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CHAPITRE II

ESCALES A LA COTE d'AFIîIQI'E.

Sicrra-Lconc. — A la recherche d'un déjeuner. — \ous trouvons le vivre et le couvert. — Une ville en décadence. — Comme quoi \l. Seignac prit un nègre pour un tigre et faillit être pendu pour cette méprise. — Des nègres trèsimpudents et des prédicateurs trés-fanati(|ucs. — Quelques renseignements sur la mort de Jules Gérard. — Xous disons adieu à Sierra-Lcone et prenons passage à hord de \'A/'rica. — Rencontre de deux coexploralcurs, MM. (îrandy. — Monroiia, capilah* de l'Kden des noirs. — L'ne méprise des philanthropes. — (Jiiehiucs lignes sur notre étahlissement de Grand-Rassam. — Des esclaves dégoûtés de la lie. — \otrc ami Péters a mangé un de ses captifs. — Cape-Coasf et le pays des .-\chantis. — .Aventures d'un voyageur français. — IJonny-Djndju ville et Djdudju bois. — Riches et mourant de faim. — Les vaisseaux-magasins. — Vieux-Calahar. — Le dernier des négriers. — Fernando-Po. — Arrivée au Gabon. — La Cordelière. — Un climat meurtrier. — .\ l'hôpital.

Le 22 décembre, à noiif heures du matin, par une clialcur forride, IV.slomac liorrilileniont oroiix, nous gravissions pt'nililcment los rues de Sierra-Lcone : nos pieds enfonraiont dans un sal)Ie hnilaivt, et nous errions niélanroli(|iionienl à la reclierelie d'un déjeuner. Les deux personnes pour les(|uelles nous aviotis des Icllrcs de recomniandalion se Irouvaicuf

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absentes de la ville, et les mulâtres tle leur maison nous avaient reçus à la mulâtre , c'est-à-dire fort grossièrement. Les marchandes de fruits et de légumes, seules dehors sous un pareil soleil, se mettaient à rire lorsque nous demandions s'il y avait un hôtel et nous désignaient un endroit situé à l'autre bout de la ville. En suivant leurs indications, nous arrivâmes à un bouge infect, au sommet duquel se prélassait une pancarte bleue avec le mot « Hôtel » gravé en grandes lettres rouges. On apercevait, attablés à l'intérieur, une douzaine de noirs jouant aux dés, buvant du gin et jurant dans toutes les langues. C'est l'unique hôtel que possède Sierra-Leone ; il n'est pas étonnant qu'on nous l'ait indiqué en riant; aussi on comprend que nous ayons tourné les talons au plus vite. Déjà, la veille, nous nous étions passés de dîner; résolus à déjeuner, joer fas et nefas , nous frappons à la premicro porte d'apparence convenable que nous rencontrons. Une mulâtresse vient nous ouvrir. « Madame, lui dis-jc en anglais, nous sommes des gentlemen ; nous sommes atfamés et nous avons de l'argent; veuillez nous faire cuire un repas quelconque. » La bonne dame fut d'abord un peu interloquée; mais comme une mulâtresse ne refuse jamais l'occasion de faire un petit profit, celle-là envoya.de suite sa servante au marché, et, ime heure après, nous nous asseyions devant \in déjeuner si accentué.

que Marche, qui a horreur du piment, en eut les larmes aux yeux pendant toute la journée. Le repas terminé et payé fort cher, nous nous sommes fait montrer la mission catholique, et nous avons couru visiter les bons missionnaires, pour lesquels nous avions des lettres du Révérend Père Shuindenhani, directeur de la maison mère à Paris. Les Pères sont logés dans une sorte de caserne beaucoup trop grande pour eux et pour les quelques enfants qu'ils obtiennentà grand'peine. Alentour est un maigre jardin, et l'on s'efforce péniblement d'obtenir quelques légumes de cette terre ingrate. Inutile de dire que nous fûmes reçus à bras ouverts. Le bon Père supérieur, à qui nous racontions nos eml)arras du matin, se mit à sourire. « Soyez tranquilles, nous dit-il, ici on ne laisse pas les gens couclier devant la porto. » Et, quelques minutes après, il nous conduisait chez M. Maure], un des premiers négociants français de la ville. « Monsieur Maurel, lui dit-il en entrant, voici deux voyageurs français qui me sont recommandés par notre supérieur général; ils viennent demeurer chez vous. î) Et comme nous balbutions quelques excuses : « Je vous en prie, messieurs, répondit W. Maurel, c'est l'usage du pays. Je vais vous montrer vos chambres. On déjeune à dix bcnres, on dîne à six heures et demie ; le reste du (eni|is, liberté entière, n Ayant le gîte et le couvert assurés d'une manière aussi agréables, nous nous mimes en

devoir, avec l'ardeur de deux voyageurs fraîchement débarqués, de visiter la ville. Sierra -Leone est la capitale des possessions anglaises dans l'Afrique occidentale; c'est d'elle que dépendent Cape-Coast, qui allait devenir célèbre par la guerre des Achantis , Cape-Castle, Lagos et d'autres points moins importants. C'est une ville vraiment pittoresque, baignée par une baie superbe; elle s'étale sur des collines, derrière lesquelles domine une belle montagne boisée, connue sous le nom de Montagne Heidcl. Au premier plan sont bâties des maisons de fort bonne apparence, celles des négociants blancs, puis celles des noirs aisés. De là on passe, presque sans transition, à des quantités innombrables de misérables huttes ressemblant on tout point à des ruches à miel, dans lesquelles grouille la population la plus misérable et la plus infecte. Sur une de ces collines cependant s'él/'ve un vrai palais, celui du gouverneur général, et sur une autre de très-belles casernes (en anglais harracks) destinées à ce fameux West Indian régiment, décimé par la maladie que Winuood Roade ap|)elle Cognac disense (traduisez par ivrognerie). La population de Sierra-Leone a généralement été eslimée à quarante-cinq mille habitants. Mais ce chiffre me paraît fort exagéré. A tout le moins, on n'a pu l'atteindre sans y inclure tous les suburbcs et les amas de cases qui se trouvent dans un rayon souvent éloigné de la ville. Autrefois,

la société de Sierra-Leone était pleine d'entrain et de gaieté. A'arguant l'insalubrité du climat, on y donnait constamment des bals, de grands repas copieusement arrosés; il y avait de beaux équipages, même des courses de cbevaux. Aujourd'hui, il ne reste plus vestige de ces splendeurs ; l'épidémie a cruellement sévi, le commerce va moins bien; des cancans, des brouilles interminables ont singulièrement refroidi les relations sociales; une épizootie a tué tous les chevaux; en un mot, Sierra-Lcone n'est plus que l'ombre d'elle-même. On y boit encore beaucoup, il est vrai, mais à l'anglaise, en f(Me-à-tète avec sa bouteille. Le gouvernement britannique, sous prétexte de se concilier les noirs, leur a donné une liberté, une licence absolue de tout dire et de tout faire; aussi ils sont d'une insolence que rien ne peut égaler et se regardent comme parfaitement supérieurs aux blancs. Afin que l'égalité des races fût bien complète, on les avait autorisés à exercer les fonctions de jurés; ils étaient en majorité, et naturellement donnaient toujours fort aux blancs contre leurs confrères noirs. Ce privilège exorbitant faillit coûter la vie à iM. Seignac. Seignac, n'étant pas encore commandant du poste de Benty, se trouvait à Sierra-Lcone chez le docteur Diggs, son beau-père; il était à dîner lorsqu'on vint précipitamment l'avertir (|ii'ot) vennit de voir un tigre rôder (bins sou jardin; il santé sur nn fusil, se

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coule doucement à travers les arbres, aperçoit l'animal féroce et lui envoie deux coups de feu. Le tigre disparaît ; il n'était pas prudent de le poursuivre dans l'obscurité; mais, au petit jour, M. Seignac, sûr d'avoir bien tiré, vient relever son coup de la veille. Il y avait en effet, à l'endroit voulu, de larges traces de sang; il les suit avec précaution, et, cent mètres plus loin, trouve le cadavre, non pas du tigre, mais d'un nègre couvert d'une toile jaune mouchetée de noir; cette brute ai'ait trouvé trèsjoli de contrefaire le tigre, croyant inspirer la terreur et voler ainsi impunément les dindons, les canards et les poules; il avait reçu deux balles dans le côté et gisait baigné dans son sang. Celte méprise bien naturelle amena M. Seignac en cour d'assises. Après de longs débats, il fut acquitté k la majorité d'une voix; cette voix contre lui , et il était pendu! Heureusement cette affaire et d'autres du même genre firent interdire aux nègres de siéger comme jurés.

