Lieutenant-colonel Baratier, A travers l'Afrique
L'attachement du tirailleur ou du spahi pour ses officiers, le point d'honneur qu'il met à les bien servir, le dévouement qu'il est toujours prêt à leur montrer comptent parmi les qualités les plus remarquables de ce soldat d'élite et lui sont inspirés par le sens le plus juste et le plus noble du métier des armes. Le colonel Gouraud raconte à ce sujet une histoire charmante. Il avait, au cours de sa belle campagne de l'Adrar, un porte-fanion de race Ouolof qui s'appelait Patey-Sar. Lorsqu'il fut à la veille de rentrer en France et que la nouvelle s'en fut répandue parmi ses soldats indigènes, il vit arriver son porte-fanion qui lui déclara d'un ton un peu hésitant et embarrassé : « Mon colonel, toi y a partir, moi rester. Alors, moi voulais faire à toi cadeau. Seulement, toi y a colonel, moi y a tirailleur. Quoi faire colonel avec cadeau de tirailleur? Rien! Alors, moi y a dit : Il faut faire bon service, bon tirailleur pendant tout une année. Les officiers ici y en a écrire au colonel et lui content savoir que Patey-Sar fait bon tirailleur. Dis, mon colonel, veux-tu cadeau de Patey-Sar? » Connaissez-vous une conception du devoir et unf confiance affectueuse plus touchantes que celles dont faisait preuve cet humble enfant du Sénégal?
Que d'autres exemples on pourrait donner du sentiment élevé et généreux que le soldat noir a de sa tâche, du lien respectueux et fort qu'il établit
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entre ses chefs et lui, du zèle ardent dont il est capable dans le service! C'est un maréchal des logis indigène de spahis qui, voyant son lieutenant tué dans le combat par un sofa, se précipite sur celuici, l'abat d'un terrible coup de sabre, lui coupe la tête, puis la jette dans le fourgon qui emporte le cadavre de l'otTicier, en criant, les yeux pleins d'éclairs de fureur : « Tiens, mon lieutenant, voilà la tête de ton assassin! » C'est un interprète de colonne qui dit à un officier, en parlant d'un autre interprète : « Ne l'emmène pas. Une fois, toubab (blanc) a été tué, lui pas tué. Prends plutôt cet autre, il est très jeune, mais il a de la barbe au cœur. » C'est en Mauritanie, le puisatier noir Zanzibar, ancien trompette de spahis médaillé, qui travaille des nuits entières pour arriver à abreuver les six cents hommes et les huit cents animaux de la colonne Gouraud. « Ça va, Zanzi? » lui demande le colonel en le voyant si affairé. Et le brave garçon de répondre avec un large sourire de sa face couleur de poix : « Ma colonel, moi y en a pas dormir avant tout le monde y a boire. »
Tout naturellement, le Noir arrive au corps prédisposé à la discipline par son esprit de soumission et de dépendance, par l'habitude héréditaire qu'il a de se laisser conduire, même par son indolence native, son insouciance bohème qui lui font si facilement accepter et même souhaiter un maître.
Pour lui, l'offioier est comme un chef de case qui s'occupe d'assurer son existence. Mais un grand nombre de ces soldats n'en ont pas moins la fierté de leur profession et celle du pays qui leur fournit des chefs qu'il aime. « Sénégalais premiers des; Noirs, disent-ils. Français premiers des Blancs. » Dans la bouche des vétérans, certains noms de chefs de colonne sont restés populaires et on ne les entend rappeler que sur le ton de la plus intense admiration. Certes, ces noms sont souvent mêlés dans l'esprit simpliste des vieux tirailleurs à des souvenirs de guerre, même de pillage et de dons de captives, mais ce qui les fait demeurer avec un si fort relief au fond de leur mémoire pourtant si prompte à s'envoler, c'est l'énergie, le courage, la hardiesse qu'ils rappellent. M. le général Combes a laissé en particulier d'ineffaçables traces. Je n'ai pu interroger un vieux sous-officier noir, un retraité, un garde de cercle médaillé, sans qu'il me dise : « Oui, oui. batailles beaucoup autrefois, Combo! » Tel est le nom qu'ils donnent au chef qu'ils n'oublieront jamais. Enfin, on trouve encore chez ceux de ces Noirs qui nous servent depuis longtemps, chez les sous-officiers surtout, comme un sentiment confus mais certain de l'honneur militaire. On a beaucoup dit que les tirailleurs de la mission Voulet- Chanoine n'avaient pas suivi dans sa désertion leur chef rebelle, parce qu'il leur avait signifia
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volonté de ne pas retourner au Soudan et qu'ils n'avaient pas eu le courage de renoncer au pays natal. Ce fut sans doute un des motifs de leur refus, mais il y en eut un plus noble qu'ils formulèrent ainsi : « Lui enlever ses galons, lui plus capitaine. Nous autres encore galons, tirailleurs toujours. » C'est un fait certain et constant que la désertion et la trahison ont toujours été d'une excessive rareté parmi nos troupes noires.
