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L'ORGANISATION MILITAIRE LES TROUPES NOIRES

Un camp de tirailleurs. — Répartition de nos forces militaires en Afrique occidentale. — Qualités militaires du Noir. — L'assaut de Djenné. — Traits de bravoure, de dévouement et de fidélité.

— Tankary Taraoré. — Attachement aux chefs. — L'instruction militaire. — Le sergent Samba Taraoré et le caporal Kouby Keïta à Zinder. — Vie en ménage du tirailleur. — Les spahis.

— Ressources en hommes de l'Afrique occidentale française.

— Le recrutement. — La force noire. — Partisans maures et méharistes touareg.

DE coquets jardins où éclatent d'ardentes fleurs jaunes ou écarlates, d'épaisses et lourdes constructions rougeâtres en banco (boue séchée), des chemins ombreux et pleins de silence au pied de hautes pentes rocheuses piquées de verdoyants buissons, c'est Kati, le centre militaire du Soudan, la ville des soldats, qui s'élève à quelques kilomètres seulement de Bamako, la ville des administrateurs et des commerçants. Une sonnerie de clairon traverse l'atmosphère immobile et chaude. Laissons-nous guider par elle et nous arriverons au camp des tirailleurs. Au-dessus du feuillage sombre des bouquets d'arbres, un drapeau trico-

lore apparaît, affaissé dans l'air sans haleine. Puis : le mur d'enceinte et L'entrée, devant laquelle

se tient, l'an.. Uard au teint

ène vêtu d'un uniforme bleu foncé et coiffé

d'une chéchia au joyeux ton rouge vif. Dès les pren . nous voyons que ee camp a toutes

Les apparences d'un village indigène. Il est formé d'une série de cases rondes de banco coiffées d'un toit pointu de chaume, irréprochablement alignées et toutes de modèle uniforme. Aux alentours de ces cases, des femmes, leur torse de bronze à nu, pilent rythmiquement le couscous familial dans de grands mortiers de bois. D'autres, drapées dans leur boubou blanc ou bleu, causent par grou. fument leur pipe ou font la cuisine en plein air. De petits enfants à gros ventre courent, tout nus, parmi les poules, les pintades, les moutons à laine ou à poil. Mais le caractère militaire se retrouve à la vue des tirailleurs, grands et solides Noirs, de race Bambara pour la plupart, qui vont, viennent, se rassemblent, les uns équipés pour le service de garde, portant la vareuse bleue bordée de jaune autour de l'échancrure du cou, le pantalon de même couleur un peu étriqué serré autour de la jambe par des bandes de toile d'une blancheur immaculée, la sandale laissant le dessus du pied à nu, la baïonnette Lebel au côté; les autres en tenue orcice ou de corvée en toile kaki ou sros bleu.

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D'autres encore ont profité d'un moment de loisir pour se mettre à l'aise et sont accroupis silencieusement, la poitrine nue ou couverte d'un tricot rayé de blanc et bleu, tandis que des fantaisistes se dandinent nonchalamment, les jambes passées, de façon peu réglementaire, dans un pantalon indigène vaste et flottant. Sur un large espace découvert en avant des cases, un caporal fait manœuvrer des recrues et lance d'une voix sonore ses commandements en français. Tous ces hommes vivent là en famille, avec leurs femmes et leurs enfants. Les cases sont généralement occupées par deux couples. Les célibataires sont logés dans d'autres cases par groupes de cinq ou six. Ils prennent presque toujours pension dans un ménage où ils vont manger le couscous deux fois par jour. Mais, tandis que nous flânons parmi tous ces visages d'encre, insouciants et gais sous l'écarlate flambante de la chéchia, voici que l'un d'eux s'illumine d'un bon sourire, en même temps qu'une voix au timbre enfantin nous dit : « Bonjou, raoussié. »

Nous reconnaissons un ancien boy, transformé par sa tenue militaire, son attitude raidie et les habitudes de sa nouvelle profession.

« Comment, Moussa, c'est toi! Content faire tirailleur?

— Oui, moussié, moi y a bien content.

L'AFRIQUE 0CCIDEXTA1K FRANÇAISE.

Toujours la môme, cette réponse. Soldat dans l'âme, le Noir de notre Afrique française adore le métier des armes et ne s'y plaint jamais de son sort. - recrues ne nous manqueront pas pour alimenter là-bas nos troupes indigènes. Et la plupart de ces recrues vieilliront à notre service jusqu'à devenir des vétérans. Des camps comme celui que nous venons de voir ne sont pas rares au Sénégal ou au Soudan. Ce sont de fécondes pépinières où l'on puise sans relâche les braves gens toujours prêts à aller combattre pour nous, ceux qui ont vaincu Ahmadou, pris Samory, abattu Rabah, ceux qui demain peut-être aideront nos régiments à défendre contre l'ennemi d'Europe le sol de la mère patrie envahi ou menacé.

