièrent une immense influence. J'aurai souvent occasion de revenir sur cette question des superstitions, qui joue un rôle énorme dans la vie des noirs; je me suis donc borné à en indiquer ici l'esprit général.

Chaque village mpongwé est gouverné par un clicf qui prend impudominent le titre de roi (ôga), bien que génôraloiiient il ne soit, comme ses sujets, qu'un simple traitant ex-négrier, ex-courtier, dont la principale occupation est de chercher à voler les négociants qui l'emploient, à spéculer honteusement sur les charmes de ses femmes et à mendier sans vergogne du rhum et du tabac à tous ceux qui viennent le visiter. Autrefois cependant il y avait parmi ces ùga des hommes puissants, riches en esclaves et en autorité et exerrant une influence considérable sur les affaires de leur pays; parmi eux il convient de citer le roi Georges et surtout le roi Denis; le roi Georges est mort. Le roi Denis, aujourd'hui un vieillard presque centenaire, n'est plus que l'ombre de lui-même et voit peu à peu les restes de son prestige s'enfuir avec ses forces; néanmoins il serait injuste de ne pas lui consacrer quel-

ques lignes dans un chapitre sur le Gabon, car il a exercé sur son pays et sur les pays environnants une grande autorité, et ce qui est plus extraordinaire, une autorité salutaire. Il faudrait chercher à bien, bien des lieues à la ronde, pour trouver un nc'-gre aussi honnête que lui. Longtemps avant l'arrivée des Français il était déjà célèbre, non -seulement parmi ses sujets, mais encore chez un grand nombre de peuplades de l'intérieur et du littoral pour son habileté dans le commerce, le commerce des esclaves, il est vrai, pour sa prudence, et au besoin pour sa bravoure. Au moment de la création de notre établissement, le premier chez les Gabonais, comme plus tard M'Combé le premier chez les Gallois, il comprit les avantages immenses que son pays pourrait retirer du séjour des blancs. Aussi il prit une part im|)ortante aux négociations qui ont amené la cession du Gabon, se montra sans cesse notre ami dévoué et se conduisit si bien vis-à-vis de nous qu'on le nomma chevalier de la Légion d'honneur ; il a beaucoup protégé les missionnaires et, I)icn que fétichiste lui-même, a fait élever chez eux une partie de ses enfants, ce qui lui a valu une décoration de Home ; enfin, les services qu'il a rendus à des naufragés anglais lui ont fait envoyer par la reine Victoria une énorme couronne d'or dont il est on ne peut plus fier, el de spicndides uniformes. La France a aussi largement contribué à mouler sa garde-

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robe, et, dit M. Griffon du Bellay qui l'a connu au temps de sa splendeur, « peu de gens peuvent se vanter d'être si bien vêtus. Tout récemment, lorsqu'il s'est agi d'étendre notre autorité sur les populations du cap Lopez, auprès desquelles sa renommée de prudence e( de sagesse lui a donné un grand crédit, c'est lui qui s'est chargé de la négociation du traité, et dans cette occasion solennelle, il a pu pendant près de six semaines apparaître à ses sujets émerveillés, chaque jour dans un costume nouveau, et chaque jour plus brillant que la veille : aujourd'hui en général français, demain en marquis de Molière, plus tard en amiral anglais, et toujours la tête ornée d'une perruque, qui n'est certes pas la partie de son costume à laquelle il attache le moins d'importance, car cette parure n'est pas encore devenue pour les chefs indigènes aussi banale que les uniformes militaires. » Ce brave roi Denis, si luxueux dans ses habits, n'a pourtant pas pu se décider à quitter la case que lui a léguée son père, pour s'en faire faire une dans le genre de celles qu'habitent les Européens à Libreville. Charge d'années et d'infirmités, il voit s'écrouler la demeure de ses pères, sa puissance et le respect dont sa famille avait toujours été entourée. Le pauvre homme a vécu tro|) longtemps; aujourd'hui il végète malade et sans forces, son autorité est perdue, sa maison tombe en ruine, ses (ils sont de misérables ivrognes; aussi

