‹ L'Afrique nouvelle;Chapitre 185 sur 187 · ET SON PROGRAMME · texte numérisé non relu

ET SON PROGRAMME

Le Prince qui i)arlait comme nous venons de le rappeler, fut amené par les événements signalés par nous en commençant cette étude, à donner corps à ses idées, en servant en même temps d'une manière spéciale la cause de rhumanité.

l'œuvre du roi léopold 11 6i3

Sans négliger d'observer la prudence que commandaient les circonstances, il a fait cela simplement, royalement, avec les sacrifices nécessaires. Les premiers résultats n'ont pas été brillants au point de vue matériel. Ceux qui voulaient à tout prix que Taf faire fût irrémédiablement mauvaise sont jjrès de se plaindre présentement qu'elle soit devenue progressivement bonne. Voilà bien des adversaires peu commodes et décidés à n'être jamais contents.

Quoi qu'il en soit, l'œuvre est là aujourd'hui et le simple exjjosé de sa formation, de son organisation, de son fonctionnement, est le meilleur titre à l'appréciation de tous les hommes impartiaux.

De l'Océan à la crête de partage du Nil, le drapeau bleu étoile d'or est porté haut et fidèlement gardé. Aucune colonie africaine de création récente n'a i)oursuivi avec plus d'énergie l'occupation intégrale de son territoire jusqu'aux frontières les plus reculées. Aucune ne fait mieux respecter par tous l'autorité de son i)ouvoir.

« Voyez l'État du GoDgo, » disait Lord Salisbury à la Chambre des Lords, a Bien que tout n'y ait pas inarclié à souhait, rauU)ritéy règne souve-

6l4 l'œuvre du roi LÉOPOLD II

raine. Il y a deux courants d'opinion, mais ce qui est incontestablement vrai, c'est que la Belgique, un pays bien moins puissant que la Grande-Bretagne, a été à même de maintenir l'autorité de son Souverain sur un territoire beaucoux) plus vaste que le Soudan (i). »

L'organisation gouvernementale est coml^lète. Les décrets sont obéis. La liiérareliie administrative se déploie fortement sous sa double forme unitaire et décentralisée. La justice enserre dans des mailles de plus en plus sen'ées les violations de Tordre, qu'elles viennent des indigènes ou des non-indigènes.

L'outillage économique est exceptionnellement laissant. La mise en valeur du sol est avancée. Les finances sont autonomes et le budget équilibré.

Les forces contributives du pays sont équitablement réparties.

L'armée est nombreuse, exercée, de plus en i)lus disciplinée.

Le mouvement des importations et exportations augmente sans cesse.

Les missions chrétiennes sont protégées et favorisées; la science, encouragée et dévelopi)ée.

(i Times, 8 février iSf)C).

l'œuvre dv roi léopold II 6i5

Et sous le soleil malheureuseiuent trop brûlant de rÉquateur, dans les i)0stes où ils se rencontrent, Tadministrateur, le juge, le missionnaire, le savant, l'ingénieur, l'explorateur, rindustriel, le commerçant, le soldat font, suivant d'innombrables témoignages, excellente besogne et fort bon ménage.

Quelques particuliers, mécontents pour des motifs divers, sont de mauvaise humeur et jettent aux quatre vents du ciel leurs doléances. Ils dénoncent le gouvernement du Congo aux autres gouvernements. Mais les puissances ont sans nul doute autre chose à faire que d'épouser leur querelle et de contrecarrer le développement d un État vaillamment conquis sur la barbarie par l'initiateur du mouvement africain.

En ce qui concerne la Belgique, elle garde cette conscience que la grande œuvre congolaise a servi puissamment les intérêts vitaux du pays et donné l'essor chez elle à un esprit d'initiative fécond en heureux résultats.

Et on ne lui enlèvera pas plus la confiance dans l'avenir que la gratitude pour le passé.

