‹ L'AfriqueChapitre 5 sur 22 · L\ifrl'/i/e, m, fJ36-GH · texte numérisé non relu

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Nous pouvons admirer la statue dans la perfection de ses détails, niais l'unité harmonieuse de l'ensemble nous échappe.

Résumons les événements qui relient le quatrième livre au cinquième. Lélius réussit pleinement dans sa mission. Scipion passe en Afrique et conclut avec Syphax un traité d'alliance. Mais il avait compté sans la versatilité de ce prince. Les Carliiaginois, émus de cette alliance, firent tout pour la rompre. Syphax était fiancé à Sophonisbe, fille d'Asdrubal et nièce d'Annibal. De plus, il en était éperdument épris. On se hâta d'unir la jeune fille à peine nubile au roi numide. La nièce d'Annibal lit aisément partager à son époux la haine qui l'animait contre les Romains. Syphax se rallia aux Carthaginois. Ce mépris de la i'oi jurée lui fut fatal. Battu par Scipion en rase campagne, il fut fait prisonnier, et ses États devinrent la proie du vainqueur. Un prince numide qui s'était fait récemment l'allié des Romains, Massinissa, contribua pour une large part à ce succès. Tels sont, en résumé, les principaux faits qui avaient dû fournir à l'imagination du poète une série de brillants tableaux.

Le cinquième livre nous montre Massinissa entrant victorieux dans les murs de Cirta, capitale des États de Syphax. L'épouse du roi vaincu, Sophonisbe, l'attendait en suppliante au seuil de son palais. D'une beauté éclatante, la tristesse peinte sur son visage ajoutait à ses charmes. Ici le poète, se souvenant de sa première rencontre avec Laure dans l'église de Sainte-Claire à Avignon, place son héros dans une situation analogue.

« Massinissa, en la regardant, est subjugué par sa captive, et la vaincue a pu dompter son fier vainqueur. De quoi ne triomphe pas l'amour? Quel coup de foudre lui est comparable*? »

Massinissa ne songe plus qu'à épouser Sophonisbe. Il prévoit que Scipion ratifiera difficilement cette union, et il se hâte de faire célébrer la cérémonie nuptiale. Les deux amants sont unis. Un songe sinistre présage à Sophonisbe le sort qui l'attend. Ce qu'elle avait fait de son premier époux dans sa haine contre les Romains, il était à craindre qu'elle ne le fît du second. Cette considération rendit Scipion inflexible. Il blâma la conduite de Massinissa et exigea qu'il lui livrât sa captive. Le roi numide fut partagé entre l'amour et l'ambiiion. Celle-ci l'emporta. Voulant épargner à son épouse l'humiliation de servir d'ornement au triomphe du vainqueur, il lui envoya du poison. Sophonisbe devant la mort ne démentit pas sa fierté, elle reçut comme une délivrance et avala d'un trait le breuvage empoisonné.

Au sixième livre l'ombre de Sophonisbe comparait devant le tribunal des enfers et prend place parmi les victimes célèbres de l'a-

1, L'Afrique, V, 73-67.

mour. Soipion càrc?f?e aolroilrmrnt rambilion do MnFsini??a et lui fait oublier ?a rigueur. Il charg-c Lcliii? de concUiiro à lîouii; Sypiiiix prisonnier cl dirige lui-nièmo ses Iroupcs sur (^iirlliage. A la vue du danjrerqui les menaçait, les Carthaginois seiilircnt qu'ils n'avaient d'autre espoir de salut que dans le prompt rclonr d'Annibal. Pour gagner du temps, ils députent aiijirès de Scipion une ambassade sons prétexte d'implorer la paix. En même temps ils envoient à Annibal, campé sur la pointe méridionale de l'Italie, une dcpulalion pour le sommer au nom de la patrie de revenir sins relard en Afrique. C'est le cœur navre qn'Annibal se déciilc à abandonner sa conquête. 11 l'ait massacrer des cohortes du lîrutlium qui refusaient de le suivre. Magon, son frère, également rappelé, pan avec sa flotte des côtes de la Ligurie, et meurt d'une blessure pendant la traversée.

Au seplièmc livre Annibal débarque en Afrique. Quelques-uns de SCS éclaireurs, surpris par les lioaiaios, son! amenés à Scipion, qui leur fait visiter son camp dans lous les détails et les renvoie émerveillés de ce qu'ils ont vu. Annibal inquiet sollicite et obtient une cnirevue de Scipion II lui rajipelle par de nombreux exemples rincnnstance de la fortune, lui vante les avantages de la paix cl l'engage à la conclure en lui offrant des conditions dérisoires. Scipion n'est point dupe de son fallacieux adversaire; il lui réplique avec hauteur et lui indique moyennant qiielsr-acrifices il pourra obtenir la paix. Les deux chefs se séparent décidés à tenter le sort des ariiifs.

