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CHAPITRE VI LE COMMERCE ET L'INDUSTRIE

Origines du commerce français en Afrique occidentale. — Grandes compagnies commerciales. — La factorerie. — Nécessité de l'expérience pour le commerçant européen. — Comment se font les affaires. — Une visite à un commerçant dans la brousse. — Les abus et le « coxage ». — Principaux articles de négoce. — Trafiquants syriens et indigènes. — Défauts de notre commerce national. — La question monétaire. — L'industrie. — Les mines. — L'usine de l'Association coîonnière française à Segou.

ON dit assez généralement que les colonies sont faites pour le commerce. Il serait plus exact et plus prudent de dire que c'est le commerce qui est fait pour les colonies. Il ne faudrait pas en effet que les trafiquants les considèrent jamais comme des terres indéfiniment exploitables sur lesquels il leur est loisible de s'abattre et de prélever des bénéfices scandaleux. En revanche, le commerce est assurément le meilleur moyen de colonisation, en ce qu'il sème partout la vie autour de lui, qu'il fait circuler les produits et le numéraire et qu'il met en rapports constants l'Européen et l'indigène.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que des relations de négoce ont été liées entre notre pays et la côte occidentale d'Afrique. Dès l'année 1626, le Sénégal

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était exploité par une association de marchands de Dieppe et de Rouen approuvée par le cardinal de Richelieu et dite Compagnie normande. Puis viennent les compagnies privilégiées de Colbert. Le trafic sur mer et aux colonies prend alors un tel essor et jouit d'une telle faveur qu'un arrêt royal décide que les nobles peuvent s'y livrer sans déroger. La Compagnie des Indes occidentales puis celle du Sénégal obtiennent le privilège exclusif de la traite, du cap Blanc au cap de Bonne-Espérance. Ce privilège dura jusqu'à la Révolution, époque où les habitants de Saint-Louis demandèrent la liberté du commerce. Le commerce du Sénégal n'en resta pas moins soumis à une minutieuse réglementation, particulièrement la traite de la gomme. Il y avait encore sous la monarchie de Juillet un corps limité de traitants dont la liste était dressée par le gouverneur de la colonie. En outre, il fallait payer à chaque escale des coutumes aux Maures et à l'almamy du Fouta. Ce n'est qu'en 1904 qu'on a définitivement cessé de payer ces coutumes aux Maures. Quant aux articles de négoce dans le passé, c'étaient la gomme, les cuirs, l'ivoire, l'ambre gris, les plumes, les peaux, la poudre d'or et principalement le € bois d'ébène » : les esclaves achetés à la côte que les bâtiments négriers entassaient dans leur entrepont pour être transportés aux Iles. Aujourd'hui, le commerce national considérable-

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ment étendu s'exerce sur toute la surface de l'Afrique occidentale française. Le tarif douanier est la seule barrière qui puisse lui être opposée et encore tous les droits à la sortie ont été supprimés, sauf pour le caoutchouc. On trouve là-bas comme partout deux formes de commerce : le grand et le petit. Le grand commerce est presque entièrement aux mains d'importantes Compagnies disposant de nombreux moyens d'action et de capitaux considérables. Les plus notoires sont les maisons Devès et Chaumet, Maurel et Prom, Maurel frères, Buhan et Tesseire, la Compagnie Niger-Soudan et surtout la Compagnie française de l'Afrique occidentale qui a établi ses comptoirs au Sénégal, en Guinée, à la Côte d'Ivoire, au Dahomey et jusqu'en Nigeria anglaise. Notre amour-propre national peut retirer quelque fierté de la maison de commerce que cette dernière Compagnie a ouverte dans la ville britannique de Lagos et qui est actuellement la plus belle et la plus prospère de cette ville au trafic incessant. A côté de ces Compagnies et sur une échelle moindre, certains particuliers ont monté seuls de florissantes maisons. Ce sont généralement d'anciens employés de grandes sociétés.