une profonde tristesse s'est-elle emparée de lui ; néanmoins il a conservé ses anciennes traditions d'hospitalité ; le visiteur, le visiteur français surtout, est sur d'être accueilli par lui avec une extrême cordialité, et sa figure s'illumine lorsqu'on lui demande à voir les cadeaux qu'il a reçus des souverains européens. Avec lui s'éteindra le dernier des rois du Gabon ; car Pyrrlia, Kringer et autres mendiants ejusdem j'urinœ, abrutis par le vice et par la débauche, honnis par leurs propres sujets, ne peuvent à aucun titre être appelés des rois, pas même des rois mpongu é.

Maintenant que j'ai présenté au lecteur ses concitoyens les Mpongué et leurs monarques, je vais consacrer quelques lignes à notre colonie du Gabon qu'ils habitent : <à la suite du traité fait avec les chefs du Gabon et nolaniment avec les rois Denis et Georges par M. l'amiral Didelot et par le commandant Bouët-V'illaumez en 1841 , M. le commandant de corvette de Montlion prit possession, au nom de la France, de la baie du Gabon et de la région baignée par ses nombreux aflluents. On bâtit sur la rive droite un fort, un hôpital, quelques cases en planches destinées aux employés de l'adminislraliou, et le paluU du gouvernement, une grande maison de si belle apparence qu'elle frappe de stupeur les chefs qui viennent de rinférieur pour voir le commandant ; |)lusieurs d'entre eux disaient au

commandant Garrot qu'elle n'avait pas pu être faite par la main des hommes, mais seulement par celle (lu diable. Deux ans après s'élevèrent non loin de la mission catholique la maison des Sœurs, les établissements de quelques négociants français; les cases des noirs du Congo arrachés par nous aux mains des négriers s'y joignirent, et l'on eut ainsi les éléments de notre petite ville de Libreville. Les négociants anglais et allemands se concentrèrent à deux milles de là sur les bords de l'estuaire autour de la mission américaine et du village du roi Glass, qui a donné son nom à l'endroit qu'ils habitent. Ainsi fut créée la petite colonie du Gabon; tandis que la baie devint une station navale, on installa à Libreville une petite garnison composée d'une compagnie d'infanterie de marine et d'une compagnie de tirailleurs pour protéger notre établissement ; du reste , notre autorité fut reconnue sans aucune contestation, et la conduite des naturels, à part quelques cas de pillage et de vol à main armée, ne nécessita que de très-rares interventions militaires. L'arrivée des Pahouins et leurs mœurs plus que turbulentes ont un peu compromis la tranquillité qui régnait de tous côtés, mais comme il nous est impossi])le, avec une poignée d'iiommes, d'aller dans les profondeurs de leurs forêts les punir des méfaits qu'ils commettent, nous nous bornons à mettre Libreville à l'abri d'un coup de main et à protéger

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ceux (le nos alliés qui vivent dans notre voisinage immédiat. Aussi les officiers de notre marine, dont le rôle se borne forcément à promener notre pavillon dans l'estuaire , dans le Fernand-V az et dans rOgooné, ont sans cesse occupé et occupent encore leur activité à explorer et à bien faire connaître les pays qui dépendent de nos possessions. Les découvertes les plus importantes sont dues à un grand nombre d'entre eux, et l'on ne saurait citer avec trop d'éloges les travaux de MM. Génoyer, Serval, Albigo, Toucliard, Griffon du Bellay, etc.

