DE BORDEAUX A SIERHA-LEONE
Bcil (le notre voyage. — Intérrt qu'il présente au point de vue (le la fjt'ograpliie, de rclhnojjrapliie et de l'iiisloire naturelle.
— Comment nons trouvons moyen de snbvonir aux dc-penscs qu'il nt'-ccssile. — Nous allons au Sénégal pour tuer des merles.
— A bord de la Giinnde. — Les émigrants basques. — Pauvre Théodore ! — Le commandant Philibert Canard et son spahi Bou-Bou. — Arriiée à Goiée. — \ouvellcs désastreuses de Gambie. — Dakar, Uuflisque, nos premières cliasscs.
— Aperçu liisloricpio sur le Sénégal. — Le damcd Lat-Dior.
— Cou]) d'œil sur nos possessions françaises et leur avenir.
— Départ pour la Mellacoréc. — L'.lrc/iimède. — Le poste de Benty. — Un commandant civil Irès-militaire. — L'hospitalité i Benty. — Départ pour Sierra-Leone.
Sur la cote occidoiilalc d'Afrique, sous l'équateur, au luilicu de lorèls impéiu'lrahles de palétuviers et à travers des marais inaceessihles, vient se jeter dans la mer, |)ar trois branches différentes, le ;[rnn(l fleuve O'fooué. Son embouchure forme un delta de cent milles de lar<(eur. Il y a seize ans, re vaste cours d'eau était à peine .soupçonné. M. Duchailiii , dans
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son Afrique cquatoriale , on iini'la le proniior Pexislence ; niais il ne put en parler que par ouïdire; c'est que les Oroungou et les Cania , tribus belliqueuses, veillaient à son entrée, comme le dragon à la porte du jardin des Hespérides. Jaloux de servir seuls d'intermédiaires aux peuplades inconnues de nous qui habitaient les rives du fleuve, pour la vente du caoutcliouc, de Tivoirc et surtout des esclaves, ils en interdisaient strictement l'accès à tous les blancs. En 18G7, un intrépide officier de marine, M. Serval, conçut le projet de tourner la difficulté en atteignant l'Ogooué par terre, deux cents milles plus liant que son embouchure. Dans ce but, il remonta l'estuaire du Gabon el atteignit la rivière Remboë; arrivé à la hauteur voulue, il laissa là sa pirogue et s'enfonça dans les forêts, marchant toujours vers l'est. Quatre jours après, il découvrait rOgooué. Il fui bientôt suivi dans cette voie par M. Walker, négociant el grand explorateur anglais, puis par M. (ienoyer, lieutenant de vaisseau. M. Walker, guidé par des Hakalais, atteignit le fleuve à Adanlinanlango , pays de ]V'(^ombé, le roi Soleil. Le premier coup d'œil lui révéla tous les avantages qu'on pourrait tirer de cet endroit magnifiquement situé, au point de vue commercial, et il repartit, décidé à y établir une factorerie. Il fut cependant devancé par M. Schiilt/, représentant d'une maison allemaude très- importante. A force- de
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cadeaux et de promesses, celui-ci décida les Cama et les Oroungou à tuer la poule aux œufs d'or, en laissant le blanc remonter le fleuve et aller traiter directement avec les Gallois, Inenga, Ivilis et autres peuples riverains. Presque en même temps, M. Aymès , lieutenant de vaisseau, commandant le Pionnier, pénétrait, avec ce petit vapeur de guerre, dans l'Ogooué , explorait jus(|u'ii son
confluent avec le IV'Gounié, c'est-à-dire trois ou quatre milles plus loin qu'Adanlinanlango. Il franchissait même en pirogue la Pointe-Fétiche, lieu sacré que les noirs croyaient ne jamais devoir être profané par le passage d'un hianc. Dés ce moment, l'Ogooué était ouvert au commerce et à la science. J,e commerce s'en empara d'abord et prit bientôt des développemenls extrêmement considérables. De son côté, le monde géograj)hique s'était ému devant cette découverte : une si grande nappe d'eau devait prendre sa source dans des lacs intéri(>iirs Irèsimporlant»; les noirs eux-mêmes le disaient : des esclaves, venus de bien loin, bien loin, avaient vu la mer orientale couverte de bateaux ; que pouvaientils désigner par cette mer orientale, sinon lesgraïuls lacs découverts par l.iviiigstoui', Ifaker, Speeke, etc.? De bons esprits soutenaient que le (iDugo et l'Ogooué devaient jjreiMlre leurs sources dans les mênu's montagnes. D'ailleurs, à la suite des voyages de Stanley et du (hx'Ieiir S« hu eiuliirtli , l'opinion rouiinencail à pré-
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valoir dans le monde savant que le grand fleuve dont Livingstone avait découvert les sources et qu'il avait signalé comme étant le Xil, était en réalité non pas le Xil, mais un vaste cours d"eau se dirigeant vers l'ouest et venant se jeter dans l'Atlantique , vraisemblablement l'Ogooué ou le Congo '.
