L'AGRICULTURE — L'ÉLEVAGE LA CHASSE ET LA PÊCHE
Qualités agricoles du Noir. — Richesse de l'Afrique occidentale f raDçaise. — Arachide. — Coton : une visite au fama Mademba.
— Mil, riz, manioc, igname, maïs, etc. — Caoutchouc. — Palmier. — Bois d'ébénisterie. — Gomme, kola, karité, etc. — L'élevage. — Les Peuhls et leurs troupeaux. — Une visite au haras de Koulikoro. — La main-d'œuvre. — Deux méthodes : concession et culture libre par l'indigène. — La ferme d'Yri-Kiri.
— Chariot ville. — Chasse et pêche. — Les pêches miraculeuses de Mauritanie.
LE Noir d'Afrique occidentale est né agriculteur. Dans cette voie, nous pouvons l'éduquer, le faire progresser, mais nous n'avons nullement à lui donner le goût de la terre. Ce goût, il l'a hérité de ses ancêtres. Le Blanc qui voyage au milieu de ces populations primitives s'étonne du degré avancé où elles ont poussé la culture, du soin presque incessant qu'elles mettent à son service, de la bonne tenue des lougans (terres cultivées). A chaque instant, il rencontre sur son passage des torses d'ébène ruisselants penchés sur la terre rouge que fouille et retourne jusqu'à 30 ou 40 centimètres de
profondeur l'hilaire ou la daba, ces instruments uniques du travailleur des champs africains.
Pour défricher un coin de terre, le procédé est toujours le même. Lorsque l'indigène a jeté son choix sur un coin de brousse suffisamment rapproché de son village, il y met le feu pour le débroussailler. C'est là une méthode dangereuse qui occasionne souvent de véritables dégâts, mais qu'il parait difficile d'empêcher, car ces feux de brousse ont le grand avantage de détruire une grande quantité d'insectes et d'empêcher l'invasion des termites. Le sol est ensuite nivelé et demeure un an sans culture. Puis, au moment de l'hivernage, il se couvre de hautes herbes. Des repousses apparaissent aux racines d'arbres restées vivantes. L'année suivante, les herbes sont incendiées à leur tour, la terre est retournée plusieurs fois et mise en petites buttes espacées de quelques centimètres. A la saison des pluies, elle recevra la semence.
Bien rares sont les endroits de notre grand empire noir où l'homme ne remue pas le sol pour en tirer sa nourriture, où il ne récolte pas de fruits, où il n'élève pas de bétail. Nous voici, par exemple, au milieu des Toucouleurs ou des Sarrakholés des bords du Sénégal moyen, vers novembre ou décembre. Les berges sont couvertes de belles plantations de mil, de maïs, de tabac, parfois de niébés, de tomates amères, d'oignons. On fait ici deux ré-
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coites par an : l'une à la fin de l'hivernage proprement dit dans les terrains qui avoisinent le village, l'autre après le petit hivernage dans les terrains inondés par la crue.
Passons maintenant chez les Bambaras, race éminemment agricole chez qui autrefois la caste des cultivateurs marchait de pair avec celle des guerriers. Ils sont pleins de sollicitude pour leurs champs qu'ils sarclent fréquemment. Ordinairement situés à proximité des villages, leurs lougans ne sont jamais enclos. On ne peut ni les vendre, ni les louer, mais seulement les prêter à un voisin, si l'on ne dispose pas d'assez de monde pour y travailler. Le Bambara pratique des assolements excellents où il fait pousser tour à tour le mil, l'arachide et le manioc. Malheureusement, il professe une aversion singulière à l'égard des arbres fruitiers et prétend que celui qui a planté un arbre mourra l'année où l'arbre rapportera des fruits.
Descendons maintenant sur le Dahomey. Les indigènes, Djeds, Nagos et Mahis sont avant tout des agriculteurs. Le palmier est par excellence dans le pays l'arbre qu'on cultive et qui rapporte, mais on voit germer autour de son tronc svelte le maïs, le manioc, les haricots du pays, l'igname, la patate, l'indigo, le coton. Partout, dans le haut pays aussi bien que dans la région côtière, les
gletas (champs) sont parfaitement entretenus et le système des jachères pratiqué.
