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DÉPART POUR LE PAYS DES CANNIBALES

Nous sortimes avec précaution de la cabane. Tout était calme. Mes hommes m'apprirent que les fils de Dayoko avaient un fétiche très-puissant pour détourner la guerre, et que probablement le danger était passé.

Je fis un présent au chef Shekiani, et nous parlimes surle-champ. Nous laissèmes nos grands canots, pour en prendre de plus légers; car nous avions à traverser un très-petit cours d'eau.

Tout en remontant la rivière, nous pouvions découvrir les hautes montagnes de l'intérieur. Une grande quantité d'îles étaient disséminées sur la surface des eaux. Suspendus aux branches des arbres, les singes nous regardaient passer avec étonnement. Quelles curieuses créatures que ces singes, dont les faces noires apparaissent à travers le feuillage, en nous faisant toute sorte de grimaces! Bientôt, nous quitlämes la rivière et nous continuâmes notre voyage le long des criques du rivage ou à travers @ois, pour gagner un village de Mbondemos. De temps en temps, nous avancions sans obstacles par de larges clairières que les éléphants avaient pratiquées. Le passage d'une troupe d'éléphants dans une forêt équivaut à un vaste abatage de bois. Nous arrivämes enfin à un endroit où le sol était jonché d’arbres énormes, couchés dans toute leur longueur. Pendant que je les mesurais du regard, j'entendis à peu de distance un effroyable craquement, suivi d'un fracas prolongé, dont je ne pus d’abord me rendre compte. Je vis ensuite que c'était un arbre qui était tombé et qui, dans sa chute, avait renversé autour de lui une douzaine d’autres arbres, dont chacun, en se brisant, avait apporté son écho à ce retentissement terrible.

Nous frayer passage à travers cet encombrement d'arbres ren

versés n’était pas chose facile. Je n'ai jamais rien vu de pareil. Tantôt il fallait grimper après un tronc d'arbre et s'y tenir en équilibre ; tantôt il fallait en descendre, au risque de s'empêtrer dans ses branchages ou dans ceux d’un arbre voisin. D'autres fois, il fallait ramper par-dessous. J'avais toujours peur que mon fusil n'accrochât sa détente à quelque branche, et ne partit entre mes mains.

A la fin, quand ma patience était à bout, quand mes vêtements étaient en lambeaux, mes jambes écorchées, mes mains et ma figure tout en sang, nous parvinmes au campement des Mbondemos, établi presque au pied de la montagne.

Ces hauteurs étaient couvertes de forêts immenses, dont les arbres étroitement serrés ne permetlaient aucune échappée de vue, n'importe dans quelle direction. Les montagnes s’étendaient bien avant dans l’intérieur; jusqu'à quel point au juste, on n’en savait rien : ce que l’on savait seulement, c'est qu'elles devaient toucher au pays des Fans, une tribu cannibale ; que les éléphants y abondaient, et que l’on y rencontrait quelquefois des gorilles.

Ce campement de Mbondemos s'appelait un o/ak0. I ne contenait pas une seule maison, et le point de vue qu'il présentait élait des plus pitloresques. De distance en distance, sous les grands arbres et sur la lisière du bois, s’élevaient des hangars couverts de feuilles, dont l'ouverture faisait face à la forêt. C'étaient les habitations de la peuplade. Les petits bâtons, dont je vous ai déjà parlé, tenaient lieu de couchette. On tâchait de dormir là-dessus, et je fis comme les autres. C'était fort dur, je vous en réponds, et je songeais alors qu'un matelas est une

bonne chose. Chaque famille préparait son feu aussi bien que

JEUNE ET DISETTE EN ROUTE. 45 son lit, et le soir, hommes, femmes et enfants se rassemblaient autour de ce foyer.

Le chef du camp de Mbondemos s'appelait Mbéué. Je l'aimais beaucoup. Il était très-bon pour moi, et faisail tout son possible pour me procurer des vivres. Il y avait disette à cette époque-là dans le camp. Il ne se trouvait à proximité aucun champ de bananes ou de manioc, et je dus bien souvent me passer de dé-

jeuner ou de diner. Le peuple n'avait pour toute nourriture que

Cabane de Mbondemos,

les noix de la forêt, et dans cette saison elles étaient très-rares.

Le pauvre Mbéné me disait que lui et son camarade n'avaient presque rien à manger, mais qu'ils me donneraient tout ce qu'ils pourraient. J'avais apporté quelques biscuits, provisions précieuses, plus précieuses que l'or, et je les réservais pour le cas de maladie ; mais ils disparaissaient un par un. Je les regardais avec chagrin chaque fois que j'en prenais un nouveau ; mais la faim

était plus forte que l’économie, et je ne pus m'empêcher de les

dévorer tous jusqu'au dernier. Avez-vous connu Ja faim, la vraie faim avec son impitoyable exigence? c'est, je vous assure, une sensation effroyable.

