CHAPITRE VI
Suite de mon voyage dans la solitude. — Une révolte au camp. — Disette. — Je tire sur un poisson, et je manque un éléphant. — Je tue un gros serpent, et mes compagnons s’en régalent. — Première apparition des gorilles.
Avant de nous remettre en roule, les indigènes avaient fait tous leurs efforts pour s’approvisionner de vivres ; mais le résullat était mince. En recourant à des villages éloignés, on était parvenu seulement à se procurer quelques régimes de bananes.
Mbomo, frère de Mbéné, revint sur sa promesse. Il n'avait pas envie, me dit-il, d'aller dans le pays des cannibales pour y être mangé. Cependant, Mbéné, qui avait des amis chez ces anthropophages, remplaça son frère par deux de ses fils, Miengai et Makinda, une douzaine de bons chasseurs et six femmes, mariées à quelques hommes de cette troupe. Les femmes portaient les provisions, etc.
Je pris soixante et dix livres de plomb et de balles, dix-neuf livres de poudre et dix livres d'arsenic pour conserver en bon état le corps des oiseaux et des animaux que je pourrais tuer ; car je comptais bien me procurer des spécimens d'espèces nouvelles, précieux à recueillir pour l'histoire naturelle.
Quand tous les préparatifs furent terminés, quand chacun
des membres de cette grande expédition eut pris congé de ses n
amis, quand on se fut renouvelé une douzaine d’adieux, quand on fut revenu nombre de fois sur ses pas pour répéter une recommandation ou réparer un oubli, quand on eut bien crié, quand on se fut bien disputé à qui se chargerait des fardeaux les moins lourds, on se mit enfin en roule.
Nous avions laissé derrière nous le camp de Mbéné, depuis environ cinq milles, lorsque nous arrivâmes sur les bords d’une petite rivière, claire et limpide, appelée le Noonday. Je m'étais mis à la tête de la troupe avec Miengai, et j'attendais le reste de mes compagnons pour traverser ce cours d'eau. Pendant que nous étions debout sur la rive, j'aperçus un poisson nageant presque à fleur d'eau. « Quel délicieux régal, pensais-je; si Je pouvais tuer ce poisson et le faire bouillir!» Je lui envoyai donc une charge de petit plomb; mais je n’eus pas plutôt lâché mon coup, que Jj'entendis un fracas épouvantable sur la rive opposée, derrière un épais rideau de verdure. Les arbres brisés craquaient avec force, et les bois résonnaient des cris discordants d’une troupe d’éléphants effarouchés. Le bruit de mon arme avait troublé le sommeil ou la sécurité de ces animaux. Je regrettai bien d’avoir fait feu; sans cela peut-être serais-je parvenu à tuer un éléphant après avoir traversé la rivière. Le pauvre Miengai était cruellement contrarié : « Je suis sûr, disait-il, qu'ils avaient des grosses dents d’ivoires ! »
Notre troupe, au bruit du coup de fusil, se pressa de nous rejoindre, en demandant ce qui s'était passé. Quand ils le surent, ils se lamentèrent sur la perte d'un pareil gibier; car nous aurions eu, en tuant un éléphant, assez de viande pour tout notre voyage : « L'éléphant, s'écriaient-ils tout d’une voix, l'éléphant
est un si bon manger! »
UNE TROUPE D'ÉLÉPHANTS. o1
Cette exclamation m'inspira la curiosité de goûter de la chair d'éléphant dès que l’occasion s’en présenterait.
En avançant un peu, nous nous engageâmes dans des régions
montagneuses. Ces hauteurs devenaient de plus en plus abruptes.
Je me sentais bien fatigué; car notre régime de diète dans
le camp de Mbéné ne m'avait guère fortifié. Les nègres qui m'ac-
Au bord de la rivière Noonday.
compagnaient avaient un grand avantage sur moi; les gaillards se servaient de leurs pieds nus presque aussi adroitement que les singes, et savaient trouver des points d'appui où je perdais facilement l'équilibre.
Miengai et moi, nous marchions en avant. Soudain il me fit signe de m'arrêter. Je pensai qu'il avait aperçu une troupe d'élé-
phants ou découvert les traces d’un léopard. Il arma son fusil,
j'armai le mien; les autres firent de même, et nous restämes immobiles, en silence, pendant au moins cinq minutes. Tout à coup Miengai poussa un hourra qui retentit dans toute la forêt. De nombreuses clameurs y répondirent assez près de nous; mais les gens qui les poussaient se dérobaient à notre vue derrière des quartiers de roche et des fourrés épais. Miengai répéta le cri sauvage des guerriers mhondémos, et les mêmes échos lui répondirent. Persuadé que nous allions avoir une bataille à livrer, j'examinai avec soin ma poire à poudre et mes balles, et je me tins prêt à tout événement.
