CHAPITRE VI
Arrangements pour notre départ dans l'intérieur. — Nous montons notre maison. — Le Delta. — Arrivée au cap Lopez. — Si vis parem, para hélium. — Une favorite du roi-Soleil. — Adanlinan!an;;o et l'épicier Sinclair. — Face à face avec X'CiOmbé le roi-Soleil. — Installation et réjouissances. — Xe pas se fier au rire perpétuel de Sa Alajesté M'Combé. — V'isitc au roi d'en face. — Hénoqué, le monarque aveugle. — Des neveux trés-carottiers. — Excursion dans le Haut-Ojjooué. — La Pointe Fétiche. — Premiers établissements des lîakalais.
— Un peuple très-])eu sociable. — Les villages fortifiés. — Rencontre d'une négresse toute blancbc. — Sam-Quita elles Paliouins. — Retour chez X'Combé. — Le sérail du roi. — Manière de châtier les femmes ([ui lui font des infidc'li lés gratis. — Coiffures de ces dames. — Le roi boit avec enthousiasme de l'alcool à quatre-vingt-dix degrés. — Le Trianou du roi Soleil. — Chasse i l'antilope et au calao. — Un accident fâcheux. — On me donne im charivari. — Le roi dissèque solennellement un cadavre. — (i'est la faute du mort.
— Mouvelle méthode pour préserver les dames de la vcrmiiu'.
Comiuo je l'ai dil plus li.iut, il enlrail dans noti o plan (le campagne de |)artir dôs le coninicncenicnt de juin pour faire un premier voya^je dans rOjjooiié. \'oiis avions choisi ponr noire quai lier fjéiiéral Adanlinaiilaiiyo, résidence de iX'Coinbé, le roi-Soleil, an
confluent de rOgooué avec le N'Gounié. C'est le dernier point atteint par M. Aymès dans son exploration avec le Pionnier, le dernier point aussi sur lequel les négociants ont des factoreries. De là nous étions admirablement placés pour compléter les lacunes importantes laissées par nos devanciers dans l'étude de ces pays; car si le cours du fleuve était connu jusqu'au confluent, il était loin d'en être de même des rivières qu'il reçoit, des grands lacs qui l'avoisinent et des mœurs des tribus qui habitent ses bords. On était à ce sujet resté dans une ignorance à peu près complète. IVous avions donc là un cbamp d'études qui promettait des découvertes très-intéressantes. D'ailleurs, il était de toute importance ])our nous de nous assurer le concours du roi N'Combé et de ses sujets pour notre départ définitif dans l'intérieur.
Dès notre retour du pays des Pabouins, nous nous étions mis à préparer tout ce qui nous était nécessaire pour cette première expédition. Notre tâche fut bien simplitiée par les ressources que nous offrait la factorerie de M. Walker à Adanlinanlango, factorerie où nous devions trouver à peu près toutes les n'.arcbaiidises indispensables dans un pays où l'argent est inconnu. W alker eut la gracieuseté de nous laisser ces marchandises à 50 pour 100 audessus du prix coûtant en Angleterre, ce qui, si l'on considère les frais énormes de transport, pouvait
être regardé comme un grand avantage pour nous. La question du personnel à emmener était très-délicate. Après bien des tâtonnements, nous fîmes les enrôlements suivants : 1* grand veneur, François, fils du roi Kocben, bonhomme et connaissant assez bien la chasse des oiseaux , mais très-grand seigneur, paresseux, dédaignant les travaux d'un ordre inférieur, et tétu comme un Gabonais; 2° chef cuisinier, Chico, ex-esolave portugais parvenu seulement à la moitié de la croissance moyenne, aussi petit d'esprit que de corps, ignare pour la cuisine, horriblement susceptible, toujours prêt à se redresser comme un coq de combat, mais chrétien, travailleur acharné, dévoué comme un oaniclie et précieux pour signaler les conspirations ou les méfaits des autres noirs; 3° boys à tout faire, Ouakanda, dit Coquinda, et Joseph Ragabo, fîls de IJounda, arcades amho , c'est-à-dire tous deux ivrognes et vicieux, mais adroits comme des singes et assez disposés à travailler.. Le commandant Garrot voulut bien nous donner des lettres dans lesquelles il enjoignait aux rois et chefs de l'Ogooué de nous traiter comme si nous étions ses propres fils.