Mais, à part cela, ils n'en sont pas moins insupportables; leur Iriompbe est de vous exaspérer par toutes sortes de petites vexations, et, lorsqu'à bout de patience vous leur adressez quelque parole trop énergique, de vous assigner devant le magistrat; on n'en est jamais quitte à moins d'une livre sterling ou deux d'amende. Lue autre plaie de Sierra- Leone, c'est l'inyasion de ministres protestants,

nègres pour la plupart, appartenant à toutes sortes (le sectes religieuses, élevant partout des églises et prêchant sans cesse. Les baptistes sont les pires (le toutes; cette secte a, un jour par semaine, un meeting dans lequel les prédicateurs sont des femmes, des négresses naturellement; c'est pitoyable. Pour apprécier à leur juste valeur les beaux résultats (ju'obtiennent ces prétendus réformateurs, il suffit de jcler un coup d'œil sur les statistiques de la ville, on y verra que les naissances illégitimes y sont de 90 p. 100. Somme toute, Sierra-Leone n'pst pas un des endroits qui donnent une grande idée de la puissance colonisatrice des Anglais. Rendons cependant justice à celui qui était alors gouverneur de ce pays et de ceux qui en dépendent, M. Hope Henncssy, ancien membre du Parlement et catholique fervent ; il a fuit tous ses efforts pour changer cet état de choses et rendre à Sierra-Leone son ancienne prospérité. Je n'ai, du reste, aucune raison pour me plaindre personnellement de Sierra-Leone ; nous y avons passé q uoiques jours fort agréables, chassant, collectionnant et péchant. Le matin, levés au jour, nous allions faire une petite excursion sur la montagne Ileider, au sommet de laqu elle on jouit d'un coup d'u'il inagnili(juc. I,a vue embrasse la mer de trois c(')tés différents, le port, la ville et loule la campagne qui l'environne. Nous revenions déjeuner, préparer nos |)ièces, causer avec les bons mis-

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sionnaircs, puis nous repartions pour aller dans un endroit plus rapproché ci la chasse des coquillages, des insectes et de ces jolis soui-mangas, les oiseauxmouches de l'Afrique. IVofre hôte était un homme charmant, très-instruit, trés-ferré sur ses classiques, d'un esprit vif et mordant; il nous faisait passer d'excellentes soirées. Le 27 décemhre arriva le paquohot anglais, et il fallut nous emharqucr pour le Gahon. M. Maurel nous accompagna à hord et prit congé de nous comme un vieil ami. Hélas! en le voyant si jeune, si robuste de santé et d'esprit, nous ne nous doutions gncre que la mort devait l'enlever trois semaines après. C'est qu'il n'y a pas de plus terrible climat que celui de ces pays! Le successeur de M, Pope-Hennessy, arrivé plein de force et de vie pour prendre le gouvernement de la colonie, est mort quinze jours après à Cape-Coast, qu'il allait visiter.

A Sierra-IiCono, nous avons recueilli de la bouche de la dernière personne dont il a été l'iiùte, I\L Barris, quelques détails sur la lin de notre compatriote Jules Gérard. C'est dans le Sherbro, pays marécageux et malsain où habite M. Harris, que le tueur de lions a trouvé la mort. De nombreuses souscriptions des Anglais du pays lui avaient permis de monter une expédition géographique qu'il n'a pu que commencer, car ses hommes l'ont noyé au moment où il traversait la rivière de Sherbro.

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Ce que m'a dit M. Harris ne permet pas de douter qu'il ait été victime d'un crime et non d'un accident, comme on l'avait dit dans les journaux. Peutêtre aussi s'est-il un peu attiré cette catastrophe par son imprudence : le pauvre Gérard menait un peu ses noirs comme on a trop souvent mené les Arabes, c'est-à-dire à coups de bâton. De plus, il montrait à tout venant ses nombreuses caisses pleines de marchandises, ses armes brillantes si admirablement travaillées; il n'en fallait pas tant pour exciter la vengeance et la convoitise des hommes à la merci desquels il se trouvait.

Comme je l'ai dit, le 27 décembre nous nous sommes embarqués comme passagers sur le vapeur anglais ; c'était YA/rica^ du « West Africa Royal Mail Company » . A bord se trouvaient deux amis à nous, les (îrandy, frères jumeaux et officiers de la marine anglaise, partis comme nous pour explorer un fleuve inconnu de l'Afrique occidentale. Seulement c'était le Congo qu'ils avaient choisi comme but de leur voyage. De plus leur expédition était montée sur un pied autrement considérable que la nôtre ; ils avaient vingt-deux Kroumans engagés à Sicrra-Leone et armés do ranibines Snyders, des chasseurs d'éléphants musuluinns, cent dix-huit raissos de bagages et une foule d'arnios de toute espèce. A Saint-I'aul de Loanda ils devaient encore louer cent dix porteurs. « Tout cet appareil, écrivions-nous à celte

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époque à la Société de géographie, n'excite pas notre envie; un semblable déploiement de forces serait sûr d'inspirer la crainte, la méfiance et même l'hostilité chez les tribus auxquelles nous allons avoir affaire et nous nuirait au lieu de nous servir.» Ces conjectures se sont trouvées vraies, même pour les frères Grandy. Le roi du Congo les a pris pour des guerriers qui venaient conquérir son empire, leur a barré le passage et a fait échouer leur entreprise d'une manière bien triste. Mais en ce moment, comme heureusement pour les mortels il ne leur est pas permis de lire dans l'avenir, les deux explorateurs étaient pleins de gaieté et de confiance dans le succès.

Peu de temps après notre départ, nous mouillions en vue de Monrovia, capitale de l'Etat de Libéria; malheureusement nous ne pûmes pas y descendre à terre : messieurs les habitants de cette glorieuse république n'aiment pas à voir les blancs se promener en curieux chez eux. Libéria est, comme on le sait, une création des pliilanthropes des Ktats-l nis. Ils y ont transporté une foule d'esclaves affranchis auxquels on a donné toute sorte de ressources. Ces noirs ont un président, dos fonctionnaires, des maîtres d'école, des ministres de la religion, tous de leur couleur. Les blancs ne doivent ]ias y posséder. Les Yaukees, qui ne vont pas y voir, citent ce pays avec enthousiasme, comme une

sorte d'Étlen créé par les hommes de couleur. La vérité est qu'il règne à Libéria le plus parfait gâchis, que le gouvernement ne paye aucune de ses dettes, exemple que s'empressent de suivre les particuliers, que les désordres et la violence y sont journaliers, et qu'il est vivement à désirer que quelque nation européenne intervienne dans des afTaires qui tourneront sans doute aussi mal que possible. Et qu'on ne m'accuse pas de dire ceci par haine des nègres; je ne ne suis pas négrophobe , j'ai déjà fait l'éloge des Sénégalais, et je suis l'un des très-rares Eurojjéens qui croient à l'avenir d'Haïti ; seulement je décris toujours les choses sans parti pris et telles que je les trouve sur mon chemin. C'est à Libéria que la Compagnie anglaise fait les engagements des Kroumans ou habitants de la côte de Krou. Ils arrivent de leur pays par troupes de quinze ou vingt, commandées chacune par un head-man ou chef qui parle anglais. Tous sont tatoués d'une bande bleue partant du haut du front et descendant verticalement jusqu'au milieu du nez (c'est le signe distinclif de leur race et de celle des Grébos, leurs voisins) ; au temps de la traite des esclaves, qui se faisait dans ce pays sur une vaste éciielle, ce tatouage les faisait reconnaître comme appartenant à une race libre et dont les membres ne pouvaient en aucun ras être vendus; ils portent aux !)ras et aux jambes des bracelets d'ivoire et au cou des colliers faits avec des

boulons (le nacre. Ce sont de très-beaux bommes, aux muscles admirablement développés. Ils viennent s'engager pour un temps qui varie de deux à six ans, et à l'expiration duquel on doit les rapatrier. Dans les colonies anglaises et françaises, le gouvernement en enrôle un grand nombre que l'on emploie surtout aux travaux des routes et à la manœuvre des embarcations; on en fait aussi d'excellents cbautfeurs, ce qui est précieux dans ces pays brûlants. Toutes les grandes maisons de commerce ont, à l'instar du gouvernement, une ou plusieurs troupes de Kroumans qui sont cbargés de tous les travaux ])énibles. lis sont trcs- dociles, apprennent les langues avec une facilité inouïe et travaillent énormément, pourvu qu'on les nourrisse i)ien et qu'on les laisse cbantcr tandis (|u'ils travaillent. Le salaire qu'on leur donne est minime. Aussi les noirs des autres pays, qui leur voient faire tant de besogne pour une si faible rémunération, les Irai lent d'esclaves et ont pour eux le plus j)rofond mépris. Les Kroun)ans sont de bons marins et nagent comme des poissons. Sans ces excellents travailleurs, il serait impossible d'arriver à quoi que ce soit dans tous les |)ays où , comme au Gabon, les indigènes regardent comme (oui à fait au-dessous d'eux de mettre la main à un labeur quelconque. liOs (|ualités des Kroumans les rciidraieul précieux aux (!x|)l()rateurs ; mais mallicui cuseiiieni, dés (|u'il

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s'agit de s'avancer dans l'intérieur des terres, ils deviennent d'une poltronnerie inouïe et, à la première alarme, se sauvent sans que rien puisse les arrêter. AIAI. Grandy en ont fait une triste expérience avec les leurs, choisis cependant parmi les plus aguerris. Ce qu'il y a de plus remarquable chez les Kroumans , c'est le contraste absolu que présente leur vie dans leur pays avec celle qu'ils mènent à l'étranger.

