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VOYAGE DE BURTON ET SPEKE DANS L’OUSAMBARA

Arrivée à Zanzibar. — Excursion à Mombas et à Pangani.

— Visite au sultan Kimwere à Fuga. — Retour.

Le 2 décembre 1856, le navire de guerre Elphin -

l’afrique inconnue.

stowe qui ttaitBombay, emportant vers la côte d’Afrique les capitaines Burton et Speke , deux hardis voyageurs, déjà familiarisés avec les explorations africaines , qui allaient essayer de pénétrer au cœur du continent par une route nouvelle.

Le 1 8 décembre , on était déjà en vue de la côte de Zanguebar, dont l’aspect enchanteur est ainsi décrit par Burton : « L’océan Indien, que brise au couchant une raie d’écume chargée de détritus de coraline et de madrépores, découpe le rivage, y forme des criques , des marigots, où, après avoir épuisé leur furie contre des banquettes de sable et des rochers noirs, les vagues s’endorment au sein d’eaux mortes, pareilles à des nappes d’huile. Bien qu’à peine au-dessus du niveau de la mer, les pointes et les îlots formés par ces courants n’en sont pas moins chargés d’une végétation luxuriante. Des forêts de mangliers couvrent les bords des lagunes ; à la marée basse , l’amas conique de racines qui supporte chaque arbre est mis à nu , et montre les jeunes scions terminés par des grappes d’un vert brillant. Les fleurs lilas et les feuilles charnues d’une espèce de convolvulus retiennent le sable, qui est d’un blanc pur, et des huîtres sont appendues à la base des palétuviers. Au-dessus de l’Océan, le rivage forme une épaisse muraille de verdure, et des groupes de vieux arbres chauves, inclinés par les moussons , indiquent la position des

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établissements qui s’éparpillent sur la côte. Çà et là des monticules dénudés percent le manteau vert du sol, en varient la couleur uniforme de leur teinte ferrugineuse, et derrière cette bande d’alluvion, qui a une largeur de quatre à cinq milles, se dresse une ligne de collines bleues que l’on aperçoit même de Zanzibar. A cette esquisse, ajoutez le bruit des vagues, le cri des oiseaux de mer, le bourdonnement perpétuel des insectes, qui s’apaise au coucher du soleil; et, dans le profond silence des nuits du tropique, le mugissement du crocodile, le cri du héron nocturne, les clameurs et les coups de feu des naturels, qui, aux grognements qui se font entendre, reconnaissent que l’hippopotame quitte la berge pôur aller visiter leurs récoltes. »

Tel est l’aspect général de la Mrima.

Après une courte visite à l’île de Tumbatu, où la tribu des Makhadins vit dans un mahométisme grossier mêlé de superstitions païennes, et un coup d’œil jeté sur Pemba, l'île riante que les Arabes appellent l’île d’Émeraude, les premières brises odorantes et fiévreuses émanées de la côte vinrent baigner l’atmosphère du navire, et le 20 décembre on jetait l’ancre devant la ville de Zanzibar.

Les voyageurs furent reçus avec la plus vive sympathie par le consul de la reine d’Angleterre, le colonel Hamerton, Irlandais, homme énergique et per-

sévérant, auquel les Européens doivent la fin des avanies de toute espèce que leur infligeaient les Arabes de Zanzibar. Le colonel apprit à Burton que leur protecteur, le prince Saïd, venait de mourir quelques jours auparavant : ce prince, fort regretté d’ailleurs par les Européens, auxquels il était favorable, présentait un singulier mélange de qualités intelligentes et de préjugés sauvages. « Il croyait fermement aux fétiches africains et aux enchanteurs arabes qui savent opérer des métamorphoses. Quand il vit le colonel Hamerton atteint par la fièvre , il alla planter à la porte du malade, avec un clou d’argent, un carré de papier sur lequel un prétendu saint avait tracé quelques lignes, croyant par là écarter les esprits malfaisants. La Société des antiquaires du Nord lui adressa un jour un diplôme de membre honoraire : il le refusa, ne voulant pas, disait-il, faire partie d’une association qui ouvrait les tombeaux et eu extrayait les cadavres. Il était tellement incapable de comprendre les affaires de l’Europe, que, jusqu’au jour de sa mort, il demeura persuadé que le roi Louis-Philippe avait emporté dans son exil (comme il l’eût fait lui-même) tous les trésors de la France, ainsi que toute la flotte française. Enfin il ne concevait pas l’existence d'une république; « car alors, répétait-il, à qui ferait-on donner la bastonnade? » Néanmoins sa mort fut une grande perte pour les

