LA JUSTICE
la justice rendue sous un chêne, aux temps légendaires de l'histoire d'Europe. Les magistrats y observent un maintien plein de dignité et une lenteur solennelle qui leur fait accumuler palabre sur palabre et prolonge les séances interminablement. Qui aurait cru que notre justice aux pieds si peu rapides en trouverait une moins expéditive encore?
Si l'on a introduit dans l'ordre judiciaire trop de choses d'Europe, on a eu du moins le souci de tenir compte des prescriptions plus ou moins dénaturées par l'usage, de la loi coranique pour les musulmans et des coutumes pour les fétichistes. Dans ses Instructions aux administrateurs, M. Roume disait très justement : « Vous devez étudier avec la plus grande attention les cas d'application des coutumes indigènes. » Il n'y en a pas moins désaccord complet entre l'institution et le milieu. Dans ces pays habitués à une justice simple, expéditive, n'en comprenant pas d'autre, ne valait-il pas mieux se passer de ces lenteurs, de ces degrés, de ces délais, de tout ce maquis de procédure qui fait déjà tant pester le plaideur dans la métropole? Le Noir n'y comprend rien, mais toute cette organisation, dont il n'aperçoit pas les rouages, l'effraie. Il a, en particulier, une salutaire frayeur de l'appel et ne s'explique pas la contradiction fréquente de ses jugements avec
les jugements de première instance. < Petit tribunal y a bon, dit-il, grand tribunal y a pas bon. » C'est à la suite d'une contradiction de ce genre qui le ruinait, qu'un commerçant noir de Dakar a fait feu sur les membres de la Cour et s'est fait justice ensuite. Les indigènes ne s'étonnent pas moins du temps prolongé qui s'écoule entre le crime et le châtiment, et, comme leurs impressions toujours superficielles s'effacent vite, ils finissent par oublier que ce crime a été commis, et sont tout saisis quand le châtiment arrive. On m'a dit plus d'une fois à mon arrivée dans un centre : * Vous voyez cet [homme, ce prisonnier qu'on a envoyé avec les autres, chercher vos bagages, eh bien, c'est un condamné à mort. Voilà dix-huit mois qu'il attend pour savoir s'il sera exéeuté. On le laisse circuler à peu près librement dans le pays. Il rend de petits services à l'administrateur et aux autres. C'est un brave homme très serviable. » Une autre erreur a été commise dans le choix des pénalités, toutes exactement copiées sur celles qu'édicté notre Code. Le Noir se moque de la prison qu'il trouve fort douce et où il passe ses jours dans une molle oisiveté, flânant quotidiennement quelques heures par la ville ou le village, sous prétexte d'une main-d'œuvre quasi illusoire. Et que dire de la procédure, autre émanation directe de nos lois? A la voir transportée sous le chaud soleil tro-
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pical on éprouve un sentiment presque aussi étrange que si l'on rencontrait un nègre du Soudan ou de la Côte d'Ivoire affublé d'une toque et d'une toge de magistrat.
L'État sanitaire et l'Assistance médicale indigène. — Il n'y a pas encore bien longtemps que les brûlantes régions qui constituent aujourd'hui notre Afrique occidentale avaient dans l'opinion publique une détestable réputation. « Terre de mort ! » disait-on en parlant du Sénégal ou de la Côte d'Ivoire. La fièvre jaune dévastait Saint- Louis. Grand-Bassam passait, sans trop d'exagération, pour une ville où l'on ne trouvait que des cimetières. Ces temps d'alarmes sombres sont loin de nous. Aujourd'hui, l'état sanitaire de nos agglomérations du Sénégal, du Niger et du golfe de Bénin est des plus rassurants. Les postes nouveaux grandissent dans d'irréprochables conditions d'hygiène.
