LE GRAND FESTIN DU NOUVEL AN
Vers le soir, toute la population se mit à se baigner, puis des milliers de torches de sapin s'allumèrent dans toutes les directions, à un signal donné, disait-on, de la capitale. Le souverain allume le premier feu, de proche en proche chacun Timite, et une illumination immense couvre Tile entière. Le lendemain, on échangeait des présents. M. Ellis ne fut pas oublié; il eut pour sa part quantité de volailles et un quartier de bœuf entier, avec la peau et les poils, qui lui était porté de la part des autorités. EnOn, quelques jours après^ eut lieu le repas qui devait terminer les fêles. Les résidents étrangers et les fonctionnaires les plus élevés, vingt convives en tout, hommes et femmes, car celles-ci ne sont pas séquestrées, avaient été invités à la table du gouverneur ; mais comme celui-ci continuait d'être malade, le chef-juge, père des grandes pensées^ avec lequel nous avons fait précédemment connaissance, fut appelé à remplir à sa place les fonctions de maréchal ou président du festin.
Acinqheuresetdemie, les convives commencèrentà se présenter dans leurs palanquins au lieu désigné; unedouble nie de soldats, une pièce d'étoffe blanche suspendue aux reins, une éçharpe de même couleur sur leurs épaules .nues, armés les uns de fusils, les autres d'épées, rendaient les honneurs militaires ; le chef-juge, à rentrée de la salle, recevait les convives, et une musique de fifres et de tambours jouait les airs nationaux de Madagascar. Les dignitaires et les officiers étaient en costumes militaires, on ne saurait dire en uniformes, car la plus grande
306 SOCiËTÉ MALGACHE. — LE JAKA.
diversité régnait dans leurs vêtements, dont certaines parties semblaient empruntées aux milices américaines, aux gardes nationales françaises, aux soldats anglais. L'écarlate prévalait, et les épaulettes d'or ainsi que les plumes au chapeau semblaient de rigueur. Tous, ils eussent été beaucoup mieux recouverts de larges pièces d'étoffe et de lambas. De même, les femmes portaient avec une gêne visible quelques oripeaux, débris attardés des modes européennes. Le repas aussi était une imitation européenne ; une seule trace d'originalité consistait dans le service du jaka. Une grande table était dressée avec nappe, assiettes, couvert, et le nom des convives inscrit sur un morceau de papier à la place de chacun d'eux. Le missionnaire eut Thonneur de s'asseoir auprès de la maîtresse de la maison, en face de deux officiers, dont l'un parlait l'anglais et l'autre le français assez intelligiblement. On servit un potage, des viandes, des volailles, comme on eût pu le faire à Bourbon ou à Maurice. Seulem*ent le milieu de la table était occupé par un grand plat dans lequel était disposé le jaka. On appelle ainsi un morceau de bœuf conservé depuis la fête précédente, c'est-à-dire depuis un an, et coupé en petits morceaux. Manger ensemble le jaka, c'est faire alliance et amitié pour Tannée entière. 'Ce bœuf, raccorni et desséché, avait un aspect noirâtre. Dès que chacun eut pris place, le président du festin se leva, prononça un speech en l'honneur de la souveraine, saisit délicatement avec deux doigts un morceau du mets national, et fit
BONNE RÉCEPTION FAÏTE A L'EURWÉEN. 507
circuler le plat. Chacun Timita, et on se mit à manger en silence et avec recueillement. Ensuite le repas suivit son coDrs avec beaucoup d'animation et de vivacité. Il tou* chait à safin, lorsque entrèrentdeux esclavestjui s'assirent aux pieds de la maîtresse de la maison et se mirent à préparer le café. Puis on passa dans une pièce voisine, tapissée de papier français représentant les victoires de Napoléon ; un nouveau speech fut prononcé au nom de la reine, après quoi on but des liqueurs à sa santé dans des verres à patte. Le concert de tambours et de clarinettes recommença. EnGn, vers^les neuf heures, chacun remonta dans son palanquin.
En retoifr de tant de bons procédés, le missionnaire laissait sa porte ouverte : aussi du matin au soir sa maison ne désemplissait pas de visiteurs. On y parlait Tanglais, le français, le malgache; beaucoup s'exerçaient à lire, à écrire; les volumes et les journaux illustrés avaient le plus grand succès : c'était à qui contemplerait, dans les numéros de Vlllmtrated London News^ la reine Victoria, lord Palmerston ou les funérailles du duc de Wellington. On sollicitait aussi de l'Européen des consultations médicales, car la petite caisse de médicaments dont il était muni lui donnait un air de grand docteur, et il fallait qu'il soignât des fièvres, des maux de tête, et que de temps à autre il arrachât une dent. En échange, on lui enseignait la vertu des herbes médicinales contre les piqûres des mille-pieds, des scorpions et des autres bêtes venimeuses qui abondent à Madagascar.