‹ L'Afrique occidentale françaiseChapitre 6 sur 34 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES POSTES ET TÉLÉGRAPHES

L'INSTRUCTION PUBLIQUE — LA JUSTICE

L'ORGANISATION SANITAIRE

Organisation du service. — Transport du courrier à l'intérieur. — Réseau télégraphique. — Difficultés de conservation des lignes. — Pose d'une ligne dans la brousse. — Différentes catégories d'écoles. — Une école régionale. — Enseignement manuel et agricole. — Écoles de village. — Enseignement des filles. — Enseignement religieux. — Organisation judiciaire. — Tribunaux indigènes. — Respect des coutumes et lois coraniques. — Non-adaptation des pénalités. — État sanitaire et assistance médicale indigène.

Tous les quinze jours environ, il y a, sous le soleil d'Afrique occidentale, une heure d'agitation et d'émotion douce parmi les Européens : c'est celle de l'arrivée du courrier. Nul ne la connaît exactement, cette heure, car la pirogue ou le piéton noir qui apporte les lettres de France a pu être retardé par les obstacles du chemin. Mais, de village en village, on se signale son approche. On sait que ce sera pour aujourd'hui. Dès le lever du soleil, des impatients vont et viennent autour de la case modeste qui sert de bureau de poste. Le postier

est obligé de répondre vingt fois à cette question . « A quelle heure arrive le courrier? » On rentre chez soi pour ressortir, on est nerveux, inquiet, pable de faire sa besogne journalière. Enfin la nouvelle se répand : « Le courrier est là ! » A l'entrée du village où quelques-uns guettent, on vient de déboucher à vive allure les porteurs du courrier, heureux d'être enfin à l'étape. Le pavillon hissé sur le bâtiment de la poste n'apprend rien à personne. A peine déposés au bureau, les sacs de dépêches sont ouverts. Le postier, avec un zèle d'autant plus grand qu'il y est intéressé, termine en quelques minutes le dépouillement du courrier. De toutes les cases un Ilot de gens pressés en complet de toile blanche ou kaki s'est répandu dans le bureau et assiège le postier qui ne sait où donner de la tète. Bientôt, chacun s'en va. déchirant d'un doigt fiévreux l'enveloppe de ses lettres, marchant lentement pour les lire tout de suite, souriant aux nouvelles des êtres aimés au tableau entrevu de la maison qu'animent leurs visages et leurs voix. Dans un instant, les rues seront vides de Blancs. Ils sont tous chez eux à dévorer leur courrier ! Et, l'heure d'après, tout le monde s'aborde sur c même question : « Eh bien, avez-vous reçu de bonnes nouvelles ? »

Comment ne mettrait-on pas tout en œuvre pour assurer cette heure si chère et pour faire parvenir

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avec le plus de hâte et de sécurité possible aux coloniaux ces lettres qui mettent parfois tant de temps à leur arriver? Aussi, le service des Postes et Télégraphes est-il admirablement réglé en Afrique occidentale française. Dans les localités importantes, les bureaux sont souvent des constructions spacieuses et très pratiquement comprises au point de vue colonial. Le personnel blanc est secondé par des auxiliaires noirs. Comme en France, on trouve là des femmes, des jeunes filles qui sont venues vaillamment s'acquitter de leur office sous ces climats décriés. Dans l'intérieur du pays, la poste n'est, le plus souvent, qu'une humble case de banco divisée en deux parties, l'une servant de logement au postier, l'autre ouverte au public et séparée de la première par un mur où le guichet est ménagé de façon rudimentaire. Beaucoup de bureaux sont gérés par de simples commis blancs ou noirs ou même par des caporaux ou sergents d'infanterie coloniale. Ces derniers arrivent à toucher d'assez hautes payes et sont généralement enchantés de leurs fonctions dont ils s'acquittent fort bien. Je me rappelle que l'un d'eux me disait dans le petit bureau de poste aux murs nus de Port- Étienne : « Si l'on me laisse dans les postes, je rengagerai jusqu'à la gauche. » La contemplation du morne horizon de sable n'avait évidemment pas induit cet homme en neurasthénie. Dans les toutes

petites localités, c'est souvent le facteur qui se charge tout simplement du rôle de receveur. On l'honore pour la circonstance du titre de gérant de bureau, ce qui flatte considérablement sa vanité de nègre.