Les Kroumans qui travaillent loin de leur patrie sont, comme je l'ai dit, extrêmement pacifiques, lal)oricux et doux. Chez eux , ils vivent dans un état de guerre perpétuel. Les Kavali et les Biribi (c'est le nom des deux grandes tribus qui se partagent la côte de Krou) soutiennent les uns contre les antres une lutte acharnée et perpétuelle. A l'étranger, les Kroumans sont soumis à leurs maîtres au point de supporter presque sans plaintes les plus mauvais traitements; ils apprennent notre langue, se familiarisent entièrement à nos mœurs et semblent conquis par la civili.sation. ils donnent souvent aux blancs des preuves d'un vrai dcx'ouement. A peine revenus dans leur pays, ils |)araisscnt prendre à lâche d'oublier ce (pi'ils ont appris, et malheur au blanc qui s'aventure chez eux! ils sont féroces pour lui. Chose singulière, il est presque sans exemple <|u'uM Kronman, quelque bien traité (|u'il soil, quelque heureux (|u'il paraisse dans nos colonies, ne les

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quitte pas au bout de quelques années. Lorsqu'une bande de Kroumans arrive au pays, tous ceux qui la composent rapportent la petite fortune qu'ils ont gagnée durant leur absence : elle consiste en perles, en étoffes, en poudre, en corail et en boutons de nacre. Cbacun fait un petit tas de ce qui lui appartient, le dépose sur le sable et s'assoit à côté : c'est la dot de sa future épouse encore inconnue. Les jeunes filles arrivent alors, passent une inspection générale, et, quand elles ont tout vu, choisissent le tas qui leur convient le mieux. L'heureux propriétaire devient alors leur mari. La Compagnie anglaise exploite, du reste, beaucoup les pauvres Kroumans, qui lui sont cependant précieux : elle leur fait ])ayer leur passage, pendant lequel ils n'ont que du riz à manger et travaillent sans relâche; de plus, clic les repasse volontiers, moyennant une forle prime, aux négociants de la côle, chez lesquels il sont ainsi engagés bon gré, mal gré. C'est ainsi que j'ai vu M. U'alker, au Gabon , payer onze cents francs pour un lot de seize Kroumans, cl il ne les a eus à si bon marché que ])arcc que leur sanlé était avariée. Le gouvernement local du (labon, qui traite bien les Kroumans engages pour son compte, ne s'occupe ])lus assez d'eux quand ils sont au moment d'être ra|)atriés. C'est ainsi que, l'année dernière, tous les IJiribis renvoyés par le bateau anglais a|)rès avoir fini leur temps à notre service ont été débarqués

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chez leurs ennemis, les Cavalis, qui les ont volés et roués (le coups. Les pauvres gens sont arrivés chez eux nus et meurtris. De pareils faits sont trèsmalheureux, parce que les Kroumans, ainsi malfraités injustement, dégoûtent leurs com[)atriotcs tle s'expatrier; et, comme je l'ai dit, le concours des Kroumans est d'une importance vitale sur la plus grande partie de la côte occidentale d'Afrique. Mais je termine cette digression, un peu longue; j'aurai d'ailleurs souvent occasion de reparler des Kroumans dans le cours de ce voyage.

Kous ne restâmes que quelques heures devant Monrovia; notre première escale après cette ville fut en vue de Cape-Palmas, où les Anglais ont un fort et quelques soldats; ily a devant la ville une harre dangereuse et difficile à franchir, et les navires se tiennent trèsloin de lerre ; il nous fut donc impossible de débarquer, moins heureux en cela (|ue les frères Grandy, à qui le goiivernenr anglais envoya son petit vapeur pour leur perniellre de lui rendre visite. Au reste, nous n'y perdîmes pas grand'chose, car la chaleur était lorrido, et la ville, bâtie an pied de grandes collines de sable, ne perd pas un rayon du soleil. Quehjue temps après avoir quitté (lapc-I'aluias, nous passâmes prcs(|ue en vue de Grand-llassam , mais, à notre grand regret, le vapeur ne s'y arrêtait pas. Xous avions jus(|u'eu 1870, à (n-and-Biissam, un comptoir dé|»eii(lant de noire colonie du (labon. I. V

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Ce point avait été choisi par l'amiral de Langle pour y introduire d'une part un centre de commerce légitime, de l'autre un lieu de ravitaillement pour les croisières qui pourchassaient les négriers ; il conclut un traité avec les chefs du pays et y créa un poste français dont le commandement était généralement confié à un lieutenant de vaisseau ; les indigènes étaient belliqueux, turbulents et agressifs, et, en 1853, l'amiral Baudin dut leur donner une rude leçon; il éleva le fort de Dabon pour protéger nos possessions; l'amiral de Langle acheva de réduire les populations hostiles et les obligea à demander l'aman. En 1870, le pavillon français flottait en toute liberté d'un bout à l'autre, lorsqu'on 1871, par mesure économique, on retira la petite garnison que nous y avons entretenue si longtemps, et on abandonna l'établissement à lui-même.

M. l'amiral de Langle, dans ses « Croisières à la côte d'Afrique», publiées par le Tour du Monde,

donné de ce pays vraiment extraordinaire de Grand-Bassam une description on ne peut plus intéressante; tout en y renvoyant le lecteur, nous ne pouvons résister au plaisir d'en citer quelques passages :

« L'esclavage est perpétuel au Grand-Bassam. Le tœdium vitœ s'empare quelquefois de ces mallieurenx. Ils déclarent alors qu'ils sont las de la vie. Les Jacks, accédant à leurs vœux, leur donnent

une bouteille de rhum qui les grise, et l'exécuteur des hautes œuvres leur fait sauter la oervelle d'un coup de hàton derrière la nuque. Leur corps est abandonne sans sépulture aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la forêt. A la Grand-Bouba , les choses ne se passent pas aussi simplement : le maître de l'esclave le conduit au chef du village dont il dépend. Ce chef, après avoir fait toutes les remontrances possibles à l'esclave, prend jour pour procéder à son jugement. Les anciens forment l'aréopage; le patient est au milieu du cercle; il est rare qu'il change d'idée; il met son point d'honneur à braver une société au dernier échelon de laquelle le sort l'a placé, et répond affirmativement à toutes les questions qui lui sont posées. Tous les arguments épuisés, le chef le fait lier a. un arbre, et l'assemblée entière se rue sur lui avec la férocité de bêtes fauves : il est déchiqueté en un instant. Chacun des acteurs de cette tragédie paye une redevance au maître de l'esclave, qui est ainsi totalement indemnisé et peut acheter un serviteur moins mélancolique.

1) Les sacrifices humains sont offerts à l'époque de la fête des ignames, qui tombe généralement le jour de la lune d'octobre. Il y a d'autres sacrifices acci- (b'nlcls. A Habou , baie du Hourbourya, un de mes officiers tomba au milieu d'une de ces saturnales; les guerriers s'étaient barbouillé la figure et le corj)s raies rouges et noires; les coups do fusil

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pétillaient de toutes parts; on en tirait entre les jambes de l'homme qui devait être sacriOé, autour de sa tête et au-dessus; c'était une orgie effrénée de poudre. La victime était attachée à un arbre. L'interrogatoire et le jugement sont solennels ; la mort doit être donnée d'un seul coup \>arlecheî. La chair, déchirée en lambeaux , est mangée séance tenante. C'est l'holocauste offert pour racheter les péchés de la nation et se rendre les dieux propices.

M Les maris ont droit de vie et de mort sur leurs femmes; ils en font souvent abus. Je vis un chef rasé; c'est en général un signe de deuil. Je lui demandai pourquoi il s'était fait couper les cheveux; il me répondit avec une tranquillité parfaite, en continuant à tresser un panier de pèche : f J'ai 1) tué ma femme. « J'en reculai de trois pas ; il n'avait nullement conscience de son crime; il me dit en manière d'acquit : « Elle a fait périr mon (ils par )) maléfices, d C'était faux : ce fils, appartenant à une autre femme, avait été soigné par la victime avec la tendresse d'une mére; je le lui dis, il le nia. «Après tout, où est le mal? me dit-il eu j)lai(lant n les circonstances atténuantes; elle était vieille, elle « ne pouvait plus avoir d'enfant. « Il était d'un positivisme révoltant. Je m'éloignai. Il continua à tresser tranquillement le casier qui devait nourrir sa nouvelle famille. Après cela, que ])ourrait-on ajouter pour édifier le lecteur sur les mœurs des habitants

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de Grand-Bassam ? Bornons-noiis seiilcinenl à dire que leur meilleur olief, notre (idôle allié Piter, avait dans son dossier cette affreuse note : Condamné à dix onces d' amende pour avoir mangé un esclave.

M. l'amiral de Langle semble regretter l'évacuation de Grand-Bassam par la France. II est certain que ce pays est d'une extrême fertilité et que le commerce, surtout le commerce de l'huile de palme, aurait pu trouver dans ce pays des déhouclics immenses et par suite y acquérir une Irès-yrande importance ; mais le climat y est si meurtrier et a fait parmi nos officiers et nos hommes détachés là-bas de si terril)les ravajjcs, que l'abandon de ce poste nous laisse, je dois le dire, assez insensible. Il est, du reste, encore sous la protection de notre patrie et est visité deux fois chaque année par M. le contreamiral commandant la division de l'.'^tlantiquc Sud, qui relâche à (îraiid-Bassam eu se rendant du Gabon au Sénégal.

Le 1" janvier, nous étions devant Cape-Coasl; Cape-Coast est, comme on le sait, la capitale des possessions anglaises à la cùte d'Or. Au moment où nous y passâmes, la plus grande agitation y régnait. Les .Achanlis ne dissimulaient pins leur liostilité contre les Anglais, qu'ils déclaraient hautement vouloir chasser de la côte; peu de ten)ps auparavant, ils avaient alla(|ué les tribus alliées du gouvernement bril;mni(|ue ; en ce niouicnl, ils se levaient

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en niasse et menaçaient de venir assiéfjer Cape-Coast. La guerre était dès lors imminente; on sait qu'elle a éclaté quelques semaines après et les résultats qu'elle a donnés; le général Wolseley, après avoir battu à plusieurs reprises les Acliantis et soutenu une guerre dans laquelle le climat tua à l'armée anglaise plus de monde que l'ennemi , pénétra avec sa petite armée jusqu'à Comassie et réduisit en cendres cette capitale d'un peuple jadis si redouté! Dans Comassie était prisonnier depuis cinq ans un de nos plus hardis compatriotes, M. J. Bonnat; jeune encore, il avait fait partie d'une expédition au Calahar qui échoua misérahlement après une longue série de tribulations et de déboires. Sans se laisser décourager par dix-huit mois d'une adversité persistante sous ce climat épuisant, M. Bonnat refusa de quitter l'Afrique comme ceux de ses camarades qui avaient échappé à la mort et qui s'empressaient de se rembarquer pour la France.

