‹ L'Afrique occidentale françaiseChapitre 15 sur 34 · KONAKRY : VI · texte numérisé non relu

KONAKRY : VI

E QÛNKRALB. — CLICHE PORTIKR.

LA VIE COLONIALE

dherbe. Comprenant la merveilleuse station du cap Vert, il avait dit : « Le cœur du Sénégal sera là. » Vision d'une admirable clairvoyance, car l'anse de Dakar si bien abritée contre la houle du large était infiniment plus propice que n'importe quel autre point de la côte à l'établissement d'une rade. En outre, la nature volcanique du terrain présentait une garantie des plus sûres pour l'entreprise de travaux sans cesse combattus, envahis, dévorés, sur les autres points de la côte, par la poussée irrésistible du sable. Et quelle meilleure situation géographique que la pointe de cette presqu'île, la plus avancée du continent, toute désignée pour devenir l'escale idéale, le relais rationnel des grandes lignes de navigation de l'Afrique et de l'Amérique méridionales !

Les avantages militaires de la position avaient également frappé Faidherbe. Facile à défendre sous le feu de ses batteries, à l'avant d'un pays fécond en ressources de ravitaillement, Dakar devait offrir aux navires de guerre un abri sûr et profond. Sa position marque le sommet d'un vaste triangle d'océan dont les deux autres sommets touchent à Brest et à Fort-de-France. Là s'imposait pour notre flotte un point d'appui dont l'accès serait fermé par une ceinture de sous-marins et de torpilleurs. Aussi, deux ports, l'un de commerce, l'autre de guerre, ont-ils été creusés à Dakar. Avec une activité que

L R iNÇAISE.

haleur du climat rend plus méritoire, deux môles, une digu B, des voies d'exploi-

:i. des (I -ont trouv ruits en peu

de temps. Des bâtiments de toutes les nations sont

B incessants de la rade où ils font du

bon nuit et jour. Dakar est, dès aujourd'hui, l'un des plus grands ports de toute l'Afrique. Par sa situation privilégiée, il est appelé à devenir dans un avenir prochain l'un des plus grands ports du mon ;

En même temps, la capitale de la France noire s'achève, s'embellit, se pare. Elle s'augmente de quartiers nouveaux méthodiquement et soigneusement construits où les maisons seront munies de tout le confortable moderne. Pour satisfaire à un

iroùts français les plus marqués, un théâtre des plus coquettement aménagés a été édifié à Dakar.

à vu jouer — fort avant dans la nuit, à la suite d'un retard du paquebot qui les portait — Mme Suzanne Després et sa troupe. Tant par l'installation matérielle irréprochable que par la vue des artistes et du public, on se serait cru transporté subitement b f.-n loin de là, à deux pas du boulevard, et l'on aurait juré qu'on allait trouver dehors, après le baisser du rideau, le Paris si mouvementé et si brillant de la sortie des théâtres. Quel chemin parcouru sur ce petit coin de terre française ! Et comment résister à un sentiment de fierté nationale,

LES VILLES

lorsque du haut du Gouvernement général qui, sur son plateau, domine Dakar, on aperçoit à ses pieds la ville nouvelle étalant dans la lumière crue, parmi la verdure, ses toits rouges, ses vastes bâtiments, ses édifices, ses deux ports, en face de Gorée, la toute petite Gorée, l'îlot de granit qui fut le berceau humble et étroit de notre puissance africaine?

En opposition à Dakar, la cité coloniale moderne d'aspect européen, il y a Saint-Louis, la vieille capitale sénégalaise, l'aïeule de toutes nos villes d'Afrique occidentale. Une large ceinture d'eau déserte et silencieuse entoure l'île où elle s'allonge mollement. On y accède par un grand pont de fer, le pont Faidherbe qui est le rendez-vous des élégances, car c'est là qu'aux heures fraîches la société blanche ou mulâtresse et aussi les jeunes dandys Ouolofs viennent faire leur persil. Des équipages passent, attelés de beaux chevaux du pays et croisent des chefs noirs en boubou de soie blanche ou bleue, à cheval, campés fièrement sur leur haute selle. Du pont, on découvre la ville baignant dans le fleuve la face postérieure de ses maisons bleu clair, rose tendre, ocre pâle, étageant ses toits carrés, ses terrasses unies et lisses qu'on dénomme « argamasses ». Pittoresquement distribués, des bouquets de grands cocotiers inclinent nonchalamment leurs palmes immobiles au-dessus de tous ces cubes de maçonnerie assez semblables les uns aux

autres. L'impression est d'une ville d'Orient, d'un Orient à peine modernisé et plein d'attirance.