L'Afrique occidentale est un réservoir d'hommes inépuisable Quelles sont actuellement les unités qui y composent nos forces? Le haut commandement comprend un général de brigade résidant à Dakar et commandant la brigade mobile de l'Afrique occidentale, un colonel chargé de la défense de Dakar, un chef de bataillon à la tête du détachement de la Guinée et un autre à la tête du bataillon de la Côte d'Ivoire. Il faut leur joindre les officiers supérieurs commandants de territoires militaires. Les troupes dépendant du Gouvernement général sont, en principe, composées et stationnées de la manière suivante : le groupe de la défense

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de Dakar comprend un bataillon d'infanterie coloniale dont la plus grande partie tient garnison à Saint-Louis; le 4° régiment de tirailleurs sénégalais; le 6« régiment d'artillerie coloniale composé mi-partie de Blancs et de Noirs; une compagnie indigène d'ouvriers d'artillerie et une section indigène du génie. L'ensemble des colonies du Sénégal et du Haut-Sénégal-Niger comprend trois régiments de tirailleurs sénégalais, un groupe de trois batteries de montagne du 6« régiment d'artillerie coloniale, un détachement d'ouvriers d'artillerie et l'escadron de spahis sénégalais qui tient garnison à Saint-Louis. On a constitué en outre des bataillons de tirailleurs formant corps qui sont stationnés en Guinée, à la Côte d'Ivoire et dans les territoires militaires de Tombouctou et de Zinder.

Mais cette organisation de principe est sujette à de fréquentes modifications, en raison des circonstances politiques et des nécessités locales. En 1907 et 1908, il a fallu créer deux bataillons nouveaux au Congo et envoyer deux bataillons au Maroc. En outre, à la suite du patriotique et si intéressant projet de M. le lieutenant-colonel Mangin qui augmente considérablement le chiffre des troupes noires et les appelle à concourir à la défense nationale, une loi de finances de 1910 a commencé la création d'un nouveau corps de vingt mille tirailleurs sénégalais stationné par moitié en Afrique occidentale

et' en Algérie-Tunisie. Un premier bataillon a envoyé en Algérie en 1910. Il y tient garnison et deux nouveaux bataillons sont prêts à le rejoil et à former avec lui un régiment. Pourtant, on dif fère encore l'exécution de cette mesure en raison de dillicultés qui se sont élevées entre tirailleurs et indigènes algériens.

Comme on le voit, nos troupes d'Afrique occidentale sont presque exclusivement composées de Noirs. Les Blancs ne forment guère qu'un noyau en perpétuelle désagrégation, d'où l'on détache sans cesse des sous-officiers, des caporaux et des hommes pour remplir les fonctions militaires ou administratives les plus diverses. Admirablement organisé pour la guerre, le nègre y a été employé de tout temps par ceux qui ont été ses maîtres. Il a combattu pour les Pharaons en Egypte et pour les califes arabes, aux premiers siècles de l'Islam, dans le nord de l'Afrique et en Espagne. Au Maroc, les gardes noires ont constitué l'élite de l'armée impériale, depuis les temps lointains de la dynastie des Almoravides jusqu'à la bataille d'Isly. Bonaparte, puis Méhémet-Ali employèrent avec succès les soldats nègres en Egypte. Et ils ont fait encore merveille, ces nègres, dans les rangs de nos turcos à Sébastopol, à Soliérino, au Mexique, à Wissembourg, à Frœschwiller. Brave, portant au cœur le mépris de la mort, le Noir d'Afrique est en outre

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merveilleusement approprié au métier militaire par sa mentalité passive, docile, qui le soumet d'instinct aux volontés du maître et qu'il tient d'une société très hiérarchisée où le captif accepte depuis des siècles sans récriminer la volonté du chef de case et où jamais aucune plainte ne s'est élevée contre les exigences si souvent tyranniques des almamys, des famas, des nabas.

Des ' corps de tirailleurs il faut rapprocher les milices locales. Vêtu sur le modèle du tirailleur, avec une simple différence dans la couleur de la chéchia et les passementeries de la vareuse, le milicien vit comme lui dans un camp, fait les mêmes exercices, reste d'une manière permanente à la disposition de ses chefs. Mais ici, c'est l'autorité locale qui dispose de lui. Le milicien, levé, instruit et payé à l'instar du tirailleur, est une charge du budget local pour la colonie. Seulement, il reste affecté à sa défense, à sa police et ne peut être déplacé. Mentionnons encore les gardes de cercle. De fort belle prestance dans leur tenue bleu céleste et principalement chargés de la police, ces Pandores indigènes constituent des brigades mobilisables qui ont fait plus d'une fois leurs preuves au feu.