Bon marcheur, capable de faire journellement de longues étapes sous l'ardent soleil des tropiques, le tirailleur sénégalais est d'une extrême endurance qui tient à sa race. Celle-ci supporte en effet plus facilement qu'aucune autre les changements de température et se prête fort bien à la transplantation, comme on peut s'en rendre compte par l'exemple des nègres des États-Unis et même par la part qu'ont prise nos soldats d'Afrique occidentale aux campagnes de Madagascar et du Maroc. En outre — et ceci paraît assez surprenant au premier abord — tous les officiers qui ont commandé des Sénégalais vantent leur facilité d'instruction, leur aptitude manœuvrière, leur rapidité à s'assimiler ce qu'on attend d'eux et à devenir soldats. On leur reproche d'être, en général, d'assez mauvais tireurs. La faute en est-elle toujours à eux? Dans la plupart des cas, on n'a pas pris le temps nécessaire pour les éduquer. Après trois ou quatre mois d'instruction,
parfois même tout simplement huit jours, la pénurie de nos effectifs nous oblige à les envoyer en une ou dans les postes. D'ailleurs, le reproche me semble exagéré. J'ai vu plusieurs fois les tirailleurs à la cible et j'ai constaté qu'il se trouvait dans leurs rangs d'excellents tireurs. Ce qui leur manque généralement, c'est le coup d'œil ou l'habitude de prendre la ligne de mire, mais leur absence de nerfs, en leur permettant de viser longuement, sans tremblement, sans crispation, compense peutêtre ce désavantage. Les troupes européennes tirent moins bien à la guerre qu'à la cible. Je crois que c'est le contraire qui doit se produire pour nos tirailleurs.
Une des caractéristiques les plus nettes de la race noire, c'est le manque absolu d'initiative. Chose étrange en apparence, le métier de soldat semble développer chez nos indigènes d'Afrique occidentale ce sens si rare. C'est que leur tempérament d'homme de la brousse, leur instinct de chasseur s'y retrouve. D'instinct, le tirailleur se défile et profite du terrain, la section filtre d'un couvert à l'autre. Mais on a vu des gradés noirs donner des preuves plus étonnantes d'initiative. Après l'assassinat du capitaine Cazemajou par le sultan de Zinder, en 1898, un sergent et un caporal montrèrent tout à la fois un dévouement et une décision extraordinaires. Le capitaine et son inter-
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prête français, M. Olive, avaient été assommés et leurs corps jetés au fond d'un puits. En même temps, le sergent indigène, Samba Taraoré, était arrêté par les gens du sultan et mis aux fers avec quelques tirailleurs et domestiques de la mission. Un campement fortifié avait été établi par Cazemajou à environ 1200 mètres de Zinder. Le caporal Kouby Keïta le met en état de défense et prend le commandement. Il repousse victorieusement plusieurs assauts et fait dire au sultan que s'il ne rend pas les prisonniers, lui, Kouby Keïta, prendra et brûlera la ville. Effrayé, le sultan délivre les prisonniers et propose aux tirailleurs d'entrer à son service. « Rendez-nous d'abord les corps de nos chefs », répond fièrement le brave sergent Samba Taraoré. Deux jours après, il part s'installer aux puits où les habitants de Zinder vont chercher leur eau, s'y fortifie sommairement et leur en interdit l'accès pendant quatre jours. On lui livre plusieurs assauts dans l'un desquels périt le vaillant caporal Kouby Keïta. Mais les munitions sont presque épuisées et puis Samba Taraoré se dit qu'il doit rendre compte le plus tôt possible à ses chefs. Il faut qu'il gagne pour cela le premier poste français, à 1100 kilomètres! Parti dans la nuit du 14 au 15 mai, harcelé pendant trois jours par les gens de Zinder qui lui tuent un homme et lui en blessent trois, après des privations et des fatigues inouïes, il
arrive enfin, le 8 juillet, à Ilo, après cinquantequatre jours de marche. Nous avons retenu en France le nom du sergent Blandan. On peut, sans la rabaisser, rapprocher de sa conduite héroïque l'admirable dévouement des braves soldats noirs Samba Taraoré et Kouby Keïta.
Et combien d'autres actes d'intrépidité et de fidélité à l'actif de pauvres tirailleurs inconnus, que de morts sublimes peut-être inaperçues, oubliées, perdues à jamais dans le grand silence des plaines et des forêts vierges! Depuis vingt ans, bien des jours ont vu tomber ainsi pour la France quelques-uns des alertes petits fantassins bleus à la mine insouciante et au parler enfantin. Dans une période de trois ans, du 1er janvier 1907 au 4 janvier 1910, nos pertes en Afrique occidentale et au Tchad arrivent au chiffre de 1132 morts. Mais qui dira le nombre des tirailleurs, des spahis, des artilleurs, des conducteurs indigènes tombés pendant les dures années de conquête? Les cimetières africains euxmêmes gardent leur secret. Comme ils sont poignants, ces cimetières! Toujours déserts, envahis par les hautes herbes souvent, ils ne sont jamais très grands et ne contiennent que peu de tombes. Quelques croix se dressent çà et là, en bois à peine équarri ou en métal grossièrement travaillé par un armurier de compagnie. Là reposent les officiers. Parfois, leur nom a été pieusement peint
UN GOUM ISKRABICII. NOMADES DU SAHEL, LES BERABICIIS NOOS FOURNISSENT l»K VAILLANTS VOLONTAIRES POUR LES COLONNES DE POLICE AUX ENVIRONS DE TOMBOUCTOU. — I LU III. LIBUTRNAN1 POU\ REAU.