‹ L'Afrique equatorialeChapitre 3 sur 42 · DE BORDEAUX A S I E R R A - LEO\ E · texte numérisé non relu

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aiitres, chantant la cliansoni.cttc comique, jouant à tous des farces impossibles et portant gaiement le sac. Aujourd'hui , Théodore est négociant et a épousé une femme possédant cinquante mille écus. Pauvre Théodore! il aurait bien fait de méditer la fahle du Savetier et du Financier. Il s'est attaché, par ces liens dorés, à une de ces demi-négresses qu'on appelle, au Sénégal, des Siniarcs; sa femme se grise horriblement, le bat comme plâtre, lui coupe constamment les vivres et lui rend la vie infernale. Aussi, il paraît qu'au Sénégal le malheureux a perdu les chansons et le somme; mais il a pu s'échapper, faire une excursion en France, et en ce moment il jouit de son reste ; peut-être aussi, près de retrouver son épouse, fait-il comme les poltrons qui chantent en allant chez le dentiste. Toujours est-il que je n'ai jamais vu un pas(|uiu si drùle, Dans cet ensemble de passagers de toutes nations, de tous caractères et de toutes positions, ressort une individualité bien saillante et bien remarquai)lc , celle du commandant Philibert (lanard, dit la terreur des Wolofs, gouverneur de l'arrondissement de Corée, et sans doute le futur gouverneur du Sénégal. Son képi de spahi est aussi connu dans ce pays (|ue l'était, il y a quchpies années, celui du général Kaidberbe. I,e rommandanl (lanard a lait sa position liii-mèuie ; appelé comme soldat aux spahis, il a vingt-liuil ans de service, et, connue il le

dit, « pas une heure d'infanterie à se reprocher « . Sa grande taille et l'originalité de son caractère, non moins que sa bravoure intrépide et sa parfaite connaissance du pays , l'ont rendu presque légendaire au Sénégal. En ce moment, il était radieux, car il rapportait la croix à son spahi Bou-Bou. Il y avait bien longtemps qu'il la demandait pour lui. On me permettra de raconter ici comment le spahi Bou-Bou avait mérité sa croix ; de pareils traits font toujours plaisir à lire. C'était dans une mauvaise journée, dont le souvenir ne sera pas de longtemps effacé au Sénégal. Le pauvre colonel du génie A..., qui avait si imprudemment engagé sa petite colonne, était déjà tué ; les spahis avaient chargé trois fois pour déloger Ladior, le roi du Cayor, qui s'était eml)usqué avec tous ses hommes dans un village barricadé et crénelé, et trois fois la charge était venue se briser contre cet obstacle infranchissable. Le commandant avait fait des prodiges de valeur. Quand son troisième cheval fut tué, il échappa, Dieu sait comment! Blessé et épuisé de fatigue, après avoir erré quelque temps dans la plaine, il s'était assis au pied d'un baobab, tout près de l'ennemi. En cet instant, passe au galop son ordonnance Bou-Bou. Apercevoir son chef et mettre pied à terre fut pour lui l'affaire d'un instant, n Prends mon cheval, dit-il au commandant. — Non, répondit celui-ci, ce serait prendre ta vie. — C'est bien décidé ?

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— Parfaitement décidé, n Bou-Iîou lâche alors la bride de son cheval qu'il tenait à la main et administre un vigoureux coup de pied à l'animal, qui, affolé, part à fond de train ; puis, se baissant vers son chef : «Maintenant, lui dit-il, appuie-toi sur moi et partons, je connais le chemin. « Ils n'avaient pas fait cinq cents mètres, qu'ils découvrent, cette fois, perché sur un baobab, un troisième compagnon ; c'était le neveu du général Faidhcrbe, lieutenant aux spahis, qui, lui aussi, avait eu plusieurs chevaux tués sous lui et qui, ne sachant où aller, s'était arrêté là. Le jeune Faidherbc, dont l'escadron ai'ait été attaqué à l'improviste le matin, avait chargé sans..., on peut bien le dire, puisque nous ne sommes pas Anglais, sans pantalon. liC manque de cet objet, réputé indispensable, ne l'avait pas du reste empêché de gagner brillamment sa croix de la Légion d'honneur. Les trois soldats qui avaient si bien fait leur devoir, après des souffrances et des dangers inouïs, revinrent au camp, et le commandant Canard promit à IJou-Ilou qu'il serait décoré, et il l'a été malgré les difficultés que faisait le ministère pour donner la croix à un simple s|)ahi nègre. Le commandant (lanard se trouvait en ce moment sur le ])aquebot revenant de France, où il était allé pour mettre ses enfants à la Flèche; il ramenait avec lui madame Canard , femme fort aimable, qui m'a fait, h Gorée, le meillpiir accueil.