Il gagna la côte des Esclaves et, portant avec lui sa fortune, qui consistait en quelques marchandises, il s'enfonça résolument dans l'intérieur des terres, où il fonda un comptoir sur un sol que le pied des blancs n'avait jamais encore foulé. I n instant il crut que ses efforts allaient être récompensés; son petit (■lablissement prospéra avec une extrême rapidité; il réalisa bientôt des bénéfices que lui-même n'avait pas osé cs]iérer. Hélas! ces rêves de bonheur eurent

un brusque réxeil.Un jour les Achantis enrabircnt le pays qu'il occupait, pillèrent el brûlèrent la factorerie qui renfermait toutes ses ressources, et l'emmenèrent prisonnier au milieu des sauvages. Sa captivité était cruelle d'abord ; il eut à vivre presque exclusivement d'une sorte d'escargot desséché qui forme la base de la nourriture dans ces pays; mais cette captivité fut bientôt adoucie par sa grandeur d'âme qui en imposa à ses maîtres et par ses travaux ingénieux qui les frappèrent d'admiration. Quand, à l'époque de la fameuse guerre des Achantis, les Anglais le délivrèrent, il n'était déjà plus un esclave, mais, renouvelant les fonctions de Joseph chez les Pharaons, il était devenu un conseiller dont le roi écoutait les avis avec déférence et dont la parole arrêta bien souvent des actes de barbarie ou de sauvages hécatombes humaines. Arraché aux mains des Achantis après cinq ans de captivité, il crut de son devoir, avant de regagner sa patrie , de se mettre à la disposition de l'armée anglaise, à laquelle il devait la liberté. Il rendit ainsi à la cause de la civilisation des services éniinontsqui lui ont valu l'estime et la reconnaissance des hommes d'élite qui dirigeaient cette campagne. Knfiu, la guerre terminée, il est revenu parmi nous après huit années d'absence, et quelles années! Il est revenu aussi énergique, aussi ardent, aussi désireux d'explorer l'Afrique. Km ce moment, il est sur le point de repartir pour ce pays des

Acliaiitis sur l'avenir duquel il a fondé de grandes et légitimes espérances. Je tiens de lui , sur le pays des Achantis, quelques détails intéressants que le lecteur me saura, je crois, gré de reproduire. Le pays des Achantis est situé entre le 1" et le degrés de longitude ouest du méridien de Greenuich et le 5' et le 7* degrés de latitude nord. Il est borné au sud par le protectorat anglais, à l'ouest par le royaume de Deamane,qui lui est tributaire, au nord-ouest jiar la tribu des Foulas, au nord -est et à l'est par une immense prairie que traverse le fleuve Volta, venant des monts Coung. La population, en y comprenant celle de tous les peuples qui sont ses tributaires, y est évaluée à quatre millions. La plus grande partie de ce pays est aurifère, mais c'est surtout dans l'ouest qu'il est le plus abondant. Si la c<Me est horriblement malsaine, M. Bonnal fait en revanche le ])lus grand éloge du climat comassien, de la capitale du pays et des environs, où la chaleur est tempérée par une brise perpétuelle. Les Achantis se distinguent entièrement des autres sauvages qui se trouvent sur la cùte d'Afrique, auxquels ils sont infiniment su])érieurs. Ils n'ont jamais accepté la circoncision et n'ont aucun tatouage ni marque extérieure sur le corps. Ils croient à un seul et unique Dieu qu'ils appellent de divers noms corres|)ondant tout à fait à nos appellations chrétiennes; ils savent que c'est lui q"! f» fait toutes choses, qu'il est éternel

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et tout-puissant; seulement, ils pensent qu'il ne s'occupe de nous que par l'intermédiaire d'esprits ou génies, et que, parmi ces intermédiaires, il y en a de mauvais et de bons. Ils croient à l'immortalité de l'âme, mais ils se figurent que lorsqu'elle quitte ce monde, elle emporte avec elle le nom, le rang et les besoins du corps qu'elle laisse ici-bas, ce qui a donné lieu à ces borribles hécatombes de victimes humaines qui ont rendu les Achantis si tristement célèbres dans l'histoire.

Les Achantis auraient pour origine , d'après AI. Bonnat, quelques tribus chrétiennes qui, vers le milieu du seizième siècle, au moment de la grande 'persécution de l'Eglise africaine par l'islamisme, aimèrent mieux émigrer que d'apostasier ; mais dans la suite des temps, en s'alliant ou se mélangeant avec d'autres peu|)les, ils perdirent graduellement leur foi et retournèrent à l'idolâtrie. Ce sont des hommes intelligents et intrépides; leur roi exerce sur eux un pouvoir absolu et fyrannique. En 1824, les Achantis étaient à l'apogée de leur puissance; ils avaient étendu leur domination sur toute la cote d'Or. Ils ne craignirent pas d'atla(|uer les forces anglaises commandées par sir Charles Mac Arthen, qui, abandonné lâchement par ses alliés nègres, se brûla la cervelle pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi; le succès grisa les vain<(uenrs, qui poussèrent l'audiice jusqu'à envahir

les possessions anglaises d'Akra. Celle fois ils éprouvèrent une sanglante défaite à la bataille de Doodah, h la suite de laquelle une foule de tribus vassales de l'Acbanti reconnurent la suzeraineté de l'Angleterre. Ce revers exaspéra les Achantis, qui désormais n'eurent plus qu'une préoccupation, le désir de la vengeance. Ils furent contenus cependant par la sagesse de leur roi Quakou Dah, qui fit respecter bon gré mal gré la paix et signa même un traité d'alliance avec l'Angleterre. Il ne put empêcher cependant un de ses plus puissants sujets, le prince Ossou Coko, de faire sur le territoire anglais une incursion dévastatrice à la suite de laquelle la route de la côte fut complètement fermée. Le commerce de l'Achanti tomba complètement. Il en résulta la misère pour ce peuple autrefois si florissant, et, lorsque le vieux roi Quakou Dah mourut, on fit jurer à son successeur de chasser les Anglais de la côte. Le nouveau roi se mit de suite en campagne et fit une première expédition, celle dans laquelle M. fionnat fut fait prisonnier et envoyé à Comassie. Repoussé grâce à la valeur d'un certain Dompré , Achanti de naissance, mais transfuge et allié fidèle des Anglais, le roi ne se tint pas pour battu. Au commencement de l'année 1873, il envahit le protectorat anglais, mit tout à feu et à sang et vint promener son armée triomphante jusque sous les murs des forts de la côte. — La guerre des Achantis a été l'objeÉ de

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beaucoup de critiques; on voit cependant qu'elle était non-seulement justifiée, mais encore nécessaire. Mais j'en reviens à notre passage à Cape-Coast. Ce doit être une ville terriblement malsaine, si j'en juge par les visages hâves et défaits de tous les blancs que nous vîmes là. La guerre qui allait éclater était naturellement le sujet de toutes les conversations; les colons ne doutaient pas du triomphe définitif de l'Angleterre, mais aucun d'eux ne se dissimulait que si des troupes n'arrivaient pas au plus vite de la mère patrie, le premier choc serait terrible et qu'on ne pouvait sans une grande anxiété en prévoir l'issue. La chute d'une partie des remparts de la forteresse, qui venaient de s'écrouler à la suite d'une sorte de tremblement de terre, n'était pas de nature à rassurer les timides. .'\u milieu des préoccupations de toute sorte qui les agitaient, plusieurs personnes songèrent, tant ce triste événement était encore présent à la mémoire de tous, à nous parler du suicide déjà ancien de lady Mac Leian. Cette femme distinguée, dont les vers sont encore si appréciés en Angleterre, avait pour mari lord Mac Lelan, gouverneur de la colonie. Klle a ciierché dans la mort la fin de celle douleur inriirai)le qui la rongeait, (ju'ellea si poéli(jiioment chantée, et dont les causes sont encore aujourd'iiui inronniies.