Mais le grenier par excellence de l'Afrique occidentale française aussi bien que sa plus belle terre d'élevage, c'est la boucle du Niger. Dans Fécondité, Emile Zola l'a indiquée comme le futur centre d'approvisionnement du monde. Que d'étendues merveilleusement fertiles, de bonne terre qui n'attend que les semences pour donner des germes splendides! Le grand fleuve nourricier assure les plus riches récoltes et les pâturages immenses où viendront paître les plus magnifiques troupeaux. Comme l'Egypte était un présent du Nil, le Soudan est un présent du Niger. Dès que les eaux de la crue viennent de quitter la plaine, celle-ci est envahie par une herbe qui pousse tellement drue que, lorsqu'on la foule aux pieds, il est impossible de toucher le sol. Lorsqu'arrive la saison chaude, les herbes se dessèchent, forment un engrais naturel et les Noirs se taillent là des champs. Dans le lit même du fleuve, les troupeaux paissent la plante à sucre qu'on appelle bourgou. Encombré d'herbes, le Niger semble continuer la prairie. Ces herbes seront coupées et elles serviront d'aliments aux bêtes quand les pâturages seront desséchés.
On pourrait dire, en lui appliquant le mot de Sully, que « labourage et pastourage sont les deux mamelles » de la France tropicale. Ce n'est pas
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d'aujourd'hui qu'on peut constater sa richesse. Déjà, en 1786, le chevalier de Boufïlers disait, parlant du riz du Sénégal : « Ce riz revient à un sol et demi la livre. Je compte en porter 5 ou 6 millions en France pour le faire connaître et annoncer une grande ressource en cas de disette. J'emporterai aussi du mil de toutes les manières, en grain pilé et même préparé de façon à être mangé tout de suite en le détrempant au bout de six mois de garde. » Certes, nous ne sommes plus menacés de disette en France, mais la diffusion des produits du sol africain à travers les marchés du monde n'en aura pas moins une énorme utilité. Ces produits, nous allons rapidement les passer en revue. C'est d'abord l'arachide, ce trésor du Sénégal que nous avons montré remplissant les wagons et les gares au moment de la traite, puis formant à Rufisque ces tas hauts comme des buttes que l'on dénomme seccos. On sait quel parti on en tire pour la fabrication de l'huile et du beurre et pour la savonnerie. Non seulement elle s'exporte à raison de 150 000 tonnes environ, mais elle a changé la face du pays au point de contribuer énergiquement à la disparition de l'esclavage. Comprenant l'avenir de la brune graine, le représentant d'une maison de commerce, M. Rousseau, disait vers 1840 au chef de Dakar : « Garde tes captifs qui sont nos semblables, mais pour des arachides je t'offre tout
ce que tu veux d'Europe. » Le chef avisé comprit qu'au lieu de vendre ses captifs, il valait mieux leur faire cultiver des arachides dans ses lougans. Le lendemain, les marabouts enterraient en grande cérémonie des gris-gris et promettaient de protéger de tout leur pouvoir la culture de la plante si recherchée par les toubabs (Blancs). Désormais, dans les transactions avec les employés des factoreries, ce ne fut plus le captif qui constitua la monnaie d'achat, mais bien l'arachide. Depuis lors, elle a occupé triomphalement la plus grande partie de la terre du Sénégal, gagné le Soudan, la Guinée, le Dahomey. L'achèvement delà ligne Thiès-Kayes va lui ouvrir de nouvelles régions qu'elle enrichira et civilisera promptement. On la voit germer des deux côtés du rail à mesure que celui-ci s'enfonce à travers la brousse inculte et sauvage. Elle est également en progrès très marqué en Casamance et dans les cercles de Kayes, Bafoulabé. Kita, Djenné. Sa culture est facile et de réussite certaine, deux excellentes raisons pour que l'indigène s'y emploie de lui-même.
Le coton représente en Afrique occidentale une question de la plus haute importance. Il ne s'agit pas seulement ici d'un intérêt colonial, mais d'une préoccupation mondiale commune à toutes les nations industrielles. En France, nous avons considéré comme une menace la tendance très marquée
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des États-Unis à monopoliser la production et l'industrialisation du coton. Afin de défendre les intérêts de nos filatures et des 250 000 ouvriers qu'elles occupent, une Association cotonnière coloniale s'est fondée parmi les industriels français intéressés. Son objectif principal consistait à produire, au moins en partie, dans les colonies françaises et notamment en Afrique occidentale, la matière première que notre industrie nationale est obligée d'acheter à l'étranger et surtout en Amérique.
