CHAPITRE IV
Description de la côte de Zanguebar. — L’île et la ville de Zanzibar. — Mombas, Pangani.
Depuis le cap Félix ( Ras-el-Felix ) jusqu au cap Delgado (10° sud de l’équateur), la côte orientale d’Afrique présente un grand arc, qui tourne sa concavité vers l’océan Indien. La partie de cette côte qui descend jusqu’à l’équateur est, jusqu’à une assez
l’afrique inconnue.
grande distance de la mer, basse et d’apparence sablonneuse et stérile. Cette région est, du reste, fort peu connue : on sait qu’elle est habitée en partie par les sauvages Gallas, les Scômali; qu’elle est sillonnée par des caravanes marchandes, qui commercent jusqu’au pays de KafFa; que des cours d’eau peu nombreux l’arrosent, et que ces cours d’eau semblent descendre d’un immense pâté montagneux, dont les premières ondulations se dessinent dans le lointain vers l’ouest. Un capitaine anglais affirme avoir vu , de la haute mer, des neiges couronner ces cimes mystérieuses. Le premier cours d’eau que l’on rencontre, et qui débouche sous l’équateur, est le Djub , rivière importante, mais très-peu connue, qui s’alimente sans doute de ces neiges éternelles. Un Anglais, i\l. Short, a remonté ce fleuve sur une assez grande etendue, et plus tard, peut-être, ce sera la route la plus sûre pour atteindre aux sources du Nil.
Si l’on continue à descendre vers le sud, l’aspect change. La mer vient mourir au pied d’une côte basse, fertile, embellie d’une puissante végétation; a très-peu de distance de la côte, le sol s’élève assez rapidement , et se hausse par des gradins successifs jusqu’à un plateau immense, connu de vieille date sous le nom du Mukaranga, de telle sorte que, vu de la mer, le pays présente l’aspect d’une chaîne de montagnes courant parallèlement à la côte. Les
pentes de ce plateau sont aussi très -boisées, coupées d’un grand nombre de vallées perpendiculaires à la côte, par où se précipitent à la mer une foule de rivières plus -ou moins importantes, dont les rives sont chargées de l’opulente végétation des tropiques. Ce sont le Dana, le Sabaki, non loin de l’ancien et célèbre port de Mélinde ; le Pangani, le Kingani, le Lufîdsclii et la Rouwouma ; la saveur des eaux de quelques-unes de ces rivières fait supposer qu’elles proviennent de la fonte des neiges; et, en effet, les missionnaires anglicans Krapf et Rebmann ont rencontré, à une grande distance des côtes, de hauts sommets, dont les principaux sont désignés parles gens du pays sous les noms de Küiman-djaro et de Kénia, et qui sont couverts de neiges éternelles. Le pays montagneux et élevé s’appelle, au nord, Oukambani, plus au sud, Djagga, et enfin, Ousambara ; puis, plus loin vers l’ouest, le haut plateau prend le nom d 'Ouniamouézi, et se perd dans les ténèbres de l’Afrique inconnue. C’est dans cette région de rOuniamouézi que des renseignements anciens et constants mentionnaient l’existence de grands lacs, de vastes nappes d’eau alimentées par les pluies tropicales, et donnant elles-mêmes naissance à des fleuves importants. Les caravanes qui partent tous les ans de la côte, à Tanga , à Quiloa et à Bagamoyo, pour aller dans l’intérieur à la recherche de l’ivoire,
des esclaves et autres objets de commerce, s’accordaient toutes à raconter que leurs différentes routes aboutissaient à des lacs, qu’il fallait traverser sur de grandes barques, et dont la largeur était considérable. L’existence de semblables réservoirs intérieurs, outre l’intérêt géographique qu’elle présente, devait faire supposer des relations commerciales suivies , et un pays largement enrichi de tous les produits tropicaux; ce fut là ce qui décida le gouvernement anglais à confier une mission exploratrice à deux officiers de l’armée des Indes, le capitaine Burton et le capitaine Speke; cette mission fera l’objet des chapitres suivants.
La région basse qui confine immédiatement à la mer porte le nom de Mrima; elle se distingue par une fertilité inouïe et par son insalubrité. Il est impossible à un étranger d’y séjourner sans être pris par la fièvre. Sous le nom général de Sahouo-hili, une race mêlée de sang nègre et de sang arabe couvre cette côte sur une grande longueur, et peuple également quelques grandes îles situées en face du continent, telles que Pemba, remarquable par sa belle végétation, et Zanzibar , la plus étendue et la plus florissante, où réside un souverain dont l’autorité s’étend également sur toute la côte que nous venons d’esquissêr.
La ville de Zanzibar, résidence du prince, est
très-moderne, et compte néanmoins déjà cinquante mille habitants dans la saison de la grande activité commerciale, car cette ville est le principal marché de l’Afrique orientale. Les Arabes, les Européens, des marchands indiens, s’y livrent à un commerce actif d’ivoire, d’esclaves, de peaux, de divers produits tropicaux, qui viennent du continent s’échanger contre des étoffes ou des perles de verre, et de là sont transportés aux Indes, à Suez et jusqu’à Hambourg.
