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ROCHET. — DEUXIÈME VOYAGE AU CHOA

Une tempête sur la mer Rouge. — Vengeance des Danakiles. — Retour au Choa. — Un orgue de Barbarie chez un prince africain. — Guerre contre les Gallas. — Retour en France.

L’accueil que Rochet d’Héricourt, à son retour, reçut du roi Louis-Philippe, les félicitations de l’Académie des sciences , les promesses échangées avec le roi Sahlé-Salassi, tout se réunissait pour décider le voyageur à tenter une nouvelle excursion dans le royaume de Choa. Il partit donc de Marseille le 1er janvier 1842, à bord de la frégate le Lycurgue, arriva le 15 à Alexandrie, le 4 février au Caire, et se rendit par Keneh au port de Kosseïr, sur la côte occidentale de la mer Rouge. De là il gagna par mer Djeddah et Moka; il trouva ces deux villes dans une très-grande fermentation religieuse par suite des

événements politiques qui menaçaient déjà l’Orient à cette époque. Un vieux moine abyssin, qu’il rencontra à Djeddah, avait subi de la part des musulmans les plus indignes traitements.

Rochet se rendit ensuite par mer à Tadjourrah, comme lors de son premier voyage; mais là, des difficultés soulevées par les Anglais l’obligèrent à revenir sur ses pas; il dut repasser la mer pour rentrer à Moka, dont l'avare gouverneur l’inquiétait beaucoup sur le sort des présents qu’il était chargé de remettre à Sablé-Salassi.

Nous le laisserons raconter la tempête qu’il essuya t en route :

« Peu s'en fallut, dit-il, qu’un accident terrible me dispensât de prendre aucune mesure de précaution contre le gouverneur de Moka. Nous étions à peu près à mi-chemin entre Tadjourrah et le détioit, de Beb*el-Mandeb, lorsque nous fûmes assaillis par un des plus violents orages que j’aie jamais essuyés. Le vent souillait avec rage , la mer était furieuse; notre frêle navire était horriblement ballotté par les vagues, qui semblaient nous ouvrir à chaque instant, des abîmes. La foudre éclata à quelques mètres de nous ; elle plongea dans l’eau en serpentant, et laissant après elle une flamme bleue et jaune , dans l’air une odeur de soufre qui faillit nous suffoquer. Une lame emporta une partie de la

cabine avec une caisse de vin, une caisse de farine et un sac de biscuits; une autre lame précipita à la mer un malheureux passager danakile. Une minute après, un coup de vent déchira la voile. Les matelots poussaient des cris, et l’épouvante les plongeait dans un engourdissement qui augmentait le péril. Le raïs(\) et moi nous avions seuls conservé notre sang-froid; nous fûmes obligés de battre nos marins pour les réveiller de leur hébétement et leur rendre quelque énergie. Nous parvînmes à raccommoder la voile; le raïs me dit qu’au risque de tout perdre il allait s’efforcer d’entrer parmi les récifs de la côte africaine. Le jour touchait à sa fin , lorsque nous aperçûmes des écueils vers lesquels nous marchions avec une effrayante rapidité. Le raïs commençait à se repentir de sa résolution; mais nous ne pouvions plus reculer. La vue du danger où nous courions nous jeta pendant quelques minutes dans une anxiété terrible; mais un instant après , le désespoir même nous commanda d’agir. On attacha des crampons à de fortes cordes liées à la barque ; les trois matelots les plus audacieux, munis chacun d’un de ces crampons, se placèrent sur la proue ; arrivés près du premier écueil, à côté duquel la barque devait passer, ils sautèrent à la mer, et allèrent se cramponner au roc sur lequel bondissaient des cascades d’écume : ils atta-

(I) Pilote arabe.

chèrent leurs crampons avec une si grande solidité, que la barque s’arrêta et fut tout à coup à l’abri ; s’ils n’avaient pas réussi à nous retenir, nous nous serions infailliblement brisés, à quelques mètres de là, contre un banc de récifs, dans la direction desquels notre proue s’était tournée (1). »

Le lendemain, la mer s’apaisa, et deux jours après le voyageur touchait Moka, où il dut séjourner pendant assez longtemps. Se défiant du gouverneur, il avait fait transporter tous ses bagages à bord d’un navire étranger qui se trouvait en rade de Djeddah; bien lui en prit, car à peine était-il arrivé, que le vieux chérif le fit appeler pour le rançonner. Sa cupidité se fixa sur un fusil assez ordinaire que le voyageur portait avec lui, et auquel celui-ci eut l’habileté de paraître tenir extraordinairement : grâce à ce stratagème, il en fut quitte pour laisser cette arme entre les mains de l’avare gouverneur.

Un incident favorable permit à Rochet de rentrer en Abyssinie bien plus lot qu’il ne l’espérait. Il reçut tout à coup la visite d’un habitant à'Ambabo, hameau voisin de Tadjourrah, qui, sachant que le médecin français avait plusieurs fois guéri des malades affectés de la plaie de V Yémen, et se trouvant

(I) L’audace et l’habileté des pilotes arabes de la mer Rouge sont depuis longtemps célèbres.

lui-même sous le coup de celte terrible affection, vint le prier de lui donner des soins et de le guérir.