Le départ définitif fut fixé au 3 juin. Les officiers de la frégate nous donnèrent le malin un déjeuner d'adieu et nous reconduisirent à iiord du iialcau de 1\L U'alker. Nous nous embarquâmes au milieu d'une immense hilarité causée par l'arrivée du cui-
sinier Chico, vêtu d'un vaste gilet blanc à manches bleues et coiffé d'un chapeau aussi haut que lui. M. Walker lui-même nous accompagnait jusqu'au cap Lopez. Son bateau, le Delta, un petit vapeur en miniature, destiné surtout à remorquer dans les rivières des chalands de marchandises , avait pris ce jour-là un aspect tout à fait belliqueux : un énorme pavillon français flottait à l'arrière; à l'avant brillaient au soleil deux petits canons chargés jusqu'à la gueule ; à côté des canons, installés sur des sortes de fourches, trois gros tromblons espagnols pleins de chevrotines; les hommes de l'équipage avaient des carabines Snyders, et nous-mêmes nous étions armés jusqu'aux dents. C'est que nous nous attendions à être attaqués. Furieux de perdre les bénéfices qu'ils retiraient en servant d'intermédiaires aux blancs dans leur commerce avec les Gallois, les Inengas et autres tribus de l'intérieur, les habitants du cap Lopez avaient fait écrire au commandant une lettre signée de la marque de leurs ])rincipaux chefs, dans laquelle ils déclaraient qu'ils ne voulaient pins que M. Walker remontât l'Ogooué ou y envoyât des marchandises; puis ils s'étaient réunis en masse sur les bords du (leuve, décidés, disaientils, à en défendre le passage par la force. Comme ils avaient déclaré, dans leur lettre au commandant, n'agir ainsi que ])arce (|u'ils avaient à se plaindre peisonnellemenl de AI. Walker, lecommandant \n'n\
ce dernier de ne pas remonter la rivière cette fois, afin d'éviter autant que possible l'eflusion du sang, Nous prîmes donc congé de M. Walker à Yombé. Vombé est à environ trente milles de l'endroit où l'ennemi était réuni. Xous y passâmes deux jours, et durant ce temps de nombreux espions vinrent nous y trouver, sous prétexte de nous présenter leurs hommages. Nous eûmes bien soin de leur montrer nos canons, nos caissons, nos balles explosibles, etc.; ils apprirent que nous étions résolus à nous défendre énergiquement , et que, d'ailleurs, nous n'étions pas des Anglais, mais des Français, amis particuliers du grand chef. Comme nous l'avions pensé, ils retournèrent chez ceux qui les avaient envoyés et les effrayèrent si bien que ceux-ci changèrent de tactique et remirent l'attaque au prochain voyage du DrUa \ Xous pûmes donc passer en paix, nous applaudissant toutefois d'avoir suivi le fameux axiome : Si vis pacem, para hélium. Nous n'étions pas les seals passagers du Délia : outre l'agent de M. Walker, un mulâtre fort intelligent, appelé M. Amoral , il y avini une passagère en grand renom de beauté sur tout le cours de l'Ogooué : elle s'appelait M'Rourou et était la première favorite des trente-quatre femmes du roi-Soleil. Des cadeaux
'On vrrra dans la suite de ce récit les cons(H|iiences qu'a eues celtp attaque.
214 L'AFRIQUE ÉQL'ATORIALE.
importants tie marchandises et des promesses considérables de rhum avaient décidé le monarque à la mettre pour six mois en pension chez un négociant blanc du Gabon ; les six mois étaient écoulés et M'Bourou revenait maintenant fort à contre-cœur, il est vrai , chez son royal époux ; elle s'enivra deux jours pour noyer son chagrin. C'est, du reste, la fille la plus intelligente que nous ayons rencontrée dans ce voyage, et elle exerce non-seulement sur son mari, mais encore sur tout le pays, une influence très-salutaire aux blancs. A Angola, le premier village qu'on rencontre en remontant l'Ogooué , notre vapeur fut accosté par une ])irogue dans laquelle était un gros nègre avec plusieurs femmes ; comme il avait un ventre énorme, une sorte de tablier blanc et un long couteau à la ceinture, je le pris d'abord pour un maître d'hôtel, mais on m'apprit que c'était le roi du pays qui venait nous saluer et nous offrir sa nièce et deux de ses plus jolies femmes. Notre refus le déconcerta beaucoup , mais une bouteille de rhum lui rendit sa bonne humeur, et il partit content.
