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en noir sur les bras de la croix, mais presque toujours il s'est effacé avec les années et c'est tout juste si l'on peut en retrouver une ou deux lettres. Des débris de couronnes en perles gisent parfois à l'entour, souvenirs suprêmes envoyés de France par des parents, des amis, mais jamais renouvelés. C'est si loin! Dans un angle, attirant à peine les yeux, il y a un entassement de pierres rouges, brunes, blanches. Ce monticule grossier et informe marque la place où sont ensevelis les tirailleurs et les rouges cavaliers tombés en braves pour la France. Qui se souvient d'eux à cette heure? Personne des nôtres ne sait plus leur nom. Tombés loin de leur pays natal, ils ont été bien vite oubliés des leurs, car, chez l'être superficiel qu'est le Noir, les douleurs ne se prolongent guère et les souvenirs s'effacent vite. Pauvres visages de bronze que la mort a figés dans l'ivresse du combat, personne ne les regrette et personne ne les pleure !
La Fatou-Gaye de Pierre Loti est rare. Généralement, la ?nousso d'un tirailleur tué à l'ennemi a tôt fait de se remarier. On a souvent dit que la vie en ménage du soldat noir devait être une gêne pour l'exécution de ses devoirs et on y a vu une difficulté au stationnement des régiments sénégalais en Algérie. C'est mal connaître ces femmes solides, courageuses, endurantes, d'une santé de fer, que sont les compagnes des tirailleurs et des spahis.
Elles ne sont ni moins mobiles ni moins bonnes marcheuses que leurs maris. Il faut les voir suivre la colonne à pied, leur enfant attaché au dos. Bien loin de gêner, elles aident souvent par leur vaillance. Au combat de Talmeust, en Mauritanie, deux femmes de tirailleurs ouvrent sous le feu les caisses de cartouches et vont porter celles-ci aux combattants. L'une d'elles est tuée; deux autres la remplacent aussitôt. Celle qui était tombée sous les balles fut citée à l'ordre des troupes de l'Afrique occidentale. Le soldat noir vit difficilement loin de sa femme ou de ses femmes, car il lui arrive parfois d'en prendre plusieurs. Cette difficulté avec laquelle il faut compter est une conséquence de la vie sociale du nègre. Il est incapable de s'occuper des besognes ménagères et ce serait à ses yeux être par trop déshérité du sort que de n'avoir pas une mousso, comme tout le monde, pour faire son couscous. C'est un fait d'expérience journalière que le tirailleur séparé momentanément de sa moitié pour raisons de service, sert avec infiniment moins de zèle et d'entrain. Le fait s'est vérifié notamment pour les compagnies méharistes qui rayonnent dans le Sahel tombouctien et dont les hommes, en raison de l'extrême mobilité des groupes, s'entendent donner comme premier mot d'ordre : « La femme au village ! » Ici, l'élimination de l'élément féminin est nécessaire. D'ailleurs, certaines exagérations
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ont été commises dans l'autorisation donnée aux moussos tirailleurs de suivre leur mari. Un convoi de douze cents femmes a causé les plus grosses difficultés à la marche de la mission Voulet-Chanoine.
Si le tirailleur se voit de plus en plus accorder de crédit en Afrique par les autorités chargées de l'organisation militaire et de la défense, il n'en est plus de même de son frère à la veste rouge, le spahi. Ces beaux cavaliers qui comptèrent, au temps de la conquête, jusqu'à quatre escadrons se trouvent réduits aujourd'hui à un escadron de cent sabres. Peut-être s'est-on un peu trop hâté d'effectuer cette réduction. La cavalerie avait provoqué des critiques en Afrique occidentale. On accusait les officiers de cette arme de s'engager trop facilement, d'avoir trop de goût pour la charge et pour l'arme blanche. De là, des suppressions aussi radicales qu'inopportunes. Sous le commandement d'officiers d'artillerie, des gardes de cercle à cheval ont remplacé les spahis dans le quartier de Tombouctou. Mais ils sont loin d'avoir le même prestige. Et encore ceux-là connaissent à fond leur métier de cavalier, car ils sont tous d'anciens spahis. Mais comment fera-t-on quand la souche sera éteinte et que les instructeurs manqueront? Je sais bien qu'on pense à remplacer la cavalerie en Afrique occidentale par des (rômpagaiies d'infanterie
montée. Des essais se poursuivent dans ce sens et j'ai vu manœuvrer à Thiès des tirailleurs trottant et galopant fort à leur aise sur ces petits chevaux m'bayars toujours si pleins de nervosité et d'ardeur. Mais je ne pense pas que cet essai arrive à 6e généraliser. Mieux vaut retourner à l'homme à la veste rouge, cavalier hardi, solide, endurant. Nous pourrions tirer de nos possessions un grand nombre d'excellents cavaliers qui, à l'exemple de ce qu'on fait pour les tirailleurs, nous donneraient, au jour de la déclaration de guerre en Europe, de magnifiques régiments.
