Contrée méridionale de l'Italie
sur les derrières et va partout mêlant les earesses aux reproches. « Si ma fortune m'est connue, dit-il, nous avons vaincu, et ce n'est point assez d'avoir vaincu, nous avons d'Hruit un ennemi orgueilllciix et la race romaine, pourvu que vous ayez ga-ilc votre GOiiras'e d'au I refois cl le souvi.'nir do la journoc de Cannes ou de la Tri'l/io. Vous ne rencoiilrorez dans les ranirs (Mini'Uiis |jcrsoiiuc que noire année, rassasiée depuis Joncl: nspsdu sar,':; italien, n'ait bal tu en mille endroits, à qui elle n'ait enlevé un Irèic, un père ou un lils. I.e chef lui-même, enhardi par l'âge, et son père, alors la grande gloire du nain ausonion, ont Ircrnblé devant nos glaives, ils ont teint de leur sang nos honorables enseignes, et nonl prig la fuite que pour revenir contre la pointe de nos cpées; à moins peut-être que ce chef ne combatte sous de meilleurs auspices loin de sa pairie, et que nous no combaltions sous de plus mauvais auspices aux portes de notre ville natale. Je ne crois pas que les dieux soient assez oubli eux de J'augu«te Cartilage pour ipie ceux qui n'ont point osé défendre les solides remparts de liouie allaquent nos murailles. C'est un délire aveugle qui les a atlirés ici; la fortune fonle-puis^aute les "a envoyés en spi'clacle au peuple carthaginois. Si jadis, quand noi^s eûmes rempli des boisseaux d'anneaux d'or, dépouilles arrachées aux doigts ensanglantés, nous nous contentâmes de transmettre à la })atrie la nouvelle de cet acte mémorable, aujourd'hui Carihage victorieuse verra -d'un œil joyeux le beau cou du chef latin cniouré de chaînes, des bandes de Romains menées comme des troupeaux à travers la ville ayant h leur ièle le bavard Lélius, et le roi changeant et pauvre qui a déserté nos armes.
« Vous, Maures et Numides, j'en atteste les dieux, évitez aujourd'hui son joug superbe. Massinissa revendique ses esclaves pour les bal Ire de verges. Vous, Gaulois, rivalisez de haine et chargez mainlcnantavoc de nouveaux glaives voire vieil ennemi : ce champ de bataille expiera d'anciens griefs amassés dans un autre climat. Et vous, ô Liguriens, qui, je le vois, avez suivi ma personne et mes deslins par mer et [miv (erre sans reculer devant aucune fatigue, combattez, je vous en prie. Si de dignes récompenses atlendent les vainqueurs, croyez-moi, vous n'habi crez point une v;illée sauvage ni un pays rendu inaccessible par des rocher: escarpés, vous posséderez les plaines fertiles et les riches campagnes de l'Italie, et la hère Rome, votre épouvante et votre aiguillon, gardera le silence. Vous, chers guerriers, objet de ma prédilection, vous mes concitoyens, vous n'avez besoin ni d'instigations ni d'averlisscments; contemplez votre patrie qui tremble épouvantée devant les torches de l'ennemi et ses armes impitoyables ; jetez les yeux sur ces murs si connu.', où s'est écoulée votre première enfance, où vous avez reconnu tant d'honneurs mérités, où vous avez
passé tant de jours dans la joie et les fêtes, où s'élèvent les tombeaux qui renferment les cendres de vos aïeux, et leurs louanges gravées sur un marbre reconnaissant. Tout l'espoir de la pairie repose dans vos bras armés et votre courage; secourez-la dans sa détresse. Songez, je vous en prie, à vos épouses, à vos enfants chéris, à vos mères tremblantes, à la vieillesse vénérable de vos aïeuls, et qu'il vous reste à défendre les tombeaux de vos ancêtres. »
Il n'avait pas encore achevé et s'abandonnait à toute la fougue de son éloquence, quand soudain clairons et trompettes sonnèrent tous à la fois du côté des Romains, et ils poussèrent un cri terrible qui remplit le ciel et les airs. A ce bruit effrayant, les oiseaux s'arrêtèrent dans leur vol; toutes les lignes en furent ébranlées, les éléphants épouvantés se retournèrent précipitamment contre leurs bataillons qu'ils mirent en désordre, et les ailes repoussées reculèrent. 0 aveugle esprit de l'homme tu ignores les événements et tu es dupe de tes desseins! Ces mêmes animaux que le soin inquiet d'un chef prudent avait placés en tête pour couvrir son armée y semèrent les premiers la défaite et le carnage. Ce fracas interrompit Annibal au milieu de son discours. Ainsi, lorsque la foudre en grondant interrompt tout à coup un chanteur et tombe en déchirant lanue, celui-ci se tait, les sons harmonieux se brisent dans son gosier tremblant, il lève les yeux et regarde le ciel noir. Mais ce chef, depuis longtemps en butte à tant de hasards et éprouvé par tant de batailles indécises, demeure ferme. Furieux, il observe les ennemis qui lui font face, gourmande la crainte, ranime les forces et les courages qui chancellent, puis s'élance frémissant de rage et s'offre lui-même aux coups. De même qu'un sanglier, poursuivi par des aboiements acharnés, voyant s'approcher les chiens à la dent meurtrière et les armes des chasseurs, raidit son dos, dresse ses oreilles et s'élance brusquement au-devant des traits, ainsi marchait le bouillant Annibal, invoquant l'âme de son illustre père '.
Du côté opposé se tenait alors le jeune Massinissa, prompt et énergique, qui, voyant fléchir l'aile des Carthaginois, charge les ennemis en désordre et s'enfonce rapidement partout où l'éléphant ouvre un passage. A la faveur d'un semblable guide, Lélius se jette entre des monceaux d'armes, il saisit le moment et le lieu, tue ceux qui résistent et poursuit ceux qui fuient. Le magnanime Scipion, comme un lion terrible qui, pour nourrir ses lionceaux, renverse les arbres et les bêtes sauvages, avait pénétré l'épée nue au milieu des ennemis. Toute l'armée l'admire, Jupiter du haut des cieux le regarde avec étonnement, et le soleil se demaiide s'il