EXPÉDITION AUX GRANDJ3 LACS DE L’AFRIQUE CENTRALE
Personnel de l’expédition. — Départ de Kaolay. — Maizan. — Le Khoulou. — Zungoméro.— La Passe-Terrible. — L’Ougogi. — Arrivée et séjour à Kareh.
Les difficultés et les lenteurs insupportables qui accompagnent tout voyage dans l’intérieur de l’A-
l’afrtque inconnue.
frique attendaient à Kaolay Burfon et son compagnon. Saïd-bin-Salim, envoyé en avant pour loner les porteurs et les conducteurs d’ânes, n’avait rempli que le quart de sa mission ; il devenait presque impossible d’en enrôler de nouveaux, à cause des bruits sinistres de toute nature que les banians et les marchands arabes avaient jetés sur l’état des populations de l’intérieur, afin de décourager les Européens et de les empêcher de constituer leur escorte. Cependant, à force d’argent, de patience et d’énergie, Burton réussit à compléter tant bien que mal sa troupe, et partit le 27 juin de Kaolay pour l’intérieur, en suivant la vallée de Kingani. La caravane se composait de cent trente personnes environ, et cette bizarre association de toutes les races humaines mérite une plus ample description, que nous empruntons au vif pinceau du capitaine Burton, commandant en chef de l’expétition.
L’intendant des voyageurs, Saïd-bin-Salim, est déjà connu : il emmenait avec lui sa femme et quatre esclaves. Le valet de chambre et le héraut du capitaine Speke, Sidi-Mabarak-Bombay, est un de ces nègres de la race des Waihao, que Ton rencontre si souvent comme chauffeurs sur les navires à vapeur de la mer des Indes. Sa tète laineuse est animée par une gaillarde paire de petits yeux de porc, bien plantés au milieu d’un visage ouvert et
franc. Son museau fait saillie comme celui d’un babouin, et sous ses grosses lèvres brillent deux rangées de dents d’alligator, qui apparaissent dans tout leur éclat lorsqu’on excite l’hilarité de leur propriétaire. Le domestique de Speke, Mouny Mabruki, de la même race, est, au contraire, le plus détestable personnage de la bande, et en même temps le plus vain, car sans cesse il s’occupe de s’attifer. D’un caractère insupportable, il passe continuellement d’un extrême à l’autre, tantôt bouillant, tantôt stupide et paresseux, volant tout ce qui lui tombe sous la main , et incapable d’être utilisé, si ce n’est pour charger et décharger les ânes.
Deux autres domestiques, Gaëtano et Valentin, appartiennent à cette race métisse portugaise de Goa, que l’on trouve dans les maisons riches de l’Inde. Ces deux hybrides se distinguent par l’orgueil de caste, le besoin de dominer, un penchant irrésistible au vol et au mensonge, une prodigalité excessive du bien d’autrui , et une ténacité particulière pour ce qui leur appartient, une faiblesse physique déplorable, une voracité qui les conduit à l’indigestion quotidienne. Cependant ils ont aussi leurs bonnes qualités : Valentin a appris en quelques jours la langue sahouéli , l’usage du thermomètre et du baromètre ; il connaît bien la cuisine et la couture. Gaëtano est attentif près d’un malade , et méprise toute espèce
de danger. On le verra retourner chercher une clef oubliée, la nuit, au fond des bois, ou se jeter tête baissée dans un groupe de sauvages furieux.
Viennent ensuite huit Beloutchis, armés de mousquets, de sabres indiens, de boucliers de peaux de bêtes et de poignards ; ces soldats , qui forment la garde du sultan de Zanzibar, ont été donnés comme escorte aux voyageurs et sont responsables de leurs personnes. Leur chef, le jémadar Mallok, est borgne; il a des traits fins comme un Italien, mais sillonnés par la petite vérole, un œil qui ne regarde jamais en face, et quelque chose autour de la bouche qui inspire la défiance. D’abord très-actif et trèssoumis, il deviendra de plus en plus intraitable à mesure que l’on avancera dans l’intérieur, pour redevenir ensuite parfaitement souple au retour, et versera même des larmes de crocodile en prenant congé du capitaine Burton. Les autres Beloutchis sont: Mohammed, vieux soldat à barbe grise et à cœur faible ; Schadad , petit et vilain , mais agréable aux gens du pays par sa guitare et sa voix fausse ; Bellok, jeune guerrier fils d’une esclave, aux traits grossiers, uniquement occupé à exciter les querelles entre ses camarades; Abdullah, Chobadasch, vieux grognard têtu et querelleur, etc.
Le reste de l’escorte se compose de huit esclaves , loués à un certain Ramji, de Zanzibar, et que l’on
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appelle « les fils de Ramji » ; les conducteurs d'ânes, et enfin une quarantaine de porteurs de l’Ounyamouézi , garçons efflanqués pour la plupart et difficiles à bâter. Chacun d’eux a son caprice; tous ont horreur des caisses, à moins qu’elles ne soient assez légères pour qu’on puisse en mettre une à chaque bout d’une longue perche, ou assez lourde pour exiger deux porteurs.
Le chargement des ânes et des porteurs se compose d’étoffes de soie ou de coton, de colliers de verre ou de porcelaine , de fil de fer ou de laiton , fort recherché des sauvages.
Une troupe ainsi composée donna nécessairement à Burton toutes sortes de tracasseries : chaque matin il fallait déployer une nouvelle énergie pour arracher au sommeil les paresseux Portugais, exciter les soldats et les porteurs, obliger ceux-ci à seller et charger les ânes; toute la journée se passait en général à gourmander les traînards, à arrêter l’allure immodérée des Beloulchis, toujours pressés d’arriver; à contenir les ânes intraitables; à calmer les disputes, à modérer les appétits sauvages qui se ruaient sur les provisions. Les premiers jours du voyage furent particulièrement pénibles : le sentier suivi par la caravane dans la vallée du Kingani , jusqu’à la station de Zungoméro, passait par les villages de Bomani, Kiranga-Ranga, Muhonyéra,
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Deje-la-Mhora, et les pays d’Ouzaramo et de Rhoutoa; ce sentier serpente perpétuellement à travers les forêts, les buissons et les hautes herbes, sur un sol humide et détrempé par les pluies , au milieu de brouillards fétides et d’exhalaisons mortelles. Après une semaine de voyage, Speke était déjà dévoré par la fièvre ; Burlon souffrait dans tous les membres , avait la tète brûlante, les yeux ardents, le corps abattu et courbaturé ; il fallut faire de fréquentes haltes, et ce fut au milieu de tant de difficultés, de douleurs et d’inquiétudes, que les voyageurs arrivèrent à Deje-la-Mhora, lieu de sinistre mémoire, où le meurtre de Maizan, encore vivant dans tous les souvenirs, leur apparut comme un présage de ce qui les attendait eux-mêmes.
M. Maizan était un jeune officier de la marine française, qui conçut, en 1844, le projet hardi de tenter une expédition vers les grands lacs de l’intérieur. Le gouvernement approuva son plan , et l’envoya à l’ile Bourbon, d’où, accompagné du consul Brochant, il se rendit à Zanzibar, dont le sultan venait précisément de conclure un traité avec la France. Élève de l’École polytechnique , Maizan avait toutes les connaissance nécessaires , et était muni de bons instruments scientifiques ; mais il paraît avoir manqué d’expérience et de prudence en étalant à tous les yeux ses beaux appareils en
cuivre doré , chose dangereuse en un pays où tout le monde est avide de ce qui brille. Ainsi l’on sut plus tard que le meurtrier de Maizan portait au cou un bouton doré qui décorait le sommet de la tente du voyageur. En outre , il avait un bagage trop riche, une batterie de cuisine étincelante, et d’autres choses semblables faites pour tenter la cupidité des sauvages.
A l’arrivée du jeune officier à Zanzibar, mille rumeurs inquiétantes circulèrent sur les projets ambitieux de la France : on répandit le bruit qu'elle allait s’établir à Kingani, à Lamou, etc., comme à Madagascar. Les banians, ces marchands indiens entre les mains de qui se trouve presque tout le commerce de la côte, s’en émurent, et agirent de toute leur influence sur les populations du littoral et de l’intérieur. D’un autre côté, Maizan passa deux mois à Zanzibar pour y apprendre la langue sahouéli, et, avant d’entreprendre son expédition , fit trois petites excursions sur la côte, donnant ainsi à ses ennemis tout le temps nécessaire pour mener à terme leurs machinations diaboliques. Il se déconsidéra aux yeux des Arabes, dont la protection est si efficace en ce pays, en se liant d’amitié avec un nègre de l’Ouniamouézi, et commit enfin une faute beaucoup plus grave encore en refusant l’escorte nombreuse et bien armée que le sazzid de Zanzibar voulait mettre à sa
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disposition pour raccompagner dans l’intérieur. C’était se jeter, avec un courage inconsidéré, dans les mains féroces des chefs africains.
En 1845, la saison des pluies passée, Maizan aborda à Bagamoyo ; là, il renvoya sa garde de quarante mousquetaires , et , malgré les avertissements Les plus pressants de son frère noir de l’Ouniamouézi, partit seul pour l’intérieur. Il ne garda auprès de lui qu’un homme de Madagascar, nommé Frédéric , et quelques porteurs. En route, l’idée lui vint de faire une visite à Phazi-Mazungera , chef des Ouakamba , qui forment une subdivision des Ouzaramo. Mazungera reçut le voyageur blanc dans sa résidence de Deje-le-Mhora, et lui témoigna une amitié hypocrite que Maizan paraît avoir crue de bon aloi. Tous les deux passèrent quelques jours ensemble dans les meilleurs rapports, et Maizan fut bientôt rassuré. Mais tout à coup Mazungera fit venir son hôte , lui adressa de violents reproches pour avoir envoyé quelques présents à d’autres chefs, et, s’emportant de plus en plus jusqu’à une fureur sauvage, il finit par s’écrier :
« Tu vas mourir ici même, à cette place!» Il fit un signe : une bande de sauvages se précipita dans la butte, portant deux longues perches. Frédéric fut protégé par la femme du chef; il cria à son maître de courir et de s’attacher à cette
femme, qui le prendrait sous sa protection et le sauverait; mais il paraît que Maizan n’eut pas cette présence d’esprit, .et la femme fut entraînée dehors. Alors on lia au malheureux les mains en croix sur l’une des perches, on l’attacha à l’autre parles pieds, et on lui serra le front au moyen d’une courroie. Ainsi garrotté, il fut porté sous un baobab qui se trouve à cinquante pas du village, et que l’on fit voir au capitaine Burton. Puis, tandis que les noirs chantaient le chant de guerre et battaient le grand tambour de bataille, le féroce Mazungera lui coupa successivement toutes les articulations, ne cessant de lui demander où étaient cachés ses trésors. Mais le malheureux jeune homme ne lui répondit qu’en demandant à Dieu pardon de ses péchés , et en nommant les personnes dont il avait méprisé les sages conseils à Zanzibar. Mazungera, trouvant son couteau trop ébréché au moment de couper la gorge à son hôte, s’arrêta un instant, aiguisa froidement le tranchant sur une pierre, reprit son œuvre sanglante, et enfin détacha la tète du jeune homme du reste du corps.
Maizan était un jeune homme aimable, plein de talent et d’instruction, d’un courage admirable, mais imprudent. Au reste, le féroce Mazungera ne profita pas longtemps de son crime. Après la mort de Maizan , il essaya , sans y réussir, de corrompre les
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gardes laissés au soin de ses effets à Bagamoyo. Frédéric , s’étant échappé , arriva à Zanzibar, où le consul Brochant l’interrogea. En 1846, le brick de guerre le Ducouëdic, commandé par le capitaine Guillain, arriva dans les eaux de Zanzibar pour demander justice de la mort de Maizan : deux cents mousquetaires furent expédiés dans l’intérieur à la recherche du coupable , qui s’enfuit. On ne put s’emparer que du nègre qui avait battu le tambour de guerre pendant l’exécution, et ce malheureux, enchaîné pendant deux ans, sous un soleil ardent , à la porte du consulat de France,, paya pour tous. Quant à Mazungera, poursuivi par les remords et par des visions funèbres, il traîna une vie misérable jusqu’à ce que la folie s’empara de lui.
