l'aspect nouveau du problème africain
L'Association internationale africaine avait pris jjour emblème le drapeau bleu étoile d'or. Magnifique symbole moral d'une puissance morale aussi. Emblème admirable sans doute, mais combien insuffisant vis-àvis des agressions des indigènes et des rivalités européennes qui commençaient à se faire jour. Le clairvoyant promoteur du mouvement africain était au premier plan pour reconnaître cette insuffisance et pour scruter le problème africain dans les parties dont la Conférence de Bruxelles avait sagement laissé la solution à l'avenir. Il ne tarda pas à constater matériellement que, dans les conditions qui se présentaient, rien de stable ne pouvait être fait par voie de stations isolées
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surmontées d'un emblème moral sans territoires eontigus, sans cb'oits souverains sur ces territoires. L'exi^érienee de i)lusieurs années était pleinement démonstrative à ce point de vue. Doter le centre africain d'un gouvernement protecteur et sagement initiateur était devenu i)our Léoi)old II la condition sine qua non de la réalisation de ses desseins civilisateurs. Et nul ne lui reprochera sans doute d'avoir saisi le premier le rai)port existant entre ces desseins et la merveilleuse découverte de Stanley, laquelle donnait un aspect nouveau au i)roblème posé par la Conférence géographique de Bruxelles. Nous avons vu comment le Roi avait été le premier à déclarer que « l'Association internationale ne prétendait aucunement résumer en elle tout le bien que l'on j)eut faire, que l'on doit faire en Afrique ». Et nous avons montré comment l'avenir et ses éventualités de second i)lan avaient dû être réservés.
On a essayé de faire au roi Léopold un reproche assez singulier : celui de n'avoir i)as publié sur les toits les résultats d'une conviction mûrie chez lui par rexi)érience, ce qui eût apparemment facilité les moyens
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d'étouffer dans l'œuf son grand dessein. Mais peut-être convient-il d'observer que s'il est permis d'être prudent quand on est fort, la prudence est doublement nécessaire quand on est faible; que lorsqu'on a ouvert une voie, il n'est pas défendu, ce semble, d'y marcher soi-même et d'écarter pacifiquement les obstacles qui empêcheraient d'y garder pied. Où voit-on que les États fassent de la politique à ciel ouvert, lorsqu'il s'agit de priorité dans des prises de possession?
On a beaucoup abusé d'ailleurs des termes de diorama, de tableau fondant, pour désigner les phases diverses par lesquelles a passé l'idée du Roi aux prises avec les difficultés qu'elle rencontrait. Il est certes permis d'admirer la pénétration, la divination royale déployée en de telles conjonctures. Mais il ne faut i)as équivoquer et combattre les faits par la forme. Nul n'ignorait que le Roi ne fut la tête, le cœur, le bras de l'œuvre africaine. Les i^lus avisés même parmi les diplomates, y compris les diplomates anglais tels que Sir Edward Malet, considéraient d'ailleurs, comme nous l'avons déjà fait observer, l'idée de créer un État et d'instaurer un gouvernement véritable dans le centre
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africain comme une utopie. Quoi donc alors? Tout revient à reprocher au roi Léopold d'avoir réussi dans une œuvre considérée par les autres comme irréalisable. C'est bien cela, en effet, qu'il faut constater, comme Ta fait encore très loyalement à la Conférence de Berlin Sir Edward ^Nlalet en des termes que nous voulons reproduire :
« On croyait l'entreprise trop gxande i)0ur réussir. On voit maintenant que le lloi avait raison et que l'idée qu'il poursuivait n'était pas une utopie. Il Ta menée à bonne fin non sans difficultés, mais ces difficultés mêmes ont rendu le succès d'autant plus éclatant (I). j>
Voilà comment parlera l'histoire. Elle dira que Léopold II a été non seulement le véritable initiateur du mouvement africain dans la seconde moitié du xix** siècle, mais l'instaurateur dans l'Afrique équatoriale d'un type de gouvernement aussi nouveau qu'admirable, considéré simplement par les plus éclairés de ses contemporains comme un beau rêve irréalisable. Nous essayerons de
II) Protocoles et Acte général de la Conférence de Berlin (i884-i885), p. 2G(J.
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mettre ce dernier point en toute lumière au chapitre suivant. Terminons le présent clial)itre par un souvenir que nous a rappelé récemment Tétude des documents officiels relatifs à la grande initiative royale. Au moment où il fut question de choisir le drapeau de l'Association internationale africaine, un des hôtes illustres du Roi proposa de camper au milieu de l'étendard nouveau un sphinx, emblème de la séculaire et redoutable énigme africaine qu'il s'agissait de résoudre. Mais le Roi préféra au symbole du doute l'étoile, signe de direction lumineuse et de radieuse esi)érance. C'est que Lui ne doutait plus, résolu qu'il était de mettre une indéfectible énergie au service de l'idée géniale qu'il avait conçue. Et peut-être y a-t-il dans cet exemple tombé de haut une leçon qu'il convient de dégager. En face des grands progrès humains à réaliser, alors môme que la part d'inconnu demeure considérable, il faut savoir entreprendre. La vraie sagesse est prévoyante sans être pusillanime. Progresser, c'est oser. Rappelons-nous parfois le mot du Divin Maître au pêcheur de Galilée : Duc in altum ! Et sachons, nous aussi, pousser au large!