Le 4f janvier, nous faisions une escale de quelques heures en vue de Ouidah (Dahomey). Bien (|ue celte

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ville appartienne au roi du Dahomey, on l'eût ilile française, à voir la quantité de nos drapeaux qui flottaient au sommet des maisons. C'est que le commerce français a pris dans ce pays une grande importance. Ainsi une maison de Marseille, l'ancienne maison Régis, qui s'appelle, je crois, aujourd'iuii Lanier, Domas et Lartigues, exerce au Daliomey une influence considérable. Le roi, qui eu reçoit sans cesse des cadeaux, l'a prise dans la plus grande aiTection. C'est extrêmement heureux pour nos missions de ces contrées, qui ressentent le contre-coup de cette faveur, et le moment serait aussi favorable pour le voyageur qui voudrait explorer ces contrées sauvages. Le 7 janvier 1874, nous sommes arrivés à Bonny. La rivière est extrêmement large, bordée, comme ])resque toutes les rivières de l'Afrique occidentale, de palétuviers pendant quarante ou cinquante milles. La pointe de Rough-Corner, cependant située à l'entrée sur la rive gauche, prosente une végétation dont l'élévation et la puissance sont réellement admirables. C'est, dit-on, le repaire de nombreux éléphants. C'est à une dislance d'environ six milles de l'embouchure du fleuve que se trouve la ville sacrée des naturels, Djudju-Ton n, ainsi que rétablissement européen qui lui fait face de l'autre côté de l'eau. Au premier coup d'œil jeté sur Ronny en entrant dans le fleuve, on croit voir, à quelques milles de distance, un port <|ui sert

d'abri à une quantité considérable de grands bâtiments ; mais bientôt, en approchant, on reconnaît que sur chacun de ces grands bâtiments s'élève une sorte de maison surmontée d'un toit pointu. C'est que, à de très-peu nombreuses exceptions près, la ville est construite entièrement sur la rivière. A terre, il n'y a guère d'autre habitation que la Mission-Noire, dont le supérieur est le Hls de révèque Cranner. Ce noir, pris jadis sur un négrier où il allait être vendu comme esclave, est aujourd'hui tvéque anglican de Sierra- Leone pour la pop'ilation de couleur.

Notre paquebot était attendu avec i:npatience. En un instant la ville flottante fut pavoi se, et de tous côtés se détachèrent des baleinières anglaises dont les rameurs, portant chacun des livrées différentes, selon Vliulk (ponton) auquel ils appartenaient, étaient vêtus d'un madras et coiffés d'une sorte de bonnet phrygien aux couleurs éclatantes. Ensuite arrivèrent les pirogues du pays, remarquables par leur grandeur et le nombre de leurs pagayeurs. Elles sont généralement montées par vingt-huit ou trente individus de tout âge, depuis ronfant do sept à huit ans jusqu'à l'homme fait. Ils s'alignent, armés de leurs pagaies eu forme de lance, deux par deux et par rang de taille, de sorte que, tandis (|ue l'avant est inanoMuré par les tout petits, à l'arrière Iravailleiit les liouiuies les plus grands. Les enfants ont

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la tête rasée de si près qu'elle semble entièrement épilée, ce qui leur donne l'aspect de vilains petits singes. Tout cela, du reste, manœuvre avec une extrême vitesse et un ensemble admirable. A peine avions-nous jeté l'ancre, que nous partîmes, le lieutenant Grandy, Marche et moi, dans un canot mis à notre disposition parle capitaine du vapeur pour aller faire une partie de chasse et d'exploration dans la rivière. M. Grandy avait pris avec lui ses Kroumans, chacun d'eux avait sa pagaie, et tous nous poussèrent en avant avec autant de vigueur que de bruit. Les Kroumans, je l'ai dit, ne peuvent pas travailler sans chanter; mais quand ils chantent, les travaux les plus pénibles ne sont qu'un jeu pour eux. L'un d'eux prononce quelques paroles invariablement accueillies par de grands éclats de rire, et la tronpe chante en chœur un refrain qui va toujours s'animant à mesure que la besogne devient plus dure. En une heure, nous atteignîmes la ville et le bois Djudju (prononcez Djoudjou). Djndju signifie, comme on le sait, fétiche, objet consacré. Il se prend, du reste, dans diverses acceptions : ainsi, faire djudju, c'est se livrer, après la mort d'un chef, à des cérémonies dont j'aurai occasion de reparler; on fait aussi djudju en étendant une corde devant la maison pour ne pas laisser entrer la petite vérole, etc., etc. Tantôt le djudju est une puissance indéfinie, une force supérieure, mais inconnue.

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quelque Deus ignotus auquel on élève des chapelles et des monuments de toute sorte, comme c'est le cas dans la ville et le bois de Djiidju; tantôt c'est un objet quelconque, généralement un animal , qui est djudju, c'est-à-dire sacré. Ainsi le serpent python est djudju dans la rivière de Brass ; le gouvernement anglais, par son traité avec le roi du pays, traité sur lequel j'aurai occasion de revenir, s'est engagé à faire payer une amende de 20 livres sterling (500 francs) à tout blanc qui tuerait un boa. Quand il y en a un près d'une factorerie, on envoie prévenir les noirs, qui remboursent les dégâts faits par le serpent en poules, chèvres, etc., etc., et le rapportent près de leurs cases dans un grand sac fait ad /toc'. Il est à remarquer, en passant, que ce serpent ne fait jamais de mal aux hommes. L'éléphant n'est pas djudju, mais il est consacré au djudju, auquel ses dents appartiennent; c'est pourquoi il ne se fait pas de commerce d'ivoire à Bonny. L'iguane était djudju à Honny; mais c'était un djudju fort désagréable, mangeant tous les poulets et se fourrant partout oi'i il ne devait pas être. Feu le dernier roi résolut de frapper un grand coup : un beau jour, il fit cxtcniiiiirr Ions les iguanes,

' (les fuits m'ont clé connrinés, comme lousceiix qiip j'aï uiice sans on avoir ('•li' Irmoin pcisoniu licmciit , par M. Ch. I.iiin;(- .slonc , alors consul de Kcrnaiulo-I'o , cl par le capituitic llopliiiis , aujourd'hui consul de Saiiit-l'ani.

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puis, effrayé lui-même de son audace et craignant d'avoir à porter seul la responsabilité si quelque malheur arrivait, il fit recueillir et verser dans le puits où tout le village buvait, le sang de plusieurs iguanes; de la sorte, chacun but, avec le sang de l'animal, une part de responsabilité.

Mais j'en reviens à Djudju-ville et à Djudju-bois. Djudju-ville ne mérite pas qu'on s'y arrête : c'est un amas de cases. Les habitants vinrent en foule au-devant de nous avec une curiosité qui n'avait rien de malveillant. I.cs hommes étaient, pour la plupart, tatoués d'une étoile bleue sur la figure ; ils avaient à la main de grands fusils à pierre ou des lances. Près de là, on voyait sous un hangar une immense pirogue de guerre pouvant contenir deux ou trois cents hommes; on y voyait aussi trois gros canons rouillés, provenant Dieu sait d'où. Les femmes ne vinrent pas à notre rencontre ; elles semblaient même se tenir cachées, et ce n'est que dans la suite que nous pûmes les apercevoir. Klles se distinguent par un tatouage extrêmement singulier qui s'étend depuis hi nuque jusqu'au bas des reins, et est produit par des excroissanccs'assez semblables à des boulons disposés en forme de petits carrés. J'en vis une qui évidemment n'ap|)arlenait pas au pays : sa figure et son corps étaient de couleur citron, sa poitrine et son dos tatoués de |)etils fers à cheval rouges, et sa tète entièrement épilée. C'élail hideux.

Après quelques pourparlers inutiles pour trouver un guide, vu les demandes ridicules des naturels, nous nous engageâmes dans le bois de Djudju. C'est une terre élevée, couverte d'une végétation prodigieuse, et dont les arbres immenses ne laissent aucun accès aux rayons du soleil : le vrai lucus, ou bois sacré, des anciens. II serait, du reste, impénétrable, s'il n'était traversé et retraversé de tous côtés par une foule de sentiers très-frayés qui conduisent chacun à un djudju. Ces djudju sont pour la plupart des offrandes élevées à la divinité après la mort de quelque naturel. L'égalité ne règne chez les sauvages ni pendant la vie ni après la mort : les pauvres n'ont pour tout monument qu'un peu de poterie cassée, et mal abritée par quelques buttes grossièrement construites en bambous. Ceux des personnages considérables sont beaucoup plus compliqués : il suffira d'en décrire deux des principaux pour en donner une idée. L'un, construit sous un assez grand iiangar, contenait trois ou quatre dents d'élépbant, dont l'une, ciselée avec une extrême finesse ; une pantbère grossièrement sculptée en bo is ; une immense quantité de crânes d'bommes, esclaves ou prisonniers, décapités, ou ennemis tués pendant l'action ; puis des crânes d'animaux de toute sorte, beaucou]) de poteries brisées, des armes, des pagaies, etc. I,e second nioniinicnt , qui paraissait beaucoup ])lus révéré encore, était une

petite maison dans laquelle un gardien se tenait sans cesse dans l'attitude du plus profond respect. Là, outre un amas énorme de têtes de captifs, défenses et débris d'éléphants, cornes d'antilopes gigantesques, etc., il y avait trois petits saints en bois peint, volés sans doute sur quelque galion portugais ou espagnol, qui semblaient se partager l'adoration des fidèles avec une énorme tète de Turc, également en bois peint, qui avait sans doute vogué sur la proue de quoique négrier. Au premier abord, nous nous étions figuré, M. Grandy et moi, que ces djudju étaient les tombeaux des chefs : c'était une erreur; le corps des chefs est enferré avec des précautions extraordinaires pour dérober la connaissance du lieu de sépulture. Généralement, il est caché au fond d'une rivière. On nous a affirmé que souvent on égorgeait les esclaves qui avaient été chargés de l'ensevclisscnicnt , ainsi que faisaient jadis les Gaulois et d'autres peuples de l'antiquité. Quoi qu'il en soit, il est certain que quand un homme meurt, fout son argent, ou plutôt tout .son airain (car la monnaie consiste on dcmi-bracelefs d'airain faits à Birmingham , et qui valent vingtcinq centimes au poids), tout son airain donc, toute sa poterie, en un mot, toutes ses richesses, sont enfouies sous sa case. De sorte que souvent un misérable nègre mourant de faim vous dira, en vous demandant l'auinùne : «.le suis riche : si je voulais;

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j'ai SOUS mes pieds de quoi arlietcr beaucoup de femmes, de chèvres et d'esclaves. » Et c'est vrai, mais il n'osera jamais y toucher ; ce n'est que dans les circonstances les pins critiques, en cas de guerre malheureuse, et alors que toutes les autres ressources sont épuisées, que le roi commando de déterrer tous les trésors ainsi enfouis. C'est ce qui est arrivé il y a six ans.