Dès lors, une série d'essais fut décidée dans la vallée du Niger et au Dahomey. Des graines furent distribuées aux indigènes par les soins de l'Administration; on effectua de différents côtés des travaux d'irrigation; des agents furent chargés de diriger et de surveiller les cultures indigènes, puis l'Association cotonnière envoya ses représentants acheter les récoltes des Noirs. Parmi ceux-ci il en est un qui a pris la question tout particulièrement à cœur et qui lui donne tous ses soins. C'est le fama de Sansanding, Mademba, ce roi au service de la France, cet ancien compagnon d'armes de nos colonnes au temps de la conquête, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler. Disposant de larges étendues de terrain, fort de son autorité et de son influence, Mademba est en plus ouvert à tous les progrès. On assure malignement que, malgré son teint du plus beau noir, il lui arrive de dire : « Nous
autres, Européens... » Si nous voulons obtenir des renseignements sur le coton d'Afrique française, allons rendre visite au faraa.
Une bordure de cases de banco vient d'apparaître le long du Niger calme et tout miroitant de soleil où mon chaland glisse sans bruit, poussé par les longues perches des laptots au torse d'ébène tout ruisselant de sueur. Des filets de pêcheurs Bosos et Somonos sèchent en bas du rivage, tendus sur des pieux. Une place se dessine, ombragée de fromagers et de caïlcédrats, où se tient un petit marché paisible. « Sansanding! » me dit le chef laptot. Arrêtons-nous et descendons à terre. Sur la place s'ouvre un monument aux dimensions imposantes, bien qu'il soit construit de la même matière brune et épaisse que les cases environnantes. Des rangées de pyramides régulières couronnent le sommet de ses murs et lui font une décoration barbare qui n'est pas sans effet architectural. Des chèvres broutent sous le portail, des poules picorent dans la grande cour d'entrée. C'est le palais du fama.
Dans des magasins, sous des hangars et même au milieu de la nappe de brûlant soleil, jonchant la cour, s'entassent des sacs d'où s'échappent de légers flocons d'une bourre blanchâtre : les graines de coton. Un moment après, je partage avec le fama et son fils un excellent repas préparé à l'euro-
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péenne. Ils parlent tous deux le français le plus pur. Grand, large d'épaules, l'œil intelligent, la lèvre souriante, Mademba porte gaillardement ses soixantequinze ans. Deux de ses femmes nous servent dans une salle aux murs nus que garnissent de rares meubles venus de France. Cinq ou six autres épouses sont assises sur leurs talons dans le fond de la pièce et se taisent respectueusement. Le maître en appelle une, d'aspect encore assez jeune, la figure douce, les yeux brillants.
« Celle-ci, me dit-il, a combattu vaillamment pour la France, au temps des grandes guerres. Elle s'appelle Diali Yakare Toukara et elle est griotte, c'est-à-dire improvisatrice et chanteuse populaire. Lors du terrible siège que nous avons subi ici, il est arrivé, un jour, que mes soldats pliaient devant les Toucouleurs. Alors, elle a sauté à cheval, elle a empoigné le drapeau que m'avait donné le général Borgnis-Desbordes et elle a entonné une chanson guerrière où elle montrait l'aigle Bambara baissant la tête devant le vautour Toucouleur. Mes hommes ont eu honte, le courage leur est revenu et nous avons remporté la victoire. »
Je serre avec effusion la main que me tend l'amazone noire. Une flamme de fierté vient de passer à travers son regard humide et doux de gazelle. Elle ne comprend pas le français, mais
elle a deviné que le fama me raconte l'exploit de sa jeunesse et elle revit avec une orgueilleuse émotion son heure glorieuse. Maintenant le temps des batailles est loin. L'ancien chef des auxiliaires Bambaras s'est fait agriculteur et il me parle de ses entreprises, de ses espoirs.
« Je me suis attaché de mon mieux, me dit-il, à développer et à améliorer la culture dans mes Etats. Autrefois, j'y ai introduit et répandu le tabac de Virginie. Aujourd'hui, je suis tout au coton, coton indigène ou coton américain. J'ai aussi obtenu de beaux résultats avec les caoutchoutiers ceara. Pour moi. l'avenir de ceux de ma race est dans l'exploitation plus intelligente, plus méthodique de notre sol. J'ai eu un grand bonheur, le jour où j'ai vu mon fils aîné reçu à l'Institut agronomique de Paris. Il y travaille très bien, on est enchanté de lui. Laissez-moi vous montrer ses notes, ça me fera tant de plaisir!
