CHAPITRE VIII LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE
Races et castes. — Caractères fondamentaux de la mentalité noire. — Fétichisme et mahométanisme. — L'islamisation de l'Afrique occidentale. — Est-elle un péril? — Échec du christianisme. — La politique musulmane. — Organisation de la famille noire. — L'esclavage. — Captifs de traite et captifs de case. — L'éducation du Noir. — L'avenir.
Dans cette étude de l'évolution nouvelle de l'Afrique occidentale française, il nous reste à étudier les hommes. Certes, il ne faut pas songer à examiner ici en leur particulier tant de races diverses, tant de coutumes variées. D'autres voyageurs ont poussé cet examen jusqu'à l'extrême détail. On essaiera seulement de dégager les caractères généraux de la société indigène, principalement dans ses rapports avec notre action colonisatrice.
Cette société a été tellement emmêlée, brouillée, mélangée pendant des siècles par les invasions, la vie nomade, la traite des esclaves, la polygamie, les exodes, les rezzous qu'il est assez difficile d'y reconnaître beaucoup de types tranchés d'humanité. Toutefois ceux-ci peuvent se ramener à quatre
groupes principaux : 1° les Blancs; 2° les Rouges; 3° les métis; 4« les Noirs.
Les premiers sont les Maures, les Touareg et les autres peuplades de la région du Sahel : Dagas, Kountas, Berabiehs. etc. Ils sont de race arabe ou berbère. Toutefois, une opinion qui s'accrédite de plus en plus voit dans les Touareg des descendants peut-être métissés des Croisés qui établirent des fiefs en Palestine ou firent souche en Egypte. Quoi qu'il en soit, à voir leurs armes, leurs parures, à étudier leurs mœurs, il paraît indéniable que les ancêtres de ces rudes hôtes du désert ont connu nos guerriers du Moyen âge.
Les Rouges, ce sont les Peuhls ou Foulbés, presque aussi noirs de teint que le nègre, mais d'un type ethnique beaucoup plus fin et visiblement différent. On a fait toutes les suppositions possibles sur leurs origines. Sans doute à leur ressemblance avec les antiques Fellahs, à certaines coutumes rappelant le culte du bœuf Apis, peut-on conjecturer avec plus de probabilité qu'ils sont venus d'Egypte.
Les métis ont été engendrés par les croisements les plus variés. Toutefois certains de leurs groupements ont acquis plus d'importance par le nombre et la vitalité. Il leur est arrivé souvent de jouer un rôle plus actif que les races fondamentales. Parmi ces métis, il faut citer plus particulièrement les
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Pourognes, mélange de Maures et de Noirs, les Toucouleurs, mélange de Peuhls et de Mandé. On trouve à Tombouctou et à Djenné des Noirs qu'on appelle Marocains, parce qu'ils ont conservé du sang de ces anciens maîtres du pays; tous se livrent à l'industrie du cuir.
Mais c'est évidemment la race noire qui constitue l'immense partie des populations. Allons-nous en énumérer les nombreux rameaux? La simple nomenclature des Ouolofs, Sérères, Bambaras, Soussous, Bosos, Mossi, Apolloniens, Nagos, etc., n'apprendra pas grand'chose. D'ailleurs, la différence de race n'est d'aucune importance pour la vie sociale en Afrique occidentale. Cette vie est au fond la même pour toutes les races, même pour celles qui ne sont pas de sang noir. Étonnante est l'aptitude des diverses populations de ces régions à se côtoyer en bonne intelligence, à adopter les mêmes conditions de vie, de régime social, de religion, etc. Le Noir superficiel et imitateur change avec autant de facilité de mœurs que de costume. Traditionaliste d'instinct au fond, il se laisse cependant entraîner par sa nature passive à changer les dehors et même certains modes essentiels de son existence.