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deux étrangers, et le colonel Hamerton les engagea, vu les circonstances politiques résultant de cette mort, et vu la saison peu favorable, à différer leur départ pour la grande expédition , et à passer quelques mois à s’acclimater en parcourant la côte. Burton se décida à suivre ce conseil : il engagea comme guide et comme intendant un certain Saïd-bin-Salim, petit Arabe délicat et dépourvu d’énergie, mais honnête et probe , ce qui constituait une exception précieuse dans le pays. Avec cette nouvelle recrue, les deux officiers Anglais s’embarquèrentsur une felouque arabe, le Riami, et le 16 janvier 1857 ils jetaient l’ancre àMombas, au milieu d’un grand concours de curieux , qui de la plage leur demandaient des nouvelles ; au milieu des négresses occupées à se laver dans la mer, et des négrillons qui couraient sur le sable en répétant d’une voix perçante : Mzunguî mzungu (homme blanc) !

Ils restèrent peu de jours à Mombas, et en profitèrent pour visiter, au milieu des montagnes , à quelque distance de là, le missionnaire anglican M. Rebmann, qui, acclimaté et aguerri par de longues excursions dans l’intérieur du continent , leur donna d’utiles renseignements. De Mombas, Burton et Speke revinrent à Tanga, à Pangani, où ils firent leur entrée avec une certaine pompe; car c’est de là qu’ils se proposaient de partir pour leur premier

voyage dans l’Ousambara. Au milieu d’intrigues de toute espèce , causées par la rapacité et la mauvaise foi des habitants de Pangani, ils firent secrètement leurs préparatifs et s’embarquèrent sur la rivière de Pangani, pour remonter jusqu’à un poste nommé Chogway, et de là atteindre le village de Fuga, où réside le sultan Kimwere , à qui ils se proposaient de rendre visite.

Pendant quelques jours, la barque montée par Burton et Speke remonta silencieusement le fleuve , large et calme près de son embouchure , mais coupé un peu plus haut par de petites cataractes. « La navigation était lente et pénible, dit Burton , et pourtant non dépourvue de charmes. Nous avions échangé les paysages gracieux du bord de la mer contre des aspects nouveaux et plus fortement caractérisés. L’hippopotame, dressant sa tête au-dessus du courant, hennissait en nous regardant d’un air farouche, puis se replongeait dans la profondeur des eaux. Éveillé par le bruit de nos rames, le hideux alligator faisait sur la vase du rivage quelques pas marqués par l’empreinte de son horrible griffe; puis, s’arrêtant immobile comme un tronc d’arbre jauni , il nous mesurait de son œil vert, perçant et profondément enfoncé. Des singes bondissaient au haut des arbres; au-dessous, des hommes et des temmes, aussi sauvages en apparence, se livraient à la pêche avec

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des filets grossiers. Le ciel, d’un bleu éclatant, se réfléchissait dans l’eau avec une teinte plus foncée. Une brume légère, tempérant l’excès de la lumière, adoucissait les contours des objets. Un épais feuillage, offrant toutes les nuances du noir, du vert, du jaune, du rouge, couvrait les deux rives. On remarquait entre autres, parmi les arbres, le nakhl Shayion, le dattier de Satan , espèce de palmier nain par la hauteur et géant par son développement horizontal, qui projette gracieusement au-dessus de l’eau des branches grosses comme la cuisse d’un homme et longues de douze à quinze mètres. Du milieu du tapis de sombre verdure qui s’étale sous le bois, s’élancent de beaux lis d’une blancheur éclatante ; çà et là apparaissaient quelques traces de la présence de l’homme ; mais partout néanmoins régnait cet éternel silence de l’Afrique, profond et triste, qu’interrompaient seulement le cris du courlis et le bruit léger de la brise , qui , descendant graduellement du sommet des arbres à travers le feuillage , venait expirer à la surface paisible de l’onde sur laquelle nous flottions. »