D'une impressionnante cassette de fer, le vieux roi-planteur tire un papier, puis il chausse de grosses besicles rondes et sa lecture m'apprend en effet que son fils est un élève modèle très bien classé parmi ses r^mar^des. Après quoi, je demande quelques renseignements sur le coton.
c Au début, me dit le fama, il avait été décidé que le coton dont on allait demander la production à l'indigène serait de type exclusivement amé-
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ricain, car on considérait notre coton africain comme inutilisable pour les manufactures françaises. Depuis, on en est revenu. Certainement, le coton américain est plus beau, mais il ne réussit pas dans tous les terrains, il rapporte moins à l'hectare, il est plus difficile à cultiver et plaît beaucoup moins à l'indigène. Des expériences de 1906, où l'on a égrené séparément du coton de chaque région, on a pu conclure que le coton indigène, pris séparément dans des zones bien distinctes, est parfaitement utilisable pour les manufactures de France, parce qu'il est à peu près homogène et régulier. Quant au coton américain, il n'a pas donné, cette année, de résultats supérieurs à ceux des années précédentes. Les causes d'insuccès ont été la mauvaise qualité des semences et surtout l'invasion d'une larve parasite, le sphénoptère. quelque chose comme le phylloxéra du coton. Une proportion énorme de plants sont tués par cette larve. L'agent de culture de San a constaté que dans un champ ensemencé avec des graines américaines tous les cotonniers ont été tués par elle avant de fleurir. Certes, on arrivera à enrayer la multiplication du sphénoptère. mai? néanmoins le coton américain est de moins pp moins en faveur par ici. En revanche, je viens de faire de très intéressants essais de coton égyptien qui sera traité sur les bords du Niger de la même façon
que sur ceux du Nil. Espérons qu'il donnera les mêmes résultats.
— Cependant, vous croyez à la victoire finale du coton indigène?
— Les chiiïres sont là. Au cours de la campagne 1908-1909, Y Association cotonnière, dans la personne de son si zélé et si actif représentant, II. Level, a acheté dans le seul cercle de Koutiala 55 tonnes de coton indigène vendu au prix de 15 centimes le kilogramme, et cela sans exercer la moindre pression sur l'indigène. Et remarquez que ces 55 tonnes ne représentent qu'une très faible partie de la production de ce cercle où les tisserands sont nombreux et fabriquent des bandes de cotonnade que les dioulas vont vendre dans les régions voisines et jusqu'à la Côte d'Ivoire. Nous n'en resterons pas là d'ailleurs, et je compte, l'année prochaine, sur une grande augmentation.
— La région du Niger est la meilleure pour la production cotonnière?
— Assurément, et en particulier le pays du Minianka. Mais on récolte aussi d'excellents produits sur les bords du Sénégal, vers Kayes, Bakel, Richard- Toll. L'année dernière, un Marocain, Moktar-ben- Messaoud, a récolté aux environs de Kayes plus de 50 tonnes tant en américain qu'en indigène. On trouve aussi de très bonnes graines au Dahomey. J'en ai fait venir qui me donnent ici d'excellents résultats. »
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Le fama m'a dit encore bien d'autres choses intéressantes sur sa culture favorite. Il a la foi. L' Association cotonnière ne l'a pas moins. Tout en poursuivant à Richard-Toll et à Podor ses intéressants essais de culture industrielle par irrigation, elle procède à des expériences en grand sur des superficies de plus en plus étendues et s'avance, au fur et à mesure des résultats acquis, de la basse vallée du Sénégal jusqu'au Niger. De son côté, le Gouvernement général a envoyé des missions d'études dans les terres du Bas-Sénégal et dans la vallée du Niger, entre Ségou et le lac Débo pour y étudier les possibilités d'irrigation et d'établissement d'exploitations cotonnières europénnes, celleci étant conçues de manière à ne pas gêner les populations indigènes.
Le coton n'est pas en Afrique occidentale la seule plante textile. On y trouve aussi des plantes fibreuses comme le sisal et le dâ. M. Hutz, aidé par un ancien agent de culture, M. Renoux, exploite à Dar-Salam, près de Kayes, une magnifique plantation de sisals qui compte environ 200 000 plants dont la venue est des plus satisfaisantes. De l'examen minutieux de ce type de sisal par des industriels du Havre, il ressort qu'il est de qualité très supérieure, de bonne longueur, de fibre extra, qu'on pourra fabriquer avec lui d'excellents cordages et qu'il luttera très avantageusement avec
les espèces des colonies allemandes jusqu'ici réputées meilleures.
