‹ L'Afrique occidentale françaiseChapitre 3 sur 34 · LOB G A XI SA TION A DM I XI S TRA TI VE · texte numérisé non relu

LOB G A XI SA TION A DM I XI S TRA TI VE

une dénomination militaire. Administrateur de n'importe quelle classe, adjoint des affaires indigènes, voire même simple commis, c'est toujours le commandant. Preuve certaine que son autorité est solidement établie, qu'il est indiscutablement le chef. Cet administrateur dont on nous a fait en France de si étranges caricatures, qu'on nous a montré mollement étendu dans son rocking-chair, tout en regardant béatement torturer des nègres et en sirotant sa sixième absinthe, ce fonctionnaire tant vilipendé, que vaut-il?

Il m'a été donné de voir beaucoup d'administrateurs et j'en ai trouvé bien peu qui ne fussent très attachés à remplir de leur mieux leur lourde tâche. Ils m'ont surtout paru admirablement adaptés aux conditions du pays et aux mille nécessités de la vie exotique. Je crois qu'à cet égard le Français, souple et assimilable, est mieux doué que l'Anglais. Il pénètre plus profondément au sein des populations indigènes, les connaît mieux, intervient davantage dans leur vie sociale. Nos voisins d'outre-Manche eux-mêmes se plaisent à le reconnaître et l'on a pu lire à ce sujet les flatteuses appréciations de M. Savage Landor, le hardi explorateur et de M. Edmond Morel, l'auteur de ce beau livre : Problèmes de l'Ouest africain. Très justement, M. le Dr Blyden pouvait dire, en 1901, à la Chambre de commerce de Liverpool : « Il semble que les méthodes

..armonisent mieux avi Qtiments

es que les procédés plus rudes, plus positifs »u1 ce qu'elle trouve parmJ lea indigènes d'original, de spécial à la race, de pitto- [ue, l'administration française le laisse subsisler. » Trainan Buite Les immuables habitudes

M vie pr: dans son individualité natio-

nale si tranchée, le fonctionnaire des colonies britanniques s'abstrait de la vie noire qui ne l'intéresse pas. Il surveille de haut, de loin, mais descend rarement parmi la foule. Traditionnaliste et peu curieux, il s'en tient à son thé, à son golf, à son polo. Au contraire, notre administrateur d'Afrique occidentale côtoie de très près l'existence indigène et s'y mêle quelquefois. Il est accueillant pour ses administrés, préside leurs tamtams, boit du dolo (bière de mil), mange même, à l'occasion, de la cuisine locale. Le danger de cette méthode, c'est la « bougnoulisation », c'est-à-dire l'assimilation au Noir, la régression vers une humanité inférieure. Mais les exemples s'en font de plus en plus rares. Ils diminueront encore, à mesure que se compliquera la vie coloniale, que les rapprochements entre Européens se multiplieront et que le onnel achèvera de se sélectionner au point de vu: «le la valeur morale et de l'instruction.

L'administrateur africain constitue déjà un type qu'il faut fixer. Sa qualité dominante est à coup sûr

L ORGA N/SA TION ADMINISTRA TIVE

sa multiplicité d'aptitudes. On le voit tour à tour topographe, architecte, percepteur, agronome, ingénieur, juge, agent voyer, commandant de la milice, voire même médecin et pharmacien. Ce Michel Morin bâtit des villes, lève des plans, construit des ponts, trace des routes, rend la justice, surveille l'architecture, stimule l'assistance médicale indigène et fait au besoin (besoin rare, heureusement) le coup de fusil. Un jour, il préside à un de ces recensements d'indigènes qui reviennent assez fréquemment, pour établir de la façon la plus équitable l'assiette perpétuellement changeante de l'impôt. Le lendemain, il recrute des porteurs pour un voyageur qui passe et il les réunit dans la cour de son poste, prêts à se mettre en route. Ces besognes si diverses, il les exécute avec entrain, car il est plein d'allant et de belle humeur, à l'inverse aussi de son collègue d'Angleterre qui s'acquitte de ses devoirs avec une exactitude froide et une conscience triste. L'administrateur français aime son métier comme il aime la brousse et il recherche l'initiative pour l'initiative. Son temps de colonie ne lui apparaît pas comme une corvée, mais comme une occasion toujours offerte de faire preuve d'activité et en même temps de personnalité. Il aime à dire : « Ceci est mon œuvre. » C'est un homme de plein air, un sportsman qui fait du cheval avec passion (quand le climat laisse vivre les chevaux),

VA FR TQUl . EN TAl E FRA \< A IS /•:.

qui joue au tennis mieux qu'un champion de plage inte et fait parler la poudre de son winchester contre les biches et les phacochères, souvent même contre les éléphants, les panthères et les lions.

