DE L'ORANGE
Le grand événement de ces dernières semaines est la mort de Sépinare, le chef des Ba-Rolong de Thaba-N'chu, et l'annexion à PÉtat Libre de l'Orange du territoire de cette tribu. Comme cet événement jette quelque lumière sur la politique des colons hollandais envers les tribus indigènes, quelques détails ne seront sans
doute ytm déplacés dans votre juurual. CeBt une xuùne Uolée de la gran die qui s'accomplit depuis un demi-siècle, au nord de l'Onnge et au limites de la Colonie du Cap ; mais elle est typique, et fera bien compi manière dont les Poers ont rèusai petit it petit à ae débarrasser de t tribus qui les entotiraient. Ceux qui jugent toutes choses d'après le s moment admireront sans doute une politique qui a si habilement su pi toutes les circonstances, et établir sur de fermes bases les jeunes États sud de l'Afrique. Cest là sans doute une solution momentanée du grave ] indigène (tAe native question], qui préoccupe de plus en plus les esprits, et colons seraient heureux si l'Angleterre suivait l'exemple que lui ont d Républiques de l'Oraoge et du Transvaal. Mais ceux qui voient plus demandent si, dans quelques années, le problème ne se représentera menaçant et plus difficile, lorsque les indigèneo dépouillés de leurs terr devenus dans leur totalité les serviteurs des colons d'origine européenne, des races ne ferait que changer de nom, et l'aotagoniame de ces dco séparées à la fois par l'origine et par des intérêts différents, serait peutaiment plus dangereux. On voit qu'en réalité la sagesse politique n'est ] pas autant du c4té des Boers qn'oD se le figure généralement.
Pour bien comprendre la situation, il eat sécessaire de raconter briëv quelle manière la petite tribu des Ba-Rolong de Thaba-N'chu a réussi à tenir ai longtemps an milieu des Boers. C'est en 1834 que quelques m Ba-Rolong (branche des Be-Chuana de l'ouest), guidés par des miaa weslejCBs vinrent s'établir dans le pa;s qu'ils occupent encore ai^oun guerre et ta famine les avaient obligea d'abandonner leur permier habitat, du Vaal. Leur chef Moroko (ou plus exactement Moroke) obtint de Mo chef suprême des Ba-Souto, l'autorisation de se fixer à Thaba-N'chu (la i mire), à mi-chemin entre Bloemfontein (qui n'existait pas alora) et le Les rapports entre les deux chefs étaient alors en gros ceux d'un vassal de son snxerain. Il est inutile de rechercher ici quels conseils et quelles i poussèrent Moroko h briser les liens qui le rattachaient à Moshesh, et à { que la contrée qui lui avait été offerte comme place de refuge lui appar propre. Ces velléités d'indépendance ae manifestèrent surtout lorsque, en Harry Rmith, gouverneur de la Colonie du Cap, ent proclamé, pour fair les Boers émigrés dans l'obéissance à la reine, la souveraineté britann tout le territoire situé entre l'Orange et le Taal; jusqu'en 1BG4, ce pa^ Libre actuel, fut counusous le nom de Oranjw-Jitorr-iSovcfe^nfy.Moroko, q longtemps, de gré on de force, sootenait les Boers contre Moshesh, devii atroment entre lea moins du résident britannique, le major Warden, poui échec le grand chef des Ba-Souto. Induit en erreur par des rapporta ii et sans doute aussi pensant obtenir plus facilement des concessions de di divisés, le gouvernement anglais reconnut l'indépendance de Moroko. DJ politique de celui-ci fut de s'appujer sur le résident britannique et, dès le gouTernement boer, pour résister & Moshesh ; de leur cèté les Boers
dans les guerres de 1858 et de 1865-1868, se servirent de lui pour harceler Moshesh et n'eurent, parmi les indigènes, aucun autre allié sur la fidélité duquel ils pussent aussi sûrement compter. Lorsqn'en mars 1868, après une guerre sanglante de plus de trois ans entre les Boers et les Ba-Souto, Moshesh eut enfin placé son pays sous la protection directe de l'Angleterre, l'État Libre vainqueur acquit en pleine propriété tout le territoire situé à l'ouest du Calédon. Le pays de Moroko se trouvait ainsi enclavé dans le territoire delà République; mais un traité d'amitié perpétuelle, que sa fidélité avait certainement mérité, dissipa toutes les craintes que le chef aurait pu concevoir pour son avenir. Dès lors l'existence du petit État indépendant de Thaba-N'chu, en plein pays boer, proclamait à la fois la modération des fermiers émigrés et la fidélité avec laquelle ils savent reconnattre les services rendus. C'était l'orgueil des Boers de l'État Libre; le moyen, devant cette vivante démonstration de leur humanité, de leur reprocher de maltraiter les indigènes 1 L'existence seule de Thaba-N'chu n'était-elle pas pour eux la meilleure réfutation d'une telle calomnie ! Beaucoup s'y sont laissé prendre, et vous pourriez trouver, entre autres dans Trollope (South-Âfrica), quelques lignesprcsqne lyriques là-dessus.