Il ne s'attache pas davantage au sol. Pour lui il n'existe pas de patrie. On le trouve toujours plus ou moins nomade, soit qu'il se livre au métier de
pasteur, soit qu'il change de lougan, parce qu'il ne fume pas les terres et qu'il lui en faut sans cesse de nouvelles qu'il défriche par les feux de brousse. Rien n'égale la facilité avec laquelle il quitte son pays natal. Un boy est toujours prêt à suivre un Européen dans les régions les plus lointaines. Il n'est isolé ni embarrassé nulle part, tout au moins en pays noir, et ceci prouve bien l'étroite parenté des races, leur faculté d'assimilation l'une par l'autre. J'ai vu un boy Ouolof laissé à la Côte d'Ivoire rester plus d'un an parmi les différentes populations de l'intérieur et finalement rentrer par ses propres moyens à Dakar, sans avoir éprouvé la moindre gêne. Partout, les races se mêlent et se confondent. Elles constituent des îlots souvent assez étendus sur différents points, mais elles n'arrivent pas à fonder un groupe, une unité sociale. La seule unité sociale du monde africain, c'est la famille ou tout au plus le groupe de cases. La caste elle-même n'arrive à constituer que des exceptions sans organisation au sein d'elles-mêmes. Cependant il y a un étrange élément de persistance dans ce milieu en perpétuel changement. Où la race n'arrive pas à se maintenir et à durer, la caste dure. Dans presque toutes les parties de l'Afrique occidentale, le griot ou improvisateur de chansons, le forgeron, le charpentier, le cordonnier occupent une place à part, reçoivent un traitement
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spécial dans la famille ou le village. Partout et de tout temps, le griot, ce maître-chanteur des régions tropicales qui entonne les louanges des passants dans un but intéressé et les diffame ensuite à pleine voix s'il juge qu'ils ne se sont pas montrés assez généreux, partout ce cynique aède au lyrisme facile et coupable est aussi universellement qu'immuablement méprisé. On s'explique moins le discrédit où est tenu le cordonnier. Ce discrédit vientil de Judée? A-t-il été apporté par des peuples de race sémite? « L'industrie du cuir, dit Renan, parlant du monde juif, était un métier presque impur : on ne devait pas fréquenter ceux qui l'exerçaient, si bien que les corroyeurs étaient réduits à demeurer dans les quartiers à part. » Et pourquoi avoir placé encore plus bas dans l'échelle sociale, avoir rendu tant abject ce forgeron qu'on rencontre aux abords des villages, attisant son feu avec ses deux soufflets de peau de' chèvre, tandis que sa femme, la noumoumousso s'en va pratiquer dans les cases la délicate opération de l'excision des filles? Mystère et fétichisme.
A qui veut chercher à s'expliquer l'obscure mentalité du Noir, je crois qu'il est nécessaire de partir d'un triple point de vue : 1° ce primitif a du monde une conception toute fétichiste ; 2° il a de la famille une conception basée sur l'utilisation pratique et l'évaluation économique de ceux qui en font par-
lie; 3° il a de la société une conception tout esclavagiste. Voyons d'abord le premier de ces points de vue et disons quelques mots de la question si importante de la religion pour nos indigènes de l'Afrique occidentale.
Grand enfant ingénu à l'imagination complaisante et déréglée, le nègre est fétichiste dans l'àme, comme tous les êtres et comme tous les peuples qui commencent. Le monde lui apparaît sous l'aspect d'une vaste scène peuplée de bons et de mauvais fétiches. Son esprit se cantonne dans une sorte de panthéisme grossier et confus qui assimile ce qu'il ne comprend pas aux faits de la vie journalière ou qui se contente de traiter de fétiche, c'est-à-dire d'extra-humain tout ce qui dépasse son entendement. Rencontrant dans un marché du Dahomey un de ces horribles albinos aux yeux clignotants qui de loin évoquent atrocement la race blanche, je demandai à mes hamacaires : « Qui est-ce? » Et ils me répliquèrent par ce mot qui a réponse là-bas à tant de choses : « Fétiche! * Chez les Mandé on vous dit que l'éclipsé de lune est tout simplement produite par un chat qui veut manger la lune. Aussi font-ils un tapage infernal, afin d'effrayer le chat.
Le fétiche peut être aussi un objet quelconque, divinisé on ne sait pourquoi : une pierre, ud arbre, un morceau de bois grossièrement équarri. Le
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Blanc devra tâcher de les connaître, afin de ne pas blesser les convictions de l'indigène. Souvent on voit accrochés aux branches d'un arbre, à l'entrée d'un village, des objets qui semblent cependant fort peu propres à exciter l'enthousiasme religieux : vieilles sandales éculées, haillons déteints, bouquets de feuilles, etc. Des tas de pierres à terre constituent aussi des fétiches. Il y a des cases aux fétiches qui sont tantôt des sortes de temples rustiques, tantôt des abris en terre dont le toit se trouve presque au ras du sol. Fétiches aussi, ces sortes de bois sacrés autour des villages où les marabouts, sorciers et féticheurs préparent les gris-gris. Et il y a encore les jours fétiches où l'on se barbouille le visage de dessins bleus, rouges ou jaunes. Fétiches, les serpents, les caïmans et tant d'autres animaux.
