SyphoK
plis, on ne saurait les changer. La rage de la cupidité nous a entraînés follement hors du droit chemin. J'étais avide du bien d'autrui, je suis attaqué dans le mien propre. Une ambition immodérée, et une âme qui ne peut soutVrir de rival m'ont aveuglé. La fortune un instant souriante, change de face dans les grandes circonstances, et la perfide s'abandonne à toute sa fureur. Eilc m'a appris déjà par plus d'une disgrâce (à moins que je n'aime à me tromper moi-même) qu'il n'est point prudent de se fier à elle. Dès lors j'ai soumis mes actes au joug plus sûr de la raison, et j'ai conçu l'amour de la paix. Mais votre âge bouillant et votre fortune longtemps beureuse m'épouvantent : ces deux choses contraires au projet de la paix et au désir du repos. Je me rappelle, dans tout le feu de la jeunesse, ce que j'étais à la Trébie (excusez ce souvenir), ce que j'étais à Cannes. Je suppose que vous êtes comme moi; la verdeur de votre âge, la gloire de venger votre illustre père, tant de guerres heureuses en Afrique et en Hespérie, une fortune dont les brillants succès ne se sont jamais démentis, tout vous exalte. Je sais tout cela. Je sais en outre, pour l'avoir éprouvé cent fois, combien est grande la passion de vaincre et quelle gloire obtient le vainqueur. Si la victoire était certaine, ce serait, je l'avoue, la chose la plus agréable. Mais quel dieu vous Ta promise qui ne puisse vous tromper? Croyez moi, si nous ne réprimons nos ressentiments, vous verrez apparaître dans les rangs qui vous font face des guerriers dont les bras seront armés et dont les yeux respireront un enthousiasme martial. Celui que vous voyez ici désarmé ne sera plus le même ; il aura un autre cœur, un autre visage, un autre son de voix, et il ne proférera point de timides paroles de pak. Prenez donc de nouveaux sentiments, et que le mot de paix ne soit point vil à vos yeux. — La victoire, dites-vous, est une belle chose. — Mais l'espoir de vaincre est incertain; la paix est ce qu'il y a de plus beau, elle s'offre à vous certaine si vous ne la refusez pas. Examinez tout, et chaque fois que les prospérités présentes exalteront votre âme, jetez des regards vigilants devant vous, derrière vous et autour de vous; ne songez pas seulement à ce que la fortune favorable vous a procuré et vous procurera; mais calculez sagement ce qu'elle peut vous procurer. Vous ne ferez rien de bien si vous ne fondez sur cet examen votre espoir ou votre crainte. Admettons que la victoire se déclare en votre faveur, quel surcroît ajoutez-vous à votre gloire? Vous êtes vainqueur, vous remportez le dessus, et à vos mille triomphes vous en ajouterez un de plus. Mais si, par hasard, le destin qui vous a si longtemps accompagné vous abandonne tout à coup, vous tombez, vos travaux innombrables et vos grandes espérances s'anéantissent.
« Vous voyez en moi tout à la fois un conseiller et un ennemi. I 19 ]
Que la haine se taise, et qu'une résolution avantageuse affermisse les clioses des deux côtes. Si vous ne redouiez aucun danger, que du moins l'amour d'un nom illustre vous détourne; ce nom ne ■ saurait aller plus liaut; travaillez mainter.a;it à le conserver, car c'est ?ni grand Iruvail que le iri'tinlien d'une graiule ri'putationK Voulez-vous mettre à 1 1 merci d'un coup du liasard tant do brillants exploits et une çloire si longuement acquise"? Voulez-vous qu'un seul jour fasse effondrer tant d'années? Il est sage de niellro un frein à sa forlunc et d'arrêter le cours de ses prospérités. L'emploi de la modération mène souvent à la grandeur; si on lâche la l-iride, on est entraîné dans l'abîme.