Après avoir dépassé Deje-la-Mhora , les voyageurs anglais atteignirent la Mgeta , qu’ils franchirent sur un pont improvisé, et entrèrent dans le district de Khoutou, très-fréquenté par les caravanes, mais l’un des plus malsains de toute cette partie de l’Afrique. Le journal de marche de Burton donne une idée des peines que l’on eut à souffrir en traversant ce district.
« Le chemin serpente à travers les hautes herbes et le feuillage imprégné d’humidité ; jusqu’au milieu du jour, tout est ruisselant de boue; la terre noirâtre est grasse et glissante ; le sentier, si cela
peut s’appeler ainsi , se déroule sur un limon épais et profond , tout encombré de racines, à travers une épaisse forêt ou des halliers épineux. Les palmiers alternent avec le mpamaruci, le gigantesque msukutio et les mimosas. Plus loin viennent, au contraire, des plaines d’herbes desséchées où la chaleur a dessiné des fissures redoutables. Par trois fois la caravane eut à traverser des marais qui avaient jusqu’à mille pas de long , où les hommes enfonçaient jusqu’au genou; les porteurs glissaient et tombaient, de même que les ânes, et je dus me faire soutenir sur ma monture par deux domestiques. »
Outre les maladies qui sévissaient sur la caravane, un autre obstacle arrêtait souvent sa marche. Les ânes primitivement destinés comme montures durent être employés comme les autres au transport du matériel. L’âne de l’intérieur de l’Afrique est d’ailleurs la plus détestable des bêtes de somme. Il est entêté, récalcitrant, poltron; il bronche et s’écarte à chaque pas; Speke fut un jour désarçonné deux fois en une heure de temps. L’âne trouve un singulier plaisir à n’être jamais tranquille sous le cavalier,-# se cabrer, à faire volte-face, à sauter dans les trous boueux ; lorsque le soleil donne, il lui plaît d’être à l’ombre, et il trotte vers le premier arbre qu’il aperçoit. Toujours il choisit le plus mauvais chemin, et, dès que l’on rencontre un obstacle, l’es-
clave qui le conduit s’empresse de quitter la bride , en sorte qu’il en faut d’ordinaire un second pour chasser l’animal par dernière. Ajoutez à cela que l’âne de l’Afrique orientale a le corps rond, le dos court et les épaules étroites, le pas dur et désagréable. Quand il fallait le charger, c’étaient des difficultés sans fin : les nègres avaient toujours soin de ne pas équilibrer la charge , de sorte qu’au premier embarras de la route, et surtout dans les marais, le paquet tombait. C’était alors aux Beloutchis de murmurer, de refuser leur concours , et tout le travail retombait sur les blancs, sur les Arabes et les chefs de l’escorte.
L’expédition quitta le village de Duthumi le 24 juillet, et se mit en marche, sur un sol détrempé par les pluies alternant avec d’affreux coups de soleil, le long d’une chaîne de collines qui restent inhabitées parce qu’elles sont plus insalubres encore que la vallée qu’elles dominent. A cette limite les cultures disparaissent , et alors commence un véritable jungle (1) d’Afrique, où les buissons et les grands arbres sont mêlés de telle façon que l’on ne voit jamais qu’à quelques pas de soi. L’ensemble est monotone et cause une impression accablante. La terre,
(I) C’est le nom que l’on donne dans l’Inde aux bois inextricables formés de petits arbres pressés les uns contre les autres et entremêlés de lianes.
grasse et noire, est couverte d’épais buissons ; là où ils manquent, se pressent des herbes de dix mètres de haut, dont les feuilles ont un doigt de largeur. Beaucoup d’arbres sont couverts, depuis les racines jusqu’aux branches, d’un manteau de plantes parasites qui les transforment en colonnes d’an vert épais, et qui s’accumulent dans les branches comme des nids d’oiseaux gigantesques. Ça et là le sentier disparaît; comme disent les indigènes, il est mort; la végétation l’encombre, et de toutes parts mille plantes grimpantes , grosses parfois comme des câbles , s’entrelacent les unes dans les autres en tous sens , et forment un réseau inextricable. De cette terre, toujours saturée d’humidité, s’élève une vapeur qui sent l’hydrogène sulfuré, comme si chaque buisson recélait un cadavre en putréfaction. Avec cette succession de forêts pestilentielles s’harmonise parfaitement un ciel gris, où les coups de vent tracent dans les nuées des sillons sinistres, et précipitent sur la terre des avalanches d’eau. C’est comme un immense drap mortuaire qui couvrirait tout le pays. Il faut avoir subi l’influence de cet horrible climat pour se faire une idée de l’abattement, de la paresse, de la faiblesse corporelle et de l’accablement d’esprit qui régnent dans ces régions du tropique, où des alternatives de chaleur humide et de froid pénétrant rendent la vie aussi malsaine que pénible. Au
delà de Duthumi, on rencontre encore quelques misérables huttes humides et malpropres, dispersées au fond des bois, et qui sont le séjour d’une race dégradée et pauvre. Ces nègres sont maigres, desséchés , couverts de haillons , ivres presque toujours. Tel est le spectacle que présente l’Afrique orientale , depuis le Khoutou jusqu’au pied des montagnes de l’Ouzagara.
Les voyageurs firent une halte assez prolongée à Zungoméro , du 25 juillet 1857 au 7 août. Zungoméro n’est qu’un misérable village décimé par les maladies et par la traite, dans une vallée malsaine et humide; mais son importance vient de sa position comme station des caravanes et point de croisement de plusieurs routes commerciales. A partir de là, la caravane allait s’élever, par des rampes rapides et nues, au haut du plateau de l’Afrique centrale, et gagner un climat moins insalubre et plus frais.
Les mœurs, les habitations, le costume des peuplades nègres rencontrées jusqu’ici, les Ouazaramo et les Ouakhoutou, sont celles de presque tous les nègres de l’Afrique centrale, avec certaines particularités. Les nuances de peau varient du brun clair au noir le plus pur. Le tatouage est usité parmi eux : souvent ce sont trois longues fentes taillées dans le visage, du coin de la bouche à la base de l’oreille. Leur coiffure est singulière : avec de l’argile ocreuse
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et de l’huile de ricin , ils fabriquent une sorte de bouillie qui leur sert à tourner les cheveux en une multitude de petites boucles ; le sommet de la chevelure est tressé en nœuds , et l’on croirait voir des gens atteints de la plique. Le visage des Ouazaramo est anguleux ; ils ont les yeux quelque peu obliques, le nez plat et large, les lèvres épaisses et saillantes , le menton proéminent et la barbe rare.
Le costume de l’Ouazaramo consiste en une sorte de caleçon en cotonnade, qu’il a soin de colorer en jaune sale par le séjour prolongé dans une argile jaune. Il s’attife avec des bracelets et des colliers de verroteries , et avec des plaques faites de coquillages. Une de ces plaques orne le front, les autres pendent à la nuque. Au-dessus du poignet se trouve un lourd bracelet de cuivre ou d’étain. Les deux peuplades ont aussi un ornement caractéristique : c’est le mgo weko, collier large de cinq centimètres environ, formé de perles de verre rouges, jaunes, noires et blanches. Les hommes ne sortent pas sans armes : ce sont des fusils, des lances , des flèches empoisonnées , des sabres et de longs poignards, qu’ils fabriquent euxmêmes avec du fer acheté aux caravanes. Les huttes sont faites d’un cercle de pieux fichés dans le sol , reliés par des bambous et de la terre humide, et surmonlés d’un toit conique. On rencontre chez ces peuplades deux coutumes singulières, qui reparais-
sent encore chez d’autres nègres de l’Afrique, intérieure. La première est le saré, ou alliance fraternelle, que l’on peut comparer à l’ancien manred de l’Écosse , au munh Bola bahy de l’Inde, et à d’autres serments fraternels usités chez les peuples barbares qui sentent le besoin de se soutenir mutuellement. Le saré des Ouazaramo a aussi pour but de réunir et de confondre les intérêts, d’obvier aux querelles , et surtout de mettre à l’abri des violences ceux qui seraient trop faibles pour se défendre seuls. Le saré n’existe qu’entre des hommes adultes, et se pratique avec diverses cérémonies, suivant les différentes tribus. Chez les Ouazaramo, les Ouazagara, etc., les deux futurs « frères » s’assoient en face l’un de l’autre sur une peau de bête, les jambes étendues et entre-croisées ; leurs arcs et leurs flèches sont placés en croix sur leurs cuisses. Un troisième agite un sabre au-dessus de leurs têtes, et appelle la malédiction céleste sur celui qui rompra l’alliance. Puis un abat un mouton, on en rôtit la chair, au moins le cœur, et on l’apporte aux deux frères. Ceux-ci, après s’être pratiqué avec un poignard une entaille dans les chairs, sous le creux de l’estomac, en laissent couler le sang sur cette viande , qu’ils avalent ensuite. Après quoi l’on échange quelques présents, et l’alliance est faite pour toujours; celui qui la viole, d’après la croyance populaire, est puni par la mort ou par l’es-
clavage. Les Arabes et leurs facteurs aiment à contracter avec les nègres de semblables alliances, qui leur rendent de très-grands services.
Une autre particularité non moins curieuse est la répugnance qu’éprouvent ces nègres à s’approprier un objet trouvé sur le grand chemin, surtout s’il appartient à un compatriote. Une telle action leur vaudrait, disent-ils, un kingambo, c’est-à-dire la mort ou l’esclavage. Burton ayant perdu une montre à Zungoméro, elle fut retrouvée par des laboureurs, soigneusement enveloppée de feuilles et rendue exactement : ce qui n’empêche pas le vol d’être chose assez fréquente.
A peine les voyageurs avaient-ils quitté l’infernal bourg de Zungoméro, que, gravissant des pentes rapides, ils se trouvèrent subitement transportés dans un climat sain et agréable, sous un ciel pur, et toutes les maladies disparurent comme par enchantement. Par malheur, ce bien-être ne dura pas longtemps : d’autres vallées pestilentielles, d’autres forêts marécageuses se trouvèrent plus loin sur leur route, et, à travers des sentiers détestables, des balliers inextricables, des ondées incessantes; à travers les querelles des Beloutchis et des fils de Ramji ; à travers les maladies causées par la fatigue, la mauvaise nourriture et le climat, Burton et Speke , tous deux brisés par la fièvre, atteignirent le passage le
plus pénible et le plus redouté du voyage, la Passe- Terrible, qui devait les conduire au delà de la chaîne duRuhébo, sur le plateau de l’Ougogo. «Tremblants de fièvre et saisis de vertige, nous contemplons avec abattement le sentier qui se dresse verticalement audessus de nous : c’est une échelle dont les racines et les quartiers de roche forment les gradins. Mon compagnon (Speke) est si faible, qu’il lui faut trois personnes pour le soutenir; je n’ai encore besoin que d’un seul appui . Les porteurs ressemblent à des singes escaladant les murs d’un précipice; les ânes tombent à chaque pas; la soif, la toux et l’épuisement nous forcent à nous coucher, tandis que le cri de guerre retentit de colline en colline, et que les indigènes, armés de flèches et de lances, affluent comme un essaim de fourmis noires. Enfin , après six heures d’efforts inouïs, le faîte de la Passe-Terrible est atteint, et nous reprenons haleine au milieu d’un air balsamique et d’arbrisseaux verdoyants. »
Pendant tout ce trajet, la caravane avait beaucoup souffert de la piqûre d’une petite fourmi rouge, et d’une autre fourmi noire d’espèce plus grande. La première va par troupes serrées, comme une armée, et s’attache avec une singulière adresse à tout ce qu’elle peut toucher. La grande espèce, pareille à celle que l’on nomme fourmi-cheval , a près de trois centimètres de longueur, une grosse tète, et des
mandibules si puissantes qu’elle se rend maîtresse, même des souris et des rats. Elle préfère les lieux humides et le bord des eaux, creuse son trou, n’élève point de monticule de sable; d’un courage incroyable, elle ne redoute aucun ennemi, et ne peut être écartée que par le feu ou par l’eau bouillante. Sa morsure brûle comme la piqûre d’une aiguille rougie au feu; jamais elle n’abandonne ce qu’elle a une fois saisi; elle est l’ennemie mortelle des termites (1), dont elle fait sa pâture favorite; mais elle a elje-même une ennemie dangereuse dans une certaine espèce de fourmi rougeâtre, et nommée dans le pays madschi-moto, parce que sa morsure cause une douleur cuisante. On rencontrait aussi çà et là le tsétsé, cette redoutable mouche si répandue en Afrique depuis les bords du Nil jusqu’à ceux du Zambèze, dont la piqûre, inoffensive pour les hommes, cause infailliblement la mort de tout bœuf, âne ou cheval qu’elle atteint.
