BATAILLE DE ZAMA
Le farouche Annibal ignorait la mort de Magon. Poursuivant la guerre dans sa pensée et en examinant en lui-même les chances diverses, il comptait sur le secours de son frère et sur l'arrivée prochaine de sa flotte. Il aimait à se représenter son visage chéri et ses doux entretiens; il était impatient d'entendre ce qu'il avait enduré dans les plaines du Latium et de lui raconter ses propres souflrauces. Il espérait se venger bientôt de ceux de ses conci-
1. Hadova a Francesco Petrarca (pages 79 et 80). ■2. Recueillements poétiques; Entrelien avec le lecteur.
toyens qui lui élaient hostiles el surtout de Ilannon. Chaque, fois que dans sa tôle il rangeait ses troupes eu bataille, en disposant la cavalerie sur les ailes, il armail toujours son tVèrc el le plaçait au premier rang. Parfois aussi son âinc immodérée lui rappelait sa vieille ambition de l'empire suprême; il faisait alors à ce frère chéri une part considérable et lui donnait l'ilalie avec le titre de roi. Ignorant la vérité, il s'embarrassait de soins superllus. Tel un oiseau inquiet qui amasse de la nourriture pour son nid : l'amour do sa progéniture le tourmenlc, il déploie une activilé incessante, et bat des ailes, tandis qu'un paire méchant a peut-ctre r.ivi l'espoir de sa race, ses petits et leur berceau.
Les vaisseaux d'Annibal n'étaient point éloignés du rivage de l'Afrique lorsque, sur son ordre, le pilote griuipa rapidement au sommei du màf. pour voir quelle côte la flotte allait aborder. Perché à la cime de l'arbre : « Je vois, s'écria-t-il, les ruines d'un tombeau. Le vent pousse de ce côté le navire en ligne droite. » Annibal, mécontent de cet augure, lui dit : « Dirige le gouvernail, plie les voiles, change de route, et tourne ma course ailleurs sous de meilleurs auspices. » On exécute les ordres du maître, et la flotte, virant de bord, parvient é'i force de rame vers la rive voisine do Lcplis.
Pendant ce temps quel était l'état des choses dans les pays romains el sur les plages de la Libye? quelles espérances, quelles craintes agitaient des deux côtés les esprits b illolés tour à tour ])ar des venls contraires? Il serait difficile de le dire. Lorsqu'on songeait aux grands travaux derinfaligalilc Annibal et aux guerres qu'il avait aclievées, l'espoir dos lîomaius s'évanouissait. Mais quand apparaissiit l'image de 1 illustre Scipion. sa jeiuiesse florissante el éprouvée, sa valeur inébranlable dans le danger, alors le riant espoir revenait aux Italiens et, la terreur repassait du côté des ennemis. Quoique la Répulilique vît d'un œil joyeux le terrible Annbal et son frère chasses du ter.itoiredu Latium, une autre inquiétude tourmcnlait les cœurs. Ou suspectait la mollesse des généraux à qui le Sénat avait enjoint de faire tous leurs efforts pour que les ennemis ne pussent à aucun prix passer en Libye et qu'ils ne trouvassent de route sûre ni par terr.i ni par mer. Maintenant que tous deux s'étaient retirés ensemble sains et saufs, le péril restait le môme, mais la lice était autre. Dès que les Carthaginois auraient réuni leurs forces chez eux, un grand désastre élail à craindre, et la dernière heure de l'empire romain approchait. De même, lorsipic après de longs ravages dans tout le corps, la gale dispai'uissant tout à coup, quille la surfai-e de la peau el les parties visibles, l'àuic est saisie de joie; mais, si le malade sent sa poitrine enllcr inlérieui'cmcnt, il frissonne en redoutant une situalion pire, et regrette son premier mal qu'il voit avec peine
relégué dans la région du cœur. Ainsi, malgré Téloignemenl de l'ennemi, la crainle des Romains n'était point étoiilTée, elle n'avait fail que cli.mjrcr de place en les avertissant qu'un péril plus grave les nicnaç lit dans les entrailles. Co qui les faisait trembler surlonl, e'élail l'invige presjue toujours présente de Fabius, donllc génie avait «u lire de loin dans l'avenir et qui parlait comme un oracle inl'aillible.