C'est le fétichisme qui a engendré cette coutume séculaire qu'est le tana ou parenté de l'homme avec les objets naturels, principalement avec les animaux. Le tana, c'est l'animal protecteur de la race, du clan, de la famille. Il est sacré à quiconque le compte parmi les siens. Celui-ci ne peut ni le chasser, ni le manger, ni lui faire de mal. Il n'est pas rare de voir un Noir refuser de tirer à la chasse sur une pièce de gibier, parce qu'il donnerait ainsi la mort à un de ses parents. Le lion, ouaraba, fait à peu près partie de toutes les familles
J'ai vu un boy me refuser catégoriquement d'expulser un caméléon de ma case, parce qu'il ne lu» était vraiment pas permis de refuser l'hospitalité à un de ses cousins. Ne nous laissons pas trop entraîner à un sourire dédaigneux ou moqueur devant cet attachement religieux pour l'animal considéré comme une sorte de palladium familial. Il en était de même chez nos lointains ancêtres de Gaule et de Germanie et c'est probablement d'une sorte de tana original que nous vient le blason, avec ses lions, ses ours, ses licornes, ses merlettes.
Le fétichisme a eu une action considérable sur le caractère et les mœurs des Noirs et ceci nous explique bien des actes qui nous apparaissaient autrefois comme suggérés par une incompréhensible barbarie. Lorsqu'après la prise d'Abomey, le colonel Dodds demanda une entrevue à son prisonnier, le roi Béhanzin, celui-ci fit répondre qu'il ne pouvait voir son vainqueur avant d'avoir mis lui-même à mort sa propre mère. Stupeur épouvantée du colonel qui accourt pour empêcher le parricide. Mais, imperturbable, le roi nègre déclare : « Je suis vaincu, mon royaume m'est enlevé. Il faut que dans l'autre monde, mon père Glé-glé le sache. Qui puis-je lui envoyer pour le prévenir? Tout autre que ma mère serait indigne. » Ce fut, d'ailleurs, tout à fait malgré elle qu'on mit en sécurité celle qui allait être sacrifiée. De même, les victimes
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qu'on égorgeait jadis à Abomey, le jour de la fête des Coutumes, mouraient souvent de leur plein gré et écoutaient religieusement les commissions dont on les chargeait pour les importantes personnalités défuntes.
On pourrait reprocher au fétichisme bien d'autres méfaits aussi criminels en apparence. Heureusement, et surtout depuis que nous y avons mis le holà,- il est le plus souvent puéril et consiste à faire acheter à l'indigène chez le marabout ou le sorcier des quantités de gris-gris contre la maladie, la mort des bestiaux, la stérilité des femmes, l'incendie et toutes les calamités possibles et imaginables. Cette forme primitive de croyance est si fortement ancrée chez le Noir que la croyance aux gris-gris se retrouve même chez les mahométans que l'on voit se promener comme les autres, balançant nonchalamment sous les plis amples de leur boubou d'énormes paquets de petits sachets de cuir contenant « bons gris-gris ».
Ces mahométans sont aujourd'hui très nombreux. Depuis plusieurs siècles, l'Islam a fait son apparition à travers les vastes plaines de l'Ouest africain et dès le xvie, Tombouctou était une ville sainte entièrement vouée au culte du Prophète. Peu à peu la propagande s'est étendue et la tache faite au milieu du fétichisme ambiant par \c nouveaux croyants a été gagnant de jour en jour.
Il n'est pas douteux qu'elle ne grandisse encore, bien que certains de ses facteurs d'influence aient diminué ou même totalement disparu.