Le pays d’Ougogi, où l’expédition entra après avoir franchi les rampes de l’Ouzagara , s’étend sur le plateau, à peu près à égale distance de la côte et de l’Ounyanyembé. Ce pays est habité par plusieurs races, les Ouazagara, les Ouahelé et les Ouagogo. Les plaines donnent du blé en abondance; le bétail
(I) Grosse fourmi blanche répandue en Afrique, qui construit de hautes et fortes maçonneries.
prospère sur les collines herbeuses, mais souvent il est enlevé parles bandits ouarori. Les naturels vendent aux voyageurs du miel , du lait, des œufs et du beurre ; mais tout cela est mauvais. On trouve en abondance dans le pays les pintades, l’ocelot et le beau chacal argenté. Dans les plaines vagabondent l’éléphant et la girafe, que les Arabes appellent le « chameau du pays sauvage » ; on trouve souvent les traces de la girafe dans les pays incultes, mais l’on voit rarement ranimai lui-même. Sa peau sert à confectionner des boucliers et des selles , et sa chair est estimée ; mais la chasse est peu fructueuse dans l’Ougogi, à cause de la multitude des caravanes qui la pratiquent. Le climat de l’Ougogi est tempéré et agréable; son influence sur la santé et le moral de la troupe du capitaine Burton fut des plus avantageuses. On put franchir rapidement le pays mamelonné et peu accidenté qui s’étend de 1 Ougogi a la frontière orientale de l’Ouniamouézi.
« Quatre mois et demi après notre départ de la côte, écrit Burton, le 7 novembre 1857, j’arrivai à Kazeh, principal établissement des Arabes dans cette région et chef-lieu de l’Ounyanyembé, l’un des districts les plus importants du vaste ensemble désigné sous le nom d’Ouniamouézi. Nous étions partis au point du jour; les Beloutcbis avaient leur costume d’apparat , sans lequel un Oriental ne voyage pas
souvent; mais tous devaient bientôt remballer cette belle parure, afin de l’échanger plus tard contre un nombre plus ou moins grand d’esclaves. A huit heures nous fîmes halte auprès d’une petite bourgade, afin que les traînards pussent nous rejoindre, et bientôt, drapeau au vent, la caravane serpenta dans la plaine , au son des cors, au bruit des'cris et des clameurs qui dominaient l’artillerie, présentant un coup d’œil ravissant. La foule qui se pressait aux deux côtés du chemin, et qui rivalisait avec nous d’acclamations bruyantes, était vêtue avec plus de luxe que tout ce que nous avions vu précédemment. Quelques Arabes se trouvaient au bord de la route : ils nous saluèrent avec toute la gravité musulmane, et nous accompagnèrent pendant quelques instants, Parmi eux étaient les principaux trafiquants de l’endroit : Sney-ben-Amyr, Seïd-ben-Myed, bel et jeune Omani de noble race; Mouhinna-ben-Soliman, qui , malgré son éléphantiasis , pénétrait à pied, tous les ans, jusqu’au centre de l’Afrique; enfin Seïd-ben- Ali, qui, les traits fins, la barbe blanche, la tète chauve, surmontée d’un fez rouge, la taille mince, les formes grêles, mais bien proportionnées , offrait le type accompli du vieil Arabe.
« On nous avait prédit un mauvais accueil de la part de ces Arabes ; la façon dont ils me reçurent fut, au contraire, des plus encourageantes. Après n’avoir
si longtemps rencontré que des cœurs de pierre, nous avions enfin affaire à des cœurs d homme. Tout ce dont j’avais besoin, tout ce que j’indiquai, même d’une manière indirecte, me fut immédiatement envoyé, et la moindre allusion à un paiement eût été considérée comme une injure. Snay-ben-Amyr, surpassant tous les autres, joignit aux citrons, au café , aux douceurs , que dans ce pays l’on ne trouve que chez les Arabes , deux chèvres et deux bœufs. Il avait commencé par être confiseur à Mascate, et c’était aujourd’hui l’un des plus riches commerçants de l'Afrique orientale. Contraint par sa santé de quitter la vie active, il s’était fixé à Kazeh, et ses magasins d’étoffes, de colliers, d’ivoire , ses baraques à esclaves , composaient tout un village. Il fut d’une obligeance extrême, nous procura des porteurs, les enrôla, se chargea de nos marchandises, et prépara tout pour notre départ. Sa conversation instructive fut pour moi une source de renseignements précieux : il avait navigué sur le lac Tanganyika , visité les royaumes de Karagouah et d’Ouganda, au nord de ce lac, et l'ethnologie , les mœurs, les idiomes des peuples de cette région ne lui étaient pas moins familiers que ceux de son propre pays. C était un homme pâle, entre deux âges, avec de grands traits, les yeux caves, le regard perçant, la taille haute, les membres décharnés , un peu l’ensemble
de don Quichotte. Il avait beaucoup lu ; sa mémoire était miraculeuse, sa pénétration excessive, et sa parole d’une facilité, d’une élégance dont je fus surpris et charmé : bref, généreux , discret, délicat , brave et honnête , il était de ceux dont on se fait des amis. »
^ Kazeh, où les deux voyageurs séjournèrent plus d un mois , au milieu des embarras de leurs préparatifs et des soins bienveillants de leurs amis arabes, est un des grands entrepôts de l’Afrique orientale! Situe dans une région fertile , saine et relativement sûre, au point d’entre-croisement des routes qui vont vers Zanzibar à l’est, vers le lac Nyanza et le royaume d Ouganda au nord, vers le Tanganyika et le pays d Oujiji à 1 ouest, vers l’Ourori au sud , ce village , composé dégroupés d’habitations assez confortables, est devenu nécessairement un lieu de repos et de commerce pour les caravanes. Les Arabes qui s’y sont fixés depuis 1 852 y mènent une existence agréable et même luxueuse: leurs maisons, bien qu’elles n aient qu’un rez-de-chaussée, sont spacieuses et commodes; Zanzibar leur envoie tous les objets de luxe, et un grand nombre d’esclaves les servent.
L habitation des Arabes dans l’Ouniamouézi (Terre de la Lune) est tout simplement la tembé africaine modifiée par les exigences de la vie musulmane. La verandah (1) profonde, ombreuse, qui en ceint (l) Sorte de portique soutenu par des colonnes en bois.
l’extérieur, abrite une large banquette où leshommes vont goûter la fraîcheur du matin et la sérénité du soir ; c’est là qu’ils font la prière, qu’ils travaillent , qu’ils reçoivent leurs amis. Sous la verandah est une porte semblable à une herse, qui donne accès dans un vestibule , où deux divans en terre battue, ayant des coussins de même matière, composent tout le mobilier; des nattes recouvrent l’argile, et sont remplacées par des tapis lorsqu’on attend des visites. Un couloir, qui tourne immédiatement pour tromperies regards des curieux, conduit de ce vestibule dans une cour entourée de chambres, et qui, chez les indigènes , est fermée par une estacade ou une palissade de roseaux. Pas de fenêtres à ces chambres, où l’air pénètre seulement par de petits œils-de-bœuf, qui servent au besoin de meurtrières.
De la pièce d’honneur, où couche le maître du logis , on passe dans une salle complètement noire qui sert de magasin ; le harem et les servitudes complètent ce genre d’habitations. De l’intérieur des cellules qui le composent, le regard n’aperçoit que des murailles et la petite cour, où l’eau ruisselle durant la saison des pluies. Pendant le jour, une clarté douteuse contraste péniblement avec le rayon brillant qui jaillit de la porte, et, le soir, il n’est pas de luminaire qui puisse éclairer ces murs terreux , gris et rougeâtres. On y suffoque, on y subit les rafales
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du vent qui s’y engouffre ; chez les indigènes, la toiture laisse passer l’eau; et chaque solive du plafond, chacune des fentes de la muraille, sont habitées par des myriades d’insectes.
Le pays d’Ouniamouézi est sain et bien cullivé ; les villages y sont nombreux, les champs soignés; de grands troupeaux de bœufs à bosse volumineuse, comme ceux de l'Inde, se mêlent à des bandes considérables de chèvres et de moutons , et donnent à la campagne un air de richesse et d’abondance. Dans ce pays, le coucher du soleil est un instant plein de charmes : la brise s’épanche en ondes embaumées , comme si elle était produite par un immense éventail ; partout la vie éclate et se révèle avec douceur : les petits oiseaux chantent la chanson du soir, et lissent leur plumage; les antilopes regagnent leurs buissons ; le bétail folâtre et bondit, l’homme se livre au plaisir. Toutes les femmes du village, depuis l’aïeule j usqu à la petite fille de douze ans , s’asseyent en rond et prennent leurs grandes pipes à foyer noir; elles paraissent y puiser de profondes jouissances ; la fumée quelles aspirent lentement s’exhale de leurs narines; de temps à autre elles se rafraîchissent la bouche avec des tranches de manioc, ou un épi de maïs vert cuit sous la cendre ; puis quelque sujet d’entretien fait poser la pipe , et un babil général brise tout à couple silence.
Les animaux de rOuniamouézi ne diffèrent pas beaucoup de ceux de l’Ouzagara et del’Ougogi. Les hautes et les basses forêts renferment des lions, des singes, des léopards, des hyènes et des chats sauvages; dans les plaines, on rencontre l’éléphant, la girafe, le buffle, l’antilope, le couagga; les rivières sont peuplées de crocodiles et d’hippopotames. Le nyani, ou singe cynocéphale, au nord du pays, est de la taille d’un lévrier; il y en a trois espèces, une rouge, une noire et une jaune, toutes également redoutées. Le colobus guereza, appelé ici mbega , est un singe à collet fourré , à longs poils noirs luisants, à crinière blanche; il est extrêmement propre et soigneux de sa personne, et les Arabes assurent que, poursuivi par les chasseurs , il met sa magnifique fourrure en pièces pour éviter qu’elle ne puisse servir à ses ennemis. Rarement il descend des arbres, où il se nourrit de fruits et de jeunes pousses. Les Arabes parlent aussi de chiens sauvages qui vivraient dans les environs de l’Ounyanyembé, hauts d’environ cinquante centimètres, couverts d’une fourrure rude, d’un brun noirâtre; ils ont de longues queues bien fournies , vont par bandes de vingt à cent individus , ne poussent pas des aboiements, mais des hurlements, et s’attaquent à l’homme aussi bien qu’aux grands animaux.
Les Ouaniamouézi, habitants de ce pays, présen-
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tent le type complet des nègres de cette portion de l’Afrique. Leur peau est généralement d’un brun sépia foncé, leur physionomie est plus éloignée du type asiatique que celle des peuples de la cête. Leur peau exhale une odeur très-désagréable ; ils laissent aux cheveux une longueur de sept à huit centimètres, les portent en petits tire-bouchons, de façon à tomber par derrière comme une espèce de frange, tandis que sur le devant de la tête ils sont rassemblés , comme chez les anciens Égyptiens. La barbe est pauvre et courte; les favoris manquent tout à fait; ils s’arrachent les poils de la lèvre supérieure et les cils. Ces peuples sont robustes et élancés ; ils ne manquent pas d’un certain courage sauvage. Leur signe de race consiste en une double rangée de petites entailles qui, partant de l’extrémité des sourcils , se dirigent le long des tempes jusqu’au milieu de la joue et même jusqu’au menton; d’autres fois on rencontre une ligne, ou une incision formée de trois petites lignes, qui va du front jusqu’au nez. Chez les hommes ces lignes sont noires ; chez les femmes , bleues ; celles-ci se font aussi de petites raies sous les yeux. Les Ouaniamouézi ne se taillent pas les dents en forme de scie, comme les peuples situés plus au sud ; mais ils écartent les deux dents antérieures à la pointe, de manière à laisser un triangle ouvert. Les femmes s’extirpent les deux dents du milieu ; les nègres des deux sexes s’allongent les oreilles.