Quant à l'observation des règles directrices de la politique congolaise, le Souve-

6l6 LE PROGRAMME DE L'ŒUVRE

rain, on peut en avoir la certitude, y tiendra la main, et s'il ne lui est point donne, pas plus qu'à aucun gouvernement, de prévenir toutes les infractions individuelles à ces règles, il saura bien faire en sorte que le programme de sage et ferme j^rogrès, arrêté par lui, trionii)lie des volontés en rupture de frein légal. Ce programme, il Ta formulé encore, il y a peu d'années, dans deux documents mémorables. Nous ne i)ouvons mieux terminer ces i)ages consacrées à l'étude de l'État civilisateur dans les pays neufs, qu'en le reproduisant dans sa teneur.

Voici les termes do la lettre du Roi-Souverain à tous ses agents, leur tractant à nouveau le programme général de leur action et marquant l'esprit dans lequel le gouvernement entend que ce programme se réalise.

Bruxelles, le ICyjuin 1897.

Les (ujents de l'État indépendant du Congo ont été durement éprouvés dans ees derniers temps. Leurs rangs se sont ouverts aux eoups cruels et répétés du sort. M'associant aux témoignages d'unanimes regrets que provoquent des pertes si

douloureuses Je tieiusà rendre unhommage de reconnaissance à tous ceux qui ont vaillamment sacrifié leur vie dans l' accomplissement de leur devoir.

Comme toute grande cause, celle que nous servons au Congo a eu de nombreux martyrs.

Aux dépositaires de leurs viriles traditions, je veux adresser quelques paroles que me dicte mon cœur.

La mission que les agents de l'État ont à accomplir au (jongo est noble et élevée. Il leur incombe de continuer à développer l'œuvre de la civilisation au centre de l'Afrique équatoriale en s' inspirant directement des principes énoncés dans les Actes de Berlin et de Bruxelles.

Placés en face de la sauvagerie primitive^ aux prises avec des coutumes sanguinaires datant de milliers d'années, ils ont à les réduire graduellement. Il leur faut soumettre les populations à des lois nouvelles dont la plus impérieuse comme la plus salutaire est assurément celle du travail.

Dans les pays barbares s'impose, je le sais, une autorité forte pour amener les indigènes, qui n'y sont guère portés, aux pratiques de la civilisation : à cette (in, il convient à la fois d'être ferme et paternel.

6l8 LK PROGRAMME DE l/CKUVttE

Et tout (l'abord, dam une contrée comme le llonyo, la jHipulation native cM à la hase de lu richesse propre du pays, (y est a assurer son lihre éjmnouissement que doivent concourir les premiers eflitrts.

!\os sociétés policées attachent avec raison à la vie humaine un prix inconnu des communautés harhares. Quand s'implante panni (es dcmiires notre volonté directrice, elle a pour f(mcti(m de triotnpher de tous les obstacles. Le résultat ne saurait être (uyuis par de seuls discours, (fuel (pie soit leur s(mfjle philanthropKjue. Mais si, en vue de la domina ti(m nécessaire de la civilisât i(m, il est permis de compter le cas échéant sur les moyens d'action (fue (vn/ïre la force, sanctum suprénne du droit, il n'ai reste pas moins vrai (fue sa fin (ternure est une œuvre de paix. Les (jueires mm indispensables ruinent les ré(ji(ms où elles sévissent, nos agents ne l'i(jnorent point. Aussi, du jour où s'affirme leur supériorité effective, leur répu(jne-t-il profondément d'en abuser. Aux malheureux noirs (pii se trouvent cmwe sous l'empire de leurs seules traditionf( d'avoir cette horrible croyance (pie la victoire n'est définitive (pie lorsipie l'ennemi tomlm s(ms leurs coups est mutilé. Les soldats de l'Etat

LK PHOGRAMMIC 1)Ë I/ŒUVUE () I 9

se recrutent forcément parmi les natifs. Ils ne se dépouillent pas immédiatement des habitudes sanijuinaires transmises de r/énération en yénération. L'exemple des officiers hlancSy la discipline militaire, leur inspireront l'horreur des trophées humains dont ils sont prêts à s'enorfiueillir. C'est dans leurs chefs quils doivent voir la démonstration de ce principe supérieur (jue l'exercice de l'autorité ne se confond nullement avec la cruauté : la seconde ruine la première.