En ce moment, on assiste dans certaines régions du Soudan à un recul de l'Islam imprévu et assez sensible. Il est curieux d'en rechercher les causes. Elles tiennent aux modifications subies par les facteurs d'influence dont je viens de parler. Ceux-ci étaient au nombre de quatre : le conquérant, le marabout, le maître d'école et le dioula ou colporteur. Le conquérant n'est plus là pour maintenir par la force des conversions dues au pouvoir du sabre et c'est pourquoi des cercles comme celui du Beledougou retournent à leurs anciennes croyances. Par contre-coup et aussi en raison de la concurrence que lui fait notre enseignement, le pouvoir du marabout maître d'école se trouve en décroissance. C'est ainsi que le chiffre de la population mahométane de Bamako qui était de 1310 en 1897 n'atteignait plus que 834 en 1908. Il est vrai que sur d'autres points, à Ségou, à Zinder, par exemple, les progrès de l'Islam augmentent chaque jour. La parole du marabout continue à amener en foule les indigènes à « faire ?alam >•. suivant 1 expression des Noirs toujours frappés et de façon presque unique par le côté extérieur des choses. Le marabout reste aujourd'hui le grand et presque seul recruteur du croissant. Le dioula, lui, agit
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par infiltration lente. Lorsqu'il se sent vieillir, il vient souvent établir une mosquée dans l'un des villages où il passait jadis. Autrefois, dans le Mossi, la coutume des Nabas interdisait l'accès des étrangers sous peine de mort. Maintenant le dioula voyage à son gré et se trouve le meilleur apôtre de Mahomet, après ce marabout nomade qui, en égrenant son chapelet de bois et multipliant les gesticulations dévotes, va répandre parmi les villages de la brousse sa parole ardente et souvent intéressée. Car c'est à qui l'hébergera dans sa case, il a partout sa place au couscous familial et le commerce des gris-gris procure toujours quelques ressources.
D'ailleurs, tout croyant, même le plus humble, sait se faire propagandiste, sans mission fixe, sans encouragement moral ou matériel, dans le seul intérêt de son salut. L'Islam porte en lui-même une force d'expansion considérable et trouve parmi les siens, en Afrique occidentale comme ailleurs, un ardent prosélytisme. C'est qu'entre toutes les religions qu'on a essayé d'introduire dans le pays, celle de Mahomet est de beaucoup la mieux adaptée. Synthèse de croyances et didéés morales antérieures, elle est caractérisée par un manque d'originalité qui en favorise l'extension et l'accommode à tous. Par la simplicité de son culte et son absence de sacerdoce, elle permet à chaque croyant
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d'entreprendre et de réussir des conversions et elle est partout applicable. Elle ne comporte ni distinction de classes ni préjugé de couleur. La multiplicité de ses pratiques, leur régularité, leur extériorisation frappent et retiennent l'esprit fugace du Noir. Elle permet l'esclavage et ne contrarie en rien les institutions et les coutumes des habitants de l'Ouest africain. Enfin et surtout peut-être elle n'impose aucune obligation en contradiction avec les lois de la nature, mais au contraire elle parle aux sens et permet la polygamie.
C'est, au contraire, à la défense qu'il fait de celleci qu'est plus particulièrement dû l'échec à peu près complet du christianisme en Afrique occidentale. Presque partout, même au Sénégal et au Dahomey où ils comptent depuis longtemps d'importants établissements admirablement tenus et dirigés, nos missionnaires, malgré leur activité, leur zèle et leur vaillance, n'obtiennent que de très médiocres résultats. Au Soudan, les Pères blancs même dans leurs centres d'action n'ont réussi à former qu'un nombre insignifiant de catéchumènes. Ils trouvent des foyers d'opposition dans les confréries mahométanes. C'est tout juste si j'ai rencontré auprès de Siguiri un village catholique.
Le Noir gardera l'attachement invincible à la polygamie, tant que durera sa vie domestique
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actuelle, avec la longue préparation du couscous, l'obligation du travail pour la femme et surtout peut-être l'allaitement de l'enfant pendant trois ou quatre années, époque pendant laquelle l'épouse ne cohabite plus avec son mari. « L'obligation de la femme unique détourne sans remède les indigènes de nous, me disait à Ségou un évêque missionnaire. Nous ne pouvons suffire à fournir des desservants et malheureusement il nous est à peu près impossible de recruter des diacres indigènes pour nous suppléer. Jadis, pour conjurer le mal, un de nos Pères avait proposé trop subtilement, certes, qu'une seule des femmes du Noir fût considérée comme son épouse, tandis que les autres seraient assimilées à des concubines, mais le Pape a refusé d'accepter cette interprétation. » Et pourtant l'ardent apostolat des missionnaires, leur persévérance mériteraient une récompense. Ils restent parfois jusqu'à quinze années de suite dans le pays et il est difficile de ne pas considérer sans une émotion respectueuse ces visages barbus et jaunes restés sereins malgré l'anémie qui les tire et ces pauvres corps maigris flottant dan6 les amples robes blanches.