Ce fut au milieu de ces paysages sans cesse variés que les voyageurs remontèrent le Pangani, tantôt à la perche, tantôt à la rame, jusqu’à ce que le soleil couchant teignit de ses rayons un grand rocher blanc qui, baigné par les flots à sa base, montrait sa cime

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couronnée d’arbres antiques. La tradition l’appelle le Pir de Wasin, et l’on raconte que c’était autrefois un cheik arabe de noble race qui, conduisant une troupe de fidèles musulmans, fut attaqué en ce lieu par une armée de païens féroces; pour s’épargner la honte d’une défaite, il força la terre de s’entr’ouvrir et de l’engloutir avec ses soldats. Le Pir de Wasin n’entend pas que l’on coupe les arbres de son sommet. Les fidèles qui, pour l’honorer, vont faire cuire des aliments sur sa tombe et s’en nourrir, doivent éviter ensuite de se lécher les doigts, sous peine d’être livré aux génies malfaisants qui rôdent sans cesse autour du rocher. Jamais les Beloutchis (1) ne franchissent ce passage sans jeter dans le courant une poignée de feuilles, quelques balles ou de la poudre.

La marée, encore sensible en cet endroit dn fleuve, poussait les voyageurs avec une vitesse périlleuse : ils s’arrêtèrent, et descendirent à un petit village où on leur fit très-bon accueil. « Assis sous de beaux arbres, nous goûtâmes délicieusement le charme d’une belle nuit dans la forêt. La lune perçait le feuillage de ses rayons argentés; les étoiles semblaient autant de lampes d’or suspendues dans l’espace; Vénus brillait au zénith. Des mouches luisantes

(I) On donne ce nom à des soldats recrutés en Asie, et armés de mousquets, qui forment une sorte de corps d’élite attaché à la personne du prince de Zanzibar.

voltigeaient autour de nous, tantôt paraissant toutes à la fois, tantôt disparaissant comme d’un commun accord. A nos pieds coulait l’eau noire du fleuve, mêlant son murmure au bruit mélancolique du vent qui agitait le feuillage, tandis que le mugissement des bêtes féroces au fond des forêts venait par intervalles compléter le charme majestueux de cette scène. » A minuit on reprit la barque, et l’on ne tarda pas à arriver à Chogway, où l’on se reposa quelques heures. Chogway est un poste fortifié, bien situé dans les montagnes, et commandant les défilés qui mènent à l’Ousambara : il est occupé par une garnison de soldats beloutchis, qui le gardent poulie compte du prince de Zanzibar.

L ejémadar qui commandait à Chogway prêta aux voyageurs une petite escorte de soldats et d’esclaves porteurs, et ceux-ci commencèrent à gravir les rampes escarpées qui mènent au pays d’Ousambara. Après quelques retards et quelques désagréments résultant de l’indocilité des soldats, on atteignit le village de Kohoday, commandé par un chef nommé Sultan- Momba. Ce village, bâti par des cultivateurs nègres sur la rive droite du Pangani , caché par un épais rideau d’arbres, de buissons et de hautes herbes, offre un aspect solitaire et charmant. Afin de se garantir contre les attaques des hommes et des bêtes fauves, les habitants ont entouré leur bourgade d’une

forte palissade, qu'au besoin ils peuvent doubler ou tripler. Dans l’intérieur de l’enceinte, où l’on pénètre par d’étroites ouvertures de forme triangulaire, on trouve de petites huttes, les unes carrées, les autres rondes, autour desquelles circulent des vaches, des chèvres et des moutons, qui tous prospèrent dans l’air vivifiant de la montagne.

Le voyage continua par des sentiers pénibles, escarpés, et à travers des pluies torrentielles, comme L le sont toujours celles qui inaugurent la saison pluvieuse en Afrique. On rencontrait çà et là des villages dont les habitants, peu farouches, arrêtaient à chaque pas les voyageurs pour en obtenir des nouvelles ; car rien n’égale la curiosité des nègres de cette partie de l’Afrique. Enfin l’on arriva au pied des montagnes où se cache Fuga, terme du voyage, et ce fut par des sentiers de chèvres que les intrépides aventuriers durent arriver au défilé qui y conduit. Là un immense paysage se découvrit à leurs yeux.