C'est en 1823 qu'ont été levés nos premiers soldats sénégalais. Ils formaient alors tout juste une compagnie. Leur nombre s'est augmenté peu à peu et à mesure qu'il grandissait, notre empire africain gran-

dissait avec lui. C'est à ces humbles soldats de couleur aux âmes enfantines, à ces primitifs jusque-là voués à la misère et à l'esclavage que nous devons la conquête d'un territoire plus vaste que l'Europe et peuplé de 20 millions d'habitants. Et combien sont-ils à cette heure pour le garder? 13 000 à peine, tous Africains, tous Noirs, car dans toutes nos possessions de l'Afrique occidentale et du Congo-Tchad, il n'existe comme troupe européenne que le seul bataillon d'infanterie coloniale de Dakar chargé de la défense de ce point d appui de la flotte. Toutes les étapes de la lutte longue et meurtrière que la France a entreprise sur les rives du Niger, à la Côte d'Ivoire, au Dahomey, au Tchad, pour la constitution de son empire, ont été marquées du sang généreux de nos volontaires Bambaras ou Toucouleurs, portant leur orgueil de soldats français avec la même crànerie que leur chéchia écarlate. Et pourtant ces adversaires n'étaient pas à dédaigner, qui s'appelaient El-Hadj Omar, Samory, Babemba, Béhanzin, Ma el-Ainin, qui traînaient après eux des bandes de sofas ou de talibés, se dérobaient savamment aux poursuites et, détruisant autour d'eux villages et récoltes, infligeaient à nos troupes de si cruelles privations. Combien il fallait d'ardeur, d'audace et de persévérance dans l'attaque de ces villages entourés d'un mur d'enceinte, le tata, qu'on devait franchir sous un feu

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bien ajusté, pour lutter ensuite pied à pied pendant des heures dans les ruelles tortueuses, pleines de surprises et de pièges, où les coups de feu pleuvaient de toutes les cases, où des défenseurs bien abrités tiraient sans relâche, pendant que les femmes et les enfants rechargeaient les armes et où, souvent, le chef vaincu se faisait sauter finalement avec sa famille et ses derniers combattants! Plus fréquentes qu'on ne pense furent ces petites Saragosses africaines où se manifestèrent avec éclat l'intrépidité, l'énergie et le dévouement de nos tirailleurs sénégalais.

Quiconque les a vus à l'œuvre sur le champ de bataille ou en colonne ne tarit pas d'éloges sur leur compte. Il en est de même des écrivains militaires les plus écoutés. Lisez plutôt ce que dit d'eux le général Langlois : « La race nègre tire ses qualités guerrières de son hérédité, parce que, aussi loin que nous pouvons remonter dans l'histoire, l'état de guerre est normal en Afrique ; — de son état social qui lui enseigne la discipline; — des dures conditions de son existence qui la rendent endurante; — de son insouciance qui la fait tenace dans les luttes prolongées caractéristiques des batailles modernes; — de son tempérament sanguin et fataliste qui la rend terrible dans le choc. » Et voici maintenant ce que dit de nos fantassins et spahis au visage de bronze l'un des hommes qui passent

pour connaître le mieux la guerre moderne, le général Bonnal : « Sur les immenses champs de bataille de la guerre à venir, les troupes noires n'auront pas de rivales quand il s'airira de donner le choc final... Dans un avenir assez rapproché, la préparation des attaques par la mousqueterie deviendra le plus souvent inutile et les marches d'approche bien masquées, la rapidit»'- des déploiements, enfin l'impétuosité sauvage des attaques à la baïonnette procureront le succès mieux et plus vite qu'avec les longues tireries encore aujourd'hui préconisées... Nous estimons qu'avec les puissants moyens de transport sur mer que nous avons et que l'Angleterre, notre alliée, peut mettre à notre disposition, le passage d'Algérie-Tunisie en France des 120 000 hommes de troupes algériennes et sénégalaises presque indispensables au gain de la première bataille, ne saurait rencontrer de difficultés insurmontables. »

Cette impétuosité sauvage dont parle le général Bonnal n'a jamais perdu une occasion de se manifester. Téméraire et folle, elle va souvent jusqu'à faire refuser au tirailleur d'exécuter sous le feu le commandement de « Face en arrière! » quand il n'est pas prononcé par un officier en qui il a placé toute sa confiance. Calme, impassible, durant qu'il exécute des feux et qu'il sert de point de mire aux balles ennemies, le Noir d'Afrique occidentale

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se mue, au moment de l'assaut, en un démon déchaîné. Il retrouve alors cette dépense physique effrénée, ce paroxysme enragé, gesticulant, frénétique, qui lui permet de danser des nuits entières, ses tam-tams aux contorsions et aux bonds prodigieux. Les Allemands n'ont pas perdu le souvenir des turcos de Wissembourg. Quel effarement leur causeraient la baïonnette ivre de carnage et les élans de fauves des tirailleurs sénégalais!

Montrons-les un peu à l'œuvre, par exemple, à la prise de Djenné, la vieille cité aux belles architectures, la ville des marabouts, des lettrés et des saintes traditions coraniques. A dix heures du matin, après cinq heures de canonnade, la poite est démolie et une assez large brèche ouverte Les ordres sont donnés pour préparer la colonne d'assaut. La voici qui s'ébranle, têtes hautes, regards brillants, armes menaçantes. Elle passe un marigot. Pas un coup de feu n'est tiré contre elle. Arrivé le premier sur la brèche, le lieutenant Bocher1 y prend pied avec une poignée de tirailleurs et salue de loin le colonel Archinard. Mais les guerriers Toucouleurs, trompés un instant par le feu que l'artillerie a continué pendant la marche de la colonne, viennent d'accourir de tous côtés vers les assaillants et font pleuvoir balles et javelots. Durant quelques minutes, le lieu-

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