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Le costume consiste d’ordinaire en peaux de bêtes : seuls, les chefs et les riches s’habillent avec du coton. Les enfants courent sans vêtements ; chez les jeunes filles, la poitrine reste découverte ; enfin les nourrissons sont portés sur le dos de leurs mères. Comme ornement, ils préfèrent à toute autre chose les perles de verre , surtout les rouges , et celles que l’on nomme « œufs de pigeon » , ou grosses perles blanches de Nuremberg. Ils suspendent à leurs colliers de verroteries des coquilles, ou kiwanga , apportées de la côte, ainsi que des dents d’hippopotame. Ceux qui ont la barbe assez fournie y suspendent des perles. Enfin des anneaux d’airain massif, des bracelets de fil de laiton, de petites clochettes en fer, des étuis d’ivoire, forment le complément de la toilette. En voyage ils portent une corne à bouquin en bandoulière ; au logis ils la remplacent par un petit cornet renfermant des talismans bénits par le mganga.
Les Ouaniamouézi ont peu de fêtes solennelles. Lorsqu’une femme est sur le point d’accoucher , elle se retire dans les bois, revient peu après portant sur son dos un enfant enveloppé d’une peau de chèvre, et rentre dans sa hutte, souvent même avec une charge de bois par-dessus le marché. Les jumeaux sont rares, et l’usage est d’en tuer un. À la place de l’enfant étouffé , la mère place près de son enfant vivant Une calebasse enveloppée de draps à
laquelle elle présente aussi de la nourriture. Il est d’usage que la fortune du père passe aux enfants qu’il a eus d’une esclave , sous le prétexte que ses enfants légitimes , ayant des parents auprès d’eux , ne seront jamais dans le besoin. Lejeune garçon est, tout petit, commis à la garde des troupeaux : dès l’âge de dix ans il est berger en titre, se construit une hutte, cultive un champ de tabac, et le voilà indépendant.
Les warara, ou jeunes filles, ont aussi un usage étrange. Elles restent avec leurs parents jusqu’à l’âge de se marier : alors elles se réunissent une dizaine du même âge, on leur construit une hutte commune, et elles vivent là dans la plus complète liberté, recevant qui bon leur semble, au grand préjudice des mœurs. Aussi les liens de la famille sont* ils fort relâchés chez ces nègres.
Chaque village présente une habitation caractéristique : c’est la maison de réunion, 1 sihouanza. Il y en a deux, l’une pour les hommes , l’autre pour les femmes; la cour est ombragée d’un vaste sycomore. L’ihouanza est d’ordinaire une case plus solidement construite et plus spacieuse que les autres ; les murailles en sont mieux décorées. Des talismans suspendus au linteau de la porte en protègent le seuil. On retrouve à l'intérieur le lit de camp, fait cette fois avec des planches, les trois cônes du foyer, la pierre
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à moudre, des flèches, des lances, des bâtons suspendus au plafond. C’est là que les hommes de la bourgade vont passer le jour, et souvent la nuit, à boire, à jouer, à fumer du tabac ou du chanvre, à ca user et à dormir entièrement nus, comme des chiens dans un chenil.
Les Ouaniamouézi s’occupent principalement de commerce ; ils sont presque exclusivement employés comme porteurs dans la région africaine parcourue par Burton : véritables bêtes de somme, ils sont endurcis aux mauvais traitements , capricieux, poltrons, et jettent quelquefois la charge au milieu de la route pour regagner leur pays; mais le vol dans l’accomplissement de leurs fonctions est très -rare chez eux.
Dépari de Kaseh. — Marche de la caravane. — Maladie de Burlon. — Découverte du lac Tanganyika. — Kaouélé.— Le pays d’Oujiji. — Exploration du Tanganyika. — Retour h Kazeh, et voyage de Speke au Nyanza. — Le royaume d’Ouganda. — Départ pour Zanzibar. — Le Kichyoma.
Le 5 février 1858, les deux voyageurs prirent congé de leurs hôtes arabes, et après mille retards, mille difficultés , la caravane reprit sa route vers l’ouest pour gagner le lac Tanganyika , que Burton avait à cœur de découvrir et d’explorer. C’est ici le
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lieu de faire connaître, par quelques traits empruntés au spirituel voyageur, l’organisation et la marche d’une de ces singulières caravanes africaines par l’intermédiaire desquelles le commerce d’échanges se fait exclusivement dans toute cette immense région.
« Trois sortes de caravanes parcourent l’est de l’Afrique : les unes se composent exclusivement des Onaniamouézi; d’autres sont commandées par des esclaves de confiance ; les troisièmes , par des Arabes. La nôtre se rapproche beaucoup de ces dernières, avec cette différence que nous ne sommes pas suivis par un nombreux personnel de notre maison. A quatre heures du matin , au premier chant du coq , j’appelle mes Goannais pour qu’ils fassent le feu; ils sont transis par la nuit , et se hâtent de m’obéir. Nous prenons du thé, du café s’il y en a, des gâteaux avec de l’eau de riz, ou un potage semblable à du gruau. Les Beloutchis , pendant ce temps, chantent leurs hymnes autour d’un chaudron placé sur un grand feu , et se réconfortent avec le couscoussou, les fèves grillées et du tabac.
« A cinq heures , le murmure des voix commence , c’est l’instant critique : les porteurs out promis la veille de partir de grand matin; mais, par ce froid du matin, ce ne sont plus les hommes d’hier, accablés de chaleur; plus d’un d’ailleurs a pris la fièvre.
Puis dans toutes les caravanes il y a de ces paresseux à la voix haute, à l’esprit mal fait, dont le seul plaisir est de contrarier; s’ils ont résolu de ne pas bouger, ils resteront là devant les tisons à se chauffer les pieds, sans tourner la tète , ou à fumer et à vous regarder sous cape. Si la bande est unanime, il ne vous reste qu’à rentrer sous votre tente. Si , au contraire, il y a partage, peut-être parviendrez-vous à galvaniser vos paresseux. Le caquet s’anime, les voix s’élèvent, les cris: «Chargeons! en route! Je suis un âne! un bœuf, un chameau ! » se font entendre au milieu du bruit des tambours, des flûtes, des sifflets et des cors...
« Enfin tout est préparé. Le kirangozi, ou chef des porteurs, endosse son fardeau, toujours léger, et saisit son drapeau : celui-ci, signe distinctif des caravanes venues de Zanzibar, est d’un drap rouge écarlate, mais fort lacéré par les épines. Un pagazi, ou porteur spécial, suit le kirangozi, battant la marche : celui-ci porte un manteau long de deux mètres , en drap rouge, percé d’une ouverture où passe la tête, et pendant en lanières devant et derrière; il a aussi une coiffure bizarre, c’est la peau d’un singe marbré ou d’un chat sauvage qui tombe sur les épaules, tandis que les cheveux sont ornés de plumes de grue. Les insignes de ses fonctions sont : une queue de bête attachée de manière à faire croire qu’elle lui est natu-
relie; une broclie en fer terminée par un crochet, décorée d’un fil de perles, et une quantité de petites gourdes huileuses contenant du tabac , des simples et des talismans. Tous les membres de la caravane doivent lui obéir, et, pour s’assurer de leur docilité, il leur a fait don d’une chèvre ou d’une brebis , dont, au reste, il ne tardera pas à recouvrer la valeur : on lui doit la tète de chaque animal tué, et tous les cadeaux qui se font au bout du voyage sont pour lui. Nul ne peut le précéder pendant la marche, et, pour reconnaître le coupable à la fin de la journée, on lui ôte une flèche de son carquois.
« La caravane s’ébranle. En tète sont les porteurs d’ivoire, les plus chargés et les plus fiers de tous; chaque défense porte à une extrémité une clochette ; à l’autre, les bagages du porteur. Après l’ivoire, les étoffes ; puis la foule des porteurs chargés d’objets plus légers: dents de rhinocéros, cuir, sel, tabac, houes en fer, caisses et ballots, etc... Avec ceux-ci marchent les fils de Ramji, leur mousquet sur l’épaule ; les femmes et les enfants, tous chargés , ne fùt-ce que d’un poids d’un demi-kilo; les ânes, portant leur fardeau sur des bâts en peau de buffle ou de girafe. Presque toujours un mganga accompagne la caravane; mais, en sa qualité de personnage sacré, il sollicite le droit de porter le plus petit fardeau.
« Une fois en marche , le bruit est la grande dis-
traction : c’est à qui rivalisera avec les tambours et les cornets, à qui sifflera, glapira, hurlera, imitera le chant des oiseaux, les cris des bêtes féroces ; le tout avec redoublement dans le voisinage des bourgades.
« A huit heures , si on découvre de l’ombre ou un étang, le drapeau rouge se déploie, et le son du baryhoumi, qui ressemble de loin à celui du cor de chasse, annonce une halte. On dépose les fardeaux, on se couche, ou l’on flâne ; on jase, on boit, on fume, on tousse , on crache, on suffoque.
« Si la marche se prolonge jusqu’à midi , la caravane souffre cruellement de la chaleur. Le soir, lorsqu’on arrive au kractl où l’on doit passer la nuit, chacun s’empare de la meilleure place qu’il peut attraper. Quand les logements sont prêts, les ânes déchargés, les morceaux de bois entassés pour le feu, les cruches remplies d’eau, l’on s’occupe du dîner. Les femmes broient le grain, les coqs chantent, les esclaves travaillent à piler le café; le foyer, consistant en trois pierres, est toujours excellent; on y pose la noire marmite de terre sur un trépied, et les groupes se forment autour d’elle. Les nègres, souvent éprouvés par de longs jeûnes, se jettent avec avidité sur la nourriture, et dévorent en une heure
les provisions d’une semaine. Les seuls mots Poscho! pamba ! (manger! ration !) peuvent secouer leur pa¬
resse.
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« Le soir, lorsque la lune brille , le tambour commence à rouler; la jeunesse des villages voisins se rassemble autour du camp , et l’on se met à danser. Cette danse est un exercice violent , mais il ne paraît pas fatiguer ces Africains. Elle débute par des attitudes sérieuses et solennelles : un danseur paraît , le loustic du village ordinairement ; il danse seul, en agitant les mains, les bras, les jambes; secoue sa peau de vache, encore couverte de poils, et tournoie autour du centre. Puis un cercle se forme autour du foyer; un homme s’en détache, ouvre le chant , et tous le suivent en chœur. Après quoi tous les danseurs piétinent alternativement de l’un et de l’autre pied, remuent les jambes comme des foulons, puis subitement se mettent tous à sautiller en mesure , avec une justesse parfaite. Alors commence une nouvelle danse. Ils agitent le corps en tous sens, d’abord modérément , puis avec une animation croissante ; s’inclinent, se redressent, font tourner les bras comme des ailes de moulin à vent. Enfin une grande promenade termine cette partie de plaisir : c’est une sorte de galop infernal exécuté par des centaines de diables furieux ; et alors le chant cesse forcément, car tous les danseurs se jettent avec des cris à plat ventre sur la terre pour reprendre haleine. Les vieillards contemplent avec ravissement ce spectacle, qui leur rappelle le temps où ils pouvaient se livrer à pareille fête , et
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disent à hante voix : « C’est beau ! c’est très-beau ! » Les femmes dansent de leur côté.
« Lorsque la danse n’a pas lieu , on y supplée en fumant et en chantant près du feu après le dîner. Voici une chanson improvisée sur mon compte dans une de ces haltes :
Le méchant blanc vient de la côte !
Pati ! Pati !
Nous suivrons le méchant blanc,
Puti! Puli !
Aussi longtemps qu’il nous nourrira,
Puti! Puti!
Nous irons à travers les montagnes et les fleuves,
Puti ! Puti !
Avec la caravane de ce grand marchand ,
Puti! Puti!