Pendant toute cette époque de l'année, ces malheureux n'ont à manger que la noix d'une espèce de palmier. Cette noix est si amère, que je pouvais à peine l’avaler. Elle a la forme d’un œuf dont les deux bouts sont arrondis. Pour préparer ce mets, on dépouille la noix de sa coque, et on la laisse tremper dans l’eau pendant vingt-quatre heures, en vue de lui faire perdre une partie de son excessive amertume; après quoi, elle est mangeable, c’est-à-dire mangeable pour un affamé. Quelquefois, la faim pressante vous oblige de mavger la noix avec sa coque; Jen suis venu là moi-même quand j'étais perdu dans la forêt. C'est exécrable! De temps en temps, les femmes parvenaient à pêcher dans les ruisseaux quelques petits poissons, et les partageaient avec moi. J'étais résolu d’ailleurs à tout souffrir pour pénétrer dans le pays des cannibales.

Ces Mbondemos déplacent continuellement leurs villages. Mbéné avait déménagé trois fois en peu d'années. Je lui demandai le motif de ces changements perpétuels ; il me répondit qu'une première fois il avait émigré, parce qu’un de ses hommes étant venu à mourir, l'emplacement dès Jors était considéré comme funeste. Une seconde fois le village avait été forcé de se déplacer, parce qu'on avait abattu tous les palmiers, et qu'on ne pouvait plus se procurer de membo (vin de palmier), dont ces peuples sont fort avides. Pour s'en procurer, ils font une incision au palmier, tout en haut de l'arbre; c’est ainsi à peu près que l'on traite l’érable en Amérique. Le vin de palmier est

d'une couleur légèrement laiteuse. Si l’on en boit une grande

JEUNE EA-DISETTE EN ROUTE. ” 47 quantité, il enivre, Les palmiers sont très-abondants dans cette région, et les nègres trouvent plus aisé de se transporter ailleurs pour en chercher, que de prendre soin de ceux qui sont à leur portée, et qui leur sont si utiles; car ces arbres leur fournissent non-seulement le vin qu'ils aiment tant, mais aussi la noix dont je vous ai parlé et qui, tout amère qu'elle est, les préserve souvent de la famine. Quand l'arbre est abattu, ils coupent ce qu'on appelle le chou-palme qui est au faîte. Ce chou, lorsqu'il est cuit, est un excellent mets.

Un bois fertile en palmiers, un pays giboyeux et une rivière ou une source poissouneuse, voilà l'eldorado du Mbondemo qui cherche un élablissement.

Il y à dans ces forêts une espèce de vigne ou de plante grimpante qui peut s'appeler à bon droit la vigne du voyageur. Si vous avez soif, vous n'avez qu'à la couper; et,en moins d'une mivule, ilen sort un jet d'eau désaltérante. Cette vigne pend et s’entrecroise de tous côtés dans Ja forêt, sans que l’on sache où elle prend racine. Quelle précieuse ressource dans un pays où l’eau serait rare! Le liquide qui en jaillit n’a presque aucun goût; c’est de l'eau très-pure et très-limpide.

Incapable de supporter ce jeûne perpétuel, j'allai trouver Mbéné, et je lui dis que, puisque cet endroit ne me fournissait rien à manger, il fallait qu'il me menât dans quelque autre, où je trouverais au moins de quoi vivre, et qui me rapprocherait du pays des Fans. Le bon Mbéné me répondit : « Esprit, je ferai de mon mieux pour vous conduire où vous voulez aller. J'enverrai quelques-uns de mes hommes avec vous. »

En même temps, les sujets de Dayoko retournèrent tous dans

leur village. Ces forêts n'avaient pas de gibier. Je passais tout

mon temps à battre le bois sans rien découvrir, si ee n’est quelques oiseaux, et encore d'une lrès-petile espèce. Je suis effrayé quand je pense que, si j'élais parvenu à tuer un cerpent, j'aurais été obligé de le manger. tant la faim me pressait. Je ne pouvais pas me faire au régime des ncix amères. Aussi fut-il convenu que Mbomo, le frère de Mbéné, avec quelques autres nègres, m'accompagnerait jusqu'à la contrée habitée par la tribu des Fans. J'avais peine à croire à une si heureuse conclusion.

La femme de Mbéné faisail ma cuisine. C'était une excellente vieille femme, et, quand je la quittai, je lui fis présent d’un beau collier de perles, dont elle fut enchantée. C’élaient des perles en porcelaine blanche, de la grosseur d'un œuf de pigeon. Un jour Mbéné réussit à me procurer une poule. Sa femme me l’apprèta. Elle fit une soupe, où elle mit force poivre de Cayenne. J'avais aussi quelques bananes. Quel repas merveilleux! Je le savourai d'autant mieux que c'était probablement le dernier que je devais faire de longtemps, à moins d’une chance exceptionnelle qui placerait sur ma route, au bout de mon fusil, quelques autilopes ou quelques éléphants.

L’éléphant est une viande détestable, comme vous en conviendriez certainement, s'il vous arrivait d'en goûter. Mais, comme vous n'en aurez pas l'occasion, je le suppose, je vous dirai en temps et lieu quel est le goût particulier de cette espèce de gibier.

Nous fimes provision pour notre voyage de tous les vivres qu'il

nous fut possible de trouver, et bientôt nous fûmes prêts à partir.

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