Ces vastes entreprises commerciales sont puissamment organisées et font de gros bénéfices. En 1909, par exemple, la Compagnie française de l'Afrique occidentale a fait pour près de 40 millions

d'affaires dans ses divers comptoirs, ce qui représente un bénéfice net de plus de 3 millions de francs. Le conseil d'administration de cette Soc s'est plu à rapporter ces brillants résultats à l'organisation administrative et aux bienfaits de l'action colonisatrice. Il faut voir là un heureux symptôme d'entente entre les fonctionnaires de la colonie et les commerçants, entente qui aura, d'ailleurs, été assez lente à se produire, les uns et les autres ayant conservé trop longtemps l'habitude de comprendre leurs intérêts de façon distincte, contradictoire, hostile même. On peut reprocher, encore aujourd'hui, à plus d'un administrateur de considérer le commerçant avec hauteur et dédain, de même que celui-ci est fréquemment poursuivi de la fâcheuse manie de chanter pouille aux bureaux qu'il accuse régulièrement de ses déboires.

Les compagnies commerciales ont établi leur siège central au chef-lieu de la colonie ou dans un de ses ports principaux. Là se tient l'agent général. Dans les grandes agglomérations de l'intérieur, des comptoirs ont été installés sous la direction d'employés européens d'importance moindre. Des traitants noirs sont jugés suffisants pour représenter la Compagnie dans les villages indigènes connus pour des centres de production et de négoce. On les choisit parmi les jeunes gens intelligents parlant bien français, désignés par l'institu-

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teur du village indigène comme ayant été de bons élèves et souvent pourvus du certificat d'études primaires, ce qui est, d'ailleurs, un titre parfaitement superflu.

Les maisons de commerce un peu importantes portent généralement le nom de factorerie. Tous les mêmes, aux dimensions près, ces comptoirs où le Noir se mêle sans cesse au Blanc. En bas, la boutique de détail, les bureaux du directeur et| des comptables, la caisse. A l'unique étage qu'entoure une large véranda, la salle à manger commune et les chambres des employés. Tout autour de cette construction, sur un plan rectangulaire, sont disposés les magasins de dépôt, les hangars pour les matériaux de construction et les marchandises à expédier ou à emmagasiner. Plus loin, les cases des manœuvres noirs et souvent le caravansérail privé où logent les dioulas (colporteurs indigènes) qui ont apporté le caoutchouc, l'huile de palme ou les arachides. Un réseau de voies Decauville sillonne la vaste cour sablonneuse où deux ou trois palmiers dispensent une ombre avare parmi l'aveuglante réverbération du soleil.

Il faut la voir s'animer, cette cour, à de certains jours, par exemple, à Rufisque, à l'époque de la traite de l'arachide. Paisibles et graves au milieu du tumulte qui les entoure, chameaux, bœufs porteurs et bourriquots encombrent presque

tout l'espace. Paresseusement étendus dans la poussière des graines, assis à la turque, accroupis ou traînant lentement leurs babouches, les conducteurs maures hiératiquement drapés dans leurs guenilles de guinée gros bleu fument, sordides et impassibles. Les sacs d'arachides s'entassent plus haut que les toits. Leur contenu, vidé au même endroit, ne tarde pas à former les seccos, véritables montagnes de cacahouètes qui montent parfois jusqu'à une douzaine de mètres et sur lesquelles un gardien installe sa case de toile cirée.

Dans tous les coins de la cour, on pèse, on débat le prix, on se chamaille. Parfois, l'indigène Ouolof ou Sérère peu ferré sur les secrets de l'arithmétique et du système métrique n'arrive pas à trouver son compte et s'entête dans une réclamation sur le poids. Insinuant, rusé, trompeur, le Maure cherche à faire naître des erreurs à son profit. Parfois aussi, pas plus scrupuleux que lui, l'employé de la factorerie cherche à « carotter à la bascule ». Sous le casque, son visage aux tons d'écarlate, son cou, le haut de sa poitrine haletante sont tout trempés de sueur. Depuis le matin, à l'aube, il pèse, pèse, sans répit, s'arrêtant de manier le fléau pour inscrire fiévreusement des chiffres sur son carnet. Il y a des jours où l'on arrive à peser le chiffre fabuleux de trente tonnes ! Des vendeurs s'en vont de groupe en groupe, avec un sourire satisfait élargissant leur

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face noire, trimbalant dans la grande poche centrale de leur boubou le prix de leurs graines régulièrement touché en pièces de cent sous. C'est le tableau le plus coloré et le plus pittoresque de l'activité commerciale la plus intense.