La plaie de V Yémen, d’après les observations du Dr Petit, est un mal gangréneux qui attaque les nègres, les Arabes et les soldats turcs (jamais les Européens) sur le littoral de la mer Rouge, depuis Aden jusqu’à Iambo. Il débute par une petite plaie formée sur un bouton ou sur une écorchure résultant de quelque accident , et toujours à la jambe. Cette plaie ne se cicatrise pas , et présente au bout de deux à trois jours l’inflammation, le gonflement, avec une petite escarre au centre. Ensuite il se forme un second cercle inflammatoire. Le premier passe à l’état gangréneux, la plaie se creuse, puis se nettoie, son aspect est rougeâtre, les bords relevés et renversés au dehors. Cinq à six jours après, la plaie s’agrandit jusqu’à égaler la largeur de la paume de la main; elle gagne en profondeur, atteint les muscles, et ses bords, de plus en plus relevés, finissent par se confondre dans l’ulcère. Des douleurs insupportables empêchent toute espèce de repos ; les os eux-mêmes se carient sous la plaie, finissent par être mis à nu, et se détachent successivement jusqu’à ce que le malade succombe.

Rochet promit aü malade de le soigner, si à son tour celui-ci lui fournissait, dans son hameau, un asile sûr où il pût attendre la réponse aux lettres

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qu'il avait adressées au roi Sahlé-Salassi avant de quitter Tadjourrah, dans l’espoir que le prince lui assurerait le moyen de parvenir jusqu’à lui. Le Danakile promit tout ce qu’on voulut, et, à peine guéri, il partit avec le voyageur français. Le 6 septembre 1842, Rocbet atteignit Ambabo, et recevait communication des deux lettres suivantes :

« Mon cher Roehet, mon affection pour toi n’a fait qu’augmenter pendant ton absence : viens vite auprès de moi , je t’aimerai comme mes fils. La route de Tadjourrah est ouverte pour toi ; si on te la ferme, le sultan et les habitants deviendront mes ennemis. Pars aussitôt que tu auras reçu ma lettre, et viens m’embrasser.

« Sahlé-Salassi. »

« Mon cher Roehet, je ne comptais plus te revoir, car on nous avait dit que tu étais mort ; mais Dieu a écouté mes prières et celles de Sahlé-Salassi. J’espère que tu auras avec toi les objets que je t’avais chargé de me rapporter de ton pays; viens vite me les faire voir.

« Betsabèche (1). »

Une troisième lettre, du roi, adressée au sultan de Tadjourrah, le menaçait des plus dures punitions s’il persistait à retenir le voyageur.

(1) Reine de Choa et femme légitime de Sahlé-Salassi.

Grâce à cette puissante intervention , Rocbet d’Héricourt put enfin quitter Ambabo le 15 septembre, après d’interminables débats avec le père de son malade, qui ne se fit aucun scrupule de lui demander un prix exorbitant pour la location des chameaux destinés à transporter son bagage. La route suivie par le voyageur pour gagner les États de Sahlé-Salassi fut à peu près la même que dans son premier voyage : elle touchait le lac salé, coupait en plein le pays des Adels, traversait l’Aouache à Mulko-Konyou, et venait aboutir à Dénémali, un des premiers villages du Choa. Seulement, depuis son passage, les gorges de Gongonta avaient été ensanglantées par l’assassinat de deux soldats anglais faisant partie de l’expédition que le major Harris dirigeait en ce moment vers la cour de Sahlé-Salassi.

« M. Harris, raconte Rochet d’Héricourt, avait campé dans la gorge de Gongonta avec sa caravane. La nature du terrain ne lui avait pas permis de prendre les précautions de défense les plus régulières contre une attaque nocturne. Il avait placé ses chevaux au centre du ravin; du côté du versant nord, dormaient les soldats de son escorte européenne ; les officiers bi vaquaient au bas du versant méridional; un fort piquet de Danakdes était en avant, et une sentinelle européenne se promenait devant le front du camp. On passa une première nuit dans ces

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dispositions; la chaleur que le sol avait conservée, et que ne tempérait pas la moindre brise, la rendit lourde; mais elle fut assez tranquille. On s’arrangea le lendemain soir de la même manière. La journée avait été aussi brûlante. Une heure avant minuit, une longue bouffée de sirocco s’engouffra dans la gorge avec des sifflements épouvantables et en soulevant des nuages de poussière ; quelques lourdes gouttes de pluie tombèrent; puis tout redevint calme, et la lune se leva au milieu d’un silence de mort. Tout à coup, vers deux heures, un sauvage hurlement irlandais se fait entendre ; tous les hommes s’éveillent et se mettent spontanément sur leurs jambes ; chacun prend son fusil et l’arme, dans l’attente de l’ennemi invisible. Le major Harris rallie avec peine ses soldats, qui se pressaient en désordre autour des lits de l’état-major; il les ramène à l’endroit d’où le cri de détresse était parti; on y trouve un sergent et un caporal baignés dans leur sang, et en proie aux dernières convulsions de l’agonie : l’un avait l’artère carotide coupée ; un coup de poignard avait frappé l’autre au cœur. A côté des deux cadavres se tordait un Portugais de la suite de l’ambassade, le ventre fendu et les entrailles pendantes. Au moment où avait été poussé le cri d’alarme, on avait vu deux ombres se glisser au fond du ravin , et disparaître dans les anfractuosités de la montagne*

LAFRIQUE INCONNUE.