Passons maintenant aux plantes alimentaires. Le mil est assurément la culture la plus répandue dans le pays tout entier, car il est la base de l'alimentation du Noir. C'est lui qui remplit les grands mortiers creusés dans 1 écorce des arbres où, presque tout le jour, la femme ou la jeune fille au buste de bronze mis à nu pile rythmiquement le couscous familial, coupant de battements de mains ces coups de pilon dont le bruit sourd forme le son dominant et incessant dans tous les villages. Le mil, dont l'espèce la plus répandue est le gros grain appelé sorgho, donne lieu à un commerce de transactions importantes le long du Sénégal et du Niger. C'est avec lui que les populations fétichistes fabriquent cette bière fermentée appelée dolo que l'on consomme à pleines calebasses les jours de fête et qui déchaîne alors d'énormes ivresses générales. On peut également utiliser sa tige pour la fabrication de la pâte à papier et un groupe d'industriels du Sénégal vient d'entreprendre cette transformation.
Comme le mil, le riz occasionne un très important trafic. On le cultive surtout dans la Basse-Guinée, en Casamance et dans les pays d'inondation du Moyen-Niger, de Ségou au lac Débo. Il vient également bien à la Côte d'Ivoire où la seule région du
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Baoulé a pu en fournir dans une seule année plus de 300 tonnes aux troupes et aux travailleurs du chemin de fer. Sa production augmente partout et on doit enregistrer avec satisfaction une première exportation en France de 20 tonnes de cette céréale provenant du Haut- Sénégal-Niger. Le cercle de Djenné est particulièrement propice à cette culture. Bien conduite, elle pourrait arriver à nourrir tout le Soudan, particulièrement avec une espèce très riche dite gucro?nbagou, ce qui signifie « à pied d'hippopotame ».
Rien de pittoresque et d'amusant comme la récolte du riz en décembre dans cette région. Dégingandés et frénétiques, gesticulant comme des possédés dans l'envolement blanc de leurs boubous, les grands Bambaras tapent furieusement* sur des casseroles pour éloigner les mange-mil voraces. Malheureusement, ce riz est d'apparence sale, rougeâtre, parce qu'il est décortiqué de façon rudimentaire dans des mortiers à couscous. S'il était traité convenablement, il serait aussi beau que le riz d'Indo-Chine. Il est meilleur et se charançonne moins facilement. Un commerçant de Mopti, M. Simon, a fait venir à grands frais de France une décortiqueuse mécanique. Ce riz brut et peu engageant qu'on appelle paddy en sort immaculé. C'est là une heureuse initiative et un bon exemple pour les autres négociants du pays.
Le manioc est surtout cultivé dans les régions forestières de la Côte d'Ivoire et du Dahomey où il constitue la nourriture principale des populations. Ce produit peut alimenter un commerce d'exportation au double point de vue de la fabrication du tapioca et de l'amidon. L'igname pousse dans les mêmes contrées et entre également pour une grande part dans l'alimentation de l'indigène, particulièrement au nord du Dahomey. Plante rustique qui s'accommode très bien des terrains avoisinant les cases, la patate vient partout. Il en est de même du maïs qui est spécialement cultivé au Dahomey, dans la région de l'huile de palme. Son exportation a augmenté dans des proportions considérables depuis la construction du chemin de fer et surtout depuis qu'on lui a appliqué la détaxe coloniale. De 200 tonnes en 1904, cette exportation s'est élevée en 1907 à 11500 tonnes. La culture du maïs prend également beaucoup d'extension au Sénégal et à la Côte d'Ivoire.
Des essais de cacao ont été tentés avec succès au Dahomey et surtout à la Côte d'Ivoire. Dans cette dernière région, la réussite paraît certaine, car des tentatives faites dans la colonie voisine de Gold Coast anglaise ont été couronnées de succès. La plantation extensive ou familiale s'y pratique de la même façon et semble devoir entrer dans les mœurs des indigènes. J'ai vu aux environs de Bingerville
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une plantation de cacaoyers fort bien cultivée par un Noir du nom de Boni. Il en avait fait en même temps une bananeraie. Sous la retombée des larges feuilles molles et déchiquetées, les plants s'alignaient symétriquement, soigneusement défendus contre les tornades par des enveloppes d'osier. Il y a là un excellent exemple, car il faut garder l'indigène des dangers de la monoculture. Le cacao en Côte d'Ivoire porte les vœux de tous et donne déjà des résultats appréciables, puisqu'on en a exporté sept tonnes en 1910. On a vu des Noirs s'introduire la nuit dans la plantation de Boni pour y voler des graines. La légende raconte qu'il en fut de même dans les enclos où Parmentier faisait pousser ses premières pommes de terre. Espérons que ce rapprochement portera bonheur au cacao.