« Je pourrais vous citer de nombreux exemples, car j'en ai une foule sous la main. Quel grand homme avait été Cyrus! Cependant, pour avoir sui\i avec confiance la fortune sans s'arrêter, il est tombé honteusement du haut du trône, et, pour comble de déshonneur, il a péri de la main d'une lemme. Pyrrhus a gagné des batailles; avec qtrellc gloire il pouvait retourner dans son royaume ! Il serait même resté votre ami; la grande douceur de son caractère le rendait, selon moi, digne d'une telle amitié. Riais, n'ayant pu ni tenir la bride ni arrèler sa course, il fut enlraîué dans sa chute au fond de l'abîme. S'il se fût arrêté au milieu de ses succès, il aurait répandu partout et à jamais la gloire de l'Kpire. Ah! que de fois ce inonar(iue, l'eliVoi de ritalic, porta le diadème de la Sicile ! Ensuite, se faisant connaître au nord, il s'empara même du scejilre des Macédoniens. Mais, pour n'avoir jamais su s'arrêter, ce héros, invincible aux hommes, a servi à la gloire du sexe et a succombé, noble victime, sous la pierre d'une femme d'Argos. Comme vos exemples vous loucheront peut-être davantage, au sein même de ma patrie, la fortune avait égalé Régulus aux plus iluslres généraux; inais, pour avoir voulu monter justju'au ciel, il tomba ta la renverse, couronnant par une fin cruelle la gloire qu'il avait acquise. Je cite ICvemple d'aulrui et me tais volonliers sur moi même. Jouet de la bonne et de la mauvaise fortune, vous voyez ce que je suis et ce que j'ai été. Vous ne trouverez nulle part un exemple plus frappant des caprices delaforlune.il est prudent de se retirer petit à petit de son sein et de ne pas trop se lier à ses faveurs. Voulez-vous mellre votre confiance en celle qui ne cesse jamais de faire tourner avec impétuosité sa roue inconstante : qui non seuleim-nt est aveugle, mais qui rend aveugles ceux qu'elle couvre deses cai'esses; qui n'elèvc et ne comble de ses dons
1. Pétrarquf» nitir it p.irlicnlièivMuut ce vers, lien avait Tait en quoique porte s.i ili;vi«e et il le n pm luil S'tiivont diiis ses écrils Permellez »?/o/. 'iil-il à lîicnzi. de vous ci 1er un de nies n>rs qinin'a lant pm que j'i n'ai pas craint de l- transforr de mes IcUi'cs quoLiclienncS dans mun Afrique. {Lellres familières VII, 7.)
mensongers que ceux qu'elle a résolu de précipiter du faîte des grandeurs au fond de l'abîme?
« Pciil-êlre la foi punique vous est-elle suspecte, jjarce qu'un traité a été rompu. Cessez de craindre; le temps de la paix est venu. Vous aussi, si ce que j'ai ouï dire est vrai, vous avez enfreint un pacte conclu du temps de vo» pères, parce qu'il vous paraissait contracté par des autorités indignes'. Si la' fortune nous a "méchamment abattus, croyez-vous pas hasard que nous ayons perdu en môme temps tout sentiment de l'honneur? Les dieux ne nous regardent pas sous un astre si défavorable. Je ne voudrais point, je l'avoue, que l'on confiât à tous indistinctement la destinée publique et le sort de la pairie; mais maintenant il s'agit d'une paix que négocient ceux dont la gloire principale consistera dans les travaux de la guerre et dans J'afl'ermissement de la paix. De même qu'en qualité d'auteur de la guerre, j'ai tout fait pour qu'elle eût un heureux succès, jusqu'à ce que le destin s'y soit opposé, je défendrai, soyez-en sur, les traités et la paix conclus à mon instigation. Cette paix, à la vérité, s'offre pour nous déshonorante (mais nous devons l'accepter et pour vous glorieu^e. Bien qu'il appartienne aux vainqueurs de dicter les conditions de la paix et le châtiment, soulTrez néanmoins que les vaincus en décident. Je veux que ma propre bouche impose une juste punition à nos erreurs. L'ÎIespéric et les champs situés à l'extrémité du monde, l'Éolie à triple tète '^j la Sardaigne et toutes les îles éparses dans la mer Tyrrhénienne et dans celle de la Libye, seront à vous. Chercliez ensuite ailleurs d'autres royaumes, allez jusque sous les deux pôles, de votre cpée foudroyante frayez-vous un passage dans les lieux impénétrables, foulez aux pieds les rois- superbes, que vos enseignes, victorieuses au couchant, s'enfoncent vers le septentrion et soient portées enfin vers le levant. Pour nous, resserrés dans les confins de la Libye, nous vous verrons f!e là les maîtres de l'univers, gouvernant les empires les plus lointains, et répandant la terreur sur terre et sur mer, puisque telle est la volonté des dieux et du destin tout-puissant. »
Après avoir prononcé ces paroles d'un ton grave, Annibal se tut. Scipion lui répliqua en ces termes :
« J'étais sûr que toutes les promesses qui m'avaient été faites seraient détruites par votre arrivée, et que les Carthaginois ne respecteraient ni les traités, ni le droit des gens, ni la sainteté des dieux, si la crainte ne les y forçait. Ce lourd cheval s'envolera plutôt vers les astres, celte colline massive s'élèvera dans les air?
1. Le traité des Fourches Caudines, conclu par les consuls T, Veturius et Sp. Puslumius.