En avançant un peu, nous nous trouvâmes en vue d'un campement, occupé par une troupe qui se fit reconnaître pour des sujets de Mbéné, comme mes compagnons. Ils revenaient d'une tournée de commerce dans l'intérieur : deux de ces hommes s'offrirent à faire partie de mon expédition. Ils s’appelaient Ngolay et Yeva; nous acceptâmes leurs services.
Quel rude voyage! Toujours des bois épais ou des broussailles à traverser, des hauteurs à escalader, des rivières à franchir! et il pleuvait presque toujours; j'étais trempé du matin au soir. Que J'étais content lorsqu'à l'approche de la nuit nous avions dressé notre camp et allumé de grands feux! Pour ma part, j'en avais trois autour de mon lit de feuilles, et, le soir, je suspendais mes vêtements au-dessus de la flamme pour les faire sécher, afin de pouvoir les remettre le lendemain.
Un malin, mes hommes vinrent me dire qu'ils étaient fatigués, et qu'ils ne feraient pas un pas de plus, à moins que je n'augmentasse leur salaire, qui consistait en toile de coton.
Ils paraissaient fort animés, et je me demandai si leur inten-
tion état de me dépouiller, ou de me laisser tout seul dans
UNE RÉVOLTE AU CAMP. 53 ces montagnes. L'abandon, dans ce cas, équivalait à la mort. Mais leur donner ce qu'ils exigeaient, c'était leur laisser voir que J'avais peur d'eux. Or, s'ils savaient que j'avais peur, j'ignorais ce qui pourrait s'ensuivre ; aussi me délerminai-je à faire bonne contenance. Je saisis mes deux revolvers, et je leur dis : «Je ne vous donnerai pas plus de toile qu'il n'a été convenu; je ne souffrirai pas non plus que vous me quittiez, puisque votre roi et votre père Mhéné vous a ordonné de m’accompagner jusque dans la tribu des Fans. Il faut donc que vous restiez avec moi; sinon, ajoutai-je en montrant mes pistolets, ce sera la guerre entre nous. Cependant, repris-je en adoucissant le ton, la route est longue et fatigante, j’en conviens, et il est possible qu’à la fin du voyage je vous accorde un supplément de salaire. »
Is se montrèrent satisfaits de ce langage, et nous nous remimes en chemin. Nous montions toujours, gravissant avec effort des pentes escarpées entre d'énormes quartiers de roche. Pas un cri d'oiseau ni de monkey ne rompait le silence de cette morne et sombre solitude; on n’entendait que le battement précipité de nos cœurs pendant cette rude ascension.
À la fin, nous arrivâmes en vue d’un vaste torrent qui se précipitait avec impétuosité du haut de la montagne, blanc d'écume, et heurtant dans son cours d'énormes blocs de granit qui gisaient là, comme les jouets des Titans, à l’origine du monde. Les eaux s'élançaient avec fureur contre ces rochers, comme pour les emporter avec elles, et jetaient leur écume par-dessus leurs masses, jusqu’au niveau de la cime des arbres. Il me semblait, en levant les yeux, que le torrent allait se déverser sur nos têtes.
x'était la source de la rivière Ntambounay, que j'avais remon-
tée en canot, et sur les bords de laquelle j'avais failli être tué,
dans un village shekiani. Quel contraste avec la tranquille rivière ! Ici, un canot eût été brisé en mille pièces contre les rochers.
J'étais si altéré, si fatigué, que j'allai au bord du torrent puiser avec ma main de cette eau pure et fraiche que j'avalai à longs traits.
Après quelques instants de repos, nous continuâmes notre route jusqu’à ce que nous fussions parvenus au sommet d'une haute montagne, d'où l'on découvrait tout le pays environnant. Qu'il me parut sauvage et désolé ! rien que des forêts et des montagnes, aussi loin que la vue pouvait s'étendre.
Je m'étais assis sous un grand arbre, lorsque tout à coup, en levant les yeux, j'aperçus un énorme serpent noir, enroulé autour d’une grosse branche, juste au-dessus de ma tête, et prêt peut-être à sauter sur moi et à m'enlacer dans ses replis. Vous pensez si Je fus prompt à me jeter en arrière. Je saisis mon fusil, j'ajustai le reptile, et je l’atteignis à la tête : il perdit son point d'appui, tomba lourdement, se tordit dans les convulsions et expira. 1] mesurait quinze pieds de long, et ses crochets hideux témoignaient de sa nature venimeuse.