Il sait l'efficacité des tournées dans la brousse et il les aime pour l'intérêt qu'il y trouve, pour le dérivatif qu'elles offrent à l'ennui ou à la mélancolie qui perce parfois, à la nostalgie qui guette et qu'il faut secouer. De temps en temps, il part, dans le matin frais aux tons veloutés, pour un voyage d'un mois à travers les villages. Là, il observe, interroge, fait des enquêtes, entre dans les soukala, examine tout. Inlassablement, il écoute les doléances, donne des ordres et palabre avec les chefs, en faisant de son mieux pour tempérer et réduire au minimum leur incorrigible verbosité.

Dans un petit livre charmant de pittoresque et d'esprit et d'une vérité indiscutable, car il a été vécu, M. Maurice Delafosse nous montre le vivant et réconfortant tableau d'une tournée d'administrateur. Il s'agit d'un administrateur purement idéal auquel il a donné le nom symbolique de Broussard : « Rarement visités par un Européen, les indigènes s'empressent, mus à la fois par un sentiment bien naturel de curiosité et par le désir d'être agréable à ce Blanc qui est leur chef et contre la colère duquel ils seraient sans défense, à cause de leur petit nombre. Car chez les natures primitives et habi-

L'ORGANISATION ADMINISTRATIVE

tuées depuis des siècles à la loi du plus fort, la peur, même non justifiée, produit souvent un résultat qu'on serait tenté d'attribuer à la sympathie. Le chef, pauvre vieillard vêtu de quelques haillons, vient saluer Broussard humblement et lui apporte son tribut : un poulet, quelques œufs, quelques fruits. Dans son esprit, en effet, c'est un tribut, mais Broussard l'accepte comme un cadeau de bienvenue, et le soir il gratifiera son hôte d'un cadeau d'au moins égale valeur. Cela remplira d'aise ce pauvre chef d'un plus pauvre hameau, mais diminuera un peu son respect pour le chef blanc qui, au contraire du commun des chefs noirs, rembourse à ses sujets les tributs qu'il reçoit d'eux. Des femmes cependant nettoient et balaient la meilleure des cases du village, et Broussard s'y installe, fait un brin de toilette et s'assied avec un superbe appétit devant le frugal repas que son cuisinier, devenu très expert, a su préparer en une demi-heure.

« Durant l'après-midi, il met au net les notes prises en cours de route, ou bien il fait le « topo » de l'itinéraire levé le matin, ou encore il procède au recensement du village, s'enquiert des mœurs des habitants, de leurs besoins, de leurs petites affaires, de leurs palabres, de leurs récoltes; leur fait, en termes simples et appropriés à leur culture intellectuelle, une petite conférence sur la nécessité et la raison d'être de l'impôt, sur l'utilité d'entre-

tenir les routes, sur les meilleurs pro* i récolte du caoutchouc, sur les dangers de la monoculture; il recommence en un mot son métier île colonial, de « bon à tout », et se fait l'éducateur universel de ces primitifs1. »

Rentré dans son poste, il accumulera les notes, écrira des rapports, proposera des projets, s'enfoncera jusqu'au cou dans la paperasserie. Ah ! la paperasserie, pourquoi, avec notre ridicule manie d'assimilation, l'avons-nous apportée dans nos bagages au lieu de la laisser en France où elle est déjà si terriblementencombrante? Heureusement que notre administrateur possède les habitudes d'ordre et de classement de sa race. Entre temps, il regarde •iir ses poules et ses lapins, trace un jardin autour de la résidence, y sème des hibiscus, des bougainvillées et des « orgueils de Chine », qui, sous on hâtive u : soleil tropical, composeront vite un merveilleux décor d'or et d'écarlate. Et il fait pousser aussi des fr îts du pays et des légumes de France, ces radis, ces aubergines, ces choux, qui constituent là-bas le meilleur des régals et la plus délicate attention à l'égard de l'hôte de passage.

L'administration des cercles emploie un nombreux personnel d'adjoints des affaires indigènes et de commis. Ces modestes collaborateurs du grand

{. Maurice Devinsse, />* états d'âme d'un Colonial. (Publication du Comité de r Afrique franc i

ai)

L'ORGA NISA TION A DMINISTRA TIVE.