Solide facteur éprouvé par quelques années de vice, le « courrier convoyeur » part de Dakar, de Bassam ou de Porto Novo avec ses sacs de lettres. Ceux-ci sont transportés aussi loin qu'il se peut par chemin de fer ou bateau à vapeur. Lorsque la navigation à vapeur n'existe pas ou qu'elle est impossible, on se sert de la pirogue indigène, moyen de transport un peu inquiétant, car la fragile embarcation chavire facilement. Aussi les sacs de lettres qu'on a eu soin d'imperméabiliser sont-ils solidement attachés au fond. Mais sur les deux tiers au moins des parcours postaux de notre Afrique occidentale, le procédé le plus communément utilisé est le transport à tête d'homme. Moyennant un salaire de 1 fr. 50 par jour, les piétons sont d'ordinaire fournis volontairement par les villages. Un surveillant des lignes ou un garde de cercle les accompagne. Ces piétons sont de rudes marcheurs qui couvrent un parcours quotidien d'environ 40 kilomètres, bien qu'ils ne marchent que de jour et qu'ils portent sur leur tête une charge de 25 à 30 kilogrammes. Pendant la saison des pluies, des doubles sacs imperméables ou de petites

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malles en fer protègent le courrier contre les tornades. On a essayé de substituer au porteur des animaux : cheval, chameau ou bourrique. Mais les pauvres lettres si impatiemment attendues arrivaient abimdes, tordues, déchirées. Ne semblait-il pas que le souvenir des lointains absents en était atteint et attristé? On renonça à ce mode de portage. Aujourd'hui le carré de papier au timbre de France qui vient réconforter le colonial dans la brousse a presque toujours passé par une véritable chaîne de moyens de transport : paquebot, chemin de fer, vapeur, pirogue, porteur, facteur. Enfin, elle arrive!

Le facteur noir a une casquette à lettres d'argent, comme son collègue de France. Mais c'est le plus souvent à celle-ci que se réduit tout son uniforme. Naturellement, il sait lire et écrire, ce qui contribue à faire de lui un personnage parmi les siens toujours pleins de respect pour le fonctionnaire, pour l'homme qui détient une parcelle, même infime, d'autorité. La distribution de ses lettres ne lui prend guère de temps, car, aussitôt signalée l'arrivée du courrier, la plupart des Blancs, comme on l'a vu tout à l'heure, viennent chercher eux-mêmes leur correspondance au guichet. Quant aux Noirs, ils ne reçoivent guère de lettres. Mais ils ont leur poste à eux, une poste purement orale qui consiste à charger d'un nombre considérable de commissions

ceux qui partent et à échanger avec ceux qu'on rencontre sur le fleuve ou dans la brousse tout ce qu'on sait des nouvelles du jour : tournées d'administrateurs, allées et venues d'Européens, mariages, naissances, décès, maladies, etc. Que de fois, sur le Niger silencieux, ai-je entendu mes laptots (mariniers noirs) jeter au passage, tout en enfonçant leur perche dans l'eau verte, quelques phrases aux Bosos et aux Somonos que nous rencontrions sur la rive ou dans des pirogues. Les autres ne manquaient jamais de répondre par un petit discours. C'était la bienvenue qu'on échangeait d'abord, puis les nouvelles. Nous étions la poste de la brousse qui passait.

Le service télégraphique est également bien organisé. Actuellement, le réseau de l'Afrique occidentale française comprend plus de 18 000 kilomètres de lignes aériennes en exploitation et deux postes de télégraphie sans fil installés à Rufisque et à Port-Étienne. Un troisième va l'être à Konakry par les soins du constructeur des deux premiers, le lieutenant Garnache, de l'artillerie coloniale. Sans doute, la stabilité des lignes est loin d'être parfaite et nous avons à déplorer chaque année., au moment de la saison des pluies et des tornades, des interruptions fâcheuses. Mais il serait injuste de rendre responsables de cette situation les constructeurs qui, tous, ont accompli leur tâche avec la plus

PL 6. page

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grande conscience. Il n'en faut accuser que les causes nombreuses de destruction auxquelles les lignes télégraphiques sont exposées sur la terre d'Afrique: vastes inondations de l'hivernage; nécessité de se servir des bois trouvés sur place, en raison des frais considérables qu'entraîne le transport; violence déchaînée des vents dans certaines régions ; chute des arbres dans les zones forestières ; mais surtout les terribles insectes xylophages qui détruisent lentement les poteaux et particulièrement les termites, ces minuscules et enragés travailleurs qui sont parvenus à détruire des navires de bois entiers dans les ports de l'Inde et qui édifient dans les savanes d'Afrique occidentale des monticules souvent plus élevés que la taille d'un homme. Il faut compter aussi avec des ennemis de proportions plus imposantes, et un fonctionnaire de l'administration chargé dernièrement de poser une ligne au delà de Tombouctou,M.Combe- Morel, a retrouvé plusieurs des poteaux plantés par lui déracinés par les éléphants. Il est donc indispensable pour donner aux lignes toute la solidité désirable, de les établir sur des appuis métalliques. Bien que la dépense occasionnée par cette transformation constitue une charge fort lourde pour le budget de nos colonies, celles-ci sont entrées résolument dans cette voie.