Trouvons-nous en Afrique occidentale beaucoup de demandes d'engagement? Un moment, elles ont paru diminuer. Depuis la pacification, depuis qu'il n'y avait plus de combats à livrer, de pillage à s'offrir, de captives à gagner, il semblait que l'indigène était moins disposé à faire t.railleur et à venir à nous. Maintenant, ces répugnances semblent disparues et les demandes d'engagement affluent de nouveau. Il faut voir là une conséquence toute naturelle de notre pénétration. Si les Bambaras aux joues tailladées, les Toucouleurs au masque fin et rusé, les Soussous petits et râblés continuent à alimenter nos régiments, ceux-ci recueillent de nouveaux éléments — plus nombreux peut-être — parmi les populations fétichistes qui se trouvent au sud de la vallée du Xiger. Pauvres, ces hommes
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sont tentés par l'uniforme et les dix sous de solde. C'est à ce point qu'un administrateur du Mossi, accablé de demandes d'engagement, a fait élever dans son poste un mât de cocagne consciencieusement suiffé auquel les candidats tirailleurs doivent grimper pour être admis.
L'Afrique est une merveilleuse pépinière d'hommes et nous devons y puiser largement pour combler les vides de notre natalité. Là seulement est le remède qui nous permettra d'affronter en toute confiance sur le champ de bataille les nations européennes aux populations croissantes. Dès 1899, le regretté Melchior de Vogue parlait d'armer pour la guerre future « cent mille, deux cent mille soldats incomparables, Sénégalais, Soudanais, Haoussas, des baïonnettes qui ne raisonnent pas, ne reculent pas, ne pardonnent pas; des forces dociles et barbares comme il en faudra toujours pour gagner cette partie barbare et inévitable, la guerre ». De son côté, M. Hanotaux écrivait récemment : « Avant dix ans, nous aurons cent mille hommes de troupes noires; cela ne peut pas faire un pli. La question, posée, est résolue. » La question est résolue en effet, puisque, se ralliant aux idées et à l'initiative de M. le lieutenant-colonel Mangin, les autorités militaires et coloniales ont déclaré parfaitement réalisable son projet d'organisation des troupes noires et que la formule claire et féconde de M. le
gouverneur général Pont) : 20 000 l en
quatre ans est actuellement en cours d'exécution.
Chaque territoire ou subdivison de territoire devenu maintenant une division de recrutement où sont levés, par voie d'engagements volontaires ou de rengagements les indigènes de corps de troupes de toutes les armes. Lorsqu'arrive le mois de juin, le général commandant supérieur arrête l'état des besoins par corps, le nombre des libérables et les relèves à effectuer en cours d'année. D'après cet état, le gouverneur général avise les lieutenantsgouverneurs des cinq colonies du contingent qu'ils auront à fournir, par circonscription, pendant l'année. Des commissions mobiles de recrutement circulent à travers le pays, munies d "eiïets d'habillement qui leur permettent d'habiller les recrues sur place. Celles-ci, conformément à la coutume indigène, sont tenues au serment solennel de ne revenir dans leur pays qu'après avoir bien servi la France. Cette nouvelle organisation nous permettra d'obtenirsansdifiiculté un recrutement de 20000 hommes engagés pour quatre ans, à raison de 5000 par an.
Le chiffre est modeste, si l'on songe qu'en additionnant toutes les ressources en hommes disponibles de notre Afrique occidentale on arrive, d'après des chiffres certains, à environ un demi-million de jeunes gens constituant neuf ou dix classes de
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recrutement. Mais ce chiffre peut être étendu, car c'est au moins un million d'hommes entre seize et trente-cinq ans qui est en état de figurer dans nos rangs. Les 20 000 hommes destinés à former le premier noyau de l'Armée noire restent des engagés volontaires. Plus tard, on organisera sans doute une sorte de conscription à raison de deux ou trois hommes par village. M. le lieutenant-colonel Mangin a montré dans son beau livre la Force noire que l'Afrique occidentale doit être pour la France un merveilleux réservoir d'hommes prêts à affronter auprès de nous, les Blancs, le sort des batailles futures.
Mais il n'y a pas que des nègres en Afrique occidentale française. Bientôt, sans doute, le tirailleur et le spahi verront auprès d'eux de nouveaux frères d'armes de race africaine blanche. Déjà, des goums de partisans maures ont combattu pour nous dans l'Adrar et y ont fait merveille sous les ordres du capitaine Dupertuis. Mais on songe à faire plus difficile encore, à introduire dans nos rangs le Targui, guerrier de race et modèle de méhariste. Devenu oisif depuis la pacification du Sahel, incapable de se plier au travail agricole, le Targui, s'il veut continuer à se servir de ses sabres et de ses lances, devra les mettre à notre service. Le capitaine Dario, après avoir commandé plusieurs années la compagnie de tirailleurs méharistes d'Agadès et
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avoir observé de près les mœurs des nomades, a rédigé à ce propos un projet dos plus intéressants. Comptant avec l'esprit d'indépendance des Touareg, il propose de les enrôler successivement comme auxiliaires irréguliers et à terme, puis comme courriers attachés aux différents postes, puis enfin comme soldats conservant leur équipement, leur costume et n'ayant d'uniforme que le voile rouge du turban. De la sorte, seraient franchies sans trop de difficulté les étapes qui séparent le pillard du désert du soldat soumis à la discipline. 11 y a beaucoup d avenir dans le projet du capitaine Dario, car on voit déjà venir l'heure où le Targui en sera réduit à la palinodie classique du brigand repenti ou condamné à l'inaction, celle qui consiste à se faire gendarme.
La conquête de l'Afrique occidentale a coûté à la France bien des efforts et bien du sang. Mais voilà déjà que l'immense empire paie sa dette en offrant à la mère patrie d'inépuisables légions. C'est le cas de répéter le mot de Faidherbe : « L'Afrique produit des hommes. »