En tous cas, on s'accordait à voir dans l Ogooué la meilleure voie ouverte à l'exploration pour pénétrer parla au centre de l'Afrique. C'est dans ces circonstances que nous résolûmes, mon ami Marche et moi, de tâcher de résoudre ces grands problèmes, et d'explorer le fleuve inconnu jusqu'au point où un obstacle invincible nous rejetterait en arrière. Tout nous attirait vers ces contrées lointaines. Géographes et explorateurs, nous allions avoir devant nous un champ de découvertes sur lequel se concentrait l'intérêt du monde savant; naturalistes et chasseurs, leslauriersdeDuchaillunousempêchaient de dormir, nous partions pour la région du gorille, du koolokamba... et de l'inconnu. Quoi de plus intéressant à étudier, pour l'observateur, que les mœurs des tribus si variées qui habitent l'Afrique équatoriale, et surtout la marche en avant et l'envahissement progressif des Pahouins cannibales, dont les masses serrées, chassées de l'intérieur par une force incon-
' Les résultais rpcemiiK'nl donnés par l'exploration du lieutenant Camérons tendent à justifier cette hypothèse.
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nue, enveloppent en ce moment nos possessions françaises du Gabon d'un réseau immense. Puis c'était la question de l'esclavage, dont nous pour^ rions nous rendre compte - de visu v , car l'Afrique équatoriale est aussi un pays d'esclaves, une terre de servitude, l'un des derniers repaires de la traite des nègres sur la côte occidentale ; c'était l'avenir de notre colonie du Gabon, si disculée encore à l'heure qu'il est, et surtout celui de nos excellentes missions catholiques, qui font là-bas tant de génC'r reux efforts ; peut-être pourrions-nous découvrir quelque terre j)lus saine, quelque peuplade mieux disposée, et contribuer ainsi au succès de cette grande cause. Tout, je le répète, concourait donc à nous donner un ardent désir d'étudier l'Ogooué et le Gabon dont il dépend ; seulement, il ne suffit pas de vouloir, il faut pouvoir. Une semblable expédition demande de l'argent, beaucoup d'argent ; or nous n'en avions que fort peu. En Angleterre, en Allemagne, le mal n'est pas grand : il suffit d'en demander. Les frères Grandy en ont demandé pour leur expédition du Congo, et un seul homme, M. Paraphin Voung, leur a donné cinquante mille francs. Kii Allemagne, la Société pour l'exploration (géographique) de l.ifriquc équatoriale a fait appel au public pour pouvoir organiser une expédition qui a été confiée à MM. Hastian cl Gussfolds : les six premières listes de souscrijition ont produit
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plus de trois cent mille francs : chose remarquable, à côté des dons princiers de l'empereur et des plus grands personnages, on voyait figurer la très-modeste offrande d'une quantité d'ouvriers , ce qui prouve à quel point ces questions de découvertes géographiques sont populaires en Allemagne : malheureusement en France elles ne provoquent pas grand enthousiasme; d'ailleurs, encore inconnus du public comme voyageurs, nous ne pouvions pas nous adresser à lui ; il nous fallait donc trouver un autre procédé. Ce procédé, nous l'avions déjà employé; Marche, dans ses divers voyages à Malacca, en Cochinchine, en Sénégambie, etc. ; moi, en Floride, dans l'Amérique centrale, aux Antilles, au Vénézuéla et ailleurs. Il est bien simple, consistant à payer les frais de notre voyage avec nos collections d'histoire naturelle. Tous deux aimant avec passion la zoologie, habitués à manier un fusil et à préparer les pièces que nous tuions, nous sommes bientôt arrivés, chacun de notre côté, à utiliser, au point de vue financier, ce que nous ne faisions d'abord que comme collectionneurs ou comme sportsmen. La tâche nous a du reste été facilitée par M, Bouvier', voyageur distingué lui-même, et aujourd'hui le premier naturaliste de Paris, qui a mis à notre
* M. Bouvier avait lui-même formé le projet de pénétrer par lo Gabon dans rinlf^rionr do rAfriquc,
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disposition un crédit illimité et nous a fait des conditions qui n'étaient pas celles d'un commerçant, mais d'un ami.
Je donne tous ces détails, parce qu'il importe que le lecteur qui va nous suivre dans une très-longue expédition sache bien dans quelles conditions nous sommes partis, puisque ces conditions influeront forcément sur notre manière de procéder dans la suite de ce récit. A tort ou à raison, d'ailleurs, nous nous faisons honneur de nous être créé par notre travail personnel les ressources considérables que nécessite un pareil voyage.