Ce n'est point chose aisée ni sans péril que la

I A FRIQ UE OCCIDENTA LE FRANÇAISE.

pose d'une ligne télégraphique en pleine brousse. Seul Blanc de son équipe, le télégraphiste s'en va dans la direction donnée, suivi de ses porteurs chargés de fils de fer conducteurs et d'isolateurs en porcelaine. Il s'agit d'abord de se frayer un passage suffisamment large dans la brousse touffue et haute. Armés de matchetes et de hachettes, des manœuvres chargés du débroussaillement établissent une trouée de 5 à 6 mètres de largeur, tout en respectant les arbres qui peuvent servir de poteaux. Les élagages sont faits sur ces arbres et les grimpeurs n'ont plus qu'à y monter pour placer les isolateurs. Suivent bientôt les dérouleurs et les régleurs de fil. Parfois, il faut couper des poteaux sur place et les intercaler. Dans les régions non boisées ou désertiques, force est de façonner ainsi tous les appuis et d'amener souvent le bois de très loin. Souvent aussi, le télégraphiste s'engage seul ou presque seul dans une région quasi inconnue pour faire les études préliminaires du tracé d'une ligne. Plusieurs sont morts d'épuisement et de fatigue au cours de ces longues marches. D'autres se sont perdus et ont dû trouver une fin atroce au milieu de ces implacables solitudes. Saluons respectueusement leur mémoire, car c'est là un champ d'honneur comme un autre pour ceux qui vont porter au loin la civilisation.

L'Instruction publique. — L'école est assurément

L'INSTRUCTION PUBLIQUE

le lien le plus fort entre la France et le Noir. C'est par elle qu'il apprend à connaître nos idées, qu'il arrive à plus d'hygiène et de bien-être, que son travail devient meilleur et plus profitable et qu'il nous aide mieux à rendre son pays heureux et riche. C'est en outre le meilleur moyen d'accélérer l'évolution de la société indigène. En effet, le Noir n'a pas d'écriture, partant pas d'enseignement. Au lieu de profiter de l'expérience et des acquisitions intellectuelles de celles qui l'ont précédée, chaque génération doit faire elle-même son éducation. L'arabe que tout Noir mahométan est censé avoir appris à l'école du marabout se réduit à quelques bribes du Coran mal retenues par cœur sans comprendre et n'est enseigné que comme un devoir religieux.

En 1856, Faidherbe ouvrit une école laïque à Saint-Louis. Elle resta longtemps la seule. Dès le temps de la conquête, le colonel Gallieni fondait celles de Bakel, Kayes, Médine, Bafoulabé, Kita et Bamako. Mais c'est surtout depuis la création du Gouvernement général que l'enseignement a pris en Afrique occidentale un développement remarquable. On a d'abord créé des écoles dans les grands centres afin de former quelques indigènes aux emplois de début dans l'administration et aux fonctions de chef et d'interprète. Aujourd'hui, ce sont tous les Noirs sans exception que nous voulons instruire et élever. L'exemple nous a été donné dans cette voie

par les missionnaires catholiques qui, surtout au Sénégal et au Dahomey, forment de nombreux élèves. Mais, dès maintenant, l'enseignement public et laïque est définitivement organisé en Afrique occidentale française. Il est donné par des écoles de village, des écoles régionales et des écoles urbaines. Il existe en outre des établissements d'enseignement spéciaux : l'Ecole normale de Saint- Louis qui fournit des instituteurs indigènes; l'École primaire supérieure commerciale également installée à Saint-Louis; l'École des fils de chefs à Kayes et des écoles professionnelles établies dans les principaux centres.

Entrons dans une école régionale. Construite en pierre ou en pisé, suivant la nature du sol, elle est suffisamment spacieuse et bien aérée. Un jardin l'entoure où chaque élève possède un petit carré qu'il cultive et où il fait pousser des légumes. Dès notre entrée en classe, nous sommes salués par un assourdissant « Bonjour, monsieur! » poussé en chœur par tous les élèves qui se sont levés avec ensemble à notre arrivée. Ils sont là une quarantaine d'enfants de dix à douze ans qui portent pour tout vêtement un ample boubou blanc laissant paraître le haut de leur poitrine menue. L'instituteur les a fait rasseoir. Derrière les pupitres de bois blanc, toutes ces têtes rondes aux cheveux rasés semblent autant de noix de coco dans les-

UNE KCOLE DE VILLAGE SOUS LA DIRECTION DUN SOU*^FFICIER FRANÇAIS (HAUT-SÉNÉGAL-MGER). - CLICHE hORTIER.

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