Quoique petite et ramassée, la ville regorge de monuments : un palais du Gouvernement quelque peu lézardé et caduc, de vastes casernes bâties par le génie sur le traditionnel modèle général et auxquelles le soleil prête, malgré tout, un certain prestige de couleur, l'hôpital militaire où l'on soigna Jean, le héros du Roman d'un spahi, une église d'architecture rudimentaire précédée d'un portique de bois reposant sur des colonnes également de bois, un palais de Justice, un hôtel du Conseil général et des directions, des inspections, des secrétariats généraux, des commissariats généraux, à en faire honte à qui n'appartient pas à l'Administration. Saint-Louis possède aussi une medersa où l'on forme ces interprètes qui s'entendent si bien à fleurir la sécheresse du style officiel des trouvailles de leur langue imagée, témoin ce début de lettre de l'un des plus notoires, Ouak el- Arba, de race maure : « Gloire à Allah qui a permis à la plume de remplacer la jambe pour parler de vive voix, i Ah! qui dira l'insondable imagination de ces rejetons de l'Orient !

Le marché de Saint-Louis : un merveilleux éta-

d'exotisme entre le fleuve et la mer, plus de

trois cents femmes, noires silhouettes drapées de

couleurs éclatantes qui vendent, dans l'inévitable

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calebasse, du mil, de la farine, des tomates à peine plus grosses que des pois chiches, d'inquiétantes pâtisseries indigènes, des verroteries, des fruits : pastèques, bananes, kolas, papayes, avocats, etc. Toutes les races du Sénégal semblent s'être donné rendez-vous parmi les acheteuses et les vendeuses. Voici la Ouolof aux cheveux disposés en menues tresses, la Sarakholé coiffée en tiare, la tête étincelante d'ors, de perles et de coraux, la Mauresque aux longs yeux noirs soulignés d'antimoine sous ses voiles sombres, la Toucouleur aux traits menus, la Peuhl dont le fin profil égyptiaque se dessine sur un teint moins poussé au noir, la Pourogne, métisse et esclave des Maures, qui, avec son visage émacié d'un noir bleuâtre, ses maigres épaules étriquées dans la toile bleue, semble une ombre drapée dans un suaire de guinée. Au milieu des groupes nonchalants, des petits enfants au ventre rebondi, au nombril saillant, tout juste vêtus d'un collier ou d'un bracelet au bras ou à la jambe, courent, piaillent, pleurnichent. Phénomène à noter, tandis que les bébés sont chez nous généralement barbouillés de noir, les petits Noirs sont barbouillés de blanc : effet du couscous familial.

Tout près du marché, commence le faubourg de Guet-n'dar habité par les pêcheurs qui constituent à Saint-Louis une corporation nombreuse et importante. Guet-n'dai s'étend sur près de deux kilo-

(loi;

Le long de cette presqu'île de sable prodigieusement mince et effilée qu'on appelle la Langue

de Barbarie. La rentrée des pêcheurs, le débarquement du poisson sur la plage constituent à Saint- Louis un spectacle habituel, très couru des Européens. Il n'est pas sans causer quelque émotion, pour venir s'échouer sur le sable doré de la plage, il faut que les noirs coureurs de flots franchissent dans leurs étroites pirogues, véritables coques de noisette, toute une zone périlleuse de ;es furieusement déferlantes. C'est la barre, la fameuse barre de Saint-Louis si justement redoutée de tous les navigateurs. Mais les gens intrépides de Guet-n'dar se moquent de la barre.