Mes hommes coupèrent la tête du serpent, et partagèrent son corps en autant de morceaux qu'il y avait de convives. Ils allumèrent un bon feu, le firent rôtir el le mangèrent sur place. Ils m'offrirent ma part; mais, quoique j'eusse très-faim, je refusai. J'étais le seul, après ce repas, qui eût l'estomac vide, et je ne pus m'empêcher de faire des réflexions sur l'inconvénient d'être né dans un pays civilisé, où les serpents ne passent pas pour un mets des plus appétissants.
Nous nous mimes bientôt à considérer les ruines d’un village
qui avait autrefois existé dans ce lieu. Des cannes à suére d’une
Rencontre d'un serpent à sonneltes
PREMIÈRE APPARITION DES GORILLES. 57 espèce dégénérée croissaient sur l'emplacement des anciennes maisons. Je m'empressai d'en arracher une, et de la mâcher pour en exprimer le jus. Pendant que je me livrais à cette agréable occupalion, mes hommes aperçurent cerlains indices qui nous causèrent à tous l'émotion la plus vive. Çà et là, on voyait des cannes abatlues ou tordues à la racine, et tout alentour, à terre, des tronçons portant des marques de morsures ; on remarquait aussi sur le sol des empreintes de pieds, assez pareilles à des traces d'êtres humains. D'où cela pouvait-il provenir ?Mes hommes s’entre-regardèrent en silence, puis ils murmurèrent à demivoix: « Nguyla (gorilles) ! »
C'était la première fois que je trouvais dans les bois lempreinte des pas de ces bêtes sauvages. Je ne puis décrire ce que je sentis à cette vue. J'étais donc sur le point de rencontrer face à face ce monstre dont la férocité, la vigueur et la ruse m'avaient été tant de fois décrites par les indigènes, et que l'homme blanc n'avait jamais chassé! Mon cœur battait si fort, que je craignais que ses pulsations ne donnassent l'éveil aux gorilles. Je me figurais déjà les voir. Je pensais à ce que rapporte Hannon, le navigateur carthaginois, des sauvages velus qu'il à rencontrés sur la côte occidentale d'Afrique, il y a plus de deux mille ans.
Par l'inspection des traces, il était aisé de reconnaître qu'il devait y avoir plusieurs gorilles réunis en bande. Nous nous préparâmes à les poursuivre.
Les femmes étaient frappées de terreur; elles s'imaginaient que leur dernier jour était venu, et que les gorilles allaient fondre sur elles. Aussi, avant de nous hasarder à la recherche du monstre, laissimes-nous près d'elles deux ou trois hommes char-
gés de les défendre et de les rassurer. Le reste de la troupe prépara
soigneusement ses fusils ; car le gorille ne donne jamais le temps de recharger les armes, et malheur à ceux qu’il attaque à son tour! Nous étions heureusement armés jusqu'aux dents.
Mes hommes gardaient le plus profond silence, sentant bien que la rencontre où ils s'engageaient présentait des dangers plus qu'ordinaires. Le gorille mâle est, en effet, à proprement parler, le roi des régions équatoriales; lui et le lion à grande crinière du mont Atlas sont les deux animaux les plus superbes et les plus puissants du continent africain. Quant au lion du sud de l'Afrique, il ne peut être comparé ni à l'un ni à l’autre pour la force et pour le courage.
Au moment où nous quittâämes notre camp, laissant derrière nous les femmes avec leurs gardiens, ceux-ci non moins effrayés que celles-là, nous nous divisämes en deux roupes : Miengai, Neolai et Makinda partirent d'un côté ; Yeava et moi, nous nous dirigeàmes de l’autre. Cependant, nous devions nous tenir à portée les uns des autres, pour être prêts, en cas d'urgence, à nous secourir mutuellement; quant au surplus, le silence et la justesse de nos coups étaient nos plus sûres garanties.
En suivant les traces des gorilles, nous jugeàmes qu'ils devaient être au nombre de quatre ou cinq, dont aucun n'était de bien grande taille. Nous reconnümes les endroits où ils: avaient couru à quatre pattes, ce qui est leur allure la plus ordinaire, et ceux où ils s'étaient assis pour mâcher les cannes à sucre qu'ils avaient arrachées : notre chasse commençait à prendre un vif intérêt.