Je ne fatiguerai pas le lecteur des détails d'une chasse longue et pénible dans les palétuviers, chasse dont un singe fut le plus gros résultat; d'une nuit passée dans une barque au milieu d'une myriade de moustiques; de perroquets abattus au vol, à la stu- "péfaction générale des naturels. Je terminerai seulement ces notes concernant Bonny en disant (|uelques mots d'un déjeuner auquel le capitaine Hopkins, mon collègue à la Société de géographie de Londres, alors représentant d'une grande maison de commerce, et aujourd'hui consul anglais à Saint- Paul de Loanda, nous a invités à bord de son ponton ; car cette ville flottante, qui se reproduit sur le même système au .\ouvcau et au Vieux-Calabar , ainsi qu'aux Canicrons, est récllemcut intéressante à voir de près. J'aurai de plus, à l'occasion de cette visite à bord, à dire quelques mots sur le commerce de ce pays, qui prend chaque jour une importance plus grande.

liCs pontons, en anglais /iiil/,s, amenés à grands

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frais sur ces rivières éloignées, sont, pour les plus importants d'entre eux au moins, d'anciens navires de guerre [il y a là, entre autres, l'Isis, frégate célèbre dans la marine anglaise par la révolte dite du Nord (Northern), dans laquelle un officier a été pendu à l'un de ses mâts], ou bien encore ce sont d'anciens paquebots construits pour le transport des émigrants; tel est l'Australian, à bord duquel nous étionà invités. La première impression produite par cette ville de bateaux est pénible ; on plaint les pauvres diables qui sont obligés de vivre là; aussi la surprise que l'on éprouve en montant à bord n'en est-elle que plus agréable. Sur l'arrière a été construite une jolie petite maison à laquelle rien ne manque, ni un salon meublé avec luxe, ni les cbambres à coucbcr, cabinets de toilette, etc. ; le tout extrêmement élégant et orné de fort jolies peintures, Une cloison sépare entièrement cette partie du reste du bâtiment. En descendant quelques marches, on arrive sur le milieu du bateau, où est entassée une quantité considérable de barriques d'huile de palme, de mille kilogrammes chacune, dont chacune se paye cinq cents francs dans le pays même, et vaut en Kurope mille à douze cents francs ; à l'avant est une grande machine à vapeur destinée à clarifier l'huile que les naturels apportent en pâte rougeàtre assez semblable à du savon gras. « Le palmier à huile [elaïs (juinensis), dit l'amiral de Lanyle,

forme des forêts inépuisables depuis Sierra-Leone jusqu'à Angola : il porte un fruit menu qui se réunit en grappes autour d'un pédoncule central pour former un régime qui pèse quelquefois cinquante l(ilogrammes. La pulpe de cette noix fournit l'huile de palme ; le noyau contient une amande qui fournit la stéarine pure. » Cette huile, dans ces pays, comme les arachides plus au nord, est l'âme et l'avenir de tout le commerce de la côte occidentale d'Afrique. M. l'amiral de Langle décrit aussi la fabrication de l'huile do palme ; « Le régime est prestement dépouillé de ses fruits qui varient de la grosseur d'un œuf d'oie à celle d'un œuf de pigeon. C'est le parenchyme qui contient l'huile, précieux objet d'un commerce très-étendu. Dès que ce produit a traversé les mers, l'Europe en tire la saponine qu'on transforme en savon , et le parafine qui .sert à éclairer nos salons. Le fruit est jeté dans un bassin de cuivre ou dans une grande chaudière de fonte de fer; là il .subit une légère cuisson, c'est après cette ébullition que les noirs le passent au pilon. Quand ce décantage est fait, il est soumis à la presse; il est alors contenu dans des sacs faits d'étoffe très-forfe à travers lesquels l'huile s'échappe, tandis que les noyaux et les matières ligneuses y restent pri.sonnières; l'huile est reçue dans do grandes calebasses ou dans des jarres que les négociants recueillent à la cueillette; il faut la clarifier encore une

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fois avant de Texpédier en Europe. Plus de trois cents navires trouvent aujourd'hui (grâce à ce produit) leur chargement de retour à la côte d'Afrique, qui est parcourue en tout sens par trois lignes de paquehofs portant pavillon français, anglais et portugais. «En descendant un étage, dans notre hateaumaison, on arrive au magasin ; là se trouvent entassés en masse le rhum ou alougou de traite qui, éprouvé avec le pèse-alcool, nous a donné une force bien supérieure à celle de la plus forte de nos eauxde-vie ; le gin anglais, autre.poison dont il s'exporte une quantité colossale (le paquebot, dans son dernier voyage, et il y en a quatre par mois, en apportait dix-sept mille caisses sur la côte) ; il coûte dix sous la bouteille. Ltà aussi on retrouve les petits bracelets d'airain qui, comme nous l'avons dit, forment la monnaie du pays ; d'énormes chapelets de corail qui, à Londres même, valent trois cents francs la pièce; les étoffes de soie et imitation de soie; l'étoffe bleue connue sous le nom de guinée ; enfin les longs fusils à pierre qui valent, à Liège, sept francs cinquante, et à Birmingham, dix francs. Il est remarquable que les naturels de tous ces pays, comme du reste de presque toute la côte occidentale, ne veulent pas d'imitation. A première vue, ils reconnaissent les imitations de soie et n'en donnent qu'un prix, proportion gardée, extrêmement inférieur. C'est une erreur aussi de croire qu'il leur faut

(les couleurs éclatantes. Ici, comme au Sénégal, ils ne veulent que des couleurs sombres, le hleu de Guinée surtout ; bien différents, en cela, des nègres des Antilles et de l'Amérique du Sud, passionnés pour le clinquant, la bijouterie fausse et les couleurs tranchées. Ilyax'ait aussi, à bord, d'énormes barils de tabac et de poudre de traite, bien entendue, c'est-à-dire à quintuple dose de charbon ; il y a tout avantage, la poudre ne coûte presque rien, les noirs sont obligés d'en mettre beaucoup plus dans leurs fusils, et si l'on a affaire à eux, ils sont moins dangereux. Enfin, toute la cale du ponton est chargée de sel; on sait, qu'en Afrique, le sol est un objet de commerce infiniment précieux et qui, dans certains points de l'iutérieur, se vend exactement au poids de l'or. Il est inutile de dire que nous fîmes à bord un excellent déjeuner; je donne tous ces détails parce que l'on se fait généralement une idée tré.s-fausse de la vie dans celle ])arlie de l'Afrique, vie dans laquelle les Anglais surtout ne se privent d'aucun confort. Ils ont raison du reste, car l'hygiène l'exige et les bénéfices qu'ils réalisent le leur permettent; ces bénéfices seraient bien plus beaux encore sans rim|)ossil)ililé absolue dans laquelle ils se trouvent do se passer d'inlormédiaire. Tous les rois de ces pays sont des transiteurs ou commissionnaires |»ar les mains desquels les produits do l'intérieur doivent forcément arriver aux I']uro|)éeus. Ce

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système est une véritable plaie pour le commerce; en revanche, il fait la fortune des rois courtiers. Celui dont nous donnons ici la photographie est plusieurs fois millionnaire; son avarice augmente du reste en raison de sa fortune, et plus il s'enrichit, plus il vit misérablement.

Quand nous revînmes à bord de l'Africa, pour partir, nous eûmes la bonne fortune d'avoir pour compagnon de voyage, outre le capitaine Hopkins, déjà nommé, Ï\I. Charles Livingstone, frère bien connu du célèbre docteur, son compagnon dans ses premières découvertes, et, au moment de noire voyage, consul de Bonny, Calabar et Fernando-Pô. M. Charles Livingstone, dont rien ne pouvait alors faire prévoir la fin si triste et si prochaine, se mit à notre disposition pour nous guider durant le temps que nous devions passer au Vieux-Calabar , et nous donner sur ce pays et les autres qui l'environnent une foule de renseignements intéressants.