D'autres, meilleurs juges des choses de l'Afrique, se disaient que cette modération n'était là que pour la forme, et qu'on profiterait de la première occasion pour annexer purement et simplement des alliés sans défense. Quand on a pris, ainsi que l'a fait l'État Libre, tant de peine à se débarrasser des anciens habitants du pays, — tandis que dans tout le reste du sud de l'Afrique les natifs sont aux Européens dans la proportion de 5,6, 7, et même, dans le Transvaal, de 20 à l,dans l'État Libre de l'Orange on trouve une proportion de deux Européens pour un seul habitant noir ! — il ne semble pas naturel qu'on désire conserver à perpétuité une grande réserve noire à quelques lieues de Bloemfontein. Ceux qui jugeaient de la sorte crurent sans doute s'être trompés, lorsqu'il y a quelques années, à la mort de Moroko, son pays ne fut pas annexé ; le président Brand se contenta d'intervenir dans la dispute des deux fils du vieux chef, Samuel et Sépinare, tous deux élevés en Angleterre. Samuel, l'aîné, fut évincé, et Sépinare, reconnu par l'État Libre comme le chef légitime des Ba-Kolong ; il fut, non sans peine, accepté par la tribu. Le traité d'alliance fut renouvelé.
Cette décision du gouvernement boer amena dans le pays un nouveau ferment de discorde ; il est môme permis aujourd'hui de se demander si ce n'était pas là ce qu'on désirait. Mais une fois la chose faite, l'État Libre avait l'obligation de soutenir son allié dans la défense de droits dont il avait lui-même reconnu la légitimité. Comme Samuel, réfugié sur le territoire de la Képublique, menaçait de reconquérir par la force des armes la royauté qui lui avait été enlevée, Sépinare en avertit le gouvernement de Bloemfontein ; celui-ci, dit-on, lui répondit qu'il n'y avait rien à craindre et que la police veillerait à ce que Samuel ne pAt rien tenter contre Thaba-N'chu. Malgré ces belles promesses, pendant la nuit du 10 juillet, Samuel suivi d'une centaine de ses adhérents et d'une dizaine de Boers, au moins, — les journaux de l'État Libre eux-mêmes avouent qu'il devait y en avoir
davantage,— envahissait la ville deThaba-N'chu, et investissait la maison où Sépinare se trouvait seul avec sa femme et son conseiller John.
n fallut, après une fusillade de quelques heures, mettre le feu à la maison pour forcer le chef et son courageux défenseur à quitter leur abri ; ils tombèrent aussitôt atteints par plusieurs balles. Ce fut au fond an assassinat plutôt qu'un combat régulier. Pendant ce temps les maisons des partisans de Sépinare étaient incendiées. La masse des Ba-Rolong semble avoir accepté passivement la victoire de Samuel, ou même avoir pris activement son parti ; le gouvernement trop dur de Sépinare lui avait aliéné la plus grande partie de ses stigets. Quelques jours après, le président Brand lui-même se présentait devant Thaba-N'chu à la tête d'un nombreux commando de Boers, et proclamait, « en vue du rétablissement de l'ordre, » l'annexion de Thaba-N'chu à là Réipublique du Fleuve Orange ; le lendemain de la proclamation, Samuel, entouré par les Boers et comprenant que toute défense était inutile, se rendait sans combattre ; avec quelques-uns de ses conseillers il est maintenant détenu dans les prisons de Bloemfontein,pour être jugé comme coupable d'assassinat et de violation de la paix publique. A peu près 500 de ses partisans ont été également arrêtés, ainsi que 10 à 12 Boers qui ont pris part avec lui à l'attaque de Thaba-N'chu.