Nous marchions très-lentement, car notre tout petit vapeur, qui traînait derrière lui trois gros chalands de marchandises destinées à la farlorerie, avait beaucoup de peine à lutter contre la violence du courant. Les noirs , qui filent très-vite dans leurs pirogues souvent pagayées par un seul homme ,
nous accoslaient constaninient pour offrir de vendre des ananas, du poisson et d'autres denrées; l'un d'eux, manœuvrant trop lentement au moment où il nous quittait, se trouva pris sous le premier des chalands et sa pirogue fut broyée. \^ous le croyions perdu, mais il plongea sous les trois embarcations et reparut à trente mètres de là, sans même avoir lâché sa pagaie. Le 11 juin, après de grandes difflcultés, car la force du courant augmentait à mesure qu'on remontait le fleuve, nous arrivions à Adanlinanlango, et nous débarquions à la factorerie que M. Walker a fait construire dans cet endroit, sur les rives mêmes de l'Ogooué. Le gérant de la factorerie arriva aussitôt à notre rencontre. En ce lieu sauvage, où nos plus hardis explorateurs ont, pour la première fois, pénétré il y a six ans, et où il faut rester sept où huit mois sans lettre et sans communication aucune avec le monde civilisé, qui pouvait être ce blanc, vivant là, seul, toute l'année, dans sa case de bambous infectée de moustiques, ne voyant jamais d'antre visage que ceux des sauvages gallois ou liai<alais? Sans doute, direz-vous , c'est quelque coureur (les bois, quelque misanthrope qui est venu se plonger dans un exil volontaire, ou bien quelque desperado (|uo la société a rejeté de son soin. Eh l)ien, non, c'était un jeune n grocery dealer » (épicier) à la figure placide, qui vint au-devant de nous l(>s pieds dans dos juintonflcs en tapisserie, une
21G I.AFRIQLIE ÉQUATORIALE.
calolle (le velours brodé sur la tète et la plume à l'oreille. Il est là à sa factorerie, dont il ne sort jamais , du reste , pesant son caoutchouc ou son ivoire, |)liant et dépliant ses étoffes avec la sérénité d'un clief de rayon de la Redingote grise. Il n'a jamais tiré un coup de fusil, jamais été à un kilomètre de son magasin , et ne soupçonne pas les mœurs des gens qui l'entourent. Dans trois ans, quand son temps sera fini au Gabon, la maison Hatton et Cookson ' l'enverra à ses comptoirs des Indes; des Indes il ira en Chine et reviendra en Angleterre sans avoir vu autre chose que le prix des denrées coloniales; et il y en a des milliers comme cela dans la Grande-Bretagne! La factorerie qu'il gère est, comme je l'ai dit, à quelques pas de l'Ogooué, tandis que le village d'Adanlinanlango s'étale à quelques centaines de mètres plus loin sur une colline au sommet de laquelle sont les cases du roi, de ses femmes et de quelques-uns de ses esclaves. C'est là que se trouvait notre future résidence, une grande case en bambous appartenant à M, U'alker, et mise par lui à notre disposition.
Nous devions déjeuner à la factorerie, et j'étais tranquillenioiit assis sur un baril de caoutchouc, écrivant quelques notes, lorsque je me sentis frappé
'M. W^ilkcr est le re[)i-(''spnt Mit |((*iu''nil de la maison Hi((oii cl Coolisoii, à qui apparlioimnil ces factoreries et qui a des établissements dans le nioiuh^ entier.