« Les Danakiles, qui avaient tous pris leurs boucliers et leurs lances, voulurent les poursuivre \ mais, quoique la lune brillât au ciel, il fut impossible de les découvrir dans les fentes des rochers où ils s'étaient ensevelis.

« On fut bientôt convaincu que ces crimes n’avaient eu pour prétexte aucune tentative de vol : ils avaient été accomplis pour la gloire seule qui entoure l’homicide dans le pays des Adels: l’homme qui tue un homme conquiert parmi ces tribus sauvages le renom de guerrier ; il a le droit d’attacher à sa chevelure, enduite de suif, une blanche plume d’autruche, de passer un bracelet de cuivre autour de son bras, d’ajouter quelques ornements d’argent à ses armes. D’ailleurs, qu’il ait plongé son poignard au cœur d un voyageur ou qu’il ait percé son ennemi de sa lance en combattant, la gloire est la même; et les assassins qui sont venus traîtreusement donner la mort à trois soldats anglais au milieu de leurs camarades, doivent s’estimer et sont regardés sans doute par leurs compatriotes comme de rares et intrépides guerriers. »

L’aspect des tombeaux de ces malheureux soldats impressionna vivement notre voyageur : sa situation lui parut plus dangereuse encore ; car si les assassins n’avaient pas craint de venir chercher leurs victimes au milieu de trente Anglais bien armés,

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que pouvait faire contre eux un seul voyageur, n’ayant d’autre appui que sa force morale et la Providence? Heureusement la crainte des armes à feu tint encore quelque peu les Bédouins en respect, et à l’exception d’un vol de quelques pièces de coton, compliqué d’une tentative d’assassinat qui eut lieu à la station d’ Omar-Goulouf, par les gens de la tribu Achemaîi, puis d’une fausse attaque de la part des Guindosso, le voyage s’acheva sans accident, et le 30 octobre, un mois et demi juste après le départ d’Ambabo, Rochet arrivait à Farrê, premier village de la province à'Ëfate, dans le Choa: Ce fut là que la caravane se sépara; un épisode qui marqua cette séparation mérite d’être raconté, puisqu’il montre l’influence que la compassion naturelle à un cœur généreux peut exercer sur les natures les plus sauvages.

11 y avait parmi les femmes qui suivaient la caravane une jeune Bédouine nommée Néfiz, qui accompagnait son frère au royaume de Choa ; elle y devait Irouver un Danakile à qui elle était fiancée. Les femmes jouissent d’une certaine liberté chez les Adels ; mais, loin d’y être comme chez nous l’objet de prévenances et de ménagements, elles sont chargées des travaux les plus rudes, et le frère de Nefiz laissait à sa sœur le soin de conduire ses deux plus mauvais chameaux. Les peines inouïes que ces bêtes

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rétives donnaient à la jeune fille excitèrent la compassion de Rochet, qui plusieurs fois l’aida à se tirer de mauvais pas. « Un jour que je me trouvais à l’arrière-garde de la caravane, c’était la place où Néfiz était presque toujours reléguée, nous étions engagés dans une des gorges les plus difficiles de la route d’Omar-Gouloul à Kilalon. Un des chameaux de la jeune Bédouine s’abattit ; je posai mon fusil à terre, et 1 aidai à relever la bête. Le lendemain, le même chameau s abattit encore : je voulus lui rendre le même service, mais elle me regarda avec colère: « N’approche pas, me dit-elle, tu as jeté le mauvais « œil (1) sur mes chameaux. » Je m’approchai cependant, et je parvins à remettre l’animal sur ses jambes. Mon succès ne me justifia pas dans l’esprit de Néfiz. ce Jah! Jah! s’écria-t-elle lorsque je m’avançais, « debbio ! debbio! el Ferenghi! Tiens! tiens! voilà « encore le Franc! j’ai dans l’idée que c’est lui qui c< empêche mes chameaux de marcher. » Je voulus vaincre sa défiance superstitieuse; je fus plusieurs jours avant d’y réussir. Elle comprit à la fin que je cherchais à diminuer ses fatigues, bien loin de vouloir lui en susciter. « Je vois, me dit- elle, que tu « as de la puissance même sur mes bêtes. Tu n’es

(1) Superstition fort répandue, qui attribue au regard de certains hommes le pouvoir de jeter un malétice sur les personnes qui leur déplaisent.

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« donc pas aussi à craindre que mes compatriotes « veulent le faire croire. » Depuis ce moment elle devint moins farouche. Je lui fis un cadeau de verroterie; il excita l’envie de ses compagnes, auxquelles elle courut le montrer : elle ne me regardait plus comme un ennemi. Après que nous eûmes traversé l’Aouache, je vis encore un de ses chameaux, exténué, se coucher à terre. Les gens de la caravane la laissaient en arrière avec une indifférence cruelle , j’allai de nouveau à son secours.