Il n'en faudrait pas conclure que les affaires coloniales sont toujours rémunératrices et faciles. Pour arriver à les rendre telles, le commerçant doit posséder une expérience déjà sérieuse, une grande ténacité, une connaissance approfondie des ressources économiques de la région et du caractère, des habitudes, même de la langue des indigènes. Ces dernières conditions sont indispensables et voilà pourquoi un commerçant d'Afrique occidentale doit soigneusement étudier le terrain avant d'y établir sa maison, sans quoi il y aurait pour lui imprudence insigne à se jeter dans l'inconnu. Ce qu'il lui faut faire en premier lieu, c'est un voyage d'études préliminaires. Avant de créer un établissement, d'engager une entreprise, qu'il vienne se rendre compte par lui-même, qu'il étudie le pays, ses habitudes commerciales, les besoins des indigènes, leurs cultures. Il apprendra ainsi à connaître les espèces et les qualités de marchandises qui leur conviendront, en même temps que les produits qu'il peut trouver chez eux.

Il évitera le sort lamentable d'un pauvre diable dont on m'a raconté l'histoire là-bas. Celui-ci, mo-

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deste clerc de notaire, s'était laissé éblouir par une conférence faite avec trop de confiance et de légèreté par un fonctionnaire de la Côte d'Ivoire. De bonne foi, le conférencier avait exagéré les facilités et les bénéfices du trafic dans le pays d'où il arrivait. Trois mois après, le clerc enthousiaste et inconsidéré débarquait à Grand Bassam, en chapeau haut de forme et redingote. Il apportait avec lui une pacotille composée au hasard qu'il comptait échang-er contre du bétail. Bravement, il s'enfoix;a dans la brousse. Mais il n'en connaissait ni les surprises ni les dangers, ni les modes de commerce. Les quelques bœufs qu'il avait réussi à grand'peine à acquérir lui furent pris, se dispersèrent ou furent laissés par lui aux habitants des villages en échange d'une misérable nourriture. Miné par les privations et la fièvre, c'est tout juste s'il put revenir à la côte pour y mourir.

Quel est donc le meilleur moyen pour un jeune homme d'apprendre le commerce colonial? Même lorsqu'il a la chance rare de posséder des capitaux, c'est d'entrer comme employé au service d'une des grandes Compagnies dont nous avons parlé. Le personnel de ces Compagnies se recrute généralement parmi les jeunes gens ayant accompli leur service militaire et ayant déjà acquis, dans la pratique commerciale, quelques notions sommaires de comptabilité, de correspondance, de dactylogra-

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phie, de manipulation et de vente. Beaucoup d'entre eux parlent couramment une langue étrangère, généralement l'anglais. Mais cela n'est pas indispensable et mieux vaut cent fois la connaissance des dialectes indigènes, connaissance à laquelle on arrive tout naturellement après une seule année de séjour.

Pour devenir employé d'une de ces puissantes sociétés, le candidat devra se mettre en rapports avec sa direction centrale installée à Paris, Bordeaux ou Marseille. Si sa candidature est acceptée, il passera un contrat de louage de travail. Mais qu'il examine bien attentivement ce contrat avant de le signer, qu'il pèse bien les engagements qu'il prend et les avantages qu'on lui offre. Généralement, l'employé, nourri et logé, reçoit une solde fixe assez modeste au début, mais susceptible d'une hausse rapide, plus un tant pour 100 sur les affaires qu'il traite. Le voyage d'aller et celui de retour, après un certain nombre d'années de séjour ou en cas de maladie, sont payés par l'employeur.

Le personnel européen des maisons de commerce est assez étroitement tenu. Une discipline vigilante y fait régner l'ordre et l'exactitude. Mais l'existence est large et familiale. Dans les factoreries de cheflieu, tous les employés prennent leur repas en commun, à la même table que l'agent général. La place traditionnelle de celui-ci est au bout de la table.

Parfois, parmi les deux rangées de vestons de toile blanche immaculée, des corsages légers de batiste ou de mousseline se détachent agréablement sous des cous charmants et de délicieux visages souriants. Ce sont les jeunes femmes ou les filles des employés qui égaient de leur présence cette assemblée masculine. La chère est toujours soignée, le vin d'excellente qualité, l'atmosphère réconfortante et gaie. Celui qu'on pourrait appeler le voyageur de commerce colonial n'est pas d'humeur moins joyeuse que le légendaire Gaudissart. Son origine méridionale l'y dispose, d'ailleurs, car il est presque toujours natif des départements de la Gironde, des Basses-Pyrénées, du Gers ou de l'Ariège. Le Midi bouge pour apporter en Afrique son sens des affaires, sa blague et son entrain et donne ainsi un excellent exemple au Nord.