« Bientôt les villages se montrèrent, perchés comme des nids d’aigle sur le sommet des montagnes, et nous vîmes les habitants se réunir à notre approche. Arrivés au point le plus élevé de notre route, nous fûmes étonnés de ne point apercevoir de plateau : il n’y avait devant nous qu’une foule de cônes arrondis, revêtus de gazon et sillonnés de sentiers dont l’argile rouge se détachait sur la verdure.

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Des bois couvraient la plupart des pentes; dans les ravins, des marais traversés par des ruisseaux. Au nord-ouest, de hautes montagnes bornaient l’horizon. Nous étions alors à treize cents mètres audessus de la mer, et à soixante kilomètres de la côte à vol d’oiseau.

« Une lieue plus loin, au détour d’un sentier, se dressa subitement devant nous, au sommet d’une éminence, un amas de huttes coniques couvertes en chaume : c’était Fuga. Nos Beloutchis, se formant en ligne, exécutèrent une décharge qui attira hors des habitations la population tout entière. »

Conduits dans les huttes destinées aux étrangers , les voyageurs attendirent l’audience du sultan, dont l’accueil plus ou moins favorable dépendait des conseils dii mgcinga. Le mganga est, parmi les nègres de cette partie de l’Afrique, un personnage redoutable qui réunit le triple caractère de prêtre, de devin et de médecin. On le retrouve sous des noms divers chez un grand nombre de peuples sauvages, surtout parmi ceux de l’Afrique centrale, chez qui il exerce principalement la mission de faire tomber la pluie. C’est aussi lui qui asperge l’étranger suspect avec une queue de vache trempée dans du sang de mouton , ou dans quelque autre liquide d’égale puissance; c’est lui qui, auprès des mourants, crache par terre et recommande leur âme à Dieu; c’est lui

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qui écarte du lit des malades les génies malfaisants; c’est lui qui marque de certains signes magiques le précieux ivoire expédié vers la côte, et le préserve par là de tout accident ; c’est lui qui, lorsque le chef perd la santé par suite de quelque prétendu maléfice, découvre les coupables en les forçant de baiser un fer rouge qui ne brûle jamais les lèvres de l’innocent, etc. On voit combien est grande la puissance des mganga, qui, heureusement pour l’étranger, sont fort sensibles aux biens de ce monde, et dont on peut acheter la bienveillance au prix de quelques présents.

Le jour même de leur arrivée, Burton et Speke furent introduits dans la butte royale, située sur un petit mamelon à quelque distance de la bourgade.

« Le sultan se leva de sa couche lorsque nous entrâmes, et nous fit asseoir devant lui sur de petits tabourets. C’était un vieillard arrivé au dernier degré de la décrépitude. Sa maigreur était extrême; sa tète était rasée; son visage, sillonné de rides profondes, n’avait pas de barbe; ses paupières étaient rouges, et ses mâchoires édentées ; ses mains et ses pieds étaient couverts de taches lépreuses. Son vêtement royal se composait d’un sale bonnet et d'un jupon de drap tout usé : pour surtout, il portait un manteau de coton doublé. Le tapis de Perse sur lequel il s’appuyait semblait aussi vieux que sa personne. L’intérieur de sa

hutte n’avait rien qui la distinguât, si ce n’est qu’elle était remplie de dignitaires, dont quelques-uns s’occupaient à éventer le maître, tandis que les autres causaient entre eux. Tous étaient munis de longues pipes à fourneaux d’ivoire... On avait dit au vieux sultan que nous examinions les étoiles, les arbres et les pierres ; c’est pourquoi il nous chargea de lui composer un breuvage capable de lui rendre la jeunesse, la force et la santé. Je répondis que toutes nos drogues étaient restées à Pangani; mais il répliqua que nous pouvions bien trouver dans la montagne les herbes convenables.