« — Tu ferais mieux, me dit-elle, de laisser là « mon chameau; j’arriverais plus tard chez mon « fiancé, et peut-être je n’y arriverais pas du tout. » Je voulus la consoler. « Vois-tu, me dit-elle, si tu « voulais te marier avec moi, tu es un guerrier « comme mon frère , nous serions les plus considé- « râbles de la tribu. »

« Le sentiment d’humanité qui m’avait intéressé aux fatigues de Néfiz n’allait pas jusqu’à me faire souhaiter de devenir l’époux de cette noire beauté. « Demande à ton frère s’il consentirait au mariage, » lui répondis-je. J’étais bien sûr par là d’éluder la difficulté. Je savais que les usages danàkiles obligeaient Mahomet-Soulé à ne pas donner sa sœur à un autre homme qu’à son fiancé. Néfiz fut désolée de ne pouvoir fléchir son frère. « Quand tu retourneras dans ton pays, me dit-elle lorsque je la quittai

à Farré, je serai mariée; mais tu verras que je me souviendrai de toi. »

Le gouverneur de la province ayant fourni au voyageur les porteurs qui lui étaient nécessaires, celui-ci escalada en quelques jours les pentes rapides qui conduisent aux plateaux élevés du royaume de Choa, et rejoignit à Angolola le roi, qui l’attendait avec une vive impatience.

L’accueil de Sahlé-Salassi fut aussi bienveillant que Rochet pouvait l’espérer : le roi, vêtu de son costume de cérémonie, assis sur un sèrir couvert de velours cramoisi, lui tendit la main en riant. Rochet, sans s’inquiéter des usages du pays, sauta au cou du souverain, qui l’accabla aussitôt de questions sur son voyage, sur les présents qu’il lui apportait, et qui, voyant enfin que la fatigue accablait son ami le Français, lui donna congé pour qu’il pût aller prendre la viande rôtie , les légumes bouillis et l’hydromel qui lui étaient préparés. Le lendemain, nouvelle audience avec force questions, et ce fut le surlendemain seulement que, devant toute la cour, le voyageur étala devant Sahlé-Salassi les présents de toute espèce qu’il avait rapportés de France.

« La troisième cour, la cour d’honneur, avait été choisie pour le théâtre de la fête : j’y avais fait transporter les cadeaux, et je les avais disposés de manière à les montrer dans l’ordre dans lequel je sup-

posais qu’ils devaient exciterun intérêt progressif chez ines spectateurs. Je commençai parles armes grossières : cent fusils de munition parurent d’abord, puis cinquante carabines, huit carabines à percussion, cinquante paires de pistolets, cinquante sabres de cavalerie, cinquante sabres d’infanterie; des pièces de drap ronge, des tapis de laine, des étoffes de soie aux couleurs vives et variées. Je mis entre les mains du roi, qui estima particulièrement ce cadeau parce qu’il est un excellent tireur, un fusil double, de prix, orné de dorures, qui lui était particulièrement offert par le roi Louis-Philippe. Je lui montrai ensuite des casques de « uirassier et des cuirasses brillantes; il me les fit essayer tout de suite, car les Abyssins ne connaissent pas ces armes défensives, et il fut enchanté de l’aspect martial de cette parure guerrière. Je déballai les deux canons que j’avais apportés, et je les montai sur leurs affûts de bois peints en rouge. Le roi de Choa a déjà plusieurs canons : l’ambassade anglaise lui en a donné deux de même que moi; il ne s’en sert pas encore comme instruments de guerre; mais les jours de grande fête, la détonation bruyante de ces armes lui paraît ajouter aux cérémonies solennelles un caractère de grandeur dont il est singulièrement flatté II était, fort curieux de savoir si mes canons feraient plus de bruit que ceux de l’ambassade anglaise , et il me dit d’en tirer quelques coups : je le

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priai d'attendre encore quelques instants, et je lui annonçai que nous allions trouver l’occasion la plus opportune de faire entendre les détonations formidables.

« Je ménageai alors à la curiosité de Sahlé-Salassi une diversion qui éloigna sans peine les canons de sa pensée. Sur mes ordres, on amena devant lui quatre caisses. A l’air de mystère et d’importance que Sahlé-Salassi me vit prendre, il devina sans peine qu’il s’agissait de quelque chose d’extraordinaire. « Qu’y a-t-il donc là dedans? » me demandat-il avec anxiété. Je ne répondis pas, et je continuai à, dépouiller mes caisses de leur emballage : de l’une sortit le coffre d’un orgue de Barbarie; les autres contenaient trois cylindres , qui donnaient à l’orgue un répertoire de trente airs. J’installai un des cylindres dans l’orgue. Le roi jetait sur le mécanisme les regards les plus scrutateurs ; il se torturait inutilement l’esprit pour deviner où tout cela aboutirait. Qu’avait-il devant lui? Était-ce une arme d’une nature inconnue? Était-ce un instrument utile? Un moulin à poudre ou un moulin à farine? Je crois qu’il s’était arrêté à l’une de ces deux suppositions, lorsque, l’arrangement de mon orgue étant terminé, je réclamai toute l’attention du roi et des assistants; et au milieu du plus profond silence, tout à coup, d’un tour de main, je donnai la voix à la caisse mystérieuse, qui se mit à chanter, avec la plus mé-

lodieuse souplesse, la Sicilienne du deuxième acte de Robert le Diable. Le plaisir et la surprise faisaient, sur la figure de Sahlé-Salassi et des assistants, un dialogue muet de l’expression la plus vive et la plus singulière. Sahlé-Salassi aurait bien voulu m’arrêter et me demander l’explication de l’étrange miracle qui se passait sous ses yeux; mais le charme des sons qu’il entendait pour la première fois tenait sa curiosité en suspens, et il craignait d’interrompre la voix métallique et sonore. Je m’arrêtai de moimême après la Sicilienne, afin de jouir de mon succès, comme un artiste qui coupe son jeu pour donner le signal des applaudissements. Ce fut alors que les questions plurent sur moi : il me fallut ouvrir la caisse de l’orgue, et expliquer de mon mieux au roi le mécanisme de cet instrument...