Le café donne de bons résultats au Dahomey et à la Côte d'Ivoire. Dans cette dernière colonie, la plantation d'Elima qui appartient à la Compagnie de Kong et qui est entretenue et dirigée d'une façon parfaite, produit par an environ 50 tonnes de café de l'espèce dite Libéria qui est exporté. Cet exemple pourra être suivi avec fruit, car le café existe à l'état sauvage dans toute l'immense forêt de la Côte d'Ivoire ainsi qu'en Guinée. Quant au tabac, il est de qualité inférieure et sa production est peu considérable. Mais on arriverait à coup sûr à un progrès, si, comme pour le coton, on introduisait
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dans le pays des variétés étrangères, notamment cellesdes Antilles, plus susceptibles de s'acclimater aisément.
Laissant de côté des produits secondaires comme le sésame qui couvre cependant de vastes supeiiicies et accuse rien qu'en Guinée une plus-value de 72 tonnes à l'exportation, mentionnant seulement l'indigo, la vanille, les plantes médicinales, les plantes à parfum, passons aux produits forestiers. Le caoutchouc vient en premier. C'est le grand produit riche de l'Afrique occidentale qui en exporte plus de 4 500 tonnes, soit une valeur de près de 40 millions. C'est surtout en Guinée, mais aussi au Soudan, en Casamance et à la Côte d'Ivoire que se récolte la précieuse liane. Tout en assurant au Noir un moyen d'acquitter son impôt au prix d'un faible travail, elle alimente un trafic considérable qui se prolonge à de grandes distances. A la suite des tentatives d'accaparement et de trust qui se sont produites, ces dernières années, en Amérique, une crise s'était déclarée, mais les effets en sont effacés aujourd'hui, et les belles boules de caoutchouc para, que les indigènes de Haute-Guinée transportent à travers les sentiers montagnards, ont repris les cours de 10 et 11 francs le kilogramme.
Sur le littoral sud, à la Côte d'Ivoire et surtout au Dahomey, la grande richesse, l'arbre bienfaisant et rémunérateur par excellence, c'est le pal-
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mier. Le long des lagunes et dans les forêts de l'intérieur, il développe partout ses sveltes colonnades verdoyantes. Çà et là, à travers l'horizon touffu et impénétrable, on aperçoit des silhouettes vaguement simiesques d'hommes accrochés par une cordelle au tronc de l'arbre, la tête noyée dans l'emmêlement des grandes feuilles immobiles sous le ciel sans haleine. Un bruit sec se fait entendre. C'est le Djed ou le Nago qui de son coupe-coupe attaque le régime qui se détache et tombe à terre. De là, on tirera la noix de palme et l'amande de palme qu'on transportera à tête d'homme à travers la forêt et qui iront faire de belle huile rouge dans les grandes cuves des factoreries. Détail bizarre, chaque palmier a son propriétaire distinct. Peu importe l'endroit où il se trouve et le sol sur lequel il pousse. Ceci est l'image très nette de cette conception essentielle du Noir que la terre ne vaut que par son produit.
La mystérieuse forêt vierge de la Côte d'Ivoire abrite aussi des bûcherons. Sous leurs vigoureux coups de cognée, l'acajou tombe à terre et va former les trains flottants d'énormes billes sur les rivières Mé, Comoé et Agnéby. « Dans les régions forestières les plus riches, dit le colonel Houdaille, le cube de bois équarri à vives arêtes que l'on pourrait retirer d'un hectare est supérieur à 80 mètres cubes et dans les régions les moins
riches à 20 mètres. La moyenne paraît être voisine de 50 mètres par hectare. Comme la forêt a une surface de 6 millions d'hectares, on arrive au chiffre fantastique de 300 millions de mètres cubes de bois équarri à vives arêtes, représentant, au prix du sapin, à 50 francs le mètre cube, une valeur de 15 milliards. » On voit que les noirs abatteurs d'arbres géants ne sont pas près de manquer de besogne.