La veille du jour suprême, Rome el Carlbage. sous la forme de deux fcmunes suppliantes, accoururent au pied du trône de Jupiter. Toutes deux Hrent assaut d'éloquence pour intéresser à leur cause le m;iître des dieux. Celui-ci leur fit une réponse enveloppée de mystère et les renvoya incertaines de l'issue des événements.

Le jour fatal venu, chaque chef dispose son année en bataille el la harangue. Sci|iion parle aux siens en honnue sur de vaincre; Annibal s'exprime avec une fougue qui simule la confiance. Son génie fertile en inventions lui suggère un puissant moyen de défense.

« Il place en tèie tous les éléphants, afin d'épouvanter l'ennnni déconcerté à la vue de ce troupeau monstrueux. Ceux-ci étaient autant de tours tremblantes sur leurs dos; on dirait des collines qui secouent leurs crêtes ou des citadelles qui se balancent sur des rochers. Annibal oppose ce bouclier à toutes les forces de l'ennemi'.».

Vainc précaution! Effrayés par le son aigu des trorapcllcs, les

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éléphants se retournent contre les rangs qu'ils devaient protéger et y sèment le désordre. Les Romains en profitent pour se faire jour à travers l'ennemi. La première ligne des Carthaginois est rompue. Malgré cet échec, le centre et les ailes opposent une vigoureuse résistance.

« Une colère ardente et implacable anime les chefs et les deux peuples. Jamais choc entre deux corps armés ne fut plus violent, jamais combat ne fut plus acharné dans tout l'univers. Ce n'étaient •point des bandes mercenaires qui luttaient, c'étaient des hommes de cœur qui voulaient éteindre dans leur propre sang le brasier de haines qu'ils avaient eux-mêmes allumé. Toutes les légions n'avaient qu'un seul désir, qu'une seule pensée : venger, fût-ce par leur mort, de justes ressentiments*. »

Celte ténacité surhumaine provoque un horrible carnage. Des torrents de sang inondent la plaine. A la fin un mouvement tournant exécuté sur les deux ailes par Lélius etMassinissa paralyse les efforts des Carthaginois. Annibal lui-mémo s'enfuit entraîné dans la déroute générale des siens.

Au huitième livre, Scipion, maître du camp carthaginois, en distribue les richesses à ses soldats. Le soir même de la bataille," assis sur un tertre à côté de ses lieutenants, il se plaît à rendre hommage au génie de son adversaire, et jamais Annibal n'a rencontré plus grand admirateur. Mais la fortune inconstante lui a tourné le dos, A cette heure il fuit. Sentant Carlhage irrévocablement perdue, il s'embarque nuitamment et fait voile vers la Syrie pour armer le roi Antiochus contre les Romains,

Scipion pousse une reconnaissance sur Carlhage avant d'en faire le siège. Une dépulalion accourt au-devant de lui pour implorer Ja paix. Il lui ordonne de se rendre à Tunis, son lieu de ralliement. Dans sa marche sur Tunis, il est attaqué par Vermina, fils de Syphax. dont il massacre les troupes et qu'il fait prisonnier. Cotte défaite achève de démoraliser les Carthaginois. Ils acceptent toutes les conditions que leur impose le vainqueur et envoient une ambassade à Rome auprès du Sénat.

Dans l'intervalle, le consul Claudius, poussé par l'ambition, avait quitté l'Italie pour remplacer Scipion dans son commandement. Sa flotte avait été détruite par la tempête, cl il s'était réfugié à grand'peine sur les côtes de la Sardaigne. Un autre consul, non moins ambitieux, mais plus habile, Cornélius Lentulus, brûlait d'envie de mettre la dernière main à la conquête de Scipion et de s'en arroger tout l'honneur.

Les ambassadeurs carthaginois, ayant à leur tète Asdrubal Hédus, qui avait toujours été hostile à la politique d'Annibal, sont

i. L Afrique, \ll, 950-967.

accueillis avec faveur par le Sénat. La paix est votée. Ils visitent Rome iloiil ils admipont les splondours. A Iciu" requcle Irois cents prisonniers catlliaafinois sont rendus à la liherlé. Le (raité d'alliance conclu. Sci[)ion quille rAfriqiie, cl au niomeul de s'embarquer fait brûler sous ses yeux la fini le cari h a. ci noise.

An nenviiMUe el derninr livre. Scipion ramène en Ilnlic sa fioUc viclorieuse. Pour charmer les ennuis de la Iravorsce, ilsVnlrelicnt avec le chanlre !ulur de ses exploits, le poète Eunius. Celui-ci lui promet luie gloire éternelle. Il regrette de ne i)Ouvoir le célébrer que dans une langue encore empreinte de rudesse et sur un luth dépourvu d'iiarmonie.