« De retour à notre gîte, nous envoyâmes au sultan notre cadeau, en retour duquel nous reçûmes un beau bœuf, un panier plein de gâteaux du pays, et une provision de bananes vertes assaisonnées de petitlait. Nos Beloutchis s’empressèrent de dépecer le pauvre bœuf, dont ils mangèrent la chair avec une telle avidité, que tous furent plus ou moins indisposés. Notre nuit fut calme, et nous trouvâmes fort doux de nous sentir à l’abri , tandis que la tempête sévissait au dehors.

« Le sultan Kimwere, ou Lion du Seigneur, règne en véritable despote, vendant son peuple aux marchands d’esclaves, et prélevant la grosse part sur tous les cadeaux ou bénéfices quelconques que reçoivent ses sujets. 11 entretient une garde de quatre

cents mousquetaires, qu’il appelle ses Anglais, et son principal privilège est d’avoir trois cents femmes , dont chacune possède une hutte et des esclaves. 11 a environ quatre-vingt-dix fils, dont plusieurs sont devenus musulmans , tandis que lui-même est resté païen. »

Fuga, bourg principal de l’Ousambara, contient environ trois mille âmes. Les huttes y ont cette forme circulaire que l’on observe dans toute l’Afrique intérieure, de Harar à Tombouctou. Les Ousambaras sont une race noire mêlée de sang arabe , comme l’indique la couleur brune de leur peau. Ils sont petits et vigoureux; ils ont la tête rasée et les pieds nus. A part les talismans qu’ils portent attachés à leur cou, à leurs chevilles ou à leurs poignets, ils n’ont pour vêtements qu'une sorte de blouse et une pièce d’étoffe nouée autour des reins. Un couteau est passé dans leur ceinture de corde, et jamais ils ne sortent de chez eux sans leur pipe, leur arc et leurs flèches. Les femmes, outre les talismans, se parent de grands colliers de verroteries blanches, qui pèsent quelquefois jusqu’à plusieurs livres. Leur vêtement consiste en une chemise nouée sous les bras et tombant jusqu’à la cheville. Tandis que les hommes et les jeunes gens travaillent aux champs, font paître le bétail, se livrent à la chasse du daim et de la pintade, les femmes s’occupent des soins du ménage ; elles net-

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toient la hutte, vont chercher le bois, écrasent le grain dans des mortiers, font cuire le pain, et portent le marmot sur leurs épaules. La viande est un objet de luxe. Le lait est aussi un aliment assez rare : car, ainsi qu on 1 observe chez tous les peuples sauvages, les vaches n’en donnent qu’une très-petite quantité et fort irrégulièrement. En résumé, les Ousambaras, vivant au milieu des brouillards des montagnes, forment un peuple timide, mélancolique et dégradé, comme le sont en général ceux qui ont quitté la vie pastorale pour le travail des champs.

Cependant l’on était en plein dans la saison des pluies, et l’escorte des officiers anglais était incapable de supporter l’humidité et le froid du climat; on prit congé, le 16 février, du vieux sultan, qui vit partir avec douleur les étrangers sur qui il avait compté pour se rajeunir. Le retour ne fut marqué que d incidents insignifiants ; le 20 février, après avoir traversé Kisanga, l’on arriva aux cataractes de la rivière. Sortant d’une épaisse forêt tropicale, le courant se pari âge là en trois bras séparés, qui se précipitent du haut d’une muraille de rochers bruns. Celui du milieu est brisé dans sa chute par une saillie des roches, qui forme la seconde cataracte. Ces chutes sont imposantes pendant la saison des pluies.

A Chogway, les deux voyageurs tuèrent six hippopotames, non sans quelques accidents, dont l’un

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est raconté comme il suit par le capitaine Burton :

« Mon compagnon et moi nous nous étions postés aux deux bouts d’un léger canot, dont Sidi-Bombay (1), toujours brûlant d’ardeur, s’était constitué l’unique rameur. Pour le cas d’une attaque des amphibies contre notre frêle embarcation , nous avions pris soin de nous attacher aux deux pointes du canot avec nos bandoulières. Or voici qu’un jeune hippopotame, avec une imprudence que son âge eût dû lui faire pardonner, montre la tète au-dessus de l’eau. Le capitaine Speke, d’une balle lui fait sauter le crâne. La mère, furieuse, paraît, lance un regard justement irrité au meurtrier, qui rechargeait tranquillement son arme, pousse un hennissement effroyable, plonge au moment où le fusil fatal s’abaissait de nouveau , puis vient frapper notre esquif en dessous avec tant de violence, que la proue se trouve subitement en Pair. A ce choc soudain, Bombay, avec la grâce d’une grenouille, décrit une parabole inattendue et retombe juste sur le dos de la bête enragée. Celle-ci, qui en veut surtout au canot, s’élance de nouveau contre lui, lorsque Speke, qui s’est raffermi sur ses pieds, lui envoie dans le flanc une balle bien ajustée qui la contraint à la retraite. Bombay, heureusement délivré, grimpe à bord comme un singe, et rame avec

