‹ L'Afrique nouvelleChapitre 124 sur 265 · DU DÉSERT · texte numérisé non relu

DU DÉSERT

chaque jour plus exigeants, des bandes menaçantes s'approchaient delà caravane, leurs émissaires se mêlaient aux compagnons des Européens, et cherchaient à exciter leur fanatisme. La nuit, on campait en ordre de bataille, les pièces du bateau placées de façon à protéger les tentes, et il fallait veiller à tour de rôle pour se tenir en garde contre une attaque, ou au moins contre le vol (les chameaux. Les voyageurs , sans leurs bons fusils ar* mes de baïonnettes qui effrayaient particulièrement les brigands, n'eussent pas impunément franchi les limites de l'Aïr ou Asben, qui sont infestées de pillards. Enfin Annur, le chef de Tintellust, envoya une escorte, qui permit aux voyageurs d*entrer sains et saufs dans cette ville, une des plus considérables de TAïr après la capitale Âgadès. Visiter Agadès était un des vœux les plus chers de l'expédition. Barth obtint la faveur de se joindre à une caravane qui se dirigeait vers cette ville, et il partit emportant quelques présents pour le sultan d'Aïr, afin d'en obtenir des lettres de protection auprès des chefs des contrées circonvoisines. L'Aïr présente une succession alternative de riches vallées et de montagnes rocheuses. Septembre y est la saison de pluies abondantes, qui montrent que cette contrée appartient autant à la région du Soudan qu'au désert. Les bœufs y sont d'un usage assez fréquent, les antilopes très-nombreuses ; des singes, des chacals, des lièvres, des pigeons, des cygnes sauvages, tels sont les animaux que M. Barth eut occasion d*y voir. Il y rencontra aussi des lions : le lion d'Aïr est de

202 L^AÎR ET SA CAPiTALË AtiADÊS.

petite taille, sans crinière et timide. Dans les riches vallées, à côté des beaux bouquets du palmier appelé dum, le voyageur trouva un remarquable spécimen de l'arbre appelé dans le Hausa baure, qu'il ne faut pas confondre avec le baobab d*Adanson. C'est une sorte de figuier à feuille épaisse du plus beau vert. Celui que mesura Barth avait vingt*six pieds de circonférence à huit pieds du sol, et quatre-vingts de hauteur ; il se terminait par une abondante et vaste couronne. L'asclépias gigantesque, qui ne se montre que dans les endroits susceptibles de culture, témoignait de la fertilité du sol. Quand les arbres étaient moins serrés, des melons sauvages couvraient la terre. On voyait aussi çà et là quelques champs de blé, restes d*une culture qui a été plus étendue qu'elle ne Test aujourd'hui. Il faut sept jours à une caravane pour faire le chemin qui sépare Tintellust d'Agadès. Près de la route qui conduit de Tune à l'autre ville gisent les ruines d'Asodi, qui avait, il y a encore peu d*années, une grande renommée d'étendue et d'importance. De ses mille maisons d'argile et de pierre, quatre-vingts à peu près sont habitées maintenant.

Agadès, cette ville située à la limite du désert et du Soudan, rendez-vous des races les plus différentes d'ori* gine et de caractère, est elle-même dans un état de complète décadence. De loin Barth avait admiré son superbe minaret ; ses compagnons lui avaient dit que l'illustre ville comptait autrefois soixante-dix mosquées; mais soixante aujourd'hui sont abandonnées et en ruines,

LA VILLE D^AGADÊS. 205

des quartiers entiers sont déserts, et sur les murs croulants, dans remplacement à moitié \ide des marchés, de grands Taulours au cou nu et rouge, au plumage grisâtre, guettent leur proie sans être inquiétés. La ville est bâtie sur un plateau élevé; sa fondation ne remonte pas au d?.là du quatorzième siècle et parait devoir être att/ibuée aux Berbères, qui en firent l'entrepôt d'un commerce florissant avec Gogo, ancienne capitale du grand Etat de Songhay et située bien plus à Touest, à peu prrs à la même latitude, sur le Niger. Le sort d'Âgadès a été lié à celui de cette ville. Il y a environ soixante-dix ans, Gogo est tombée au pouvoir des terribles Touaregs, qui l'ont dépeuplée et ruinée. De ce moment date pour Agadès le dcclin de sa prospérité; sa population, qui tirait autant son origine de la race noire du Songhay que des Berbères, a émigré vers le sud et particulièrement dans des villes du Hausa que nous retrouverons dans le cours de ce voyage : Katsena, Tasawa, Maradi^ Kano. Elle ne conserve guère aujourd'hui, d'après l'estimation de H. Barth, que sept mille âmes.

C'est quelque chose d'assez bizarre que la situation du sultan d'Agadès. Son élection dépend, et il en était déjà ainsi du temps de Léon l'Africain, du caprice et des intrigues des chefs touaregs. La ville n'a même pas voix délibérative dans cette circonstance. Ces turbulents vassaux ont établi en principe que ce sultan serait choisi dans une famille de grande noblesse que la tradition veut ^'tre venue jadis de Stamboul, mais qui n'habite ni dans

Page 1