Il ne faut pas deux jours pour arriver de Bonny au Vieux-Calahar. Le \ ieux-Calabar, fleuve (pie l'on jugerait plus étendu par l'importance extrême qu'il a à son embouchure, ne va cependant que jusqu'à cent quarante milles dans l'intérieur. I n W. U alker, membre de la Société géographique de Londres, (|iii n'est pas celui dont j'aurai à parler au Gabon, a lait la carte d'une partie du cours de ce fleuve. Mais le capitaine Ho|ikiiis |'a seul remonté jiisqu'ij

sa source. II p;;r;ât consfant que le Vieux Calabar communique avec le Aiger, dont les produits affluent ici. Jusqu'à présent, il a été impossible d'affirmer avec certitude quelle est la rivière par laquelle cette communication existe; à quelques milles de l'embouchure, à côté de Garrot-Island, se trouve une très-grande rivière, Cross-River ; ce cours d'eau, qui a été exploré avec un petit steamer par l'ancien consul de Fernando-Pô, serait, selon beaucoup de personnes, notamment selon M. Hopkins, le vrai cours du Calabar, et la voie de communication avec leA'iger. Hlalbeureusement, à l'endroit où s'est arrêtée l'exploration du consul anglais dans Cross-River, se trouvent des rapides qui ne peuvent être franchis qu'avec des pirogues toutes spéciales. L'établissement anglais, dans le Vieux- Calabar, se trouve à quarante-cinq milles de l'embouchure du fleuve ; je n'en parlerai pas, car il ressemble énormément à celui de Bonny, tant par ses pontons que par l'excellent accueil qu'on y reçoit; il n'y a guère, à terre, que des missionnaires appartenant à une mission presbytérienne; encore sont-ils assez loin dans l'intérieur. A'ous avons fait sur la terre ferme, avec MAI. Grandy et Hopkins, une assez longue excursion, pendant laquelle nous eûmes la bonne fortune de trouver les habitants en train de « mnke devil « , faire le diable h l'occnsion de la mort d'un grand chef; mais chacun d'eux semblait

avoir une manière différente de célébrer le rite funéraire; peut-être aussi en était-on, quand nous sommes entrés, à différentes phases de la cérémonie. Dans la plu|)art des endroits, cependant, les hommes étaient enfermés chez eux, et les femmes, exclusivement maîtresses de la place, célébraient leurs mystères. Nous traversâmes, en particulier, un village dans lequel soixante-dix environ d'entre elles, depuis les enfants de six à sept ans jusqu'aux plus vieilles, se livraient à une orgie dont la bestialité aurait certainement fait honte aux bacchantes antiques. Notre passage, loin de les gêner, sembla redoubler leur fureur, et elles nous poursuivirent bien au delà de leurs cases. Du reste, il est impossible, dans ce pays, de faire un pas sans trouver partout des traces de grossière superstition : partout des cabanes élevées au djndju, des cordes tendues pour arrêter la petite vérole. Le djudju construit en l'honneur du chef qui venait de mourir, présentait réellement un aspect curieux. C'était une sorte d'autel abrité par des bambous, sur lequel on avait déposé des traversins rouges, des armes et des instruments de musique brisés, un superbe chapeau à haute forme avec cocarde et galon d'or, des chaises, tables, etc. Du reste, toutes ces superstitions n'ont pas toujours été aussi innocentes. Dans les traités conclus avec l'Angleterre, simples traités d'alliance en principe, on a stipulé et

obtenu, du moins ostensiblement, d'abord l'abolition des sacrifices bumains, puis celle de l'exposition et du meurtre des frères jumeaux , enfin le meurtre des esclaves sur la tombe de leurs maîtres. Aujourd'hui même, l'on est arrivé à 'obtenir entièrement la suppression, non pas de l'esclavage (qui règne et régnera toujours sous un nom ou sous un autre depuis le Sénégal jusqu'au Cap), mais de la traite des esclaves sur les rivières Bonny, Brass, nouveau et ancien Calabar. Le gouvernement payait, sur chacune de ces rivières, aux principaux rois, une annuité de deux mille dollars espagnols, comme indemnité, à la condition de ne plus faire ce commerce pendant un temps déterminé. Or il arrive que partout où le traité est expiré, les courtiers d'esclaves, qui se sont faits courtiers d'huile de palme et gagnent beaucoup plus à ce mélier-l;i, ont entièrement renoncé à vendre de la chair humaine. Le dernier négrier est venu dans le Vicux-Calabar, il y a trois ans; il portait un chargement do rhum et fit proposer au roi de l'échanger contre des esclaves; marché conclu. Le roi demandait seulement que tout se pas.sàt dans le plus grand mystère, par crainte des Anglais.

On débarque le rhum pendant (pie le roi rassemble ou fait semblant de rassembler ses captifs; tout k cou|), pendant la nuit, le monarque arrive, en proie à une vive émotion : u |{eprene7, vite vos

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barriques, dit-il au négrier, impossible de réunir nies captifs, et voici un croiseur anglais qui approcbe. » Le négrier rembarque en toute hâte et gagne le large ; mais, une fois en pleine mer, il eut le loisir de cons"tater que tout son rhum avait été remplacé par de l'eau. Les négriers cessèrent d'apparaître. J'en reviens à notre excursion du Vieux-Calabar pour signaler notre découverte d'une pagode qui a la forme d'une de nos églises, avec un immense banc de pierre circulaire pour les croyants. Elle est située à deux milles de la mission presbytérienne ; une grille de fer on défond l'accès aux profanes, mais permet cependant de voir l'intérieur, qui n'a, du reste, de remarquable que des colonnes sur lesquelles sont peintes de sortes d'hiéroglyphes représentant, pour la plupart, des lézards ou iguanes ailés avec des tètes de fantaisie. Plus loin, lorsque nous fûmes arrivés auprès d'un de ces ruisseaux très-limpides qui abondent dans ce pays, nous trouvâmes de petites nasses en osier dans lesquelles étaient pris quelques menus poissons de formes différentes ; en notre (|ualité de naturalistes, nous voulûmes nous en emparer. J'avisai, pour ma part, un petit poisson assez somblablo à une loche avec de longues barbes; mal m'en prit, car je reçus, en le touchant, une décharge électrique dont j'eus le bras engourdi pendant deux ou trois jours. Il paraît qu'il y a là trois ou quatre espèces de ces poissons

électriques, beaucoup plus grosses, et dont le contact ne m'aurait pas laissé quitte à si bon marché. En somme, je quittai ce pays très-satisfait, me promettant d'y revenir un jour ou l'autre. Il est vrai que l'excellent accueil que l'on reçoit sur la côte d'Afrique fait voir les choses en beau, surtout quand on revient de l'Amérique centrale, où l'on vous fait payer un verre d'eau. Il est vrai, surtout, que j'ignorais alors combien était malsain ce funeste climat qui, ces deux dernières années notamment, a fait tant de victimes. Parmi celles-ci, je dois payer un tribut de regrets à M. Charles I,iving«tone, mort deux ou trois mois avant son frère, au moment où il quittait pour toujours la côte d'Afrique et allait s'établir en Angleterre ; au capitaine Croft, homme de bien, adoré de tous ceux qui le connaissaient et mort, comme M. J-ivingslonc , d'une sorte de fièvre jaune qui ravage ce pays; enfin, à un jeune docteur allemand, naturaliste comme nous, qui a succombé aux Camérons de la malaria des marais du Calabar, dans lesquels il avait chassé trop longtemps.

Du Vieux -Calabar il faut trente heures pour arriver à Fernando-I'ô. Je n'ai que quelques mots à dire de cette île. L'aspect extérieur en a été souvent décrit; d'ailleurs, un séjour de trenle-six heures et une excursion l'aile à quatre ouriii(| lieues dans l'intérieur ne permettent pas d'en parler avec assez de compétence. Consignons sculcnicnt (|ucl-

ques remarques en passant. Cette île superbe est aujourd'hui en pleine décadence. La flotte espagnole a fait place à une simple canonnière ; les consulats de la plupart des nations, la douane, etc., n'existent plus ; les missionnaires établis depuis longtemps dans l'île, les seuls qui avaient su apprivoiser les Boubies, et dont les Angl^iis protestants eux-mêmes appréciaient les travaux apostoliques et scientifiques, ont été chassés par les Espagnols comme jésuites. Il ne reste donc plus qu'un curé espagnol, deux missionnaires protestants et une douzaine de blancs qui ont trouvé à Fernando-Pô une sorte d'entrepôt commercial où les droits n'existent pas. Les jardins, les plantations de café, de cacao et d'ananas, jadis si florissantes, sont aujourd'hui en friche. Cet abandon général tient à des raisons assez complexes. Le gouvernement espagnol s'est pris, il y a quelques années, d'un grand engouement pour Fernando-Pô, à la suite de la fortune considérable qu'y avait faite un aventurier. Cet homme, alors que l'île avait été abandonnée depuis longtemps, obtint d'en prendre possession au nom de l'Espagne, il agit en dictateur, préleva des droits sur les vaisseaux, et gagna beaucoup d'argent. Expulsé à la suite d'une contestation avec un amiral de passage, il vint étaler à ]\Iadère un luxe qui attira l'attention. Ses concitoyens se figurèrent que cette île était une nouvelle Californie, et y envoyèrent une foule de colons et

de fonctionnaires. Ceux-ci troiivôrent le climat malsain et l'argent impossible à gagner sans travail. La réaction succéda à l'engouement, et l'île fut abandonnée. En somme, Fernando-Pô est une très-belle île, d'une fertilité inouïe, et qui offrirait de grandes ressources à la colonisation ; mais il faudrait pouvoir y implanter des travailleurs étrangers, tels que les coolies indiens ou les Chinois. De plus, on trouvera toujours un obstacle terrible dans l'extrême insalubrité du climat. Les indigènes, appelés Roubles par les Anglais, qui ont été dépeints si longtemps comme sauvages et malfaisants, sont inoffensifs. Kous avons été dans plusieurs villages, et partout bien reçus. Des négociants dignes de foi nous ont assuré qu'il en était de même dans toute l'île. L'un d'eux, qui exerce les fonctions de juge de paix, fut appelé dernièrement au centre de l'île pour régler un palabre auquel pres(jue toute la population indigène assistait. Les Boubies viennent eux-mêmes à la ville en assez grand nombre pour apporter de l'buile de palme et faire leurs emplettes. Nous les avons vus descendre de leurs inontaynes, les hommes, avec leurs chapeaux de ])aille d'une petitesse ridicule et d'une forme excentrique, leurs cheveux crépus teints en rouge avec de la terre, et leur petit lablier feuille de vigne qui, avec le couteau attaché au bras gauche, complète le costume ; les femmes, avec leur teinture rouge sur la figure,

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des Terroleries et un bracelet de cuir qui, serré sans doute, depuis leur jeunesse, au-dessous du coude, produit un gonflement extraordinaire sur le bras. La petitesse de leur faille a été beaucoup exagérée, et les bouinies sont assez bien proportionnés. Ils ont de très-nonibi'eux esclai'es. En résumé, le voyageur peut sans crainte pénétrer dans l'intérieur du pays : il n'aura à surmonter que les inconvénients des pluies continuelles, et, s'il doit séjourner dans les cases des Boubies, la mauvaise odeur qui, pour des causes que je n'ai eu ni le temps ni le courage d'étudier, est spéciale à ces naturels.