(t) Nègre au service de Speke, dont nous parlerons plus loin.

l’ardeur de la vengeance contre le monstre, qu’on entrevoit encore un instant, mais qui bientôt, se sentant mortellement blessé, plonge de nouveau, comme le fait toujours en pareil cas l’hippopotame, en laissant après lui une longue traînée de sang... Le courant l’emporte entre deux eaux ; il est perdu pour nous, et ce sont les sauvages ou les alligators qui en profiteront. »

Quelques jours après, Burton et Speke étaient à Pangani, où la fièvre les saisit avec une telle violence, qu’ils eurent tout au plus la force de monter à bord d’un navire qui les porta à Zanzibar. C’est ici le lieu de dire quelques mots de cette terrible fièvre africaine à laquelle pas un Européen n’échappe, depuis l’Algérie jusqu’au cap de Bonne- Espérance , et depuis le Sénégal jusqu’à la pointe du cap Félix.

L’action directe des rayons solaires est ce qui donne les premières atteintes : ce fut entre Chogway et Pangani que Speke, faisant des observations au sextant sur le sable humide , ressentit le premier accès de fièvre; son compagnon fut pris peu de temps après. L’attaque commence par un abattement général; les membres sont lourds, la tête s’entreprend, un dégoût profond se fait sentir, en même temps qu’on éprouve dans tous les membres une sensation désagréable de froid, et qu’une vive

douleur se porte aux épaules. Après cela arrivent des frissons avec un mal de tète affreux, sensation de feu au visage, engorgement des veines, accablement et impossibilité de se tenir debout. Les yeux sont brûlants et douloureux lorsque le malade s’efforce de les ouvrir, le pouls est précipité, la langue chargée. L’appétit manque tout à fait; mais une soif inextinguible oblige le malade à boire sans cesse. Les nuits sont pires encore que les jours; le délire vient ensuite ; mais à aucun prix l’on ne doit se laisser saigner : une saignée serait infailliblement mortelle. Chez Burton les accès venaient régulièrement à trois heures du matin et à trois heures du soir : dans les intervalles, il s’administrait la quinine, dont on doit avoir soin de se munir. Lorsque la maladie prend mauvaise tournure, les symptômes s’aggravent, la tète s’égare tout à fait; puis vient une amélioration apparente , que suivent immédiatement la perte de la connaissance, la stupeur et la mort. Lorsque, au contraire, elle marche vers la guérison, la fièvre diminue au septième jour, la langue s’améliore, les douleurs s’apaisent; mais la convalescence est toujours longue et pénible. Le changement d’air est très -favorable alors au malade , qui ressent longtemps encore les derniers symptômes du mal : des douleurs aiguës à la mâchoire, l’abattement, le trouble des idées ; quelques-

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uns mèfhe ne se remettent jamais complètement des suites de cette affreuse plaie de l'Afrique.'

Cependant la vigoureuse constitution des deux voyageurs anglais, jointe aux soins empressés du colonel Hamerton , réussit à vaincre l’effort de la maladie, et quelques mois suffirent pour assurer leur complet rétablissement. Us consacrèrent ce temps à effectuer les préparatifs de leur grande expédition vers les lacs intérieurs, et le 14 juin 1857 une corvette appartenant à l’iman de Mascate les enlevait de Zanzibar et les déposait sur la terre ferme à Kaolay , village située à l’embouchure du fleuve Kingani , désigné pour être le point de ralliement et de départ de l’expédition. Nous allons maintenant suivre les intrépides voyageurs dans leur voyage de découvertes.

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