De quelle façon s'opèrent les transactions commerciales? Quel esprit y préside? Cela se trouve clairement exprimé par deux modes bien différents de procéder. Parmi les commerçants, les uns font rendre aux régions ouvertes à leur initiative le maximum de marchandises de bon écoulement (or, ivoire, caoutchouc) dans le minimum de temps et sans scrupule sur le choix des moyens. Ils drainent de la sorte toute la richesse utilisable à leur profit. Les autres, moins avides, se contentent d'établir un courant commercial intelligent et continu en

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créant des centres d'exploitation méthodique et de colonisation rationnelle.

Il est clair que c'est cette seconde méthode qui doit être employée comme la plus juste, la plus durable, la plus conforme à l'intérêt de la colonie et à son avenir commercial. Elle seule permettra à nos produits de lutter victorieusement contre les articles anglais et allemands de mauvaise qualité : guinée peinte, boîtes à musique, verroterie, etc., qu'on échange avec des bénéfices fabuleux contre l'or ou le caoutchouc.

Cette forme initiale du commerce, l'échange, existe encore en effet dans certaines régions arriérées de la Côte d'Ivoire ou du Soudan. Mais elle devient de plus en plus rare et fait place presque partout à l'achat en numéraire. Le commerçant d'Afrique occidentale se trouve donc maintenant en face de deux opérations nettement distinctes après être restées longtemps confondues dans le troc : la vente et l'achat.

La vente porte sur tous les objets possibles dont peut avoir besoin journellement le Blanc aussi bien que le Noir. On trouve de tout chez les commerçants de l'Ouest africain, un pot de confitures comme une lampe, de la quinine aussi bien qu'une paire de bottes. Que nous soyons au Sénégal ou au Dahomey, la boutique de détail revêt un aspect uniforme. Elle est séparée en deux dans toute sa Ion-

gueur par un comptoir surmonté d'une vitrine où se trouvent pêle-mêle les objets les plus variés, confiserie, bimbeloterie, parfumerie. Derrière ce comptoir, se tiennent les « boutiquiers », comme on dit là-bas, blancs quelquefois, mais le plus souvent noirs et conservant le costume du pays. Des articles de vente sont suspendus au plafond comme dans nos bazars. Sur les multiples étagères qui entourent la pièce s'entassent les boîtes de conserves, les bouteilles contenant les liquides les plus divers, les ustensiles de ménage, et surtout les pièces d'étoffe, les coupons de calicot de traite provenant principalement de Hambourg.

La boutique est encombrée d'indigènes des deux sexes attendant patiemment qu'on les serve, peu bruyants, ne sachant pas toujours très bien ce qu'ils viennent acheter, lents à se décider, se laissant tenter par tout ce qu'ils voient à la façon des enfants, mais achetant surtout des étoffes, des vêtements confectionnés : boubous souvent garnis de fort belles broderie de soie, calottes de velours ou de cotonnade, pagnes, bimbeloterie, kolas, parfumerie. Certains objets* excitent particulièrement les convoitises et valent à leur acheteur, de la part des Noirs, la plus grande considération : ce sont les accordéons, les trompes de bicyclettes, les alpenstocks et les cravaches. Détail amusant, quand un indigène fait l'emplette d'un chapeau ou d'une cas-

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quette, il ne manque jamais de conserver comme un ornement l'étiquette du prix. Le côté des dames se porte de préférence vers le rayon de la bijouterie : perles, corail, boules d'ambre, et vers celui de la parfumerie. Il y a de leur part une demande considérable d'eau de Cologne, «. Eau-ti-Cologne », comme elles disent.

Pour les étoffes, il faut bien reconnaître que la fabrication française n'obtient pas grand succès et que l'indigène prononce son choix le plus souvent en faveur des produits de fabrication anglaise ou allemande, de moins belle qualité mais moins chers. Souvent, au Soudan surtout, on trouve dans la boutique, se glissant entre les acheteurs à la façon d'un chien, un hôte familier qui ne cause aucun dégât et n'étonne personne : c'est un phacochère, sorte de sanglier qui s'apprivoise facilement, ou parfois même un lion à l'allure nonchalante et aux yeux clairs, compagnon inoffensif du maître de céans, qui n'est pas cependant sans inspirer quelque crainte aux clients noirs, toujours pleins d'une sorte de respect religieux et inquiet pour le roi de la brousse, ouaraba.

