‹ L'Afrique equatorialeChapitre 25 sur 42 · LE LAC ZOXAXGLÉ ET LES ILES SACRÉES · texte numérisé non relu

LE LAC ZOXAXGLÉ ET LES ILES SACRÉES

j'espérais bien avoir occasion d'en tiror un, et l'on n'a guère de chance de les manquer, car, sous bois, on ne tire que de près, et le même coup qui fait tomber un homme fait tomber un gorille; M. Duchaillu lui-mèuie le reconnaît. A deux kilomètres de la case de Digomi, nous tombâmes sur des traces toutes fraîches de gorille; il est impossible de s'y méprendre, car cet animal, en se promenant, a l'habitude d'arracher une quantité de racines et de casser toutes les branches autour de lui. C'est un enragé marcheur. Celui-ci nous conduisit à travers une épaisse forêt; de là, il gravit une montagne escarpée, redescendit dans la plaine et s'enfonça dans un marécage; tantôt nous rampions à quatre pattes dans les fourrés, tantôt nous étions dans l'eau jusqu'à la ceinture; je faillis me casser la tète en desrendant la montagne. Mes nègres étaient infatigables; mais moi, vers quatre heures du soir, n'ayant encore rien mangé et n'en pouvant plus, je demandai gràre ; heureusement, la poursuite ne nousav.iit pas trop éloignés du lac, et Digonii trouva une pirogue pour me ramener chez lui. Le lendemain, je reconimeiK ai sans plus de succès : j'étais cepen- (hiiil avec un liakalais renommé comme chasseur. Digomi et François avaient pris par un autre chemin. Au l)oul de deux heures de chasse, François, qui élait un peu en avant, vil tout à coup, à quatre |)as (le\anl lui, Irois gorilles, dont un énorme màlc;

il avait, malgré ma recommandation, oublié de flamber son fusil le matin, précaution nécessaire dans des pays aussi bumides, de sorte que ses deux coups ratèrent. Si les gorilles mâles eussent été , comme le dit Duchailhi, " avec le lion de l'Atlas, les deux bêtes les plus féroces et les plus puissantes de tout le continent, • François était perdu; mais il paraît que M. Ducbaillu a quelque peu exagéré, car les gorilles eurent aussi peur que le cbasseur : bommes et béfes se sauvèrent cbacun de leur côté.

Le troisième jour, j'eus du moins une grande satisfaction , je vis deux gorilles; ils étaient deux, énormes tous les deux , grimpés au sommet d'un arl)re mort. M. Ducbaillu a écrit : « Je déclare que je sentis presque l'émotion d'un liomme qui va commettre un meurtre, quand je vis les gorilles pour la première fois : ils ressemblaient d'une manière ellrayante à des hommes velus. « Je déclare à mon tour, que je crus voir les deux ours Martin sur leur percboir du Jardin des plantes. Je n'étais qu'à 120 mètres, belle portée pour une carabine, mais distance trop longue pour un fusil de chasse. Je voulus les approcber davantage, en me traîiumt à ])lat ventre de leur côté; nuiis j'avais le faux vent : ils m'éventèrent , et, lestes comme des singes — c'est le cas de le dire — ils dégringolèrent de leur arbre et disparurent dans les broussailles. J'arrivai à temps pour entendre le l)ruit des branches qu'ils

LE I.AC ZO\A\CUÉ ET l.ES ILES SACREES. -263

cassaient en se sauvant et en témoignant leur mauvaise humeur par des grognements assez semblables à ceux (lu petit ours brun de Floride. « Le rugissement des gorilles est le son le plus étrange et le plus effrayant qu'on puisse entendre dans ces forêts... Je suis sûr d'avoir entendu le rugissement du gorille à trois milles de distance, et le battement de ses bras sur sa poitrine à un mille au moins... Il n'y a rien qui puisse rendre l'effet de cette espèce de tonnerre... Je n'ai jamais pu m'habituer au rugissement du gorille, dit plus loin AI. Ducliaillu. » Xi moi non plus... parce que je ne l'ai jamais entendu, ni personne, à ma connaissance. Je ne doute pas que le gorille ne le pousse quelquefois, puisque M. Duchaillu en a conservé une si vive impression ; mais je puis assurer que ce n'est qu'à de très-rares intervalles. Ordinairement il se contente, comme les deu.\ que j'ai vus, d'une espèce de grognemeut qui ne ressemble nullement au roulement du tonnerre.

En rentrant ce jour-là, je trouvai la case mise en émoi par un accident qui aurait dû avoir des suites très-graves : la veille, j'avais fondu des balles d'un liisil do gros calibre pour en faire des chevrotines; le lendemain, en parlant pour la chasse, je dis à .los('|)li, le b()}j resté avec moi, d'ulilisrr les rognures du plomb, en les refondant et en les coulant dans le moule à chevrotines. Joseph, ayant mis dans sa tète que les rognures ne sullisaicnt pas, inventa d'aller

264 L'AFRIQUE É Q U ATO K I A I.E.

prendre dans une boîte des halles semblables à celles dont je m'étais servi la veille. Par malheur, il tomba justement sur une halle explosihle, qui éclata naturellement, à peine mise sur le feu. La Providence voulut que l'explosion eût lieu presque verticalement ; Joseph n'eut rien, et le heau-frère de Digomi, qui se trouvait avec lui, en fut quitte pour une blessure assez légère à la joue. Cet accident frappa de stupeur les noirs, qui ne manquèrent pas d'attribuer à la malveillance des esprits cet événement pour eux surnaturel.

Je ne fatiguerai pas le lecteur du récit détaillé de mes chasses. Qu'il suffise de dire que pendant trois semaines, je mis un acharnement digne d'un meilleur sort à poursuivre les gorilles. Qu'il me soit permis aussi de citer, avant de terminer ce sujet, deux incidents de nos chasses qui prouvent combien M. Duchaillu a exagéré la férocité de cet animal. V^oici le premier de ces incidents. Deux Bakalais, ayant vu un grand gorille màle entrer dans un petit bois, se glissèrent comme des serpents sur ses traces, et arrivèrent à (jualre ou cinq pas de lui. Ils voulurent faire feu; mais leurs deux fusils h pierre ratèrent, ce qui n'est pas rare avec de jiareils outils.

Le gorille fit, dans le premier moment, ce que ferait un sanglier brus(|uenient surjtris dans sa bauge : il courut sur eux. Laissant tomber leurs fusils, devenus inutiles, les Bakalais saisirent leurs

Page 1