« Sahlé-Salassi était au comble de la joie : il m’exprimait par mille témoignages la plus vive reconnaissance pour le roi des Français, qui lui avait envoyé ces magnifiques cadeaux. Je choisis le moment où son enthousiasme me parut le plus vif pour lui annoncer un présent qui devait le toucher davantage encore : « Je ne t’ai montré, lui dis-je, que des objets de notre pays; mais notre roi, pour répondre à ton amitié, t’envoie une chose plus flatteuse et plus précieuse que tout ce que tu as vu ; il t’envoie son portrait. En regardant cette peinture

de mon souverain, tu croiras le voir vivant. C’est comme une partie de lui-mème que tu auras auprès de toi. » Je lui montrai alors le portrait du roi. Ce fut pour Sahlé-Salassi une surprise presque égale à celle qu’il venait d’éprouver. Les grossières peintures que l’on voit sur les murs des églises d’Abyssinie n’avaient jamais pu lui donner une idée de cette puissance que l’art a conquise, de faire descendre la vie dans les imitations de la nature. Le relief de la figure, qui lui semblait sortir du tableau, dérouta longtemps sa raison : il voulut prendre le portrait sur ses genoux, et, doutant du témoignage de ses yeux, qui tantôt lui montraient une surface plane et tantôt lui faisaient voir une figure humaine avec sa forme et ses dimensions naturelles, il cherchait à saisir sur la toile des saillies apparentes qui s’évanouissaient sous sa main, avec l’impatience d’un enfant qui voudrait atteindre son image dans l’eau. Puis il retournait le tableau, et cherchait derrière la toile le secret du phénomène. Ses investigations maladroites mettaient le portrait en danger : je l'en prévins ; je lui dis qu’il détruirait cette belle peinture s’il y touchait ainsi. Il la fit alors circuler parmi ses officiers en leur recommandant de ne pas approcher de la toile leurs mains indiscrètes. Lorsque les officiers l’eurent examinée, il l’envoya à la reine Betsabèche avec les mêmes recommandations. Le

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portrait revint au bout d’une demi -heure. Sahlé- Salassi le plaça sur son sérir avec les plus grandes marques de respect : « Tu as raison, me dit-il; de « tous les cadeaux que ton roi m’envoie, celui-là « est le plus précieux : c’est celui qui parle le plus « à mon cœur; j’y vois pour ma personne une « marque flatteuse de considération et d’amitié.

« — Eh bien! lui dis-je, c’est maintenant, pour saluer l’image de mon souverain , qu’il faut tirer le canon. »

Rochet était assez embarrassé d’ailleurs de remplir pour la première fois de sa vie les fonctions d’artilleur; heureusement qu’avec le secours d’une sorte de canonnier du roi de Ghoa il réussit à mettre les pièces en état, les chargea outre mesure et tira : les deux premiers coups ne donnèrent lieu à aucun accident; mais au troisième la charge était tellement forte que, dans le recul de la pièce, canon et affût se renversèrent. Le roi, émerveillé du tapage, fit cesser le feu. Il reçut ensuite avec une vive satisfaction les présents que Rochet lui apportait de France en son nom personnel : des tissus, des bourses d'or, huit fusils doubles, vingt-cinq pièces de soie de diverses couleurs, six parapluies, dont un orné de franges d’or, etc..., et enfin il lui permit d’aller saluer J a reine et lui remettre aussi sa part de cadeaux.

« Elle n’avait pas ce jour-là une toilette différente de celle des femmes d’Abyssinie, si ce n’est que les petites grappes entre lesquelles ses oreilles étaient pressées étaient d’or, et que des bandes rouges, enrichies de passementeries de diverses couleurs, ornaient le pan de sa tunique blanche. Je l’abordai avec la rondeur dont je me suis conquis le privilège dans le Ghoa, et à laquelle j’attribuai les sympathies que j’y ai gagnées. Je l’embrassai, et j’embrassai après elle ses filles et ses enfants. Elle me fit à peu près les mêmes compliments et les mêmes questions que le roi. Elle fut enchantée des objets que je lui apportais : parmi les soieries, elle préféra cependant les étoffes aux couleurs unies et vives à des étoffes plus riches et ornées de dessins. « Nous sommes bien heureux de te revoir, dit- elle. « D’abord on m’avait dit que tu étais mort. Plus « tard Krapf (le missionnaire protestant) répandit « dans le pays que ton roi avait été mécontent de « toi, et qu’il t’avait fait jeter dans les fers. Je suis « contente de voir qu’il n’a pas dit vrai. » Elle me demanda ensuite si la lettre que Sahlé-Salassi avait écrite au roi des Français avait été bien accueillie. « J’ai bien reconnu, me dit- elle en faisant allu- « sion au portrait du roi, que ton souverain est un v grand homme et un puissant roi. — C’est le plus « puissant du monde, lui répondis-je; il gouverne

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« le plus ancien royaume de l’Europe ; il est le « protecteur des chrétiens et de Jérusalem. »

« Pendant que j’étais avec elle, elle envoya demander l’orgue à Sahlé-Salassi. Ses fils et ses filles voulurent tous mettre la main à la magique manivelle, qui semblait tirer de la boîte des chants si beaux et si nouveaux pour eux. Je quittai la reine Betsabèche après être resté une heure avec elle. »