Il entrait dans notre plan de campagne de prendre le pa(|ucl)Ot (|ui conduit au Sénégal, de nous arrêter là cinq semaines, de gagner ensuite par un petit vapeur de l'État la Mcllacorée, d'où les occasions sont presque journalières pour Sierra- Leone, et enfin, à Sierra-Leonc, de nous embarquer à bord du vapeur anglais qui va au Gabon. Le Sénégal nous faisait faire un |)elit détour, et nous y perdions un peu plus d'un mois; niais il fallait y aller, et cela pour tuer des merles. Au premier abord , il paraîtra peut-être paradoxal d'aller au Sénég.il pour tuer des merles. Cependant rien n'élait |)lus naturel pour nous, on va le voir : les merles du Sénégal ' sont des merles métalliques, Les
' Lomprocoliiis fsplcndidiis.
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merles métalliques sont ornés d'un plumage brillant extrêmement recherché pour les chapeaux de nos élégantes, et se payent onze et douze francs la pièce, souvent plus cher. Ils sont trés-nombrcux et assez faciles à chasser. Une petite moisson de merles nous rapportait donc une somme assez ronde d'argent, le nerf de la '{uerre et des voyages. Et voilà pourquoi nous sommes allés au Sénégal pour tuer des merles.
J'ai quitté Bordeaux le 5 novembre 1872, à bord du paquebot la Gironde , qui va au Brésil, à Montevideo et à Buenos- Ayres , en touchant au Sénégal. Je devais rejoindre à Dakar mon ami Marche, parti quinze jours avant moi. Il y avait foule à bord. L'avant était encombré d'émigrants basques de tout âge et de tout sexe, partant pour aller coloniser à la Plata. Il y en avait plusieurs centaines ; le soir, ils chantaient en chœur les airs de leur pays. Leurs chants, qui se prolongeaient quelquefois bien avant dans la nuit, étaient vraiment touchants à entendre. Mélangées avec ces braves gens qui allaient gagner leur pain à la sueur de leur front, erraient bon nombre de filles du demi-monde qui traînaient sur le pont leurs robes sales et fripées; celles-ci allaient cliercher fortune à Rio, et u dans quatre ans, me disait un vieil officier du bord , j'en verrais revenir les trois quarts en première classe, faisant plus (l'embarras que dos duchosses. «
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Aux premières, la société n'était pas moins variée et intéressante à étudier : il y avait d'abord une famille basque composée de six personnes : le père, la mère et quatre enfants déjà adolescents, La mère était ma voisine à table, elle m'avait pris en affection, m'appelait son brave monsieur, et me contait souvent son histoire, \ingt ans auparavant, ils avaient quitté le pays, emportant une centaine de francs et quelques ustensiles pour tout capital. S'avançant peu à peu dans rintéricur, ils avaient atteint Rosaria, une petite ville située à deux cents lieues de la côte. I.àils avaient cultivé la terre, puis tenu un hôtel, monté un magasin, enfin la fortune était venue. Ils étaient repartis pour le pays, pleins de joie, d'orgueil et d'espérance. Miùs, hélas! il n'y a pas de roses sans épines : dans leur village, ils étaient devenus des étrangers ; trop grand monde pour les paysans, ils n'étaient pas reçus parla société. On les jalousait, on leur faisait toute sorte de petites misères. Tandis qu'à Rosaria tout le monde les entourait et les aimait, au Réarn, ils vivaient isolés avec tous leurs écus ; et puis il faisait froid dans la montagne, on n'y voyait pas les oiseauxmouches, les grands arbres couverts de fleurs. On n'y maugeait pas d'avocats, de niangos, de nispéras. Bref, cinq ou six mois après leur arrivée, ils reprenaient le paquebot pour Rosaria, où ils voulaient, disaient-ils, vivre cl niourir. A côté de celle famille,
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il y arail trois bons frères de la Doctrine chrétienne ; l'un d'eux était un noir du Congo arraché à l'esclavage ; il avait fait preuve de tant d'intelligence qu'on l'avait envoyé faire ses études au séminaire de Paris, et il s'en retournait maintenant pour enseigner Jes autres. Ce brave frère, horriblement malade en mer, s'obstinait à rester à table et faisait tordre tout le monde de rire par ses grimaces et ses contorsions. Puis c'était la tourbe des Brésiliens et des Portugais, mangeant salement et étalant de gros brillants sur leurs chemises à jabot ; un jeune banquier marseillais partait pour aller faire le tour du monde ; un viveur décavé, pour essayer de se refaire à Buenos-Ayres : il citait à tout propos Lassouche et Gil-Pérez et pleurait le boulevard. Beaucoup de négociants français, établis au Sénégal et en Gambie, revenaient à leurs affaires, après avoir passé en France la mauvaise saison de là-bas. C'étaient presque tous des jeunes gens intelligents, au caractère franc et ouvert, luttant gaiement contre les difficultés de la vie, et olfrant la plus cordiale hospitalité aux voyageurs qui leur faisaient le plaisir de s'arrêter chez eux. Comme on le pense bien , cette troupe n'engendrait pas la mélancolie, mais elle était rendue encore plus gaie par les excentricités du loustic de la bande, le nommé Théodore. Théodore, il y a quatre ans, était "piou-pioun dans l'infanterie de marine, toujours riani et faisant rire les