œuvre colonial ont attendu trop longtemps, eux aussi, la légitime réputation d'énergie, d'endurance et de travail à laquelle ils ont droit. Tant de gens chez nous les croient pourvus de molles sinécures! Cependant, bien souvent à l'heure où l'employé de ministère foule l'asphalte, sa journée finie, le commis vêtu de toile kaki aligne encore ses pattes de mouches dans son bureau en banco, sous l'envolement lent du panka. Tous ceux-là aussi doivent être des Maître-Jacques. Reconnaissants de leurs services, les administrateurs les traitent en camarades. Si loin de France, la hiérarchie peut se détendre sans que l'autorité y perde. Des heures de gaité rassemblent tout le monde et à part quelques inévitables malentendus où le soleil et l'énervement sont généralement les seuls coupables, l'entente la plus complète règne, même entre gens de corps différents, ce qui n'est pas toujours si simple ni si facile qu'on pourrait le croire.

A côté des Blancs et sous leur autorité, l'administration française en Afrique occidentale emploie des Noirs. Elle nomme des chefs de canton et des chefs de village avec qui elle est en rapports constants pour les mesures sanitaires, les levées de porteurs et surtout le recouvrement de l'impôt. Nous avons même encore un roi à notre service. C'est Mademba, brave serviteur de la France aux durs temps de la conquête et dont nous avons fait jadis

L'AI CIDENTALE FRANÇA

un souverain sou- et notre con-

trôle, pour l'opposer, dans la vallée du Niger, au unadou. Moins heureux que lui. Adjiki,

re roi dahoméen Tofa, a vu sa mai réduite par nous au simple titre de chef de Porto o. Mais Ifademba ne possède qu'un pouvoir viager. Son titre solennel de Fama des États de Sansa?iding s'éteindra avec lui. Les indigent notre service occupent tous des postes infiniment plus modestes. Ils sont employés dans les bureaux, interprètes, postiers, moniteurs dans Les écoles, gardes de cercle. Ces derniers tiennent à la fois du gendarme, de l'agent de police et du commis des contributions. On ne trouve, pour ainsi dire, pas de Noirs dans les postes élevés et en ceci nous différons encore des Anglais qui, dans leurs colonies de la Nigeria et de Sierra Leone, les laissent volontiers arriver à diriger d'importants services. Il y a là une extension déplacée et dangereuse de ce qui se fait dans l'Inde. Le Noir devient un fonctionnaire passable à condition qu'on le contrôle fréquemment et que sa besogne soit routinière. Employons-le donc, mais maintenons-le dans les postes inférieurs. Le faire arriver aux grades supérieurs serait aussi dangereux pour notre influence que pour l'exécution des services. L'indiellent dans les fonctions de consigne étroite, de discipline rigide et d'exécution simple.

L'ORGANISA TIOX ADMINISTRA TIVE

Il nous fournit des gardes de cercle zélés, parfois trop zélés même et dont il faut surveiller la poigne souvent brutale, la main toujours lourde. Le Noir investi de quelque parcelle d'autorité est terriblement dur avec ses frères de race. Chef, il a une tendance irrésistible à devenir tyran. Je n'ai jamais pu confier à un garde ou à un boy une troupe de porteurs, sans les retrouver exténués, zébrés de coups de chicote et dévorés de soif.

Ce n'est pas toujours l'administrateur que l'on voit à la tête des cercles. Certains d'entre ces cercles comme ceux de Tombouctou et de Bobo-Dioulasso, insuffisamment pacifiés, troublés parfois par des rezzous et des prises d'armes, sont encore confiés aux mains de l'autorité militaire. L'ensemble de ces régions à régime exceptionnel forme ce qu'on appelle les territoires militaires. L'officier y réunit sur sa tête tous les pouvoirs. Il s'en tire généralement à merveille et cette organisation transitoire a, entre autres mérites, celui de coûter beaucoup moins cher que l'autre, la définitive. Aussi voit-on plus d'un gouverneur faire des vœux pour que ce provisoire dure. Activité, travail, entrain, juste compréhension des rapports avec l'indigène, telles sont les principales qualités qu'on trouve chez ces soldats administrateurs et laboureurs que savent si vite devenir nos officiers d'infanterie et d'artillerie coloniale. Comment aussi ne pas rendre hommage

L'A FRIQ l E OCCIDENTA LE FIL i A { Al Si

à c« s ta BOUS-officiei

piers. marsouins et bigors, qu'on emploie, même dans les de l'administration civile, uu beso-

- moins militaires et qui s'en tirent comme s'ils n'avaient fait que cela toute leur vie? Les uns sont receveurs des poa utres maîtres d'école,

d'autres encore percepteurs des contributions, employés de l'état civil ou inspecteurs de la navigation.