« Entre temps se disputent, crient et hurlent les Beloutchis et les fils de Ramji, jusqu’à ce qu’à huit heures environ le cri : « Lala ! lala ! » (dormir ! ) se fasse entendre. Les hommes se jettent aussitôt sur leur couche; les femmes travaillent souvent jusqu’à minuit. Peu à peu toute la caravane s’endort, et présente alors un aspect particulier et saisissant. Les feux à demi éteints flamboient çà et là, jettent dans un vaste rayon des lueurs étranges sur les buissons et les hauts arbres de la forêt sombre. Au-dessus de moi, dans un ciel d’un bleu profond , les étoiles scintillent d’une lumière argentée ; à l’horizon du couchant s’é-
lève la lune étincelante, etprès d’elle Vesper rayonne comme un diamant. »
L’expédition , continuant sa route à travers le pays d’Ousumboua, atteignit le village de Msérié, où les caravanes de commerce séjournent d’ordinaire quelque temps; elle eut beaucoup à souffrir des pluies diluviennes et de l’humidité du pays, au point que, en arrivant au village de Kadchancheri , Burton tomba plus gravement malade que jamais. Des douleurs insupportables dans tous les membres, surtout au coucher du soleil, paralysaient le malheureux voyageur, et sa constitution athlétique sembla ne pouvoir supporter cette nouvelle attaque.
te J’ai vu , écrivait-il , la mort devant mes yeux ; tout mon corps était abattu et incapable de mouvement , mes membres étaient comme morts ; je n’avais plus aux pieds d’autre sensation que celle de la piqûre de milliers d’aiguilles; impossible de mouvoir les bras ; une pierre ou une étoffe affectaient également mon toucher. Je me voyais là mourant , à deux mois de distance de tout secours de l’art, et le but de l’expédition n’était pas atteint! Pourtant je me consolai en disant, avec les Arabes : «L’espé- « rance est une femme, le désespoir un homme. » Si l’un de nous mourait, l’autre pouvait survivre, et remettre en Europe le résultat de nos recherches. Loi s que j’avais entrepris le voyage, j’étais décidé
à résoudre le problème ou à mourir. J’avais fait ce qui m’était possible pour cela; il ne me restait plus qu’à mourir en homme. »
Au bout de dix jours, Burton put cependant remonter sur un âne, et cette fois, après avoir traversé sur un bac le fleuve Malagarazi , qui va se jeter au lac ; après avoir franchi les hois, les rivières, les vallées, les montagnes; après des peines et des fatigues inouïes, le 13 février 1858, on déboucha d’une petite forêt à travers une clairière de hautes herbes, au sommet d’une colline, d’où la vue s’étendait au loin devant les voyageurs.
« Le guide fit un changement brusque de direction; je le suivis au haut de cette butte escarpée, et lui demandai : « Qu’est-ce donc que cette ligne bril- « lante que j’aperçois là-bas, dans le fond? — Je « pense, dit Bombay, que ce doit être de l’eau. » Je m’arrêtai surpris, suffoqué. Ma vue était encore faible, les arbres empêchaient le regard de s’étendre à l’aise, et un clair rayon de soleil dorait alors une petite portion du lac, dont le reste était dans l’ombre. Je m’adressai de vifs reproches sur ma sottise : j’avais donc joué ma vie et sacrifié ma santé pour venir découvrir cette misérable flaque d’eau ! Les Arabes avaient, pensais-je, exagéré, suivant leur habitude; il ne me restait plus qu’à rebrousser tout de suite, et à chercher si je serais plus heureux au Nianza, le
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grand lac du nord. Cependant je fis encore quelques pas en avant, et soudain le lac tout entier se déroula dans sa majesté, et vint me remplir d’admiration et de ravissement!
« Rien de comparable , en effet , comme vue pittoresque , à l’aspect du beau lac Tanganyika , mollement couché dans son lit de montagnes , et se jouant au loin dans les chauds rayons d’un soleil tropical. A mes pieds s’abaissait, rude et escarpé, un amphithéâtre de collines , le long desquelles courait en zigzags le sentier le plus abrupt; tout au bas, une bande étroite d’un vert étincelant, riche et fertile au delà de tout ce qu’on peut dire; puis une pente douce conduit au sable jauni du rivage, ici découvert et livré sans défense au clapotement des vagues, là couvert de joncs et de roseaux. Juste en face de moi s’étalait la nappe des eaux du lac , d’un bleu doux et clair, large de trente à trentecinq milles , et rayée par le vent d’est de longues lignes d’écume blanche comme la neige. Le fond du tableau était formé par une muraille haute , et brisée çà et là de montagnes d’un gris d’acier, les unes mouchetées de brouillards couleur de perle , les autres enveloppées de nuées, tandis que sur d’autres points elles découpaient leurs vives arêtes sur le bleu pur du ciel. Les gorges , les vallées , les fentes de montagnes s’y dessinaient en bleu foncé , et les
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hauteurs qui dominent le lac s’abaissaient en collines arrondies, dont les vagues du lac venaient lécher les pieds. Vers le sud, en face d’un long promontoire bas derrière lequel le Malagarazi vient rouler dans le lac ses eaux limoneuses , j’apercevais les contre-forts del’Ouguhha, et un petit groupe d’îles vis-à-vis. Sur le rivage, des villages entourés de champs bien cultivés ; le lac animé par les canots des pêcheurs; puis, lorsque nous fûmes plus près, le murmure perceptible des eaux; tout cet ensemble était animé et vivant. Si quelques ouvrages d’art, kiosques, mosquées, palais ou villas, étaient venus faire contraste avec la prodigieuse puissance de végétation de cette nature exubérante , le paysage du Tanganyika pourrait se comparer aux vues les plus célèbres et les plus splendides du monde. Ce qui pour moi doublait le charme de cette admirable perspective , c’était le contraste avec la route parcourue, avec les vallées sombres et humides, avec les mélancoliques solitudes , avec les insupportables marécages. Combien l’aspect du lac enivrait mon cœur et mes yeux ! J’oubliai les incertitudes du retour, les fatigues et les périls du voyage , et tous ceux qui m’entouraient, depuis mon compagnon, presque aveugle, jusqu’à notre factotum Said-bin- Salim , semblaient partager mon bonheur ! »
Le lac Tanganyika est situé entre le 3® et le
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8e degré de latitude sud, vers 27° de longitude est de Greenwich; sa longueur est d’environ trois cents milles anglais ; sa largeur, de trente à quarante ; son eau est douce , et nourrit d’immenses quantités de poissons variés et délicats. Ses rivages sont habités par les Ouavira , les Ouarundi , les Ouajiji , au nord ; lesOuatembe, vers le sud. Le district d’Oujiji , ou venaient d’aborder Speke et Burton, est sur la rive orientale du lac , à cinq cent quarante milles environ de la côte de Zanzibar ; le voyage avait duré deux cent trente-trois jours.
Le 14 février 1858 , une barque arabe , trouvée au bourg d’Ukaranga , transporta en trois heures les étrangers à Kaouélé, principale agglomération de cabanes du district d’Oujiji : ils y abordèrent au milieu d’une foule noire et curieuse, tellement étonnée, que les yeux leur sortaient de la tète, poussant des cris assourdissants renforcés d’un tapage infernal de tambours et de trompettes. On les installa dans la maison des étrangers, en vue du lac, et l’humidité excessive de cette misérable cahute ne fut guère propre à rétablir la santé détruite des deux voyageurs.
Un sol fertile , favorisé par une abondante humi dité, fait d’Oujiji la province la plus productive de cette partie de l’Afrique. Des végétaux qui partout ailleurs ont besoin de culture croissent ici naturel-
lernent; tous les légumes , tous les fruits de l’Afrique s’y sont donné rendez-vous. La nature animale correspond, par sa vigueur et sa variété , à la splendeur de la végétation. Les troupeaux d’éléphants se jouent dans les vastes lisières de roseaux qui bordent le lac. Les hippopotames, ainsi que les crocodiles, abondent dans les eaux , et les buffles dans la plaine : parmi les bêtes carnassières , il faut ajouter aux hyènes des bandes de chiens sauvages. Plusieurs espèces d’oiseaux aquatiques vivent de la pêche , aux dépens des poissons du lac. Les serpents, les grenouilles , les scorpions , les fourmis blanches ou noires , les araignées et mille insectes hideux se montrent partout , envahissent les habitations , et finissent par en expulser l’homme. Ajoutons à ces fléaux les moustiques et la tsétsé.
Les naturels d’Oujiji sont fortement constitués et très-noirs. Leurs pieds et leurs mains sont d’une largeur formidable; leur accent est rude et strident; leur regard est assuré , leurs manières sont rudes jusqu’à l’insolence. Les femmes rivalisent de grossièreté avec les hommes , pénètrent dans la hutte de l’étranger, et s’y emparent sans scrupule de l’objet de leur convoitise. Les deux sexes se frottent d huile, et se barbouillent le visage et les cheveux , soit avec de l’ocre rouge, soit avec de la craie blanche, ce qui leur donne un air hideux et grotesque à la
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fois. Ils pratiquent aussi le tatouage. Les chefs aiment à se vêtir detoffes de couleur, qu’ils arrachent aux caravanes par leurs exactions. Les femmes riches portent aussi des robes bleues ou rouges. Les pauvres, au contraire, sont à peine couverts d’une peau d’animal sauvage , et leurs femmes n’ont que d’étroits tabliers fabriqués avec des fibres d’écorce. D’ailleurs les colliers de verroterie, de porcelaine ou de coquillages, les bracelets ou les anneaux de métal, sont une mode générale. Les hommes sont armés de petites haches de bataille, de lances et de grands arcs, qui projettent des flèches remarquablement pesantes. Les fusils sont très-rares, et réservés aux chefs.
Les gens de l’Oujiji passent pour former la race la plus turbulente de cette région. A l’exemple de leurs chefs, ils sont insolents et cupides envers l’étranger , tournent en dérision ses manières et son langage, puis, pour le moindre service, veulent lui arracher un salaire exorbitant. Toujours prêts à la violence , ils rit respectent pas même les lois de l’hospitalité. Les enfants, dès leurs plus jeunes années, affectent la même rudesse et la même méchanceté que leurs parents; il mordent et égratignent comme de petits chats sauvages. Observons encore que , la sobriété étant aussi inconnue que la propreté dans l’Oujiji, les habitudes d'ivrognerie doublent l’insolence naturelle des habitants.
AKaouélé, nos voyageurs se trouvèrent soumis à l’autorité despotique d’un chef brutal et ignoble, nommé Kannéna. Lorsqu’il s’agit de louer quelques barques pour explorer le lac, Kannéna refusa nettement , et fit la même défense à tous ses sujets : ce fut là la source de longs retards, pendant lesquels la santé du capitaine Speke se remit peu à peu, et ce fut lui qui fut chargé de se rendre en canot à l’île de Kivira, où un Arabe, nommé Hamid-ben-Suleyman, avait un établissement, et pouvait leur fournir une grande chaloupe à voiles pour leur exploration.
« Le temps perdu , écrit le capitaine Speke , eut du moins pour moi ce profit , que ma santé s’améliora , grâce aux bains fréquents et aux promenades dans l’air frais du matin et du soir. Le local où l’on se baigne est disposé sous l’influence de l’idée que le crocodile obéit à un certain charme : les naturels enfoncent dans l’eau , à cinquante yards du rivage , les branches d’un arbre particulier, et dans cette enceinte ils se croient en sûreté, parce que, dans leurs idées , le crocodile ne pourrait franchir cette barrière mystérieuse. A midi, protégé par un parasol et par une paire de lunettes, je visitais souvent le marché , pour échanger contre les denrées nécessaires nos perles de verre. Le marché se tient, entre dix heures du matin et quatre heures du soir, près
du port ; quelques huttes rapidement construites avec des branchages et des herbes sont démolies chaque jour. On y vend du poisson, de la viande, du tabac , de l’huile de palme , des spiritueux , diverses espèces de pommes de terre, des artichauts, des fèves, des cannes à sucre, une foule de légumes, de l’ivoire, et parfois des esclaves. »
Le 3 mars, Speke s’embarqua dans une longue pirogue faite d’un tronc d’arbre creusé ; l’équipage se composait de vingt-six hommes, formant une étrange bigarrure. La première nuit se passa à la côte, sous de continuelles averses, et la journée du lendemain fut consacrée à ces pertes de temps si communes en Afrique. Le 5 mars, les rameurs poussèrent l’embarcation le long de la côte occidentale du lac.