Cependant, à mesure que nous approchions de la terre, bien des ligures, gaies jusque-là, s'assombrissaient. C'est que le bruit avait couru que l'épidémie était au Sénégal et en Gambie, et beaucoup étaient inquiets. En ce qui concernait la Gambie, les nouvelles avaient plus de consistance. Nous avions, entre autres négociants de ce pays, M. B..., le représentant d'une grande maison française, la maison Maurel et Pron ; il avait donné à Marche, dans un précédent voyage, une hospitalité telle que l'on n'en reçoit qu'à la côte d'Afrique. En ce moment, ce pauvre B... éprouvait une véritable anxiété sur le sort des cinq emj)loyés qu'il avait laissés àBathurst.

Le 16 novembre, par un temps magnifique, nous jetions l'ancre entre Gorée et Dakar. Le bateau de la santé fut naturellement le premier à arriver le long du bord : « Comment se porte-t-on ici ? criaient de tous ccMés les passagers du Sénégal. — Tout va bien, fut-il répondu. — Et en Gambie? demanda quoiqu'un. — H y a l'épidémie. i> Le pauvre B... pâlit. Quelques instants après, Marche, accostant avec un autre bateau , sautait à bord : — « Quelles nouvelles? lui demanda B... — Mon pauvre ami, dit Marche, du courage! J'aime mieux tout vous dire : la maison est fermée. — Mais mes employés ! s'écria B..., ils ne sont pas tous morts?» Marche secoua trislomont la tcte. Le pauvre B... n'en demanda pas davantage. De ces cin<[ hommes qu'il

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avait laissés pleins de vie et de sanlc, trois mois auparavant, pas un ne restait; il cacha sa figure dans ses mains et se mit à pleurer comme un enfant. Je me détournai en toute hâte de ce triste spectacle, pour aller dire adieu au commandant Canard, qui, radieux de revoir le Sénégal, me montrait Corée et ses maisons Manches bâties sur les rochers de l'île, le palais du gouvernement et son petit jardin implanté à grand'peine sur les pierres arides; puis en face, à deux milles de là, sur la ferre ferme, Dakar, avec ses plaines de sable sur lesquelles le beau jardin de llanu offre un contraste rafraîchissant, l ne foule de petits bateaux montés par des noirs invitaient les passagers à se rendre à terre : en quelques minutes nous étions à Gorée. Cette ville, l'un de nos plus anciens étai)lissements coloniaux, prise et reprise plusieurs fois par les Anglais, et définitivement acquise à la France en 1814, est depuis longtemps florissante. Le commerce qui s'y fait a aujourd'hui une importance anmiolle de plus de douze millions. I,es noirs, gais, bien faits, travailleurs, nous sont très-dévoués. Ils passent |ioiir être d'excellents maçons et des marins fort habiles. Isolée du contact des Maures et des Aral)es, (îoréc a écouté la voix des missionnaires et est aujourd'hui presque entièrement chrétienne. Depuis l'extension immense du commerce des arachides, depuis surtout que les p;i(|ncbols du Hrésil louchent à D.iKar,

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l'importance de Gorêe est devenue presque égale à celle de Saint-Louis, dont une barre dangereuse gène l'accès. Aussi de nombreux commerçants ricbes et tous Français ont-ils bâti de très-belles maisons sur cette île. Mais aujourd'hui que les affaires vont encore sans cesse en augmentant, aujourd'hui qu'une sécurité entière règne au moins sur la côte, Corée ne suffit plus ; on se sent à l'étroit dans cette petite île, où l'épidémie, quand elle passe dans les rues peu larges et peu aérées, fait d'horribles ravages. D'ailleurs on veut être sur les lieux, pour aclieter les convois d'arachides qu'apportent jusqu'au liord de la mer les chameaux du Cayor et même du Foutah. C'est sur Dakar, petit village de pêcheurs, construit à deux milles de Corée, et un peu sur Rnffisque, à huit milles plus loin, également sur le bord de la mer, que s'est portée l'émigration des négociants. Aujourd'hui Dakar est une petite ville bien française et d'un bel avenir. Les disciplinaires qui, par parenthèse, sont bien plus heureux au Sénégal qu'en Algérie, ont construit à son entrée un beau jardin botanique, et un autre plus important encore à sept milles de là, dans un endroit appelé Ilann. Ces deux oasis sont vraiment précieux dans ce pays de sables brûlants et de plaines desséchées. On comprend que c'est à Dakar que nous avons établi notre quartier général. On y trouve aujourd'hui deux hôtels : l'ancien, fort pré-

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tenlieiix et fort cher, est tenu par une ex-bellc et déteslal)le du reste; l'autre, simple, niais excellent et fort bon marché, appartient à un brave ancien sous-officier de spahis, appelé Gayrard, qui y fait d'excellentes affaires, sans écorcher les voyageurs. Inutile de dire que nous avons choisi celui-là. A peine arrivés, nous nous mîmes avec une ardeur sans égale à nos chasses de naturaliste : tout nous était bon. Tantôt avec nos cannes-fiisil nous abattions sur les arbustes couverts de fleurs, de Dakar, ces gracieux petits souinianga, les colibris de l'Afrique ; tantôt nous prenions pour victimes ces vilains et impudents petits vautours ' connus au Sénégal sous le nom peut-être un peu trop expressif de charognards, et dont les troupes serrées, perchées silencieusement sur les arbres du cimetière, lui donnent un aspect si lugubre, lue heure avant le jour, les ménagères sénégalaises nous donnaient le signal du lever, nous étions réveillés par le bruit cadencé de leurs pilons qui broyaient le millet destiné à faire le couscouss de la jojirnée. l ne demi-heure après nous étions eu diasse. Tout près de Dakar nïème, il n'y a presque rien à faire, car la ville est entourée de vastes plaines de sable dépourvues de toute végétation comme de tout gibier; aussi nous partions souvent dès la veille pour aller coin lier dans la ru-

' (ij poliimix aii'joicngis (Riipp.)