n sera bien difficile pour le président Brand et l'État Libre de l'Orange de jamais justifier l'acte qu'ils viennent de commettre. Ils ne peuvent, en effet, prétendre qu'ils voulai^it mettre fin à une guerre civile, parce qu'en réalité il ne s'agissait nullement de cela. Samuel et les hommes qui formaient son commando étaient, d'après les lois de l'État Libre, des si^ets boers ; à l'aide de quelques blancs, également sujets boers, ils ont attaqué un chef allié. £n récompense de leur confiance dans la bonne foi du gouvernement boer, les Ba-Rolong sont punis d'un crime qu'ils n'ont pas commis; Thaba-N'chu est annexé, parce que des sujets de l'État Libre l'ont attaqué l En outre, les journaux de Bloemfontein nous apprennent que les Boers compromis ne seront pas jugés pour l'attaque de Thaba- N'chu, mais seulement pour le pillage d'un magasin. Probablement même ne serontils pas jugés du tout, ou s'ils le sont, on peut être f>ûr que les condamnations seront insignifiantes. Quant à Samuel, que lui fera-t-on ? La situation est embarrassante pour le gouvernement, et il en sortira difficilement à son honneur. Ce qui fait apparaître sous un jour plus douteux encore sa conduite dans toute cette affaire, c'est la façon étrange dont l'annexion s'est faite. D'après la loi, un tel acte est du ressort du Yolksraad; ici, c'est le président qui a agi seul; le Volksraad n'a pas même eu à donner sa ratification. La seule explication possible d'un procédé aussi en dehors de tous les précédents, c'est que l'annexion était décidée depuis longtemps, et que le Yolksraad avait d'avance donné au président l'autorisation d'agir à la première occasion favorable. Il n'est pas permis d'affirmer qu'on ait peut-être quelque peu travaillé à faire naître cette occasion si désirée, ou du moins qu'on n'ait pas cherché sérieusement à l'empêcher de se produire ; mais l'assurance donnée de'Bloemfontein que rien n'était à craindre de la part de Samuel, les Boers impliqués dans l'affaire et l'indulgence que l'attorney du gouvernement déploie à
tout cela n'est pas fait pour nous garantir que tout se soit passé bien .Iln'eBtpaa étoonantqnebieDdes choses soient louches dans uneannezion hors de toutes les règles, et où toutes les formes de la justice ont été si it foulées aux pieds ; quelque nom qu'on Ini donne, il n'est pas possible utre chose qu'une de ces spoliations si communes dans rbistoiredea coloicaines. Le pays ta fitre en grande partie divisé en fermes et vendu . et les quelques lambeaux qu'on laissera aux Ba-Rolong seront à peine our subvenir aux besoins d'un quart ou d'un cinquième d'entre eut. Pour 1 ne restera que l'exil, et la misère qui en est la conséquence. Et oQ s aller? C'est là une difficulté qui, un jour ou l'autre, — quand il ne i, comme dans le cas présent, de quelques milliers d'individus, mais de intaines de mille, — risque bien d^bouleverser le sud de l'Afrique. Il ment facile de prendre aux indigènes les terres qui leur appartieuncnt ; iB aisé de savoir oil placer une population nombreuse, dépouillée de sou t qui s'accroît chaque année d'une manière réellement inquiétante. lers ae regardent pas si loin ; pour le moment ils annexent, plus tard nderont peut-être ce qu'il faudra faire. Après Stellaland et Gcshen c'a de Thaba-N'chu ; il semble maintenant que ce soit celui des Zoulous et Ihenreuz roi, dépendant des Boerg qu'il a eu le malheur d'appeler à
qui, sans doute, ne l&cheront leur proie que si l'Angleterre se décide à ce qui poor le moment est bien improbable. Les Ba-Fédi du Tran«vaal .mpoufou et Mapoch battus et prisonniers, les Be-Chuana de l'Ouest à demi détruits, les Ba-Rolong de Thaba-N'chu dispersés, bientôt sans ;oulou forcé de laisser entre les mains des Boers le meilleur de son terri-
le bilan des trois dernières années. L'Angleterre contemple, en se croits, la destruction d'indigènes dont elle s'est cependant engagée à faire !s droits. Les Ba-Souto seuls surnagent encore an milieu de ce nau- 'al de toutes les tribus noires; le langage des journaux boers, qui ont
& tort de les compromettre à propos du meurtre de Sépinare, montre 'ils ont ft attendre le jour où l'Afrique du Sud serait livrée entièrement isir des colons hollandais.
9 août 1884. E. Jacottit.