« Dans cette étendue, dit Speke, la côte est escarpée, et surmontée de collines boisées qui forment le prolongement d’une haute chaîne, en forme de croissant , dont s’entoure la pointe nord du lac. On passe devant l’embouchure du Malagarazi , traversé antérieurement par la caravane en venant de Kazeh. A notre gauche , c’est toujours le même panorama de collines vertes couvertes de bois , panorama splendide , mais fatigant par son uniformité. Après une demi-heure de repos nous reprenons la navigation, et volons devant la baie où se jette le fleuve. Ici, de
grands roseaux brisent le cristal des eaux du lac ; c’est la demeure des crocodilles et des hippopotames, et ces derniers s’arrêtent à nous regarder d’un œil fixe , en grondant et en reniflant , comme furieux d’avoir été troublés dans leur paisible solitude. Nous ramons ensuite le long du rivage, pour atteindre avant la nuit Mgiti-Khambi , petit port charmant, qui se replie dans une anse en arrière des collines, invisible du lac. Si quelques signes de civilisation, des maisons blanches ou de beaux jardins interrompaient l’éternelle verdure des montagnes et des forêts , et brisaient l’uniformité de ce panorama de collines , de vallées , de prairies vertes et de bruns rochers, qui finit par fatiguer de sa splendide exubérance, ce serait un véritable paradis que cette rive du lac. L’eau, d’un bleu profond, contrastant avec le vert sombre des forêts et la couleur brune des rochers, produit une impression qui finit par s’émousser à cause de sa vivacité même. »
Le lendemain, au moment du départ, les éclairs illuminaient les collines lointaines; de gros nuages lourds, accompagnés de coups de vent violents et de vagues écumantes, venaient du côté du midi; on attendit, à l’abri , le passage de cette tourmente, semblable à celles dont le lac Tanganyika est souvent bouleversé. Le lendemain nouvel orage ; après quoi, profitant d’un retour de beau temps, les navigateurs
franchirent le lac dans sa largeur, et vinrent aborder à un groupe d’iles situé près de la rive occidentale , dont les principales sont Kivira, Kassenge et Kabizia. La plus grande est Kivira; elle a cinq milles de long sur deux de large; elle est boisée et très-peuplée. On y cultive le manioc, la patate, le maïs, et la volaille y abonde. Le vêtement des insulaires consiste en petites peaux de singes noirs, en peaux de chats , en fourrures enlevées à tous les animaux qu’ils peuvent saisir. Ces peaux s’attachent à une ceinture tout autour du corps; la tète de l’animal pend par devant , tandis que la queue flotte par derrière avec une certaine grâce. Ces nègres sont fatigants au plus haut point par leur curiosité , et la patience de Speke fut bien souvent poussée à bout par leur contemplation stupide ou leur bavardage incohérent.
Malheureusement pour l’expédition , le négociant arabe de l île Kassenge, tout en exerçant l’hospitalité la plus large vis-à-vis de l’officier anglais, imagina une suite de délais pour se dispenser de prêter son embarcation, et Speke dut revenir à Kaouélé, près de son compagnon, sans avoir réussi dans la mission dont il s’était chargé.
Barton résolut alors d’explorer la partie septentrionale du Tanganyika, d’où, au dire des gens du pays, un fleuve important sortait, se dirigeant vers
l’afrique inconnue.
le nord. Les négociations avec Kannéna furent laborieuses, et il fallut subir des conditions exorbitantes pour en obtenir deux canots : l’un de vingt mètres de long, portant trente-trois rameurs, fut monté par Burton et par Kannéna; l’autre, long de treize mètres environ , fut dévolu à Speke. On devait se diriger sur IJ vira, grand marché situé au nord-ouest du lac, où les Arabes vont acheter les dents et les esclaves qui font l’objet de leur commerce.
« Le 12 avril 1858, nous quittâmes enfin le mouillage, et pour la première fois notre noble pavillon flotta sur les eaux profondes du Tanganyika. Nous longions la rive orientale en nous dirigeant vers le nord. La côte était montagneuse et verdoyante. De distance en distance , au débouché des vallons qui déversent dans le lac les eaux de la plaine , nous apercevions de pauvres hameaux de pêcheurs, composés de cinq ou six huttes construites en forme de ruches d’abeilles.
« Pour tout mobilier, ces misérables huttes contiennent seulement les pierres du foyer et les nattes qui servent de couche à leurs habitants. Souvent nous pouvions distinguer ceux-ci, assis sous l’ombrage des arbres auxquels étaient attachés leurs filets. Leurs canots, amarrés sur la plage à une distance où le ressac ne pouvait les atteindre, leur servaient de sièges ou d’appuis.
l’àfrique inconnue.
« Il convient de dire ici quelques mots de notre manière de naviguer. Le mouvement des pagaies est accompagné d’une sorte de hurlement mélancolique et prolongé, auquel répond par intervalles un chœur étourdissant de cris aigus. A cette déplaisante musique vocale il faut ajouter, sur chaque canot, deux ou trois hommes incessamment occupés à souffler dans des cornes de bœuf, ou à frapper à tour de bras sur une sorte de tam-tam. Ce vacarme infernal est continu : il ne cesse que dans les instants de grande terreur qui partout produisent le silence. Les noirs manient la pagaie avec une telle maladresse, qu’à chaque tour ils emplissent d’eau T embarcation, ce qui me soumettait à un bain froid ininterrompu. Vainement je leur conseillais le mouvement régulier, qui seul est durable : tantôt ils travaillaient avec une ardeur fébrile qui les mettait subitement hors d’haleine; tantôt ils refusaient de bouger; tantôt les deux canots venaient à se heurter, et il s’ensuivait un échange d’injures et de menaces, suivant les usages de ces barbares. De temps en temps nos matelots s’arrêtaient pour manger, pour boire ou pour fumer. Nous ne passions jamais à portée d’un village sans qu’une dispute s’élevât parmi nos hommes, les uns voulant mettre pied à terre, les autres voulant pousser en avant. Quant au capitaine, tranquillement assis à la place la plus commode de
l’embarcation , il usait rarement de son autorité. Si le canot s’approchait du rivage, les rameurs sautaient à terre sans rien consulter que leur propre caprice. Le soir, arrivés au lieu où l’on devait passer la nuit, ils se dispersaient , les uns pour ramasser du bois , les autres pour chercher des vivres, tandis que le reste , à l’aide de bâtons et de cordes d’écorce , dressait avec les nattes du bord de petites huttes en forme d’une moitié d’orange. Ces abris peuvent garantir quatre du cinq personnes , saufles jambes toutefois, qui débordent en dehors. Il n’y avait d’ailleurs pas de halte fixe; rien n’était prévu d’avance, rien n’était régulier, d’où il résultait une perte de temps considérable...
« Le 19, nous franchîmes heureusement le lac, et atteignîmes la côte orientale de file Oubwari ; nous contournâmes ensuite la pointe nord , et allâmes passer deux jours sur la côte occidentale de cette longue et verdoyante arête. On dit que les habitants en sont anthropophages; c’est sans doute par misère et par paresse ; car ces malheureux, ne sachant pas cultiver la terre admirablement fertile qu’ils habitent, sont obligés, pour subsister, de recourir aux aliments lesi plus dégoûtants, aux rats, aux reptiles, aux insectes, qu’ils dévorent sans même prendre la peine de les faire cuire ; d’où l’on peut conclure qu’ils n’ont aucune répugnance pour la chair humaine, même non rôtie.
i/afrique inconnue.
Rien de plus dégradé que cette race infortunée , redoutable aux cadavres des morts bien plus assurément qu’à la personne des vivants ; ce qui n’empêcha pas nos équipages noirs de ressentir une terreur profonde en touchant le rivage de l’ile. »
Le 26, franchissant le second bras du lac, on atteignit l’Ouvira, sur la rive ouest du lac, et l’on y trouva une population bienveillante et empressée pour les étrangers. « Notre réception y fut splendide : la foule se rassembla pour voir débarquer les deux marchands blancs, et les saluer par un concert vocal et instrumental qu’il serait au-dessus de mes forces de décrire. Pour répondre à cette politesse, les capitaines de nos barques exécutèrent à bord , et en vue de la population entière, une danse dans laquelle ils déployèrent la gravité, et surtout la grâce de ces ours que l’on montre dans nos foires. Ils étendaient les bras, pirouettaient sur les talons, s’accroupissaient et se redressaient ensuite , à la satisfaction générale du public, tandis que les matelots , grimaçant comme des singes, ajoutaient, en grattant de leurs pagaies le flanc des canots , un accompagnement digne de la gravité de la circonstance.
« Nous étions donc parvenus à la dernière station commerciale de cette région. Nous pouvions voir l’ivoire et les esclaves du centre du continent s’échanger sous nos yeux contre le tabac , les verroteries et
l’afrique inconnue.
les étoffes de l’Europe ; mais nous pouvions aussi mesurer les obstacles qui empêchent les commerçants, pionniers de la civilisation, de dépasser cette limite. . .
« Le 28 avril, je reçus la visite des trois fils de Maruta, sultan de ce pays. C’étaient de beaux jeunes gens, d’un noir de jais, à la taille souple et vigoureuse , aux membres athlétiques , aux traits réguliers , à la physionomie prévenante , avec des yeux pleins de feu et des dents de perle. Ils portaient des colliers et des bracelets d’ivoire. Je m’empressai de les interroger sur la mystérieuse rivière du haut lac ; ils me répondirent quelle existait, en effet, et qu’ils l’avaient visitée, mais qu’au lieu de sortir du lac, comme je paraissais le croire, elle y rentrait. Et les témoins de notre entretien confirmèrent unanimement cette réponse. . . »
On devine la stupéfaction et le désappointement de Burton, qui croyait avoir, dans cette mystérieuse rivière , reconnu la source du Nil. D’ailleurs tous les efforts pour décider ses compagnons à visiter l’extrémité du lac furent inutiles : la crainte des anthropophages les en empêcha, et l’on se rembarqua pour Kaouélé, où l’on arriva le 13 mai, après une traversée semée d incidents désagréables. Cette excursion fatigante, et pourtant peu fructueuse, eut du moins ce résultat inespéré, que la santé des deux voyageurs anglais s’en trouva notablement améliorée, et qu’ils
l’afrique inconnue.
purent, le 26 mai, après la cessation des pluies, quitter le misérable bourg d'Oujiji, où ils avaient tant souffert, et reprendre la route de Kazeh.
« Je n’oublierai jamais , dit Burton , la matinée du 26 mai, qui pour la dernière fois m’offrit le magnifique spectacle du soleil se levant sur les eaux et les montagnes du lac Tanganyika. Le charme de cette scène était encore rehaussé par la pensée que je la contemplais pour la dernière fois !... Ma mélancolique jouissance ne fut pas de longue durée. Des sons peu harmonieux vinrent bientôt me rappeler à la vie pratique, et je me vis entouré parla troupe de nouveaux porteurs engagés pour nous suivre jusqu’à Kazeh. Tous se montraient impatients d’entendre le signal du départ. Les uns, se tenant debout sur une seule jambe comme les grues, croisaient l’autre jambe à la hauteur du genou ; d’autres passaient fraternellement le bras autour du cou du voisin; d’autres enfin, le plus grand nombre , demeuraient accroupis sur leurs talons , à la manière des Africains ou des singes. Après quelques instants, des coups de fusil annoncent que la caravane d’un marchand arabe avec qui nous devons voyager se met en route , et en un clin d’œil, sans attendre mon signal, mes noirs disparaissent comme une volée d’oiseaux, me laissant seul avec le capitaine Speke. »
Le voyage jusqu’à Kazeh dura vingt-six jours; il
l’afriqüe inconnue.
fut signalé, comme toujours, par les révoltes, les désobéissances, les désertions de l’escorte , et par un incident odieux qui montre que partout le trafic des esclaves est encore aggravé par la cruauté la plus indigne.
Le kirangozi, ou chef des Ouaniamouézi , qui depuis la côte n’avait cessé d’accompagner l’expédition, était resté en arrière, parce qu’une jeune esclave achetée par lui s’était blessée aux pieds et se trouvait dans l’impossibilité d’aller plus avant. Voyant cela, il lui trancha la tète pour empêcher qu’aucun autre n’en profitât.
À Kazeh, l’on retrouva l’hospitalité arabe et l’excellent Snay-Ben-Amir; la caravane s’arrêta quelque temps pour se reposer de ses fatigues. Tout le monde était retombé malade; Burton se trouvait surtout dans l'impossibilité de marcher; et pendant cette halte forcée, comme Speke était déjà bien rétabli avant que l’organisation du départ fût terminée, il fut décidé qu’il irait, à la tête d’une petite troupe, pousser une excursion droit au nord de Kazeh, pour reconnaître un autre lac appelé Nyanza par les Arabes, qui lui donnaient une étendue bien plus grande qu’au lac Tanganyika II était d’une haute importance, au point de vue scientifique et commercial, de vérifier les renseignements des marchands arabes, et Speke partit le 10 juillet, accompagné de
l’afrique inconnue.
Bombay, des Beloutchis et de quelques porteurs.
