LE BUT, LE BIN ET L'IWAKZA
sèment, elles habitants se gardent bien de sortir jusqu*au matin.
Chaque maison a ordinairement deux chambres que Ton appelle but et bin. Leur longueur varie de vingt à cinquante pieds et leur largeur de douze à quinze. Elles sont séparées par une cloison en bois ou par des nattes Cil paille, laissant une petite ouverture pour le jour. Le but sert de parloir, de cuisine et de dortoir. Le bin reçoit quelque clarté des pcfrtes ou d'une crevasse; le nègre africain n a pas encore inventé la fenêtre. C'est le magasin de la famille; on y laisse, la nuit, les chevreaux et les agneaux; c'est aussi Tasile des poules et des pigeons qui couvent. Le plancher de terre battue est rude, raboteux, inégal. Dans des cours attenant à chaque maison, les bestiaux sont entassés, et leur nombre, les soins incomplets qui leur sont donnés rendent' ratmosphèrc malsaine et favorisent les maladies de peau et la phthisie. La cour centrale a ordinairement de belles plantations d*arbres, à Tombre desquelles les enfants jouent, les hommes fument, les femmes travaillent. Il y a encore, al- * tenant au tombé, une petite case, le wi^sim^o, c'est-à-dire la hutte au fétiche où les dévols portent leurs offrandes. Il y a aussi, dans les villes et villages, des lieux publics appelés iwamas; ils ont une certaine analogie avec les cafés et les cabarets où Ton vend des liqueurs fortes dans les pays civilisés. Les noirs qui aiment beaucoup à se trouver réunis, les fréquentent au détriment de leur travail. Des le matin, après un premier repas, l'Africain
MŒURS ET HABITUDES DES NOIRS. i37
8 en ?a, muni de sa pipe, à l'iwanza. Là, il trouve une nombreuse compagnie exclusivement de son sexe, et il y passe la plus grande partie de la journée à bavarder, à rire, à fumer et quelquefois à dormir comme une bêle de somme. Il se livre aussi au jeu, et presque toujours avec frénésie. Ces sauvages n'ont que des jeux de hasard d'une simplicité primitive; mais il n'est pas rare d*cn voir qui, après avoir perdu tout ce qu*ils possédaient, se sont joués eux-mêmes et livrés comme esclaves; ils en viennent à proposer comme enjeux leurs femmes et leurs enfants, et Ton eu citait un dans un village de Tllnyamwezi qui avait risqué la liberté de sa mère contre une vieille vache.
Il n'y a pas seulement des iwanzas pour Tusage des hommes; les femmes ont aussi les leurs; habituellement chaque localité, chaque campement en a deux, placés à ses extrémités opposées. Ceux des Femmes sont des sortes de harems inaccessibles aux étrangers. Au contraire ceux des hommes sont entièrement publics. Ce sont de larges huttes quelquefois plus confortables que celles du voisinage, soutenjues par de grossières colonnes. Le toit est ordinairement une couverture de chaume surélevée d'un pied au-dessus des murs, ce qui fournit une excellente ventilation. Une rangée détrônes raboteux et pointus protègent Tiwanza contre l'invasion des bestiaux. Au linteau des deux portes d'entrée sont appendus des queues de lièvres, des crinières de zèbres, des cornes de chèvres et autres objets du même genre, servant d'ap-
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pel au public, ou regardés peut-être comme étant doués d'une vertu protectrice. La moitié de Tintérieur est réservée à une espèce de lits de planches appelés ubiréj où s'étendent les dormeurs et les ivrognes. Les murs sont décorés avec des lances, des bâtons, des arcs, des pipes; les plus somptueux iwanzas sont ornés de défenses d'éléphants. Dans ces lieux, non-seulement on joue et on fume, mais aussi on mange; beaucoup de noirs désertent leur ménage pour vivre à Tiwanza; surtout on y consomme le pombé.
C'est une boisson très-commune, sous divers noms, à toute l'Afrique. Elle parait être ce Betoç Tcéroç, que des auteurs de périples grecs ont mentionné, et elle est vieille comme les sociétés de l'Afrique. En Egypte on l'appelle buzal ; dans l'extrême est et sur le haut du Mil, meritsa. C'est le xythum de Touest et le oala ou boyalou des Caffres. Cette boisson est une espèce de bière sans houblon, faite moitié de grains et moitié des herbes holms et pankum^ qui sont de petites graminées trèsamères. On met dans l'eau ces divers éléments et on les y laisse jusqu'à fermentation. Alor^ ou les mêle à une égale quantité de farine et «^ un peu de miel. Le tout est bouilli trois ou quatre fois dans de grands pois, puis clarifié dans un filtre de nattes, ensuite on le rend à la fermentation, et au bout de trois jours il devient sûr comme du vinaigre. Il possède alors des propriétés trèsenivrantes; on en vient vite à surmonter la première ré* pugnance que cause cette amertume, par les effets de
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cette ivresse qui a quelque analogie avec celle que produit le kava océanien, et qui u'a pas de moins pernicieux résultats : la liqueur apporte à la tète une vive excitation, suivie d'un sommeil profond, avec une pénible courbature au réveil. L*usage qu'on en fait amène à la longue des rhumatismes et des hydrocèles. On reconnaît ses habitués à leur œil chassieux. Avant de tomber on ivresse un vétéran de celte passion peut absorber environ un gallon, c'est-à-dire cinq litres; il y a des êtres des deux sexes qui semblent ne vivre que de cet affreux liquide. Ce n'est cependant pas le seul moyen de s'enivrer; il y a encore le togwa fabriqué avec le holcus. Il a d'abord l'apparence épaisse du gruau mêlé à du miel ; mais devenu sûr il prend une extrême violence. Il y a aussi le tembo ou toddy tiré du cocotier, dont on fabrique le plus pernicieux alcool. Les Wajiji et autres populations sur le lac de Tanganyika extraient du palmier de Guinée une liqueur acre et acide. Enfm avec le fruit du dattier on compose une espèce de vin, le matva^ qui enivre très-promptement.
Ou voit par ces détails, que les indigènes de l'Afrique orientale et centrale ne soitt pas d'une haute moralité. Pour eux, l'idéal d'une belle existence, c'est l'inaction, boire, dormir, fumer, jouer, mais surtout manger. Le repas achevé ils se plongent pendant quelques heures dans une torpeur profonde. La chair, voilà le rêve de l'Africain , et il peut assez facilement le satisfaire dans les contrées riches comme l'Unyamwezi. Il a de plus le poisson, les