Mais on n'en finirait pas d'énumérer les produits de la terre d'Afrique occidentale. Nommons encore le gommier, l'acacia vereck dont les indigènes du Sénégal et de la Mauritanie tirent la gomme arabique; le kolatier dont la noix, le kola, est pour les Noirs le régal, le fruit de luxe par excellence et qui constitue là-bas un commerce des plus importants; le karité qui donne du beurre végétal, de l'huile et du savon et dont le beurre est spécialement appelé à alimenter un mouvement d'affaires intéressant dans le Haut-Dahomey qui en a exporté en 1910 pour 37 tonnes ; le cocotier dont la noix ou coprah fournit un beurre végétal : la cocose; le fromager dont on tire le kapok. Ajoutons le palétuvier dont on commence à exploiter le bois en Guinée, le baobab dont l'écorce est employée par des concessionnaires sénégalais à la fabrication du papier. Et finissons par une céréale bien moins connue et banale làbas que chez nous, le blé. On en récolte dans le
TYPE DE CHEVAL M HAVAR (RACE DU SBXEGALi AUX COURSES DE RUFISQUE. — CLICHÉ DE VILMORIN.
L'Afrique Occiilentalo Française.
PI. 25 ]>a?e 204.
L'ELEVAGE.
Sahel et auprès du lac Faguibine. A Tombouctou, les femmes Sonraï font cuire dans des fours construits en pleine rue des pains de farine du pays qu'on nomme tahoula. Enfin, pour être complet, il faudrait énumérer, sans pouvoir se défendre d'un souvenir de gourmandise, tous ces fruits des tropiques si succulents, si abondants, si peu coûteux.
L'élevage est frère de l'agriculture. Si dans la partie méridionale de l'Afrique française, principalement dans la zone maritime du Dahomey et de la Côte d'Ivoire, le bétail dépérit et meurt, il constitue de magnifiques troupeaux au Sénégal, en Haute- Guinée et surtout dans les vastes pâturages de la Boucle du Niger. On trouve dans cette région environ 350000 bœufs et plus de 3 millions de moutons. Le long des prairies qui bordent le grand fleuve, Dialiba, comme disent les Noirs, on remarque parfois, paissant l'herbe haute, des troupeaux de 1000 têtes. J'ai rencontré un jour celui des habitants de Djenné qui en comptait 5 ou 6 000, une véritable armée ! Les bergers sont régulièrement, et de façon invariable, ces Peuhls au visage fin et régulier, au teint moins noir que les autres indigènes. Ils constituent le peuple pasteur par excellence. Peut-être sont-ils les descendants de fellahs d'Egypte.
L'attachement qu'ils montrent pour leur bétail rappelle le culte du bœuf Apis. On raconte qu'au
temps de la conquête, les bœufs pris sur eux par nos troupes et parqués dans nos camps percevaient les appels qu'ils leur adressaient à plusieurs kilomètres de distance et couraient aussitôt les rejoindre. Partout, ce sont les Peuhls qui ont les troupeaux les plus riches et les mieux tenus. Ceux qui sont dépourvus s'engagent comme bouviers. C'est à eux seul qu'échoit la difficile tâche du dressage des bœufs porteurs. Chaque village Mandé a sa famille de Peuhls à laquelle est confié le troupeau commun. Du temps d'Ahmadou-Cheikou, un bœuf représentait la valeur d'un franc par année d'âge. Aujourd'hui, il revient à 16 francs environ. Avec les difficultés que traverse en ce moment le commerce de la viande, avec la cherté croissante des vivres, on peut déjà prévoir le jour où des troupeaux conduits sur pied, après deux mois environ de pacage nomade, jusqu'à Dakar, y seront embarqués et dirigés sur Marseille ou Bordeaux. Si l'on sait que le fret ne pourra guère dépasser 50 francs par tête de bétail, on voit quelle révolution cette importation peut amener un jour dans le cours des marchés de France.
Le mouton ne réussit pas moins dans ces vastes étendues d herbe? qu inonde périodiquement le Niger, père des eaux. Mais si l'on veut que sa laine prenne toute sa valeur, il faut obliger le Noir insouciant à une précaution indispensable : la séparation
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absolue des moutons à poil et des moutons à laine. L'Administration veille à cette séparation dans le gouvernement du Haut-Sénégal-Niger. Aussi lui est-il permis d'espérer un rendement annuel de près de 6 millions avec la vente de la laine. J'ai visité à Niafunké une ferme modèle installée par l'Administration et qui contient plusieurs centaines de reproducteurs de choix. Elle est protégée des incursions nocturnes du lion et de la panthère par de véritables remparts, ce qui n'empêche qu'il se passe peu de nuits sans qu'on ait à déplorer l'enlèvement de quelque bête. De très heureux croisements ont été obtenus par l'introduction de béliers mérinos d'Algérie et de moutons d'Ecosse dits South-dows. La bergerie peut montrer plus de 600 magnifiques spécimens de reproduction métissée.