Presque partout, l'administrateur, comprenant les écueils de son rôle, se garde de heurter les susceptibilités, les mœurs, les croyances. Pour cela, 1 faut étudier de près l'indigène, connaître tout de lui et voilà pourquoi on ne saurait trop eng. les administrateurs à se livrer à un examen attentif des coutumes et des traditions de leur cercle. C'est pour avoir excité certain mécontentement d'ordre religieux, pour avoir notamment fait couper des arbres fétiches, sans soupçonner, d'ailleurs, le sacrilège commis, que l'infortuné administrateur Cait a été assassiné au Dahomey. Le guet-apens où est tombé en Guinée l'administrateur Bastié s'explique également par des imprudences, des mesures inopportunes dues à une ignorance totale de la mentalité noire, à un manque de pénétration de l'opinion indigène. Parler la langue du pays est un excellent moyen d'échapper à ce danger. Le fonctionnaire entre ainsi en communication directe et constante

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avec l'indigène. En outre, il se libère de ce personnage dangereux par son insuffisance ou son astuce qu'est l'interprète. L'administrateur qui ne parle pas le dialecte courant de son cercle est entièremont à la merci d'un Noir généralement intrigant et avide d'autorité. Heureusement, la connaissance des vocabulaires de lieu et de race commence à se répandre parmi nos fonctionnaires. Peut-être devrait-on l'encourager davantage et lui donner dans les notes un coefficient plus élevé.

D'une manière générale, à part certains hinterlands ou certaines régions de la Côte d'Ivoire insuffisamment pénétrés, notre autorité est incontestée en Afrique occidentale. Le salut chargé de respect que le Noir adresse dans les rues de Bamako ou de Tombouctou à n'importe quel Blanc est le juste indice de notre domination. Mais le signe le plus certain, c'est la perception normale et régulière de l'impôt. Cet impôt se réduit à deux formes : impôt indirect de consommation, impôt direct de capitation. Du premier, peu de chose à dire. Frappant le superflu pour l'indigène, son rendement atteste le bien-être. Toutefois, il est prudent de se rappeler que nos colonies sont entourées de colonies étrangères qui ne demandent qu'à attirer chez elles nos protégés et leurs produits. C'est ainsi qu'en Casamance, depuis la mise en vigueur du nouveau régime douanier, les Noirs font des échanges avec les

comptoirs portugais. Quant à l'impôt de capitation, son produit est d'un peu plus de 12 millions, soit un peu plus d'un franc par tête, en moyenne. Malheureusement l'assiette de cet impôt varie assez arbitrairement d'un cercle à l'autre. Une des réfora qui s'imposent est une péréquation basée sur les ressources du pays et le degré de pénétration. Pour les faire acquitter, le chef de village se laisse généralement guider par les conseils de l'administrateur qui indique les moyens de paiement les plus favorables à lui et aux siens. Le plus souvent, il versera en plusieurs fois et notamment après' la saison des récoltes, quand les gens du pays ont vendu leurs arachides ou leur mil. Malgré la modicité de l'impôt (de 25 centimes à 4 francs), le Noir imprévoyant a, en effet, la plus grande peine à s'en libérer. Il en accepte difficilement le principe et dit en plaisantant qu'il voudrait bien imiter les singes qui sont, assure-t-il, des hommes réfugiés dans la brousse pour ne pas payer l'impôt. Mais il en comprend le bien-fondé, quand on lui explique que c'est grâce à cet argent qu'on exige de lui que nous lui construisons des routes, des ponts, que nous lui ouvrons des hôpitaux et des dispensaires. Il montre parfois beaucoup d'empressement à s'acquitter. C'est ainsi que dans le gouvernement du Haut- Sénégal-Niger, dès le premier trimestre de l'année 1911, une somme de plus de 3 millions était versée.

MONTAGNARDS HABBES ATTENDANT D ETRE RECENSES POUR L IMPOT RÉGION DE BANUIAGARA). — CLICHÉ DK SAINT-MART.

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