« Si, jamais, répélait-il souvent, le cruel Annibal rogignf^ sa patrie, c'est, alors que de vérilab'cs craintes s'empareront de Rome et que viendra pour elle le temps des larmes. On n'aura plus à combattre en Afrique des généraux timides, des rois fuyards, ni des hordes de pâtres levées à la hâte dans les campagnes. On se trouvera en face du terrible .\nnibal, dont les nombreux triomphes remplissent les annales, et qui a précipité dans le Tartare plus de fils de Roinulus qu'il n'en a laissé à Rome dépeuplée. II aura à ses côtés des cohortes en lurcies par la guerre, par le froid, par la famine, et une foule de généraux qui excelleront ilans l'art de tailler en pièces les Romains et aux glaives nus desquels s'offrira l'aruiée de Scipion. I/'i, le clief n'î pourra se prévaloir ni de l'autorité de son nom, ni de sa beauté, ni de sa noblessi!, ni de la fable de sa naissance, ni de ses entretiens avec les dieux. »
Ainsi s'était e.xprimé l'abius, et comme il avait fait celle prédic-* tiou en mourant, Rome, se la rappelant, la publiait maintenant comme les derniers adieux d'un père menaçant, et elle enrayait les esprits. Gependaul la paix tant désirée rétablie enfin dans les campagnes et la face sereine de l'Ausonie commandent justement au peiiple d'acquitter ses vœux envers les immoi-lels. Pendant cinq jours le feu fut allumé sur les autids. et tous les temples 'des dieux furent chargés de couronnes de fleurs et de guirlandes de lauriers verts.
x\nnibal, chassé de Lcptis par des bruits alarmants, se dirigeait en hâte vers Zuma. Déjà Scipion ravageait tout au loin; déjà les riches campagnes brûlaient sous les torches des Itomaius et resplendissaient de leurs armes. Le Carthaginois, qui songe à sa dernière bataille, craignant une attaque soudaine, résolut d'envoyer en avant des hommes silrs avec ordre de lui rapporter en quel endroit étaient les ennemis, ce qu'ils faisaient, dans quelle forte position et dans quel ordre était assis leur camp. Le hasard dirigea ces éclaireurs dans un sentier funeste . la garde du camp les surprit, et les amena prisonniers aux pieds du chef. Celui-ci coiiunauda aux tribuns de les conduire par tout le camp et de leur luoiilrer les dille; en!es armes et la physionomie de ses soldais, ras|)ecl. le noudnx- ctrle^ pelotons des cavaliers et des fantassins. On obéit : ils visitent toutes les tentes avec assurance, car le chef lui-même avait dissipé toute crainle. Ils admirent la discipline
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inflexible et les lois sévôros du service militaire, les mains durcies des Romains, leurs corps laits à la fatigue , invincibles au froid, à la chaleur et aux coups ; leurs nombreuses et larges cicatrices reçues par devant; leurs yeux vifs, leurs visages respirant une noble fierté, et lapuissante sonorité de leur voix. Lorsqu'ils cur<^nt tout exploré, Scipion, le visage calme et souriant, les accucillil avec bonlé à leur retour et les enhardit. « Soldais, leur dit-il, avez-vous bien visilé tout le camp et nos piéparatifs? S'il vous reste encore quelque chose à voir, examinez-le sans crainle, et rendez compte de tout à votre chef. « Après les avoir ainsi exhortés avec bienveillance, il les laissa se demandant avec un profond étonnement s"il avaient entendu parler un homme ou un dieu. On servit ensuite une nourriture abondante à ces éclaireurs et à leurs ciievaux; puis on leur donna une escorte, afin de les guider dans des routes sûres et de les protéger du geste, si par hasard une bande dispersée dans la campagne voyait dans la rencontre de l'ennemi une proie légitime. Pendant que le chef latin agissait ainsi, le hasard voulut que dans la même journée Massinissa, suivi de troupes considérables de cavalerie et d'infanterie, arrivât au camp au milieu d'un vif enthousiasme. ■ De tout ce qu'avaient vu ses éclaireurs, rien n'intimida plus le farouche Annibal que la confiance évidente de l'ennemi nourrissant dans sa pensée de grandes espérances, et ne redoutant point la guerre. Mais, comme le destin hcâtait les derniers désastres et que le jour approchait qui allait dissiper l'obscurité du sort, il résolut auparavant d'essayer s'il parviendrait par ses discours à fléchir l'âme de son adversaire et à lui inculquer l'amour inattendu delà paix, soit qu'il fût touché de la rare douceur de caractère de Scipion, soit qu'il redoutât l'avenir, soit qu'il fût enfin las de ses travaux, soit qu'il voulût envelopper la fraude dans ses paroles et recourir à ses artifices ordinaires. Le messager envoyé en avant à cet effet se rend auprès de Scipion et lui demande une entrevue. Celui-ci ne la refuse pas ; les deux généraux décampent de concert et vont prendre position dans des lieux très rapprochés où il leur serait facile de s'aboucher.
Non loin de, là était situé la petite ville de Nargara; Scipion occupe à la hâte celte colline et s'y fortifie. C'était un emplacement très convenable pour un camp retranché ; il renfermait des sources d'eau douce et offrait de tous côtés des aliments pour les hommes et les chevaux. A quatre milles à peine de là, Annibal établit son camp sur une hauteur où nulle fontaine jaillissant en cascades abondantes n'arrosait la campagne stérile et où la soif interdisait un séjour prolongé. On choisit un tertre situé au milieu vu de part et d'autre et entièrement découvert, de peur que les rideaux de verdure et les grottes des bois ne cachassent quelque