Partout, des mesures antilarvaires sont exécutées avec le plus grand soin. Partout, on donne la chasse à l'anophèle, on se barricade contre ce véhicule envahissant du paludisme. Partout, le terrible stegomyia propagateur de la fièvre jaune trouverait des médecins expérimentés et des populations capables de se protéger. Je n'en veux pour exemple que la défense de Bamako, en 1906, contre le fléau meurtrier, défense que dirigea avec
beaucoup d'habileté et de dévouement un médecin des troupes coloniales, le Dr Bouffard. En même temps qu'il multipliait les équipes sanitaires chargées de détruire les gites à larves, il guidait en personne la chasse aux eaux stagnantes. Lorsque arrivait le soir, l'heure périlleuse qui ramène le stegomyia, la population européenne passait le fleuve et allait occuper des campements provisoires édifiés en face de la ville sur un petit plateau inhabité. Ceux qui ne pouvaient quitter Bamako s'isolaient, du coucher du soleil au lendemain, dans des pièces grillagées. Il était bien recommandé de n'emballer les provisions et de ne clouer les caisses que de jour, afin d'éviter de véhiculer des moustiques infectés. Le résultat fut décisif : entre tous les groupements européens importants, la capitale du Haut- Sénégal-Niger fut le seul à ne compter qu'un cas unique de fièvre jaune, preuve évidente qu'il est possible de se prémunir méthodiquement contre l'épidémie. Rufisque, dévastée à plusieurs reprises par de terribles épidémies, possède maintenant l'hygiène raffinée et le confort sanitaire d'une ville extra-moderne. Konakry, jadis hantée par de harcelantes légions de moustiques, est devenu un modèle de cité coloniale par l'inspection rigoureuse des rues et des locaux, la destruction des foyers d'infection, les mesures prophylactiques de tout genre. Un modèle aussi, son hôpital merveilleuse-
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ment aménagé et muni de l'outillage le plus complet. Si le fantôme de la fièvre jaune paraît s'être enfui, un mal qui fait heureusement moins de victimes, mais n'est pas moins implacable, la maladie du sommeil, sévit dans certaines régions de l'Afrique occidentale française. Le Blanc en est parfois atteint, mais c'est surtout le Noir qui subit la mortelle piqûre de la terrible mouche tsé-tsé, dévastatrice des troupeaux et tueuse d'hommes. Déjà la lutte est engagée contre le mal mystérieux. Un laboratoire de bactériologie dirigé par le D' Bouffard a été installé dans ce but à Bamako. On pousse également à l'hôpital de Saint-Louis d'activés et laborieuses études à la recherche du remède. Le D' Thiroux, médecin des troupes coloniales, a déjà obtenu des résultats encourageants par l'emploi de l'orpiment. Dans le faubourg de Sor, enfoui sous la verdure, tout proche de la coquette capitale du Sénégal, on a construit pour les Noirs atteints par la contagion, un village établi sur le modèle de tous les villages nègres. Bien curieux à voir, cet amas de cases où des hommes, des femmes, des enfants, vivant de la même vie indolente et résignée, attendent patiemment, dans l'insouciance silencieuse, une improbable et lointaine guérison.
C'est que le Noir ne s'effraie guère devant la mort. Il est si habitué depuis des siècles à la voir frapper autour de lui! Voilà pourquoi il faut applaudir à
la création de l'Assistance médicale indigène et souhaiter ardemment son extension. Par elle, la mortalité indigène, la mortalité infantile surtout, si effroyable autrefois, est considérablement diminuée. Les médecins civils attachés à ce service comprennent, pour la plupart, toute l'importance du rôle qui leur est confié. Ils accomplissent de fréquentes tournées de vaccination dans la brousse. Pour les suppléer au besoin, ils forment de3 vaccinateurs indigènes. Dans les principaux centres, on a installé des dispensaires fort bien tenus et très fréquentés par les indigènes qui, perdant leur méfiance primitive, commencent à se persuader peu à peu du pouvoir guérisseur du doquetor.
Mais, hélas ! trop souvent l'Administration, économe par force et encore mal pourvue, réduit, au point de vue des fournitures, le si utile dispensaire à la portion congrue. C'est ainsi qu'en Guinée les médecins de l'Assistance indigène ne se voient ouvrir pour leur provision de pansements, charpie, coton hydrophile, etc., qu'un crédit annuel de .^0 francs par an ! On s'explique leurs réclamations. Mais ceci ne peut manquer de s'améliorer avec le développement normal de la colonie. Ce qu'il faut constater surtout, c'est la victoire obtenue sur presque tous les points par la lutte énergiquement menée contre la variole. Sur cinq colonies d'Afrique occidentale, quatre sont aujourd'hui pourvues de
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centres vaccinogènes qui leur fournissent du vaccin à volonté. On a résolu le problème du transport de la lymphe active et l'on est parvenu à la faire revivre aux distances les plus lointaines. L'indigène n'a plus peur du coup de lancette. Je me souviens d'avoir vu défiler, un jour de vaccination, toute la population de Saraféré, près de Tombouctou : les Peuhls, puis les Sonraï, puis les Mossi, puis toute une foule qui attendait tranquillement, rangée en bon ordre et causant à voix basse, hommes drapés dans de grands boubous de toile blancs ou bleus, femmes aux cheveux édifiés en boules, relevés en grosse touffe ou tordus en tresses épaisses serpentant bizarrement autour de la tête, petits enfants tout nus au ventre en pointe tendu comme un tambour. Le docteur, en casque et pyjama, piquait, piquait sans cesse. Et, dans d'autres coins de la brousse, partout, sur la surface du vaste domaine français, ses confrères distribuaient aussi la piqûre préservatrice, car, d'après les dernières statistiques, le nombre des vaccinations pratiquées en Afrique occidentale est passé de 22 300 en 1905, à plus de 350 000 en 1911. Quel écart formidable en six ans. Quel triomphe sur la maladie et la mort!