Mais les plus gros bénéfices du commerçant se font sur le commerce d'achat. Le plus souvent, le Noir apporte lui-même à la factorerie la récolte de riz, de caoutchouc ou de coton. D'autres fois, l'agent qui dirige le comptoir envoie dans la brousse

un de ses employés blanc ou noir avec mission de découvrir des vendeurs et de traiter directement avec eux. La plupart de ces intermédiaires s'acquittent admirablement de leur office. Ils savent parler au dougotigui (chef de village), se mettre rapidement d'accord avec les producteurs, coucher sur la dure, dans de peu confortables caravansérails et se plier aux mille inconvénients de la vie de brousse.

Parfois, le chef d'entreprise fait lui-même ses tournées d'achat. Je me souviens d'avoir rencontré dans un village dahoméen un commerçant français doué de l'initiative la plus heureuse, M. Michaud. Ancien employé de l'administration des Postes, il avait remarqué que le sel était d'une extrême rareté dans le pays et s'était mis à l'y importer de façon régulière, en allant s'approvisionner en personne dans le Soudan méridional. Sur son chemin de retour, il se livrait au commerce d'achat, allant de village en village drainer la récolte de maïs et surtout d'amandes de palme.

Une case indigène lui servait de demeure et une seconde d'entrepôt. Les sacs s'y entassaient jusqu'au toit de chaume, en attendant que les porteurs vinssent les chercher pour les porter à la plus prochaine station du chemin de fer qui devait les emporter sur Kotonou. Vigoureusement campé, une apparence de santé dans toute sa personne. M. Mi-

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chaud me reçut en plein air, devant sa case. A droite, sur une table pliante de brousse, un excellent dîner nous attendait.

« Ça, me dit mon hôte, c'est la salle à manger. » A gauche, une autre table supportait une cafetière, des tasses, des bouteilles de liqueur, des petits verres.

« Ça, me dit-il encore, c'est le fumoir. » Nous causâmes de la façon dont le commerçant français d'Afrique occidentale s'acquitte de sa tâche : « D'une manière générale, me dit M. Michaud, quand nos compatriotes ne se laissent pas envahir par la paresse ou le découragement, ils montrent de grandes qualités d'intelligence, de flair, de souplesse et d'habileté. L'indigène les préfère au commerçant anglais plus froid, plus sec, plus retiré de lui. L'Anglais vit aux colonies comme dans la mère patrie, impénétrable à la vie indigène et nullement intéressé par elle. Il y a pour nos trafiquants un énorme avantage à étudier la mentalité du Noir, à se pénétrer de ses habitudes et de ses traditions et à parler son langage. »

Mais trop souvent, hélas! le commerçant colonial se laisse tenter par le désir de tromper ou d'user de procédés indélicats. Il devrait se dire cependant qu'il y a, au fond, plus de bénéfice pour lui à agir honnêtement. Son véritable intérêt conduit à gagner la confiance du Noir naturellement

soupçonneux. C'est ainsi qu'il devra s'abstenir de l'artifice connu sous le nom de « coxage >. Cet artifice consiste à envoyer des agents payés par la maison au-devant des caravanes. Sans qu'il soit d'abord question d'affaires, on comble de cadeaux les vendeurs, on leur offre à boire et à monter et finalement on les grise pour s'assurer l'achat du caoutchouc, de l'arachide ou de la gomme.

t C'est là, disait fort justement La Dépêche coloniale, une méthode des plus vicieuses; alors qu'on lui achète n'importe quoi et à tout prix, l'indigène ne prend pas soin de récolter et de préparer des boules de caoutchouc; il fraude en y introduisant des cailloux, de la terre glaise, des morceaux de bois ; des acheteurs peu scrupuleux, traitants indigènes venus de la côte, pèsent ce caoutchouc sur des balances faussées, de sorte que ce trafic se résume en une mutuelle duperie. Des maisons européennes, faute de vouloir employer ces procédés, ne trouvent déjà plus de bénéfice à l'achat du caoutchouc, mais seulement dans la vente aux caravaniers de denrées d'importation. Il faut que ces abus soient réprimés sans retard, si l'on veut prévenir une crise imminente, j»