A la suite de la guerre de 1870 on fut dans la stricte nécessité d'opérer de grandes économies dans le budget de notre mallieureux pays, celui des colonies notamment dut être considérablement réduit. Les conséquences s'en firent immédiatement sentir sur tous nos établissements de la ciMc occidentale d'Afrique : l'escadre a été retirée, le budget local de quatre cent qualrc-vingl-huit mille francs pour la Côte-d'Or et le Gabon a été réduit à soixanfedeux mille francs, le personnel considérablement diminué; en voici la composition actuelle : 1° Un commandant |)arliculier, capitaine de frégate commandant en même temps le ponton, bùpital et magasin mouillé devant Mbrevillo et ajipelé à remplacer le commandant supérieur durant son absence, ce qui, dans les conditions actuelles, a lieu la plus grande partie de l'année; 2" un aide-commissaire

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portant le titre de secrétaire colonial, secondé par trois ou quatre commis ou écrivains et dont les attributions sont, sur une petite échelle, celles dévolues dans nos colonies au directeur de l'intérieur ; 3° un trésorier-payeur; 4° un agent auxiliaire des ponts et chaussées à la nomination de commandant supérieur, chargé de l'entretien des édifices et routes, enfin quelques agents subalternes détachés du ponton et appelés soit à exercer les fonctions de commissaires de police, soit à recouvrer les impôts et les droits de douane (Escande, Revue coloniale). Le commandant du Gabon exerce aussi les fonctions déjuge de paix. Tous les jours, de neuf heures à onze heures, il entend les récriminations des noirs, et ce n'est pas le moindre de ses tracas. Dieu sait ce qu'il lui faut écouter d'histoires! les bananes volées, les femmes enlevées, les maris trompés, les amants auxquels on réclame un payement exagéré, les coups de nerf d'hippopotame trop abondamment distribués par les époux à leurs épouses, etc. Tout cela donne lieu à d'interminables palabres qu'il lui faut trancher, Dieu saitd'aprés quelle jurisprudence! Les voleurs et autres coupables sont condamnés aux travaux publics : ils vont deux ])ar deux enchaînés l'un à l'autre. Le gouvernement ne leur donne que trois sous par jour pour leur nourriture ; aussi ils vivraient très-mal si la sympathie que leurs méfaits inspirent à beaucoup de gredins de leur espèce ne leur

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valait de nombreux cadeaux de bananes et de poissons. Leur principale occupation est de couper l'herbe dans le jardin du commandant et sur la route de Libreville à Glass : autant vaudrait rouler la pierre de Sisyphe ou remplir le tonneau des Danaïdes, car dans ce pays de végétation exhubérante, à peine ont-ils fini d'un côté qu'il leur faut recommencer de l'autre ; au reste , ils ne se pressent pas beaucoup : leurs gardes-chiourme sont des nègres armés de nerfs d'hippopotame , mais féroces seulement en apparence; quand ils voient passer un blanc, ils agitent leur fouet en l'air et crient de toutes leurs forces aux condamnés : « Coupe! coupe! coupe! » Mais aussitôt que le blanc a disparu de l'horizon, prisonniers et cornacs se rassoient et font tranquillement la causette ensemble.

J'ai dit que le budget alloué par la France au gouvernement local n'était plus que de soixantedeux mille, francs. Là-dessus, il accorde une subvention de vingt mille francs à notre mission catholique ; il consacre une somme d'environ dix mille francs aux cadeaux que l'on fait aux chefs indigènes, et vingt-deux mille francs à l'entretien des édifices et surtout des routes. Le reste des dépenses de la colonie est payé par le produit des droits de différentes natures que nous percevons au Galion : ces droits consistent cri divers impôts fonciers, mobiliers, et de paleiile; en un droit d'em-

magasinage sur les poudres, enfin et surtout, en un droit de 4 pour 100 ad valorem sur les marchandises exportées. Les revenus donnés par la douane sont susceptibles d'acquérir une beaucoup plus grande importance que celle qu'ils ont actuellement ; d'abord parce que les taxes établies par nos tarifs, plus minimes que celles qui sont perçues dans toutes les colonies anglaises et portugaises de la côte d'Afrique, peuvent facilement êlre augmentées, ensuite parce qu'on éviterait la fraude qui se fait en ce moment sur une vaste échelle, en créant un poste douanier sur la rivière Monda et sur rOgooué.