Niafunké possède également une autrucherie peuplée de fort beaux sujets et l'élevage de l'autruche donne dans la région les meilleures espérances. On sait que les Maures et les Touareg se livrent en grand à l'élevage du dromadaire. Par une tradition bizarre, les musulmans se défendent celui du mulet. De même, l'âne est pour les Kassonkés un objet de répulsion. En revanche, il pullule et est très employé dans le Sahel. Quant au cheval, on trouve dans le Macina des races vigoureuses, ardentes, pleines de résistance et de feu qui, judi-
cieusement croisées avec le sang arabe, donnent d'excellents résultats.
Un haras a été organisé à Koulikoro. Entre de riants bouquets de verdure, des écuries, des magasins à fourrage construits en banco dressent leurs toits de chaume. Des chevaux passent, menés par des spahis indigènes à la veste rutilante. Ils sont de petite taille, 1 m. 45 en moyenne. Leurs membres sont bons, le degré de sang paraît remarquable, ils sont généralement bien faits. Mais le dessus gagnerait à être un peu plus soudé et les membres sont parfois légèrement panards. « Ces défauts d'attache du rein et d'aplomb peuvent se rectifier peu à peu, m'explique l'aimable directeur du haras, le capitaine de Franco. Il n'y a qu'à sélectionner méticuleusement les reproducteurs. Chaque année, nous faisons un pas nouveau dans la voie de l'amélioration de la race. En 1908, une introduction de sang barbe et syrien par trois étalons achetés en Algérie m'a donné des produits d'une très belle venue. Actuellement, nous arrivons difficilement à répondre aux demandes de saillie des indigènes. »
Un des problèmes qui a le plus longtemps préoccupé l'Administration et les colons en Afrique occidentale française est celui de la main-d'œuvre. Au début de notre occupation, l'indigène timide, apeuré, ne se sentant pas les mêmes besoins qu'aujourd'hui, fuyait les entreprises européennes ou ne
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L'ELEVAGE.
consentait à y travailler qu'à des prix exorbitants. Rien de semblable ne subsiste aujourd'hui, sauf dans quelques régions du haut Dahomey et surtout de la Côte d'Ivoire. Ailleurs, on voit Toucouleurs, Bambaras, Malinkés, Kroumen nous proposer spontanément le travail de leurs bras. Les prix sont loin d'être excessifs et j'ai vu, notamment dans la région du Macina, des Cados travailler aux semailles et aux récoltes à raison de 5 francs par mois.
L'agriculture se pratique là-bas suivant deux modes principaux. Il y a d'abord la culture directe par l'Européen. C'est le système de la concession que nous allons montrer tout à l'heure. Le Noir n'y est employé que comme manœuvre. Dans le second mode de culture, au contraire, il cultive directement, après entente avec le colon. C'est le métayage. Ce système est très heureusement adapté à un pays où la terre n'a pas de valeur propre, mais ne vaut, j'y reviens, que par son seul produit. Le colon fournit les semences, les instruments de travail, le bétail. Il laisse la paille à l'indigène. La moitié de la récolte est pour lui. Il exerce en outre un contrôle et une surveillance que le manque d'initiative et l'insouciance du Noir rendent indispensables.
Il y a beaucoup de progrès à réaliser dans cette voie. Pour la récolte du caoutchouc notamment,
l'Administration donne des instructions précises afin de saigner les lianes sans tarir la source de la sève. Peut-être le rôle des agents de culture devrait-il être rendu plus pratique. Peut-être leur action s'exercerait-elle plus utilement à diriger les efforts de l'indigène agriculteur qu'à multiplier des tentatives trop souvent d'ordre purement théorique dans des jardins d'essai. Combien il y aurait davantage à attendre de fermes-écoles! Et cependant, malgré les demandes réitérées de certains colons, l'Administration montre peu de hâte à entrer dans cette voie.
Dans une comédie, d'ailleurs fort spirituelle, intitulée Une Blanche et dont l'action se passe au Soudan, on demande à un des personnages, un officier :
— Qu'avez- vous planté dans ce pays?
Avec un calme imperturbable, il répond :
— Le drapeau.
De telles boutades sont dangereuses et il est plus d'un coin de notre France d'Afrique qui proteste contre elles. Précisément, l'effort initial est venu souvent des militaires. Plusieurs d'entre eux, officiers ou sous-officiers, furent des premiers à demander des concessions. Tel fut notamment le cas de M. Poirrey, ancien maréchal des logis chef de spahis, qui dirige à Yri-Kiri, près de Kouroussa en Guinée, une très importante exploitation