La route suivie par le capitaine Speke se dirige droit vers le nord , sur un plateau ondulé et salubre, de trois à quatre mille pieds d’élévation au-dessus de la mer, à travers les districts d’Ounyaniembé, d’Ounyambewa, d’Ouamanda, d’Ouaoumba, deSalawé, ' d'Ousoukouma. Le pays est, comme nous le disions plus haut, un plateau accidenté, traversé par des collines granitiques ou sablonneuses, des plaines basses et fertiles, des vallées verdoyantes. On voit, comme dans l’Ougogo, beaucoup de blocs granitiques isolés ; les sommets des collines sont nus, leurs flancs revêtus de petits arbres, de cactus et d’aloès. La plaine présente une végétation riche et variée ; mais les grands arbres sont rares , à Pexception du baobab et du palmier. De belles forêts alternent avec des champs cultivés et d’une richesse extraordinaire ; la population est extrêmement nombreuse et active , et les sources d’eaux excellentes y sont tellement abondantes, qu’il n’est nul besoin de creuser des puits pour les caravanes.
Les villages, comme dans tout FOuniamouézi, sont bâtis d’une manière relativement opulente. Ce sont de grands quadrilatères , dont les côtés sont formés parles huttes ; celles-ci sont rangées de telle manière, qu’elles embrassent une espèce de rue entre deux murs , et cette rue est coupée ensuite par des murs
en terre. Le toit plat sert de grenier pour conserver le bois à brûler, le grain, les citrouilles, les légumes et les autres végétaux.
Dans le pays d’Ousagari , la caravane se croisa avec une autre venant du lac, et Speke fut témoin du singulier salut des deux conducteurs. L’usage veut que lorsque deux caravanes se rencontrent en un même chemin , les guides s’avancent l’un vers l’autre, et luttent à coups de tète comme feraient des béliers, jusqu’à ce que l’un des deux soit renversé. Alors, au milieu d’éclats de rire et d’exclamations bruyantes, la caravane vaincue s’écarte et fait place à l’autre.
Dans le pays de Msalala , on rencontra une série de paysages pittoresques et plantureux , sillonnés d’immenses troupeaux de bœufs, et habités par une population nombreuse.
« Ougogo, sur la route marchande de la côte à Oujiji, est toujours cité par les gens du pays comme un exemple de district extrêmement peuplé, mais ce que nous vîmes là jeta tous mes hommes dans la stupéfaction. Les deux côtés de notre route étaient occupés tout le jour par une double rangée de noirs, tellement serrés et tellement curieux , qu’il fallait le bâton pour s’en débarrasser. Pauvres gens ! ils n’avaient jamais vu d’homme blanc, et leurs yeux ne pouvaient se rassasier de me contempler.
« Le 27 juillet, lorsque nous quittâmes la palissade d’un village du district de Salawé, nous aperçûmes tout à coup au loin une colonne de granit haute et élancée , plus élevée que la colonne de Pompée à Alexandrie, et que le monument de Nelson dans Charing-Cross à Londres. Le pied de cette colonne est environné de blocs de granit , tels que ceux qu’on voit à Stonehenge dans la plaine de Saüsbury. Mon esprit fut saisi d’étonnement à l’aspect de ce jeu singulier de la nature , et se demandait par quelle puissance ces pierres avaient pu être apportées dans une semblable position. Mais, environ huit milles plus loin , nous rencontrâmes une seconde colonne , encore plus élevée que la première, et s’élançant plus haut au-dessus de tous les arbres environnants. Ces deux rochers nous servirent de signaux pour une bonne partie de la route ; car on les voit au moins d’une distance de huit milles. »
Le voyage se prolongea à travers un pays toujours pittoresque et bien peuplé, riche en produits tropicaux, en troupeaux, en cultures de dourrah, de sorgho et de cannes à sucre. Le 3 août, on quittait le village d’Isamiro, situé dans le voisinage d’une sorte de ruisseau à demi desséché, et l’on aborda une colline à laquelle Speke donna le nom de Sommerset.
« Au moment où nous en atteignîmes le sommet ,
l’afrique inconnue.
dit Speke , mon regard tomba soudain sur la surface immense des eaux bleu pâle du lac de Nyanza. C était le matin de bonne heure ; la ligne lointaine de l’horizon du lac se dessinait dans une atmosphère tranquille , entre le nord et l’ouest ; mais cela ne donnait pas l’idée complète de l’étendue du lac, parce qu’un groupe d’iles, auquel je donnai le nom d’archipel du Bengale, s’élevant comme des pics isolés jusqu’à deux à trois cents pieds au-dessus de la surface de l’eau, brisait la perspective à gauche, tandis que, sur la droite, la pointe occidentale del île Oukéréoué arrêtait la vue dans la direction nordest. Cette île, etl’ile Mzita, éloignée de vingt à trente milles, formaient la côte nord apparente du bras oriental du lac ; le nom de la première de ces îles nous était connu : c’était celui sous lequel le lac luimême nous avait été désigné par les Arabes. Elle n’est pas très-grande, d’après les dires des naturels, et je pouvais de loin discerner les différents gradins de montagnes, qui, de l’arête centrale, tombent successivement jusqu’à la mer. L’autre île, Mzita, est plus haute , et présente l’aspect du dos d’un pourceau.
« La vue qui s’étendait sous mes yeux était telle, que , même dans un pays bien connu et bien visité , elle eût frappé le voyageur par sa beauté sereine et paisible. Les îles , se raccordant en pentes douces à
des sommets arrondis, couvertes de bois parsemés de rochers de granit sauvages , anguleux , entassés les uns sur les autres , se reflétaient dans le cristal uni des eaux du lac, sur lequel j’apercevais çàetlà courir un point noir, agile canot d’un pêcheur de Muanza. Dans la plaine qui s’étageait mollement sous mes pieds , une fumée bleue tremblait entre des massifs d’arbres qui çà et là laissaient entrevoir des huttes et des tembés dont le toit brun contrastait avec le vert éclatant du mük-buseh. Ces arbres, aux branches dentelées, entourent en masse les villages, et y forment d’aussi belles allées et d’aussi capricieux détours que ceux d’un parc anglais. Muanza, le terme de notre voyage, était à nos pieds; ce village est situé dans une plaine ouverte , bien cultivée , au sud du lac et presque au même niveau , dans un angle qui présente l’aspect le plus prospère et le plus agréable. Mais tout le charme du paysage disparaissait encore devant les impressions plus fortes et plus élevées qui naissaient de la pensée de l’importance géographique et commerciale du lac situé devant moi; car je ne pouvais plus douter que je ne visse là la source de ce fleuve intéressant (1), objet de tant d’hypothèses et but de tant d’explorateurs! »
(I) Le Nil. Le capitaine Speke s’est efforcé de démontrer que le Nil-Blanc n’est autre chose que le déversoir du grand lac découvert par lui,
LÀFRIQUE INCONNUE.
Malheureusement pour sa gloire et pour la science, le pauvre capitaine trouva à Muanza , dans la personne du sultan Mahaya, le même mauvais vouloir que sur le lac Tanganyika, dans la personne du marchand arabe. Il fut reçu avec beaucoup de douceur et de générosité; mais on ne lui permit ni de visiter l’île Oukéroué , ni de faire une excursion sur le lac en canot. Il fallut se contenter de renseignements recueillis de la bouche des indigènes et des négociants arabes : d’après eux , le lac s’étend sans fin vers le nord, et donne naissance à un fleuve du nom de Kivira, qui, sur un lit de rochers, court avec impétuosité vers le Nil : d’oîi Speke conclut, peut-être un peu légèrement , que ce fleuve n’était autre que le Nil lui-même. A l’est, le lac Nyanza est bordé de pays et de peuples inconnus ; à l’ouest , les montagnes qui forment le bassin du Tanganyika vers le nord se continuent , et les caravanes arabes qui vont de Kazeh commercer dans les royaumes de Karagouah et d’Ouganda traversent un pays accidenté , riche en bestiaux et en cultures, sillonné de fleuves qui descendent vers le lac Nyanza.
Le royaume de Karagouah paraît très -humide ; il y a deux saisons de pluies. Les vents régnants sont, comme dans l’Ouniamouézi, le kascasi, ou nord et nord-est; et le kosi , ou vent du sud, accompagné de fortes pluies. Le tonnerre et les éclairs sont alors
l’afrique inconnue.
très -fréquents. Le temps des semailles commence, comme à Mséné et dans l’Oudjiji, avec les pluies; on remue d’abord la terre profondément avec des pioches, puis on l’ensemence de maïs, de millet et d’autres graines. On ne connaît pas le riz; la céréale la plus usitée est le dourrah, qu’on sème au moment des pluies de novembre. On cultive aussi, dans le Karagouah, ou l’on y importe du nord, une petite espèce de café sauvage, le mouami. Elle est amère , de petite croissance, et la fève n’est guère plus grosse qu’une tête d’épingle. Ce café ne se boit pas comme chez les Arabes ; mais on se contente d’en jeter une poignée dans l’eau chaude, qui se colore en brun. D’après les Arabes, ce café a des propriétés excitantes , entreprend la tête , donne une boisson rafraîchissante, et rappelle quelque peu le goût de la fève de Moka. Les bœufs sont d’une bonne race, avec de petites bosses et de grandes cornes, comme dans l’Oudjiji et l’Ouvira. Les troupeaux se comptent par les taureaux (goundou) , dont un par cent vaches. Le dernier sultan , Ndgara, avait en propriété deux cents goundous ou vingt mille vaches , dont la moitié lui fut enlevée dans une guerre civile. Les troupeaux font la richesse pricipale du Karagouah; la viande de bœuf, et le lait mélangé avec du miel des montagnes,- forment la principale nourriture des gens riches du pays.
l’afrique inconnue.
Au nord de Karagouah, après avoir passé le fleuve Katonga , on arrive en quatre étapes à Kibouga, capitale du royaume d’Ouganda. C’est là que réside le grand Mkama, ou souverain de l’Ouganda ; c’est là aussi que s’arrêtent les caravanes arabes qui vont de Kazeh vers le nord. Suivant le récit de ces Arabes, la ville de Kibouga a bien une journée de marche de longueur ; les habitations sont faites de roseaux et de rotin. Le palais du sultan a aù moins deux kilomètres de longueur; il est composé de huttes circulaires parfaitement alignées et fermées d’une forte palissade à quatre portes. Des cloches adaptées aux différentes issues annoncent l’arrivée des étrangers, et des centaines de guerriers y montent la garde, ayant à leur tète quatre chefs , qui sont remplacés de deux jours en deux jours. Ils passent la nuit sous des tentes de peau, attendant les ordres du roi , qu’ils servent au péril de leur tète. Le harem renferme bien trois mille personnes, femmes, esclaves et enfants. Nul homme ne peut, sous peine de mort, pénétrer plus loin que le barzah > grande salle d’audience où le roi rend la justice et perçoit les offrandes. Ce palais est souvent frappé par la foudre , et quand la chose a lieu , les soldats sont tenus de se rassembler et d’éteindre le feu en se roulant dessus.
L’armée d’Ouganda se monte à trois cent mille
hommes au moins ; et , comme chacun d’eux est obligé d’apporter un œuf quand on passe la revue, le nombre des soldats présents est facile à constater. Chaque soldat porte une lance, deux sagaies, une dague et un bouclier; il n’y a pas d’arcs ni d’épées. L’armée est suivie de femmes et d’enfants qui transportent les vivres pour les combattants , ainsi que beau et les armes. Pendant le combat , on frappe les tambours d’une manière continue avec des baguettes: dès que le bruit cesse, chacun prend la fuite.
Les gens de l’Ouganda sont presque toujours en guerre avec leurs voisins les Ouayoro , les Ouasoga, etc. Il ne se passe pas de jour où des convois de fourrages n’entrent dans la capitale ou n’en sortent ; et , quand la guerre avec les voisins cesse , le roi trouve toujours le prétexte d’une prétendue révolte pour tomber sur l’une de ces provinces, faire massacrer les principaux habitants, et vendre le reste , afin de remplir son trésor. Il y a de fréquentes exécutions où l’on abat jusqu’à vingt personnes à la fois.