Il importe en effet de réagir contre les tromperies trop souvent faites à la bascule par des employés au zèle peu scrupuleux qui vous déclarent sans broncher que c'est là le seul moyen de

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compenser les fraudes du vendeur Ouolof ou Bambara et éviter soigneusement aussi les odieuses spéculations sur les indigènes affamés à qui on revend au double et au triple les grains dont ils se sont démunis dans la cour du traitant au moment des récoltes. Il faut que le commerçant se dise que le commerce honnêtement conçu n'a pas d'intérêt distinct de celui de la colonie.

Mais à quel commerce s'adonner de préférence? Nous avons dit que le commerce de vente embrassait tous les articles d'une demande courante. De même, le commerce d'achat se limite rarement à un produit exclusif. On achète tout ce qui peut être consommé sur place ou constituer une denrée d'exportation.

Chaque région donne un produit dominant. Au Sénégal, c'est l'arachide qui, récoltée principalement dans le Cayor et le Baol, afflue à Rufîsque à raison de trente trains par jour au moment de la traite et a valu à ce port, pour l'année 1910, un mouvement de plus de 150 000 tonnes.

La Guinée est par excellence le pays du caoutchouc. Atteint par la grande crise de 1906, il s'en est relevé rapidement et a vu revenir pour les qualités supérieures les prix de 10 et 11 francs le kilogramme. Il n'est pas en Guinée d'indigène Soussou ou Malinké qui ne fasse sa récolte de caoutchouc. Sur les routes, on croise sans cesse des caravanes

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de grands Noirs qui s'en vont, le bâton à la main, portant sur leur tête vers les marchés de Kankan, de Kouroussa, de Toumanéa, de Mamou, leur provision de boules ou de plaques brunes. En arrivant, ils se rendent chez le commerçant qui les loge dans sa maison durant les quelques jours qu'ils demeurent.

L'examen du caoutchouc a lieu, minutieux, sévère, car la fraude n'est pas rare et pendant longtemps, afin de l'éviter, l'administration s'était arrogé un droit de contrôle préventif. Le commerçant fait une incision dans la boule de caoutchouc, en examine de près la consistance, le grain, l'élasticité. L'opération se renouvelle souvent, car à l'époque de la récolte, il n'est pas de jour où quelque habitant du pays ne vienne proposer à la factorerie quelque modeste achat. Les enfants de l'école de Kouroussa euxmêmes vont saigner les lianes pour avoir de quoi payer les hôtes chez qui ils prennent pension. Quand la ligne de chemin de fer qui part de Konakry sera parvenue à son terminus, c'est-à-dire à Kankan, grand centre de la vente du caoutchouc, le mouvement d'exportation sera considérablement accru et ce sera le point de départ d'une ère d'étonnante prospérité.

Au Dahomey, le principal produit d'exportation est l'huile de palme, l'huile épaisse et d'un rouge de brique qui emplit de gigantesques marmites

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dans les cours des factoreries et qu'on retrouve sur les quais de Porto-Novo et de Kotonou, attendant l'embarquement dans ces vastes barriques qu'on dénomme « ponchons ».

La Côte d'Ivoire se livre à une exportation intense de bois d'ébénisterie. C'est de là que viennent les merveilleux acajous figurés si recherchés pour les mobiliers de luxe. Durant la saison des pluies, on croise sur les rivières Comoé, Mé, Agnéby, plus d'un train de « billes » d'acajou descendant lentement de la forêt vers la lagune. Les troncs ont été solidement rassemblés et amarrés en radeaux qui atteignent souvent 200 mètres de long; des cases ont été élevées dessus pour les constructeurs indigènes; puis on s'est mis en route pour Grand Bassam, les longues perches fouillant l'eau verte. Une fois déposées sous les grands hangars, les billes sont équarries à la hache et à l'herminette, déposées par une grue puissante sur des wagonnets, précipitées à la mer à l'aide d'un ingénieux système de plan incliné, puis halées par un treuil sur le navire qui doit les conduire en Europe. Un nouveau commerce prend en ce moment son essor à la Côte d'Ivoire, celui du cacao dont la culture vient d'y être inspirée par le succès de la brune graine en Gold Coast, la colonie anglaise limitrophe.