lourdement sur l'épaule. En me relournant, je me Irouvai face à face avec N'Combé, le roi-Soleil : c'était un homme d'une taille énorme et d'une figure toute joi'iale; il était revêtu d'une immense rolie de chambre de popeline écossaise à brandebourgs noirs, entièrement déboutonnée, afin de laisser admirer sa chemise blanche sur laquelle brillaient une. broche et trois gros diamants fabriqués à Hambourg à deux pour un sou. Son pagne, d'un rouge ('clalant, était un peu plus court que la décence ne l'aurait voulu. Autour de son cou flottait une ample cravate taillée dans un vieu.x rideau. Il tenait ;i la main une canne de tamhonr-major, et son chef ( tait oiné d'un chapeau dit tuyau de pocle, cerclé d'un gros galon d'or, au milieu duquel étincelait un magnifique soleil en or. Cette allusion délicate au nom du roi était due à la munificente de la maison allemande, toujours à l'aflùt do tout ce qui pouvait fiatter le maître de ces parages. Le possesseur d(! tant de mer\ cilles se tenait debout devant moi, se rengorgeant comme un paon. Il répétait sans cesse : .I//«/'e (c'est moi (|ui suis ) X'Combc rci/ ' jjdss toJoSj i rij sobre lodos, roi , Liiuj liUKj , làiKjinan. Janiais l'autre roi-Soleil, Louis , ne dut paraître aussi lier de sa personne. Tout en me déclinant son nom
' Hoi passé tous, roi sut- tous, il aiuil ii|)j)i is ce jaryoïi de» néyriurs |iuriu<{ai8.
218 LAFRIQLE ÉQUATORIALE.
et ses attributs, X'Combé me serrait les deux mains en riant aux éclats, car X'Combé rit toujours, même et surtout quand il coupe le cou d'un Bakalais, ou entaille le dos de ses femmes. Il se fit ensuite lire la lettre du commandant, et, après l'avoir enfeiulue, déclara qu'il donnait, lui, toutes ses terres et toutes ses femmes (quant aux femmes, ce n'était qu'une manière de parler) à la France en général et à nous en particulier; mais, qu'en revanche, nous devions obliger beaucoup de Français à venir séjourner dans son pays. 11 se retira ensuite, ayant obtenu de nous la promesse que nous irions nous installer chez lui aussitôt après notre déjeuner, ce qui fut fait; nous y allâmes même avant, car les moustiques étaient si féroces ce jour-là, qu'ils ne nous permirent pas de finir notre repas,
Xous primes possession de notre nouvelle demeure, au milieu des acclamations frénétiques du village mis en belle humeur par des distributions répétées de rhum. Xous avions pour logement une case en bambous, spacieuse, à deux coniparliments, et située à ravir au sommet d'une colline très-élevée. A nos pieds se déroulait l'Ogooué, dont la vue pouvait suivre le cours tortueux pendant plus d'une lieue, depuis le premier village bakalais jusqu'à la pointe Fétiche. D'abord le fleuve était étroit et resserré, niais il s'élargissait tout à coup et formait une immense nappe d'eau de plus d'un mille de largeur;
on pouvait voir, de notre case, plusieurs hippopotames prenant leurs ébats dans ses ondes limpides. Devant nous l'horizon était borné par les montagnes qui longent le lac Zielé , tandis que derrière nous prenaient naissance des forêts immenses. Le roi nous voyait avec joie admirer ce magnifique paysage : Aussi loin, disait-il, que la vue s'étend, c'est mon royaume. Il mentait impudemment, mais nous fîmes semblant de le croire. A'ous lui offrîmes notre cadeau de bienvenue : il consistait en un veston de velours qui avait vu des jours meilleurs, deux barils de poudre, des étoffes, des perles, du tabac, et surtout de l'alougou. En retour, il nous emmena triomphalement dans notre case et nous fit voir qu'il y avait logé ses plus jolies femmes : il les considérait sans doute connnc un mobilier indispensable |)our nos appartements; mais nous en jugeâmes autrement, et, après avoir convenablement rafraîchi ces dames, pour adoucir l'amertumo de notre refus , nous leur donnâmes l'ordre de regagner le domicile conjugal, qui n'était pas éloigné, du reste. X'dombé fit la grimace, mais il se décida à nous donner quelque chose de plus acceptable : une chèvre, dos |)oules et des bananes. Il se mit ensuite à (b''gusfrr noire riiuni, en faisant mille pasquiuades. Kn ronlcinplant ce joyeux monarque, qui du malin au soir riait aux éclats, en répétant .sans cesse, con)me un |)erroquel : N'Cninhr he kitui , kiiuj ina», l ey jxiss lodos, ou