Le roi va souvent à la chasse avec ses soldats, et les oblige à attaquer les bêtes féroces sans le secours de leurs armes, comme aussi à vaincre un éléphant par la seule force du nombre. Lorsqu’il entre dans un village , il pousse un cri , auquel les habitants répondent par des cors , des flûtes en roseau ou en fer,
l’àfrique inconnue.
et d’autres instruments du même genre. Sunna, le dernier despote , mort en 1857, passait souvent des revues de sa grande armée; assis devant la porte de son palais , il tenait de la main droite une épée , de la gauche une longue courroie , à l’aide de laquelle il retenait un chien monstrueux. Le garde du chenil est un personnage important. Sunna prenait aussi plaisir à disposer ses hommes en rond, et à les faire battre ensemble jusqu’à ce que la mort s’ensuivît; il avait une ménagerie de lions , d’éléphants , de léopards et d’autres bêtes sauvages, auxquels il donnait en pâture les criminels ; il entretenait enfin une douzaine d’albinos, et en général recherchait toutes les choses singulières et bizarres. Les Arabes le dépeignent comme un homme « rouge » , de quarantecinq ans , de haute et forte stature , et d’une contenance royale. Sa tète était rasée de la manière appelée el Kischah par les Arabes, c’est-à-dire qu’il ne conservait* qu’une Ligne de cheveux courant du front à la nuque comme une crête de coq ; cette crête , entremêlée de perles de verre et de porcelaine , se balançait à droite et à gauche , ce qui donnait à cet homme un aspect singulier et sauvage. Ce mode de coiffure n’est toléré qu’à la cour; il est interdit à tous les autres sujets.
Les principaux officiers sont : le kimara-vyona , chef civil du pays, qui gouverne la capitale et com-
mande aux kabaka , ou gouverneurs de province ; le sakibobo, ou généralissime , qui a sous lui les saouaganzi, ou gardes du corps , les esclaves , les soldats, et les architectes du palais. La justice est administrée dans Kibouga par le sultan ; dans les autres villes, par un mhozi ; on n inflige d’autres peines que la mort et les amendes. Les grands criminels sont ou décapités, ou brûlés, ou écorchés vifs. L’évasion d un coupable entraîne la destruction du village entier; on massacre les hommes, et l’on tue les femmes.
Le principal favori de Sunna était un nommé Isaben-Hoffein, Beloutchi et ancien soldat du sultan de Zanzibar, qui, s étant enfui pour quelque peccadille, était arrivé de proche en proche jusqu’à l’Ouganda. La, le souverain lui fit cadeau d une quantité d’ivoire et de deux cents femmes pour son harem ; Isa fut nommé son garde du corps, et siégeait à la droite du prmce, portant son arquebuse. Les indigènes nommaient cet aventurier Moagaya , c’est-à-dire le Chevelu , à cause de sa longue chevelure et de sa forte barbe. Après la mort de Sunna, il s’enfuit dans TOunyoro.
Sunna aimait les Arabes et favorisait leur commerce, à cause des présents qu’il en recevait. Sneyben-Amir visita sa cour en 1852. Lorsqu’il y fut arrivé, le sultan lui fit dresser une tente; il y reçut
la visite d’une foule bienveillante , des cadeaux en bœufs, en blé, en cannes à sucre, et, après quatre jours de repos, il fut conduit en cérémonie dans le Barzah , devant lequel se tenaient deux mille gardes du corps armés seulement de bâtons. L'Arabe conserva ses armes; un interprète l’introduisit dans le palais, où il salua le sultan, qui, sans se lever, fit signe à son hôte de prendre place. A côté de Sunna se trouvaient deux lances et son chien favori. L Arabe se mit à genoux, courba la tète, regardant par terre, et non pas au visage de ce dieu sur la terre, puis se croisa les mains sur la poitrine. A une distance d’environ cinquante pas , entre le prince et les gardes , s’étaient assis les ministres , et vers l’intérieur du palais on apercevait ses femmes favorites; tout autour de la salle brûlaient des torches d un bois très- riche en gomme. A la seconde audience, Sney-ben-Amir offrit son présent, consistant en dix pièces de cotonnade, des perles de verre ou de corail , et reçut en échange deux dents d’éléphant et deux esclaves. Il eut avec le prince de fréquents entretiens, où celui -ci se montra bienveillant, curieux, intelligent, et très -avide d’entretenir de bonnes relations avec le sultan de Zanzibar et avec ses marchands. Il donna à Sney une escorte de deux cents hommes, et de nombreux cadeaux lorsqu’il partit.
Une partie de ces données furent recueillies par
Barton, en interrogeant les nègres esclaves qui provenaient des pays voisins du Nyanza ; et certes ces interrogatoires demandaient au capitaine autant de perspicacité que de patience. On en jugera par le dialogue suivant, qui avait pour but d’arracher à un nègre ouapoka la nomenclature des noms de nombre dans le langage de sa peuplade.
« Lorsque j’interrogeais les esclaves sur leur pays ou sur leur langage, ils s’enfuyaient ou restaient là , muets, stupides. Ainsi voulais-je savoir comment se désignent les nombres :
« — Écoute , ô mon frère ! Dans la langue de la « côte, nous disons un , deux, trois, quatre, cinq. » Et je désignais la chose avec les doigts, afin d’être mieux compris.
« Le sauvage me répondait : « — Hu ! hu ! nous « disons doigts.
« — Ce n’est pas cela, disait- on. L’homme « blanc te demande comment tu désignes un , deux,
« trois?
« — Un, deux , trois? Quoi? Des moutons, des « chèvres, des femmes?
« — N’importe. Voyons, comment dis-tu un, deux,
« trois moutons dans ta langue , la langue des Oua- « poka?
« — Hi ! hi ! Qu’est-ce que l’homme blanc a à faire « avec les Ouapoka? »
l’afrique inconnue.
« Et nous continuions de la sorte! On comprend à quel point l’homme blanc devait perdre patience. »
Le 25 août, le capitaine Speke était de retour de son excursion au Nyanza : son arrivée fut le signal d’une nouvelle discussion très- vive entre lui et son compagnon , car la bonne entente avait été souvent troublée pendant le cours du voyage. Speke était convaincu qu’il avait vu de ses yeux le réservoir du Nil-Blanc; Burton combattit vivement cette idée, et l’aigreur ne fit que croître dans les relations mutuelles des deux voyageurs anglais. Quoi qu’il en fût, le moment du retour était arrivé , et l’on ne songea plus qu’à organiser la caravane pour regagner la côte.
Le 26 septembre, l’excellent Sney-ben-Amir assista au départ des voyageurs, et leur offrit pour une dernière fois un repas hospitalier. Puis on parcourut sous un soleil de feu , et par un vent froid , les trois milles de chemin qui conduisent à Masui , où attendait Seïd-ben-Selim avec toute la caravane. Ce ne fut que le 4 octobre, après d’interminables retards , que celle - ci atteignit Hanga , ancien campement de Burton à l’entrée de FOuniamouézi. Plusieurs esclaves avaient déjà fui; les fils de Ramji étaient plus intraitables que jamais ; les porteurs , toujours difficiles à mener.
LAFRIQTJE inconnue.
A Hanga, Speke tomba malade d’un refroidissement causé par le vent d’est, qui soufflait violemment; la fièvre le faisait trembler. Dans ce misérable hameau de Hanga, les deux Européens habitaient une sorte d’étable où la vermine fourmillait. Un vent glacial soufflait dans cette triste demeure. Speke était sourd d’une oreille, avait un œil enflammé , le visage gonflé ; il sentait circuler par tout son corps une douleur dont le siège était au foie ou à la rate. Puis le malade ressentit au-dessus du sein droit une cuisson , comme par un fer brûlant , qui s’étendit dans la région du cœur avec des élancements aigus, enveloppa la rate , s’attacha à la partie supérieure du poumon, et finit par se fixer dans le foie. Le 16 octobre, au point du jour, Speke s’éveilla dans un rêve terrible : des bandes de tigres , de léopards et d’autres bétes féroces s’étaient ruées sur lui avec des crocs de fer, et le traînaient par terre comme si un orage l’emportait. Il était assis sur son lit , se frappant les flancs de ses mains; la douleur l’égarait; il appela Bombay, qui avait déjà souffert lui-même autrefois du kichioma-chyoma (c’est-à-dire petitfer). Bombay saisit Speke au bras droit, le mit sur son séant, car il ne pouvait rester couché, et lui tourna la tète et le côté gauche en arrière. Aussitôt les élancements douloureux cessèrent, les crises suivantes devinrent plus faibles ; mais le malade avait
comme perdu l’esprit, et voulait toujours se frapper les côtés , si Bombay ne l’en eût empêché.
Le lendemain, Speke, appuyé sur Bombay et Gaetano, se traîna vers la tente; mais à peine avaitil renvoyé l’un des serviteurs pour lui chercher un siège, et perdu ainsi l’un de ses appuis, qu’il ressentit de nouveau des crampes violentes et des élancements : tous ses muscles se contractaient. Les domestiques le portèrent dans la maison ; là il fut pris d’attaques d’épilepsie, et se débattit comme un malheureux saisi de la rage. Il cria qu’il voyait partout des diables, des géants, des esprits à tète de lion, qui lui arrachaient les nerfs et les tendons jus<Ju aux os des jambes. Il s’assit enfin, ou plutôt se laissa tomber sur sa chaise, des crampes dans tous les membres, le visage pétrifié , les yeux fixes, le corps roidi, poussant des espèces d’aboiements; sa bouche et sa langue étaient agitées d’un mouvement convulsif; les lèvres étaient saillantes, la respiration entrecoupée ; en un mot, l’aspect du malade était si horrible, qu’on ne le reconnaissait plus.
Après que ce troisième accès , le plus violent de tous, se fut calmé, Speke demanda une plume, du papier, et traça quelques lignes sans suite pour dire adieu à sa famille. Heureusement la crise était franchie : à partir de ce moment il put se mouvoir, avec beaucoup de prudence, mais jamais sans soutien;
l’afrique inconnue.
la nuit suivante fut meilleure ; mais il fallut l’envelopper dans des toiles, et ce ne fut qu’après quelques semaines qu’il put de nouveau se coucher sur le côté. La douleur, sans avoir tout à fait cessé, était moins violente, comme si, remarqua le malade, le couteau qui lui paraissait fixé dans ses flancs eût été remis au fourreau. Tels sont les effets du kichyomachyoma africain : c’est ou une suite de la fièvre qui n’épargne pas les Européens sur la côte de Zanguebar, ou peut-etre un résultat de ces miasmes qui engendrent tant de maladies sous les tropiques. Burton fit demander précipitamment des médecins à Sney-ben-Amir; les Arabes se servent contre le petit-fer de myrrhe pulvérisée avec la farine d ephaseolus mungo, dont ils forment une bouillie qu’on applique sur les membres. Le moyen ne réussit pas au capitaine Speke. Saïd-ben-Salim pérorait beaucoup sur l’influence exercée par la comète brillante que l’on voyait alors au ciel du côté du couchant, et insista vivement pour que l’on consultât le mganga de la caravane. Ce vénéré personnage fut donc aussi mandé. Il réclama d abord son salaire, à savoir une grande chèvre; il frotta la graisse de cette bète sur deux petits bâtons , qu’il attacha avec une corde en écorGe d’arbre autour des reins du pauvre Speke, comme un remède miraculeux; mais le fil cassa bientôt après.
l’afrique inconnue.
Enfin, le \ 3 octobre, on quitta le misérable bourg de Hanga pour regagner la côte. Ce fut là le dernier épisode grave du voyage : del'OugogoàZungomero, l’on suivit une route un peu différente de la première, et l’on y arriva le 29 décembre; le 4 mars de l’année suivante, Burton rentrait à Zanzibar, et le 22 mars il en partait pour Aden, revenant vers l’Europe, épuisé, malade, mais heureux d’avoir si complètement accompli sa mission.
Quant au capitaine Speke , revenu en Angleterre presque aveugle , il a pris à peine le temps de publier ses découvertes, et il est reparti pour Zanzibar, d’où il s’est lancé de nouveau à la découverte du lac Nyanza'et des sources du Nil.
Le beau voyage de Burton et de Speke a vivement impressionné l’Europe : ils ont ajouté un pays immense à ce que nous connaissions de l’Afrique ; ils ont modifié les cartes de cette région d’une manière profonde , donné une nouvelle impulsion aux explorations de l’intérieur, et mérité ainsi les honneurs que les sociétés de géographie se sont empressées de leur rendre.
l’afrique inconnue.