Les autres colonies d'Afrique occidentale française possèdent elles aussi leurs produits d'expor-

I AFRIQUE OCCIDF.ST.il. h /RAM AÏS/:.

tation. Le Haut-Sénégal-Niger donne du riz, du mil, du coton, du tabac, du caoutchouc, des arachides. MM. Simon frères, commerçants à Mopti, aidés dans leur œuvre par une sœur pleine d'initiative et d'activité, ont monté à grands frais une égreneuse de riz qui fournit de grains d'une blancheur irréprochable tous les indigènes de la région. A Tombouctou, d'incessantes caravanes apportent pendant l'époque de la traite les barres de sel plates et marquées de signes mystérieux qui proviennent des mines de Taoudenit. La charge d'un chameau est en moyenne de quatre barres, soit 100 kilogrammes de charge environ. On se fera une idée de l'importance de ce trafic, quand on saura que pour l'année 1908 l'importation du sel à Tombouctou s'est montée à 1200 000 francs. Et que d'autres produits du sol moins généralement cultivés se chiffrent néanmoins sur les statistiques d'exportation par milliers de tonnes! De Mauritanie même, cette terre réputée stérile à jamais, les caravanes apportent à Saint-Louis la gomme où elle est d'un important trafic.

Il y a là pour un négociant avisé et laborieux les éléments de brillantes affaires. On cite au Sénégal et dans les autres colonies les noms de bien des chefs de maisons, voire même de représentants et d'agents principaux qui, partis de l'origine la plus modeste, sont arrivés aux situations les plus

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enviées. La plupart de ces hommes d'affaires énergiques ne bornent pas leur activité à une entreprise unique. Ils la répandent de façon multiple dans ces contrées neuves où il y a tant à créer, à perfectionner, à exploiter.

A côte de ce grand commerce, il y a le petit. On trouve en Afrique occidentale le simple détaillant aux capitaux infimes, à la boutique en planches que recouvre un toit de tôle ondulée. Il y a place pour lui et c'est souvent à ce gagne-petit que le Noir préférera avoir affaire. La raison de cette préférence, c'est qu'il sait se contenter de bénéfices très modestes. Afin de permettre la lutte avec les grandes maisons de commerce, ces bénéfices doivent même rester si modestes que très peu de Français montent de petits établissements de ce genre. Ils laissent cette faculté aux Marocains et aux Syriens, dont les boutiques occupent aujourd'hui des rues entières à Saint-Louis, à Dakar, à Konakry et dans les villes de négoce qu'a fait naître le long de la ligne le nouveau chemin de fer de la Guinée française.

Depuis quelques années déjà, l'émigration des Syriens dans notre Afrique occidentale est signalée comme un danger et conduit les commerçants français à de nombreuses plaintes auprès des gou verneurs. Chassés de leur pays par l'oppression des Turcs et des Druses, les premiers de ces Orientaux

ont débarqué à Dakar en 1890 et depuis lors leur nombre n'a cessé de s'accroître. Ils arrivent pauvres, mais savent se contenter de peu et vivent à l'indigène, mangeant le couscous de mil et logeant dans des paillotes ou des cases de banco. Leur connaissance de la langue leur vaut un certain prestige auprès du Noir qui préfère souvent conclure ses marchés avec ces trafiquants patients et obséquieux plutôt qu'avec nos maisons de commerce.

En Guinée, dès que surgit une agglomération nouvelle, on les voit accourir. Un petit bénéfice leur suint. Bien que se fournissant dans les boutiques des grandes Compagnies, ils arrivent à vendre meilleur marché qu'elles. Veut-on user de boycottage à leur endroit, ils s'approvisionnent directement en Europe. Dans les villes nouvelles de Haute-Guinée, ils n'ont pas été sans influence sur la hausse de prix du caoutchouc, car, en raison de leur minime fond de roulement, ils revendent aussitôt au plus offrant celui qu'ils viennent d'acheter et ils font ainsi monter les cours. Les commerçants français réclament des mesures spéciales contre ces intrus. En principe, l'administration ne peut intervenir, tant qu'ils paient régulièrement leur patente et que leurs pratiques à l'égard des indigènes restent licites et à la satisfaction de ceux-ci. Mais le Gouvernement général a dû prendre des mesures rigoureuses à

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