Cette laborieuse journée se termina par un de ces immenses festins royaux que nous avons déjà décrits, et par la rencontre que fit notre voyageur des principaux membres de l’ambassade anglaise. Cette expédition, commandée par le capitaine Harris, avait un but à la fois politique et commercial; l’Angleterre poursuivait dès lors sur l’Abyssinie et sur la côte orientale d’Afrique ses desseins dominateuis, auxquels elle a déjà sacrifié tant d’argent et qui semblent aujourd’hui couronnés de succès. Mais pour le moment l’ambassade avait eu peu de faveur : la somptuosité de l’appareil dont elle s’était environnée excita l’inquiétude des Abyssins; le roi, de son côté, n’aimait pa^ les Anglais, et la reine les détestait cordialement. Ils furent obligés de partir quelque temps après sans avoir réussi dans leur mission , et manquant même d’argent pour regagner la côte.

Le roi Sahlé-Salassi souffrait vers cette époque de

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rhumatismes : Rochet, qu’il consulta sur sa maladie, lui conseilla des frictions avec la graisse d’hippopotame femelle. Ce moyen est effectivement employé dans quelques parties de l’Afrique; mais le but du voyageur français était ici moins de soulager le roi que de se procurer un jeune hippopotame pour les collections du muséum de Paris. Le roi mit à sa disposition les hommes et l’attirail nécessaires, et Rochet se dirigea vers la rivière Tclna-Tchia, où ces animaux abondent, et où il espérait rencontrer ce qu’il cherchait. Cette excursion le conduisit à travers une des contrées les plus riches et les plus pittoresques de toute 1 Abyssinie. Outie la variété et la puissance de végétation qui régnent partout au Choa, outre la profusion de villages et de chaumières qui annoncent qu une population nombreuse prospère au milieu de cette admirable nature, le cours rapide et encaissé de la Tchia-Tchia donne à cette région un caractère singulier et grandiose. Cette rivière, qui coule d’abord vers le nord-ouest, tourne ensuite à l’ouest pour se jeter dans le Nil-Bleu, et, depuis le "village de Tchia-Tchia jusqu’à la montagne Moguère, elle roule rapidement dans le fond d’un ravin d’une profondeur extraordinaire, qui coupe le plateau du Choa comme un coup de hache. A quatre kilomètres d’Angolola, avant de se jeter dans cette trouée gigantesque, elle a son lit à deux mille sept cents

mètres au-dessus du niveau de la mer; quarantehuit kilomètres plus loin, vers le nord-ouest, à Got, elle n’est plus qu’à quatorze cent six mètres; on devine par quelle succession de sauts et de rapides elle franchit cet intervalle. En plusieurs endroits la profondeur de la gorge est de treize cents mètres. Autant ce ravin doit être effroyable lorsque la rivière y roule ses eaux emportées et fougueuses dans la saison des pluies, autant ce site étrange resplendit dans la belle saison : partout où la terre végétale a pu se cramponner aux roches, on voit jaillir des touffes de verdure où se jouent et disparaissent des singes railleurs et poltrons. Le granit, le porphyre et les basaltes alternent dans les rochers ; la pente qui conduit du plateau au bord de la rivière est si rapide, que la vue plonge d’en haut jusqu’au fond du vallon en glissant sur un chaos de rochers, d’arbres et de fleurs éclatantes. Les étroits sentiers par lesquels on gagne le fond du ravin sont bordés de précipices épouvantables, et il ne faut rien moins que l’adresse des mules d’Abyssinie pour franchir sans accident ces mauvais pas.

La chasse aux hippopotames ne fut pas très-fructueuse : tandis que les chasseurs du pays, distribués sur le bord de l’eau, lançaient leurs javelots sur le cuir épais de ces monstres, Rochet, armé d’une carabine, essayait de leur loger quelques balles dans

la tète ; il réussit ainsi , après de longs efforts , à tuer une femelle , mais elle avait mis bas depuis quelque temps. Le lendemain, il abattit encore quelquesuns de ces animaux, sans mieux trouver ce qu’il cherchait , et , fatigué de ces efforts inutiles , il retourna à Angolola, où, peu de jours après, il reçut des lettres qui lui firent un plaisir infini. Ces lettres venaient de deux autres Français, M. Lefebvre et le docteur Petit, alors engagés dans une exploration scientifique de l’Abyssinie ; elles mandaient à Rocliet que , voulant compléter leur voyage par une tournée au Choa , les deux voyageurs s’étaient vus arrêtés à la frontière de Guernza, et qu’ils comptaient sur son intervention auprès de Sahlé-Salassi pour obtenir la permission de pénétrer dans ses États. Le roi, qui préparait alors une attaque contre les Gallas, consentit volontiers, sur la demande de Roohet, à recevoir ses compatriotes, et quelques jours après les voyageurs se jetaient dans les bras les uns des autres.