« 0 le plus illuslre des capitaines, lui dit-il, qui plus que tout autre méritez un Homère, la Fortune, complaisante pour tout le reste et en cela seul sévère, ne vous a donné que moi. Dans le cours de? âges il naîtra sans doute quelqu'un qui par de dignes chants élèvera jusqu'au ciel les louanges que vous ont méritées vos vaillants exploits, et à qui Callio[)e donnera, avec une voix sonore, une lyre dont les cordes résonneront plus haimonieusemcnt sous l'arclii'l '. i>

Ennius témoigne de son respect el de son admiration pour ses célèbres devanciers. Mais il en est un pour lequel il profc.:se un culte véritable, c'est llouière. Homère vit jour et nuit dans sa pensée. Dernièi'cment il lui csl apparu en songe. Il l'a transporté clans une vallée enclose {Yaudino) cl lui a montré au milieu des lauriers un jeune homme au Iront pensif et rêveur dont il lui a dressé l'horoscope.

« 11 naîtra, lui a-t-il dit, dans les vastes murs de Florenrc en Toscane, ville issue d'une lige romaine, qui sera un jour célèbre et qui maintenant n'cxisLe pas. Pour que lu puisses connaître le lieu de sa naissance, la pelile rivière de l'Arno, qui descend vers le rivige de Pise l'Ausonienne, baignera les murs de la riche cilé. Il rappellera par ses vers à la fin des siècles les'lluses longiemps fugitives et rétablira les antiques sœurs sur l'IIelicon malgré des troubles et des agitaiions de toute sorte. Il aura pour nom François. Il réunira comme dans un seul groupe tous les faits éclatants dont tu as été louioin. les armées d'Espagne, les luttes de la Lybie, ton cher Seipion, cl il donnera pour titre à son poème \'.\lviqxi^. De plus (vois où le conduiront la confiance dans son génie et laiguillon de la gloire), honoré d'un triomphe tardif, il montera enfin à voire Capitole*. »

C'est par de tels récits quEnnius abrège, la longueur du trajet. Enfin oa débarque sur la plage italienne cl, on arrive à Rome oii

tout un peuple, ivre d'enthousiasme, attendait Scipion pout Ii/i, décerner Jcs lionnciirs du triomphe. Le poème se termine ;iti milieu de l'allégresse générale. lùi guise d'épilogue,, le poèlc déplore la perle récisule du roi liobert.

Telli! est l'ossaluro du poème do VÀfvi''fi:, l'œuvre d'un des esprils les plus nobles, d'une des âuies les plus. scu,siljlcs, d'une des imaginations les plus fécondes qu'ait enl'autés l'iiuuiauite. Par l'harmonie du vers et la délicatesse de la pensée, Pétrarque rappelle <à chaque instant Virgile, son modèle. Dès le premier iisre, quittant la terre, il nous cmporle d'un coup d'aile dans les célestes régions. Il nous ouvre ces palais éblouissants de clarté, nous introduit dans le cénacle des âmes bienheureuses qu'inonde la piu'c lumière et nous fait assister à leurs sublimes culreliens. On comprend que devant de telles eU'usions « le monde s'arrêta caplivé par un charme merveilleux et les astres suspendirent leur cours élerm;! i ». hien de semblable dans tout le ])aganisme. Le ciel de Pétrarque n'a de comparable que les Champs Élysées de Fénelon. La douceur chez Pétrarque n'exclut pas lenorgic. A |c juger d'après ses sonnets, on le considère généralement comme un pclitlils d'Anacréon, et l'on s'imagine que sou luth no résonnait que des langueurs do l'amour. C'est une erreur piol'onde. 11 y avait dans l'amant de Lauro la véhénience de Juvénal. Les corruplioii de la cour de Rome en savent quelque chose -. De son côté la muse épique lui est rcilevable de beautés peu communes PouriVi'U citer qu'un trait, l'acharnemeut des combattants à Zama est décrit avec une vigueur sans pareille.

Dans le poème de l'Afriiiue, Pétrarque se peint lui-ménui tout entier. Ami sincère, il excelle à l'alro r.sgorlir les doux liens qui unissaient Scipion et Ldiiis; amant fidèle, c'est de son propre cœur que s'exhalent les accents désespérés do Massinissa; ami de la gloire, il n'ambitionne, comme son héros, que la vraie; ami de la liberté, il aiqilaudit avec Brulus à la chute des Tarquins; ami des lettres, il prèle à Ennius le culte qu'il a toujours prufessé pour ses modèles; ami de la religion, il admire Scipion se renfermant dans lo temple dès l'aurore pour prendre conseil de la divinité; ami do sa patrie, son poème en est la plus haute glorification,

On a prétendu que Pélraque avait puisé la plupart de ses tableaux dans les Puniques de Silius Italiens, qui ne sont pas sans analogie avec son poème. On est allé plus loin, on l'a accusé de s'être appi'oprié sans façon ini Iragmenl do son devancier. Unphilologuf, Lelèbvre de Villebrnne, loi-gea contre lui celle accisation et en (il gnmd bruit. 11 soutint avoir découvert dans un manuscrit

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