Après Dakar, la grande ville coloniale moderne, et Saint-Louis, la vieille cité créole, il faut montrer en deux traits Rufisque la commerçante, la ville et le port de l'arachide, Rufisque dont le mouvement annuel se monte à plus de 30 millions de francs. Dès la gare, elle apparaît bossuée en tous sens de hauteurs fauves qui sont les tas ou seccos d'arachides. Engageons-nous dans les rues propres et avenantes aux maisons de type quasi uniforme qu'entoure, aux pieds des murs peints en ocre, une étroite rigole où l'eau coule. C'est le moyen de mettre en fuite les raves, petits insectes qui sont les hôtes incommodes du pays. Mais Rufisque, la cité jeune et fière, comme on dit au Sénégal, sait

pratiquer tous les raffinements de l'hygiène moderne. Elle a desséché les marigots au milieu desquels elle était primitivement bâtie et les a remplacés par des boulevards plantés d'arbres. On est tout surpris de retrouver là le fantôme de la fièvre jaune évoqué par le monument d'un ancien maire, Joseph Gabard, emporté par la dernière épidémie. Comme il semble lointain maintenant, le mal inéluctable, au sein de cette petite ville dont l'aspect rappelle les productives cités du Nouveau Monde ou nos agglomérations manufacturières du Nord. Ce sont les mêmes rues droites revêtues de ciment, le même ordre, la même propreté, le même mouvement assourdissant de wagonnets sur rails que poussent des herscheurs bien autrement noirs que ceux d'Anzin ou d'Armentières. C'est tout juste si quelque cocotier solitaire nous rappelle que nous sommes à deux pas de cette brousse où se continue, immuable, la même vie qu'il y a deux mille ans. A Rufisque, cent cinquante Français font vivre par le travail journalier une population de huit mille Noirs. Ces Français vivent en rare communauté de vues pour tout ce qui concerne la prospérité et l'amélioration de leur petite ville. C'est ainsi qu'ils ont eu l'idée très neuve, au point de vue économique, de supprimer l'octroi et de le remplacer par un abonnement obligatoire, à tant la tonne transportée, sur les voies ferrées qui sillonnent

leur* rues. Par son administration aussi bien que par sa construction, Rufisque est un modèle de ville coloniale.

Mais la plus riante, à coup sûr, de toutes nos villes «le la côte, c'est Konakry. La capital, le la Guinée française est enfouie parmi dY-paisscs et luxuriantes masses de verdure. Ses larges avenues, tracées avec la régularité d'un damier, sont bordées d'arbres géants aux formidables chevelures. Sur la grande place, devant la façade toute blanche du palais du Gouvernement, la statue du gouverneur général Ballay qui fut le véritable fondateur de notre Guinée, s'entoure, comme d'une garde colossale, de plusieurs rangées de fromagers aux troncs énormes et tourmentés, de rôniers sveltes, de dioubalés, de caïlcédrats, de manguiers. Konakry est la ville des mangues. Point de dessert où elles ne figurent chez les pauvres comme chez les riches, car la moindre tornade en jonche les rues. Au long des avenues paisibles et silencieuses, on remarque de coquettes maisons à larges vérandas à demi cachées par l'exubérance du feuillage. L'aspect général est d'une station de plaisance, d'une ville d'eau. Au bout de la ville, entre les troncs grêles des palmiers qui laissent apercevoir la mer unie comme un miroir, un vaste hôpital — l'une des gloires de Konakry — disperse à travers les ramures et les feuilles ses confortables pavillons. Non loin de

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là, un jardin public s'enorgueillit de fromagers plus gigantesques encore que ceux que l'on rencontre en ville et offre aux regards du visiteur d'admirables oiseaux-trompettes portant fièrement leur aigrette blanche, des panthères aux souples mouvements et aux regards obliques, des singes cynocéphales aux yeux clignotants et bien d'autres spécimens du règne animal.

Il y a aussi le quartier commerçant : de larges rues bordées par des factoreries où s'entassent, dans des milliers de sacs, les boules et les plaques de caoutchouc que le chemin de fer apporte continuellement des marchés de la Haute-Guinée. Puis voici le quartier indigène composé d'une suite de petites maisons basses crépies de jaune. Sur une place, un marché couvert abrite des marchandes Soussous, le front ceint d'un foulard, petites, trapues, un éclat de rire entr'ouvrant à chaque instant leurs dents blanches. D'une des extrémités de la ville part une longue chaussée qui suit la côte dont elle est séparée par un ample et majestueux rideau de verdure. C'est le lieu de promenade où se croisent les équipages des gens de Konakry, équipages généralement représentés par de petites voitures à bras entre les brancards desquelles de solides Noirs jouent le rôle du pousse-pousse annamite. Trois ou quatre automobiles font entendre leur teuf-teuf triomphant. Quant au cheval, il ne compte

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