Le 16 janvier, nous apercevions, dès liuit beures du matin, la terre : c'était celle du Gabon. Rien, lorsque, par un beau soleil, on entre dans le magnifique estuaire que forme ce fleuve, ne peut faire soupçonner qu'on arrive au pays des marécages, de la fièvre et de la malaria. On passe d'abord près de la pointe Clara, aux forêts immenses, à la végétation gigantesque ; puis viennent de riantes prairies émaillées d'arbres à flcnr, sur lesquelles se détacbent, au pied de grands baobabs, les habitations du roi Denis et de ses sujets. Dans la baie, le pavillon français, que nous n'avons pas vu depuis quelques jours, flotte sur un grand bâtiment d'aspect étrange. C'est la Cordelière, vieille et glorieuse frégate, convertie en ponton et en hôpital. Près d'elle, deux jolis petits avisos, la Tirailleuse et le Marabout,

déploient aussi nos couleurs nationales. On approche, et, sur les vertes collines à demi boisées, on dislingue plus nettement notre belle mission catholique et les cases qui l'environnent. A un kilomètre de l;i brillent au soleil la maison du gouverneur et l'ancien hôpital, dont la blancheur ressort au milieu du feuillage sombre des arbres à mangos qui les entourent ; puis les grands cocotiers du jardin de l'amiral et les maisons en planches des négociants, peintes de couleurs variées. Derrière tout cela, dans le lointain, s'élève le sommet bleu du mont IJouët. Si l'on se tourne vers la droite, on voit le fleuve Gabon suivre son cours et s'étendre à perte de vue, large et magnifique. Sur ses bords, Glass-Town, résidence des riches négociants anglais et allemands et des missionnaires américains, puis la pointe Ovoendo, et enfin, dans le fond du tableau, l'Ileaux-Perroquets, avec l'entrée du fameux Remboë, dont les rives sont occupées par les Pahouins. Nous avons jeté l'ancre à midi. Par suite de l'extrême insalubrité du climat, rétablissement français est aujourd'hui restreint à dos proportions très-modestes. C'est ainsi que l'on a retiré la compagnie d'infanterie de marine qni s'y trouvait, que l'amiral et son escadre, au lieu de séjourtier au Gabon, font la station du Sud, ci ne viennent ici (|ne deux ou trois fois par an ; que l'hôpital, construction importante et failc avec beaucoup de soin, a été évacué

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pour les blancs, du moins, qui sont transférés abord de la frégate ; que le palais du Gouvernement n'est occupé que pendant le jour; en un mot, que le vrai poste français est àliord de la Cordelière. Aussi nous profitons du bateau de la santé pour nous faire conduire directement à bord de la Cordelière. Nous avons été reçus, non-seulement avec cette exquise urbanité que l'on est sûr de rencontrer chez des officiei"s de la marine française, mais encore avec toutes les marques d'une obligeance à toute épreuve et d'un véritable intérêt. L'Africa ne devait pas repartir ce jour-là. Il fut convenu qu'on nous donnerait, le lendemain matin, la clialoiipe à vapeur, pour transporter nos bagages ; et en attendant que nous eussions un logis installé, les officiers nous offrirent l'bospitalité du carré. On verra du reste, dans la suite de ce récit, qu'il n'est sorte de bontés que ces messieurs n'aient eues pour nous chaque fois que nous sommes venus à l'établissement français du Gabon. Qu'il me soil permis, en mon nom et en celui do mon compagnon de voyage, de leur exprimer ici (ous nos remercîments et toute notre gratitude. Je ne puis les nommer tous, mais je voudrais au moins citer, parmi ceux auxquels nous devons le |)Ius : Guisolfe, comniaudanl du Marahoiit; MM. I-egrand et Pujot, médecins de la marine, qui nous ont prodigué des soins si dévoués ; enfin, nos excellents amis, MM. Coffiniéres

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de Xordeck et de Lansac, enseignes de vaisseau.

Je reviens à mon récit. A trois heures, M. Tesfard, second du bord, voulut bien nous conduire à terre pour nous présenter au commandant Garrot, qui est à la fois commandant du Gabon et de la Cordelière. Il est logé dans un grand bâtiment carré, blanc, et bâti à la mauresque. L'intérieur en est bien meublé, et il donne sur un très-joli jardin. Cette construction qui, somme toute, présente une assez belle apparence, est un objet d'admiration superstitieuse pour les nègres qui viennent de l'intérieur. Des chefs hakalais, arrivés quelque temps auparavant, déclaraient que les hommes n'y étaient pour rien, et que la main du diable avait seule pu faire un pareil palais. Comme je l'ai dit, le commandant ne s'y tient que pendant une partie de la journée, et a toute son installation à bord. \^ous fûmes très-bien reçus; M. Garrot s'intéressa vivement à notre entreprise, et mit à notre disposition tous les documents intéressants du pays, soit au |)oinl de vue géographique, soit au point de vue de l'étude de la langue. U nous promit de nous mettre en relation avec les hommes qui connaissaient l'intérieur, et qu'il serait I)Oii de s'attacher à un point (le vue (|iielronque. Ktilin, ro (|ui éliiil |)i cci(Mix pour nous, il mil à notre disposition, pour loiit Ui temps de notre séjour, une case appartenant au gouvernement, et agréaiih-nienl située sur le bord de la mer.

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Quand nous eûmes quitté le commandant , AI. Testard nous conduisit au jardin des officiers, où nous trouvâmes tous ces messieurs rassemblés. Sans ce jardin des officiers, je ne sais comment on vivrait au Gabon ; car c'est là qu'on trouve la meilleure, je dirai presque la seule distraction qu'offre ce triste pays. Il y a en effet là, sous une admirable voûte de bambous, qui forme un dôme inaccessible aux rayons du soleil le plus ardent, un grand bassin rempli d'eau courante dans lequel on se plonge et l'on nage avec bonbeur. Là aussi ou a établi un système de doucbes, véritable trésor dans l'Afrique équatoriale. On ne saurait imaginer rien de plus joli que le paysage qui entoure ce huen retira, dont M. Coffinières de Xordeck a fait de ravissantes aquarelles. Aussi, dés ce moment, nous devînmes les hôtes assidus du jardin des officiers. Le soir, nous retournâmes diner à bord, où nous nous sommes couches émus et encbantés d'un accueil si sympatiiiquc et si excellent. Le lendemain, nous allons à bord prendre nos bagages et serrer la main aux frères Grandy, avec lesquels nous échangeons toute sorte de vœux de succès; puis nous nous irislallons gaiement dans la petite maison que le commandant nous avait donnée.

Jusqu'ici tout allail à souhait. Notre voyage s'accomplissait paisiblement et agréablement. Le lecteur a pu le voir, nous n'avions rencontré aucune

contrariété, aucune difGculté sérieuse. Malheureusement, nous avions, comme dit la sagesse des nations, mangé notre pain blanc le premier. Maintenant, les mauvais jours allaient commencer, les jours de fièvre, de privations , de lutte constante avec les hommes et avec les choses. D'abord ce fut la maladie qui arriva : mon ami et compagnon de voyage. Al. Marche, a habité la presqu'île de Malacca, il a été en Cochinchine, passé la mauvaise saison dans le Sénégal et dans la Gambie ; j'ai moimême voyagé durant dix mois dans la partie la plus marécageuse de la Floride, séjourné deux fois sur l'islbnic de l'anama, et je suis resté assez longtemps sur cette côte des Mosquifos réputée si malsaine. Tous ces pays ont un mauvais renom : en les trouvant beaucoup plus supportables qu'on ne le dit, nous nous étions tlatlés de l'espoir que l'insalubrité du Gabon aurait été exagérée. Malheureusement, il n'en est rien. Dans les pays dont je viens de parler, nous avions eu de mauvais jours, (|uelquefois souffert de la fièvre, très-souvent de l'ardeur excessive du soleil ou de pluies torrentielles ; mais nous n'avions rencontré nulle part cette atmosphère posante et liuuiidc, ce malaise perpéinel, cesnuilsqui irai)portciit aucun repos, le Ihcrmoniètre jour et nuit à 'H) degrés, sans variations sensibles, le temps toujours ;i l'orage, presque tous les jours des averses efrroyal)les qui surprennent à l'iinprovisle et mouil- I. I)

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lent jusqu'aux os. Encore sommes-nous dans ce qu'on appelle la petite saison sèche. Aussi, dix jours après notre arrivée, la nuit même, Marche et moi nous fûmes pris de vomissements violents ; aux vomissements succédèrent deux heures d'un frisson glacial, puis, pendant quatre ou cinq heures, une clialeur brûlante, une soif intolérable. C'est la fièvre du pays. A'ous payions notre premier tribut à ce terrible climat du Gabon, tribut dont nous nous sommes depuis si largement acquittés. Le lendemain, comme notre état avait empiré, il fallut nous transporter à l'hôpital, où les soins les plus dévoués nous furent prodigués.

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