Nous avons déjà parlé de ces Gallas qui, environnant de toutes parts l’Abyssinie vers le sud , constituent une race aussi belle, plus vigoureuse et plus belliqueuse, mais moins civilisée que les Amharras. Malgré beaucoup d’analogies physiques et morales qui rapprochent ces deux peuples, des guerres sanglantes ont eu lieu de tout temps entre eux, et le roi du Choa poursuivait avec persévérance la politique

l’afriqüe inconnue.

de son père, en tombant chaque année avec une armée considérable sur les tribus gallas divisées entre elles , en écrasant successivement chaque tribu , et lui imposant a la fois le respect de son autorité et une certaine redevance. Ce fut une de ces expéditions guerrières à laquelle assista Rochet d’Héricourt, peu de temps après l’arrivée de M. Lefebvre. L’armée queSahlé-Salassi conduisait à la conquête des Gallas - Soddo et des Belchio-Oueppe présentait un caractère a la fois imposant et pittoresque dont les voyageurs européens furent vivement frappés ; car jamais en Europe on ne voit une réunion aussi considérable de cavaliers, jamais rien d’aussi varié et d’aussi animé. Jusqu’au lieu de rendez-vous chaque vallée, chaque tribu , chaque village verse comme un affluent, dans le corps d’armée en marche, sa troupe d’hommes à cheval. Vingt à trente mille cavaliers, tous armés du bouclier de cuir, du sabre, de la lance aiguë, et enveloppés de leurs taubes blancs, déroulent dans la plaine une ligne qui semble toucher aux deux bouts de l’horizon. C’est surtout au moment du départ, au moment où cette masse s’ébranle, où toutes les lances s’inclinent comme des épis et brillent au soleil comme une traînée de feu ; au moment où les pelotons se croisent , où les cris se mêlent, où toute cette multitude armée s’élance dans la campagne, que la scène atteint à son plus haut

degré de confusion grandiose. Le roi, couvert de ses habits les plus somptueux, monté sur un cheval richement caparaçonné, suivi de sa musique, va se placer au centre du vaste front que déploie sa cavalerie. Deux soldats marchent à côté de lui, soutenant au-dessus de sa tète un dais de velours cramoisi surmonté d’une pomme d’argent et d’une petite croix. Puis viennent des écuyers portant le bouclier couvert d’ornements d’argent; huit à dix prêtres, entre autres le confesseur du roi ; des femmes chargées de la cuisine du roi; des chanteurs et des chanteuses, des trompettes qui soufflent dans une espèce de clarinette longue de plus d’un mètre ; quarante hommes qui battent la marche sur de petits tambours, ou timbales, fixés sur les flancs de leurs mules. Enfin, à trois cents pas en avant du roi, on amène, sous l’escorte d’un peloton de fusiliers, un petit cheval qui porte dans un panier couvert de drap rouge les livres saints des églises d’Ankobar. A peine ces livres, qui doivent protéger l’armée comme autrefois l’arche sainte conduisait les Juifs au combat , sont-ils arrivés , que Sahlé-Salassi donne le signal; les tambours battent, et toule l’armée se met en marche, suivie par les mules qui transportent les provisions et les tentes du roi et de ses officiers.

L’armée, réunie h Fine-Fini le 24 mars 1843,

comptait quarante - cinq mille cavaliers. Elle passa PAouache quelques jours après , et continua de marcher dans la direction du sud-ouest , où se trouvaient les Gallas qu’il s’agissait de réduire. Mais les guerriers de ces tribus, se voyant hors d’état de résister, avaient mieux aimé passer chez les tribus voisines , abandonnant leurs femmes, leurs vieillards, leurs enfants, leurs troupeaux et tous leurs biens à la discrétion de l’ennemi ; de sorte qu’en débouchant dans la plaine de Tadji-Ouanze l’armée des Abyssins vit se déployer devant elle un immense et facile butin. Sablé -Salassi fit arrêter ses soldats pendant quelques minutes, puis les lâcha en criant: Enar, Ifta yèdou! (allez, que Dieu vous conduise!) et toute la troupe se rua avec fureur sur l’immense butin livré à sa cupidité et à sa férocité. Rochet assista, avec un dégoût facile à comprendre, à cette scène de vol, de carnage et de cruelles mutilations, car les mœurs des Abyssins dans ces circonstances témoignent d’autant de lâcheté que de cruauté ; enfin, perdant patience, il se jeta dans la mêlée pour tâcher de sauver au moins quelques innocentes victimes.

« Je n’avais pas fait un quart de lieue sur le champ de bataille que déjà j’avais vu des vieillards expirants, des femmes massacrées avec les enfants qu’elles allaitaient... Mon sang bouillonnait, lorsque je vis

l’afrique inconnue.

deux cavaliers se précipiter à toute bride sur une femme galla qui courait éplorée. Je tirai mon sabre, et m’élançai au secours de cette malheureuse. J’arrivai auprès d’elle en même temps que les deux cavaliers : je leur ordonnai du geste de se retirer ; l’un d’eux brandit sa lance contre moi ; je lui assenai un grand coup de plat de sabre sur le visage. Son camarade se sauva, et il s’enfuit lui-même lorsqu’il fut revenu de son étourdissement. Je m avançai vers la femme ; elle se jeta à genoux , et croisa les bras sur sa poitrine en plaçant alternativement l’un devant l’autre ses poings fermés ; c’est, chez les Gallas, l’attitude de la supplication. Je lui fis comprendre que j’étais venu pour la sauver, et qu’elle n avait rien à craindre. Mes domestiques me rejoignirent : je fis descendre celui qui était sur ma mule, et j’y plaçai la Galla à demi morte de frayeur. »