Je me plais à penser que nos (u/ents, presque tous volontaires sortis des ramjs de l'armée heUje, ont toujours présent à l'esprit les régies de la carrière d'honneur où ils se sont enfiaf/és. Animés d'un pur sentiment de patriotisme, peu ménaf/ers de leur sany, ils le seront d'autant plus de celui des indujcnes qui verront en eux des protecteurs toutpuissants de leurs vies et de leurs biens, des tuteurs bienveillants dont ils ont un si qrand besoin .

Sotre proijramme à tous, je tiens à le redire ici avec vous, c'est le travail de réqénération matérielle et morale qu'il s'aqit d'opérer chez des populations dont on a peine a mesurer la déchéance ou la condition déshéritée. Des fléaux affreux dont

620 I.E PROGRAMME DE L*ŒVVRE

elles semblaient au sein de notre humanité les victimes désignées cèdent déjà peu à peu à notre intervention. Chaque pas en avant fait par les nôtres doit marquer une amélioration dans la situation des indigènes.

Dans ces territoires d'étendue infinie^ la plupart vagues et en friche, où les natifs ne savaient que se procurer la maigre subsistance quotidieime, l'expérience, le savoir, l'esprit d'invention et d'entreprise rfc l'Européen font surgir des richesses jusque-là iîisoupçonnées. S'il a'ée les besoins, il lea satisfait dans une bien plus large proportion encore. La pénétration des terres vierges s'opère, les communications s'établissent, les routes sont ouvertes, le sol livre ses produits en échange des articles si variés de 7ws manufactures. Le commerce légitime et l'industrie prennent leur essor. A mesure que se transforme l'état économique, les Ineiis prennent une nature intrinsèque, la propriété particulière et publique, base de tout développement social, est fondée et respectée au lieu d'être abandonnée à la loi du hasard et du plus fort.

A cette prospérité matérielle, où se solidarisent à toute évidence les intérêts des blancs et des noirs, va correspondre chez ces derniers le désir de s'éle-

ver. Leurs natures primitives ne résisteront pas indéliniment aux efforts pressants de notre culture chrétienne. Leur éducation une fois commencée ne sera plus interrompue. C'est dans sa réussite que je voi^ le couronnetnent de la tâche entreprise par les nôtres et si admirablement secondée par nos prêtres et nos religieuses. Etablir un contact direct, immédiat avec les indigènes répandus dans le vaste bassin du Congo a été la partie de notre programme la plus urgente à réaliser. Ainsi fut-il fait dans l'espace de quinze ans sans le concours d'aucun État, si ce n'est celui que prête la Belgique. La création de tout un réseau serré de stations substitue graduellement à la guerre sauvage, incessante de tribu à tribu, de village à village, un régime de paix.

D'une entité géographique physiquement déterminée, l'État du Congo est devenu un pays à frontières précises, occupées et gardées sur tous les points, résultat à peu près sans exemple dans l*histoire de la colonisation, mais qui s'explique par la concentration de tous nos efforts sur un champ unique d'action.

Les difficultés que nous avons, quant à nous, rencontrées seront réduites de beaucoup quand sera

réalisé à brève échéance le chemin de fer du bas Congo au Stanley-PooL

Je fais ici un nouvel appel au dévouement dont nos agents ont déjà donné tant de preuves pour que la a-éation de cette voie de communication porte aussitôt que possible tous ses fruits. C'est elle qui reliera intimemetit le Congo à ta mère patrie, qui permettra à l'Europe attentive dont les regards nous suivent de prendre en connaissance de cause un bienveillant intérêt à nos travaux. C'est elle enfin qui imprimera à nos progrès une allure de plus en plus rapide et décisive et qui introduira bientôt dans les vastes régions du Congo tous les bienfaits de notre civilisation chrétienne.

Je remercie nos agents de leurs efforts et je leur réitère l'expression de ma royale affection.

Page 1