La division de l'Atlantique Sud, qui était au moment de notre séjour commandée par M. le contreamiral Le Couriaut du Quilio, vient généralement deux fois par an au Gabon et y séjourne deux ou trois semaines chaque fois ; de là elle se rend à Grand-Bassam, puis au Sénégal. Le ravitaillement de la colonie, et le rapatriement des hommes qui avaient fini leur temps ou qui étaient trop malades pour rester sans danger sous ce climat insalubre, étaient à cette époque opérés par un transport à voile, l' Entreprenant j qui faisait le service de Dakar au Giibon : il est vivement à désirer que VKntrcprcuant fasse place à un vapeur; ses traversées duraient souvent cinquante-cinq , soixante et même soixanle-six jours, et nous avons vu souvent les

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officiers de marine malades et obligés d'attendre des mois avant de pouvoir partir.

J'ai exposé sommairement l'historique de notre petite colonie du Gabon, la composition de son personnel et les ressources dont elle dispose. Il me reste à traiter une question délicate, qui, dans ces derniers temps, a soulevé d'assez vives polémiques et sur laquelle s'est partagée l'opinion des hommes qui s'intéressent le plus à l'avenir de nos possessions d'outre-mer. Doit-on conserver notre étalilissement là-bas tel qu'il est ? doit-on l'abandonner entièrement ? doit-on, au contraire, lui rendre l'importance qu'il avait avant la guerre? A la fin de 1873, l'évacuation du Gabon était chose décidée ; elle était annoncée par les journaux, tous les officiers de la station en avaient reçu l'avis officieux, et, si je ne me trompe, tout avait été prép;.ré uu ministère pour qu'elle eût lieu au mois d'août suivant. Il A quoi bon, disaient les promoteurs de celte réforme, dépenser notre argent et détruire la santé de nos braves marins et de nos employés coloniaux pour cet établissement dont nous ne tirons et ne retirerons jamais aucun profit? L'expérience en est faite ; la malaria ne permettra jamais à un Européen de s'y acclimater, et la paresse incurable des Gabonais rend toute exploitation agricole impossible. Sans doute, il s'y fait un commerce assez actif de caoutchouc, d'ivoire et d'ébène, mais ce commerce

est entre les mains de maisons anglaises et allemandes. Depuis trente-trois ans nous faisons ici des sacrifices et des dépenses, sans avoir vu s'établir làbas plus de deux ou trois maisons françaises dont une seule a de l'importance. D'ailleurs, partout ailleurs que sur les terres qui touchent Libreville, notre autorité est purement nominale ; ce n'est pas avec une compagnie de tirailleurs sénégalais que nous pouvons réprimer l'impudence des Paliouins et les désordres qui se produisent seulement à vingt lieues dans l'intérieur; nous n'en avons que trop eu la preuve dans ces derniers temps. Il vaut donc mieux abandonner tout à fait la position que de compromettre le crédit de la France en prétendant être le maître d'un pays dont les habitants savent fort bien pouvoir se jouer impunément de nous îi . — Tous ces arguments sont malheureusement trèsvrais : il serait puéril de se le dissimuler ; jamais, au j)oint de vue de la colonisation, le Gabon, avec un pareil climat et de pareils habitants, ne donnera de bien bons résultats ; on ne saurait donc trop approuver les mesures qui ont été prises pour réduire à leur plus simple expression, si je puis parler ainsi, le personnel et les dépenses; mais néanmoins je suis de ceux qui auraient vu avec grand chagrin l'abandon com|)let du Gabon, et qui ont applaudi à la récente décision du ministère par laquelle cet abandon a été indcliniment ajourné. En voici les

raisons : d'abord, au point de vue budgétaire, la question est sans importance , la somme totale affectée au Gabon n'étant que de soixante-deux mille francs, dont on doit déduire la dépense de l'aviso à vapeur qu'il faudrait toujours entretenir; des réformes douanières dont j'ai déj<à parlé et sur lesquelles je reviendrai , permettront facilement au Gabon de subvenir à ses dépenses par ses propres ressources, et seraient acceptées de grand cœur par les négociants qui craignent avant tout d'être délaissés.