Après plusieurs bonnes actions semblables , Rochet n’eût pas manqué d’être en butte à la haine de ses compagnons, si les exploits guerriers par lesquels il se signala dans cette journée en faisant prisonniers plusieurs Gallas ne lui eussent valu un redoublement de faveur du roi. Mais, lorsque l’armée regagna ses campements, il eut encore l’occasion de voir plusieurs traits de cruauté des soldats du Choa. « Arrivé sur un des derniers mamelons des montagnes des Soddos , j’entendis au loin des coups de

fusil, et j’appris bientôt que c’étaient des tirailleurs amharras qui faisaient feu sur de malheureux Gallas perchés sur des arbres. Je courus du côté où j’entendais cette mousqueterie... C’était au bas d'une colline entourée de genévriers. Un grand nombre de tirailleurs fouillaient ce petit bois : ils visitaient tous les arbres un à un, et à peine apercevaient- ils un malheureux tapi dans les branches qu’ils se disputaient l’honneur de le tuer. Les coups de fusil retentissaient dans le vallon âu milieu d’un concert de cris féraces. Je m’approchai d’un des arbres les plus entourés; trois Gallas, me dit-on, s’y étaient blottis et servaient de point de mire aux tirailleurs. L’arbre était si élevé et ses branches si touffues, que je îestai quelque temps avant de distinguer les malheureux qui s y étaient réfugiés. Je voulus les sauver : je leur criai de descendre, que j’étais le chef, que je leur rendrais la liberté. Rien ne put les convaincre; ils demeuraient impassibles, cramponnés aux plus hautes branches, sans faire un mouvement, sans prononcer une parole. Je voulus monter sur 1 arbre , espérant que de près je réussirais mieux à leur inspirer de la confiance. Mais, au moment où j’embrassais l’arbre, un coup de fusil partit, et un de ces malheureux tomba roide mort à mes pieds. Tous les soldats se précipitèrent sur le cadavre pour le mutiler, une lutte s’engagea sur le corps mort ,

l’afrique inconnue.

tous se disputaient à coups de sabre le trophée; je fus moi -même obligé de tirer mon sabre pour me faire jour à travers cette meute furieuse. »

Cette seule affaire ayant terminé la campagne contre les Gallas, le roi se remit en route pour Angolola, et la précipitation de son retour fut telle , qu’il ne cessa de marcher à grandes journées malgré une pluie affreuse, dont Rochet et Lefebvre souffrirent beaucoup. Le butin de cette campagne s’élevait à quatre-vingt-sept mille têtes de bétail, sans compter de nombreux prisonniers , dont Rochet obtint la mise en liberté et le retour dans leur pays. La faveur du voyageur français était alors à son apogée : il fut nommé par le roi challaga, c’est-à-dire gouverneur ou général, et l’on composa des poésies pour célébrer ses exploits; Sahlé-Salassi lui offrit même le gouvernement d’une province s’il voulait demeurer auprès de lui; mais déjà l’idée de retour fermentait dans la tête du voyageur, et le départ pour Gondar de MM. Lefebvre et Petit, en lui faisant sentir davantage son isolement, acheva de le déterminer à quitter le Choa pour regagner l'Europe.

Rochet se rendit donc au village d’Aleyou-Amba , dans la province d’Efat, où se tient une espèce de foire ou de marché de tous les articles de commerce de l’Afrique orientale, et où il pouvait se procurer les marchandises nécessaires pour traverser de nou-

l’afrique inconnue.

veau le pays des Adels. C’est là qu’on rassemble le café, le coton, le tabac, les esclaves venant de l’intérieur, et qu’on les échange contre les verroteries , les cotonnades et les soieries qui arrivent de la mer Rouge. La monnaie qui sert à ces transactions est fort curieuse : ce sont des pièces de sel taillées en ellipse, longues de cent à cent trente millimètres et de vingt-sept millimètres d’épaisseur; ces pièces de sel ont dans le pays le nom d 'amoulehs; il en faut vingt pour représenter un talaro (1). Mais on comprend fort bien qu’une telle monnaie ne puisse rester longtemps intacte : l’hümidité, surtout dans la saison des pluies, les dissout rapidement, malgré la précaution que l’on a de les enfouir dans la cendre, et alors , n ayant plus le poids légal , les amoulehs ne sont plus reçus que pour leur valeur réelle en sel. Les bestiaux ne se vendent pas cher au marché d’Aleyou : on peut avoir un beau mouton pour cinq amoulehs (1 fr. 25 c.), un bœuf pour soixante -dix amoulehs (18 fr.), etc.

Cette excursion donna l’occasion à Rochet d’Héricourt de visiter une source d’eau thermale, où il tua deux léopards, à la grande joie des habitants du pays. Malgré les nouvelles instances du roi pour le retenir, il prit congé du prince et de sa femme, reçut

(1) Le talaro vaut environ cinq francs.

les adieux de tous ses amis africains , et se dirigea de nouveau vers Tadjourrah, en suivant a peu près la même route qu’à son arrivée. Quelques épisodes sans conséquence marquèrent ce retour; les lettres que Rochet avait adressées en France pendant son séjour au Ctioa, avaient été déchirées et distribuées comme des talismans aux Danakiles par un porteur infidèle. Plus loin, il retrouva la Bédouine Néfiz, et enfin, après une marche forcée, il atteignit Tadjourrah, d’où, il se rendit à Zeïla, à Aden, à Moka, et rentra en France par l’Égypte, à la fin de 1845.

Rochet d’Héricourt est mort consul de France à Djeddah, en 1854.

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