Les rues de la ville sont étroites et tortueuses : les quartiers des Européens, grâce aux canaux d’écoulement qu’on y a pratiqués, brillent par la propreté et la pureté de l’air; celui des Arabes s’en rapproche ; mais le centre de la ville, où se presse la population noire, est un véritable bourbier fétide. Les maisons arabes, d’une blancheur éblouissante au dehors, sont disposées au dedans comme celles que les Maures ont laissées en Espagne. Plus une maison est haute, plus sont massifs les clous qui garnissent ses portes, plus est gros le cadenas qui les ferme, et plus se manifeste la dignité du propriétaire. Une inscription religieuse au-dessus de l’entrée principale protège les occupants contre les maléfices, tandis qu’une forte chaîne de fer les garantit contre les voleurs. Il n’est pas jusqu’aux petits trous carrés pratiqués dans le haut du mur qui ne soient soigneusement grillés.
l’afrique inconnüe.
Vers le milieu de la ville, du côté de la mer, s’élève le fort : il consiste en des remparts crénelés flanqués de tours rondes. En avant se déploie une batterie de vingt canons, dont les embrasures sont si rapprochées, qu’une seule salve suffirait pour faire crouler tout le mur d’appui. Il y a quelques années, on tenta l’épreuve délicate de décharger un de ces canons : le recul fut si violent , que la pièce brisa son affût en écrasant deux malheureux esclaves qui faisaient l’office d’artilleurs. En résumé, l’équipage d’une chaloupe suffirait pour enlever la fameuse citadelle de Zanzibar, qui, dit-on, fut prise un jour par un seul matelot américain. Cet homme, ivre, et voulant délivrer un de ses camarades arrêté à la suite d’une querelle, s’élança sur la garde un coutelas à la main, la culbuta sans verser une goutte de sang, et s’en alla triomphant parader sur le rempart.
Dans l’intérieur du fort, se trouve la seule prison de Zanzibar, prison amplement pourvue de ceps, de chaînes, de carcans et de ceintures de fer; ce qui n empêche pas les nègres que l’on y enferme d’y chanter jour et nuit. Les autres monuments publics, y compris les mosquées et le palais lui-même, sont très-insignifiants.
Sur la côte, en face de l'ile de Zanzibar, les principales stations commerciales, dont plusieurs furent deg villes florissantes au temps des Portugais, sont
Mombas, Tanga, Pangani, Bagamoyo. Mombas, déjà célèbre par ses richesses et son commerce en 1330, fut conquise par les Portugais en 1505, puis enlevée aux Portugais par les Arabes en 1698. Cette ville, aujourd’hui soumise au sazzid (prince) de Zanzibar, est bâtie sur une île de corail tout près de la terre ferme; le canal intermédiaire lui sert de port. Outre quelques églises ruinées, les Portugais ont laissé à Mombas un grand fort qui commande le mouillage : c’est un vaste édifice d’une belle couleur dorée, dont les longues courtines flanquées de tours rondes, les donjons carrés et les dômes intérieurs entourés d’arbres, offrent l’aspect le plus pittoresque. En face, sur le continent, au delà du détroit dont l’eau est bleue et transparente, se déploient d’immenses vergers d’une végétation luxuriante et magnifique : en somme, tout se réunit ici pour charmer les yeux du voyageur. A quelques lieues au nord de Mombas se trouve le village de Rabbai-Mpia , où les missionnaires anglicans de la Société de Londres , MM. Krapf et Rebmann, avaient construit une demeure très-belle pour le pays, et avaient installé une mission qui a dû depuis être abandonnée, après un insuccès complet.
Tanga est un bourg de quatre à cinq mille âmes , entouré de bosquets de cocotiers et de calebassiers , sur une falaise qui domine la mer ; c’est le point de
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départ des caravanes qui se rendent vers le nord au pays des Masaï.
Pangani , ville située à l’embouchure de la rivière du même nom , est à peu près à égale distance entre Tanga et Zanzibar, dans une situation ravissante. La rivière coule au pied des terrasses , bornée au nord par des bosquets de cocotiers, et au sud par de hautes falaises. Au fond de la vallée , entre les rives chargées de la puissante végétation des tropiques, se montrent des montagnes bleuâtres, et de l’autre côté se déroulent les flots azurés de la mer que parsèment de petits rochers noirs. Quelques kiosques ou minarets, éparpillés sur les bords du fleuve, permettraient de le comparer à ce détroit sans rival qu’on nomme le Bosphore. Il existe à Pangani quelques maisons en pierres; les autres ne sont que des huttes de roseaux, où font parfois invasion les léopards qui habitent la forêt voisine. Le fleuve fourmille de crocodiles, qui emportent journellement des enfants aventurés sur le rivage. Bagamoyo et Quiloa , plus au sud, présentent une situation et des avantages analogues.