Au point de vue maritime, la baie du (îabon, d'une profondeur de (rente milles environ sur sept milles de largeur, offre un port spacieux et magnifique ; il n'est pas douteux, comme l'a très-bien dit M. Escande, que si nous n'occupions plus le Gabon, il nous faudrait faire cboix d'un autre point de ravilaillement pour la division de l'Atlantique Sud, et y établir un ponton. A un autre point de vue, sur lequel je ne puis [)as trop insister parce qu'il m'intéresse un peu trop directement, il est cxlrémcnient désirable que la France garde un poste au Gabon. Dans ce grand mouvcnuMit de découvertes et d'études en Afrique, auquel les voyageurs anglais, allemands et môme italiens ont pris et prennent cliaque jour une part si active, un seul pays a été laissé à la l'"ranco, c'est rAfri(|uc équatorialo ; c'est le seul point sur lequel notre pavillon a devancé les autres nations, et c'est aussi, selon toute probabilité, I. 12

la seule route pour pénétrer par l'Occident au cœur de l'Afrique ; nous l'avons compris, et en ce moment des expéditions françaises s'organisent pour en profiter ; mais au moins faut-il que la France n'abandonne pas cette station, d'où elle peut les soutenir de son crédit, les escorter, leur faciliter une partie de la route et les recueillir à leur retour.

Au reste, en dehors de toutes ces raisons de conserver le statu quo au Gabon, il y en a pour moi une qui les prime toutes : c'est une question de dignité, d'humanité et de justice. Nous avons dans noire colonie une mission catholique appelée par nous, fondée sous nos auspices, et qui, depuis trentedeux ans, s'est consacrée avec un véritable héroïsme à fonder ce bel établissement auquel je réserve plus loin une étude spéciale; nous avons une mission protestante qui a fait les efforts les plus louables et qui est digne de respect à tous égards; nous avons des négociants, la plupart étrangers, il est vrai, mais qui sont venus s'établir sous notre protection et sous la sécurité que leur offrait notre pavillon ; enfin nous avons les noirs de Libreville et de Glass, gens peu estimables, c'est vrai, mais enfin qui nous ont cédé leur territoire pour iMre défendus par nous, et sur lesquels nous avons le droit de compter. Que deviendra tout ce monde-là le jour où nous abandonnerons le Gabon? Il y a dix ans, nous aurions pu nous retirer sans inconvénient, au-

jourd'hui nous ne le pouvons plus sans entraîner des désastres imminents. Il est certain pour tout homme clairvoyant que les Pahouins, que nous avons grand'peine à contenir en ce moment, et qui nécessitent de notre part de fréquentes expéditions, dont les masses vont sans cesse grossissant autour de notre établissement, dont les ressources s'épuisent de plus en plus, se précipiteront, peu de temps après le départ de notre petite garnison, sur le pays dont ils convoitent les richesses et la prospérité, et alors malheur aux missionnaires, malheur aux négociants, malheur aux indigènes ! Il n'est pas un noir, môme au Gabon, qui ne se rende compte de ce danger terrible et qui ne tremide lorsqu'il entend dire que les Français vont quitter son pays. Je crois qu'il est de notre honneur de ne pas abandonner àlui-mème , dans une pareille situation , ce terrain sur lequel notre pavillon a si longtemps flotté.

J'ai exprimé mon opinion en toute sincérité; j'espère que mes bons amis les officiers de marine ne m'en voudront pas de ce petit plaidoyer en faveur d'une station réputée ajuste titre la |)Ius malsaine, la plus désagréable et lu plus triste de toute les stations navales.

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