Donc, parmi les religions importées, l'Islam seul triomphe. On sait que bien des gens voient dans ce triomphe un danger et le péril de l'Islam est depuis longtemps une question à l'ordre du jour.
Un des premiers explorateurs de l'Afrique occidentale, Mage, signalait en lui la source des maux du pays en même temps qu'un ennemi irréductible des Européens. Il écrivait : « Le combattre ouvertement serait peut-être un mal, l'encourager en est un beaucoup plus grand. A mes yeux, c'est un crime par complicité. » Du moment qu'il s'agit du Noir tel qu'il est, cette prévention contre l'Islam est à coup sûr exagérée. On n'a que trop accordé de créance à ce fameux fanatisme si souvent agité devant nos yeux comme un épouvantail. Par une exagération singulière d'esprits affolés devant l'inconnu, on a attribué à la frénésie religieuse des actes dont elle est parfaitement innocente et qui s'expliquent par des causes infiniment plus simples. Sauf en Mauritanie où le pouvoir d'excitation des marabouts reste considérable, l'Islam en Afrique occidentale n'est pas le péril qu'on a signalé. M. le gouverneur Binger l'écrivait déjà, il y a quelques années. L'inquiétude serait encore moins fondée aujourd'hui.
Le Noir musulman n'est pas fanatique. Il n'est même religieux que superficiellement et ne s'attache presque exclusivement qu'aux gestes manifestes du culte. Son cerveau puéril ne peut s'assimiler la forte morale du Coran. Il n'en possède que de vagues bribes mal retenues par cœur, depuis le temps où il les ânonnait à l'école devant un marabout d'oc-
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casion. Toute la foi du Noir, disciple de Mahomet, se réduit en sa formule résumatrice « faire salam ». Il éprouve au fond plus d'indifférence et de désir d'étonner que de conviction et d'intolérance. J'ai pu entrer seul dans les mosquées de Tombouctou sans encourir la moindre colère des croyants qui, prosternés sur les nattes, débitaient machinalementleurs prières. Plus d'un marabout en train de faire une instruction m'a adressé le salut hiératique de son bras levé et de sa main tendue vers le ciel. Et que de fois aussi, le musulman qui refuse un verre d'alcool en public l'implorera en cachette pour une soidisant cause de maladie ou pour faire boire son cheval qui a des coliques! Inutile d'ajouter que l'animal n'en absorbe pas une goutte et que sa colique n'est qu'une imagination ingénieuse.
Que doit donc être notre politique musulmane en Afrique occidentale? On ne peut l'indiquer avec précision, car il n'est pas sur ce point de recette infaillible. Quelquefois, notamment en Mauritanie, méfiance et circonspection devront être le mot d'ordre. Nous avons tout à craindre en effet de l'esprit d'observation sournois des populations, de leurs ressentiments dissimulés longtemps mais prêts à éclater à la première occasion favorable. Les marabouts en particulier sont doués de rares qualités d'analyse. Ils s'efforcent de saisir l'intime pensée du vainqueur et y parviennent. Toute indé-
cision les frappe et ils s'en servent pour créer un mouvement d'agitation. Les moindres actions des nôtres sont contrôlées-et discutées dans le ksar ou sous la tente. Il faudra infiniment d'habileté, de sagesse et de prudence pour administrer ces tribus. Il faudra aussi la connaissance approfondie et la fréquente utilisation dans notre intérêt de ce Coran qui est tout à la fois pour la théocratie arabe et berbère le livre de Dieu et le livre de la Loi. Dans la plupart des autres colonies d'Afrique occidentale, la conduite à tenir avec les éléments mahométans sera singulièrement plus facile et devra se borner à protéger certaines institutions. En aucun cas, nous ne devrons chercher à aller au delà et tomber dans cet excès préconisé par quelques-uns qui est l'islamisation. « S'il est impolitique de combattre ouvertement l'Islam, ce serait également une faute d'encourager la propagande musulmane dans l'Afrique occidentale. Nous n'avons aucun intérêt à favoriser l'Islam, car l'éducation religieuse des indigènes ne saurait être la loi suprême de la politique coloniale. En aidant l'islamisation de l'Ouest africain, nous ne ferions qu'y constituer une masse imposante de musulmans, sans aucun contrepoids qui puisse balancer leur influence1. »
1. A. Quellien, La Politique musulmane dam ï Afrique occidentale française.
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