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vissante oasis de Hann, où le sous-officier qui commandait les disciplinaires nous donnait l'hospitalité : dès l'aurore nous poursuivions au milieu des palmiers une foule de petits oiseaux de toute couleur et de toute variété : souvent nous faisions partir une belle espèce de francolin ' qui nous fournissait un déjeuner succulent. Dans l'un des niarigaux qui avoisinonl Hann, se trouvait à cette époque, presque constamment au même endroit , un grand singe hurleur que j'ai bien souvent cherché à tirer en vain. Les habitants du pays me disaient que c'était un esprit et qu'il m'arriverait malheur si je continuais à le chasser : le fait est qu'un jour, m'étant acharné à sa poursuite, je m'embourbai dans un marais qu'il fallait traverser pour arriver jusqu'à lui; je faillis y rester : pour comble déboute, l'affreux animal, comme s'il s'était aperçu du danger que je courais, se mit à faire retentir l'air d'aboiements joyeux, et à célébrer ainsi son triomphe. Inutile de dire que la vénération des naturels pour cette vilaine macaque s'est encore accrue depuis cet événement miraculeux. Xous limes à Hann d'assez jolies récoltes ; seulement nous n'y trouvions que très-rarement cet oiseau brillant, ce merle métallique qui nous avait fait faire dans notre voyage un détour de doux a trois cents lieues ; c'est à Ruffisque

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qu'il nous fallait aller pour le rencontrer en grande abondance. Le déplacement n'était du reste ni long ni pénible, car Iluffisquc est dans le Baol, à quelques milles de Dai<ar. C'est un point commercial d'une assez grande importance; les produits du Cayor, les arachides surtout, y affluent en quantité considérable, et lorsque la paix sera solidement établie, Ruffisque est appelée à prendre le premier rang parmi les villes du Sénégal. En 1872, Marche, lors de son premier voyage au Sénégal, avait fait connaissance de J{. Joffres, jeune et riclie négociant établi depuis quelques années déjà à Ruffisque. M. Joffres insista beaucoup pour que nous vinssions nous installer chez lui ; nous nous décidâmes à accepter l'hospitalité qu'il nous offrait, et bien nous en prit, car nous fûmes reçus avec une cordialité qui nous alla droit au cœur. Les quelques jours passés à Ruffisque sont de fout notre voyage ceux dont j'ai gardé le meilleur souvenir. Au petit jour nous parlions pour la chasse; déjà les jeunes filles, de grandes calebasses sur la tète, se rendaient en foule à l'aiguade pour y ])uiscr l'eau nécessaire aux besoins de la journée ; ces Sénégalaises à la taille svellc et élancée, au nez droit, aux cheveux roulés en tresses longues et fines, ne ressemblent pas plus aux négresses des Antilles qu'une femme esquimau à une Kuropéenne ; elles se drapaient gracieusement dans des |»irces d'étoffes aux couleurs variées I. 2

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et nous saluaient au passage d'un gai bonjour. La nature commençait à se réveiller ; c'était d'abord le gazouillement de cette quantité de petits oiseaux rouges, bleus, jaunes, pour lequel le Sénégal est renommé, les bengali, les nonnes, les mange-mil, les veuves aux longs brins*, puis l'on entendait le cri aigu du calao, le youyou lui répondait de sa voix discordante, et enfin les merles métalliques prenaient part au concert et leur ramage bruyant dominait bientôt dans les lougans (cbamps de millet). Leurs chants retentissaient à nos oreilles comme le clairon des batailles, et nous nous élancions de suite vers l'endroit d'où le bruit partait. Il y en a à Ruffisque trois espèces.

Le plus grand de tous est le merle à longue queue', qui est à peu près de la grosseur d'une pie; le merle brillant ' est le plus beau de tous; au soleil son plumage est vraiment resplendissant; il va généralement par bandes de dix-huit ou vingt, babillant et criant sans cesse. Comme les étourncaux, dont ils ont beaucoup les habitudes, les merles métalliques sont méfiants et difficiles à approcher, mais comme eux aussi la gourmandise les perd ; notre bonne étoile nous conduisit près d'une sorte de figuier sur lequel des bandes nombreuses de merles métalliques venaient chaque matin prendre leur

' Vidiiii |)riiiL'i|>alis (Liiia.) — 2 Juida a'tii'U (Lcss.) — Latii|)rni-oiiUs splendidus (Harll.)

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