l'œuvre internationale et les tendances nationales
Les hommes ni les peuples ne sont, à notre sens, ces purs monstres que nous peignent de troj) pessimistes détracteurs de notre nature. Mais, faut-il le rappeler? ils ne sont pas davantage, comme l'imagine un oi)timisme décevant, des anges de perfection et des parangons d'altruisme. Il ne faut point spécialement demander à notre faible humanité fractionnée en nations, surtout dans les
domaines qui peuvent intéresser à certains égards la politique, plus d'internationalité qu'elle n'en i)eut supporter à tel moment de son évolution séculaire. La Conférence avait déjà cru devoir, dans les statuts élaborés par elle, pour aller au-devant de difficultés et de tiraillements en i^erspective, déclarer que les Comités nationaux se constitueraient d'une manière en quelque sorte autonome, « d'après le mode qui leur paraîtrait préférable ». Bien que la mission de ces comités et leurs rapl)orts avec l'institution générale eussent été définis avec un égal souci des susceptibilités à ménager, la branche anglaise formée au sein de la Société de géographie de Londres sous la dénomination spéciale de « Fonds de rexi)loration africaine », tout en restant en communauté de vues avec le Comité exécutif et en lui envoyant 25o livres, préféra donner à son action un caractère i^urement national. Dans l'ordre, des ressources matérielles, le Comité belge, profitant d'un i)remier élan de générosité, avait recueilli un demi-million de francs. A l'étranger, cent mille francs à i)eine furent souscrits. En fait, sauf le concours dévoué d'individualités isolées et la vaillante collaboration des pionniers afri-
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caîns que le Roi sut grouper autour de lui, Léopold II ne tarda pas, pour emi)loyer une expression qui n'est pas ici sans quelque couleur locale, à se trouver presque seul, avec son éléphant sur les bras. Sir Edward Malet a rappelé à la Conférence de Berlin, en termes expressifs, cette situation. « Pendant de longues années, » nous dit-il, « le Roi, dominé par une idée i)urement i^hilanthropique, n'a rien épargné, ni efforts personnels, ni sacrifices pécuniaires, de ce qui pouvait contribuer à la réalisation de son but. Cependant le monde en général regardait ces efforts d'un œil presque indifférent. Par-ci par-là Sa Majesté soulevait la symi)ar thic, mais c'était en quelque sorte i)lutôt la sympathie de la condoléance que celle de l'encouragement (i) ». Comme il advient souvent dans les entreprises à base collective, l'œuvre se personnalisa dans son initiateur, sans que celui-ci conservât les moyens de lui assurer un caractère international effectif, et sans môme qu'il eût la possibilité de la transformer en œuvre belge, notre i)ays
[i) Protocoles et Acte général de la Conférence de Berlin (i884-i88r)), p. 2GG.
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observant, lui aussi, dans une admiration resi)eetueuse une attitude plutôt exi)eetante. Nous ne i)arlons pas de l'armée, cette grande école de fidélité et de dévouement, où l'œuvre du Roi eut dès le début et garda dans la suite des tenants emi)ressés à tous les sacrifices, môme les plus héroïques.
Toute justice rendue aux cooi)érations individuelles, il faut bien constater, car c'est la stricte vérité, que toutes les resi^onsabilités furent laissées à Léoi)old II ; toutes les charges des déficits à combler — c'est ce qu'il y avait de plus clair alors — lui incombèrent, et l'on vit ce si)ectacle unique à bien des égards dans l'histoire : la volonté d'un homme aux prises, en quelque sorte seule à seule, avec la civilisation d'un monde.
L'homme n'était pas sans doute un simple particulier : c'était un prince régnant dont le prestige n'était pas sans imi)ortance comme élément de succès, mais dont les États n'entraient pourtant pas de compte à demi dans l'entreprise.
Les débuts ne furent pas précisément encourageants. Le Comité belge, le premier formé, avait reçu la mission d'aller créer une station au lac Tanganika, en partant de
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Zanzibar. Cela fut fait, mais après combien d'efforts héroïques, au prix de quels sacrifices! -Le Comité, ou plutôt le Roi, envoya successivement six expéditions. Elles furent toutes presque complètement fauchées par la mort. Cambier et Storms, les fondateurs de Karema et de M'pala, sont, si nous ne nous trompons, les seuls survivants de ces explorations initiales; et Ton a pu dire que le récit des cinq premières années d'efforts déployés par les Belges au Congo ressemble à un long martyrologe. En Belgique, à travers les brumes de l'Océan, ce qu'on appelait « le Minotaure africain » prenait des proportions fantastiques.
Le Comité allemand avait organisé l'expédition Bohm et Reichardt, appelée à préluder à l'installation de l'Allemagne dans l'Est africain. Le Comité français en organisa deux, dont celle de Brazza, qui se résolut finalement dans les établissements du Gabon et du Congo français. Les tendances nationales exclusives et les entreprises politiques s'accusaient. Pendant que les Comités de plusieurs pays avaient, faute de ressources, renoncé à participer à un programme international, les Comités d'autres pays, pour
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éviter la même mésaventure, avaient sollicité et obtenu des fonds de leurs Parlements respectifs; et ce concours d'ordre politique les jetait en quelque sorte fatalement dans la voie des oi)érations politiques isolées. Il devenait manifeste que chacun des pays intéressés en Afrique v^oulait y travailler pour son propre compte. Il ne serait i)as juste de faire remonter la resi)onsabilité de cette situation aux Belges et à leur Roi, dont le travail n'était i)as égoïste et dont le plan était international. La vérité est qu'on imposa en fait une autre forme à Taction du roi Léopold, sous peine de renoncer à tout travail en Afrique. Ce qui est vrai encore, c'est que le Roi fut amené à entrer dans cette voie pour éviter de dangereuses complications internationales. Xous ne croyons pas nous tromper d'autre part en affirmant ciue le gouvernement britannique, en face des éventualités qui se i)résentaient, donna à notre Souverain l'assurance qu'un dessein nouveau, inspiré par des circonstances nouvelles, ne soulèverait pas de difficultés de sa part. Il est \"rai que les hommes d'Ktat, en Angleterre comme ailleurs, étaient portés à considérer les tentatives de colonisation