Nous étions convenus de retourner d'abord vers les femmes et leurs gardiens, et de nous concerter tous ensemble sur le parti
à prendre, dès que nous aurions découvert la direction probable
PREMIÈRE APPARITION DES GORILLES. 59 des gorilles. C’est ce que nous fimes. Pour éviter de donner l'éveil à notre gibier, toute la troupe se glissa sans bruit, par un étroit sentier, jusqu'à des huttes de feuilles, élevées par des voyageurs de passage pour leur servir d’abri et de refuge. Nous y laissämes les femmes, dont les vives terreurs, au sujet des gorilles, prenaient leur source dans une foule d'histoires que se racontaient les tribus sur des créatures de leur sexe emportées au fond des bois par le formidable animal ; puis nous nous préparâmes de nouveau à poursuivre notre chasse, pleins d'espoir, cette fois, d'atteindre le but de nos désirs.
Après un nouvel examen de nos armes, nous partimes résolûment. J'avoue que de ma vie je n'éprouvai une plus vive émotion. Pendant bien des années, j'avais entendü parler du terrible ru gissement du gorille, de sa force indomptable et de sa fureur aveugle quand il n’est que blessé. Je savais que nous allions nous mesurer contre un animal que redoute même le terrible léopard des montagnes, qui fait fuir l'éléphant, et qui peut-être à banni le lion de ces contrées; car ce roi des animaux, si répandu partout en Afrique, ne se rencontre pas sur les domaines du gorille.
En descendant d’une montagne, nous traversämes un cours d’eau sur un tronc d'arbre renversé, et nous marchâmes dans la direction de quelques gros blocs de granit. Nous avions vu clairement, en traversant le ruisseau, les indices du passage récent de ces animaux, car l’eau en était encore toute troublée. Nos yeux erraient de tous côtés à leur recherche. Le long des rochers de granit s’étendait un immense tronc d'arbre mort ; les gorilles devaient être cachés par là.
Nous avancâmes avec loute sorte de préeaulions. J'aurais
voulu que vous pussiez nous voir. Nous étions partagés en deux bandes : Makinda conduisait l’une, et j'étais à la tête de l’autre. Nous voulions entourer le bloc de granit, derrière lequel Makinda supposait que les gorilles étaient cachés. Nos fusils armés, et le doigt sur la détente, nous marchions à travers l'épaisseur du bois, qui répandait même en plein jour une obseurité profonde sur toute cette scène. J’examinais attentivement mes hommes, et je voyais avec plaisir que leur ardeur égalait au moins la mienne.
Nous nous glissions tout doucement à travers le fourré, osant à peine respirer de peur de donner l'alarme aux gorilles. Makinda devait longer le rocher à droite, tandis que je le côtoyais à gauche. Malheureusement, il prit trop de champ pour faire le tour, et les animaux, sur leurs gardes, l’aperçurent; tout à coup s’éleva un cri étrange, discordant, demi-humain, demi-diabolique, et j'aperçus quatre jeunes gorilles, à moitié de leur croissance; qui s’enfuyaient dans l’épaisseur de la forêt. Pris au dépourvug nous tirâmes, mais sans les atteindre; puis nous nous élançâmes à leur poursuite; mais ils connaissaient le bois mieux que nous. Une fois, j'entrevis encore un de ces animaux; par malheur, un arbre, interposé entre lui et le point de mire m'empêcha de faire feu. Nous courûmes sur leurs traces jusqu'à ce que nos forces fussent épuisées; mais enfin ces bêtes agiles nous échappèrent. Nous reprimes lentement le chemin de notre camp, où les femmes nous attendaient avec anxiété.
Je sentis, je l'avoue, au premier gorille que j'aperçus, ma conscience se soulever comme si j’eusse été armé pour commellre un meurtre. Il courait sur ses jambes de derrière, la tête courhbée,
le corps incliné en avant, absolument pareil à un homme qui,
PREMIÈRE APPARITION DES GORILLES. 61 les cheveux au vent, se sauve pour éviter la mort. Ajoutez à cela ce cri terrible qui, dans sa sauvagerie, a quelque chose d'humain, el vous ne serez pas surpris si les indigènes professent les superslitions les plus étranges au sujetde ces « hommes des bois » .
Pendant notre absence, les femmes avaient allumé de grands feux et préparé le campement; je changeai de vêtements, car j'étais tout mouillé et tout souillé de boue, au sortir des torrents et des marais que nous avions traversés dans notre ardente poursuite. Nous nous assimes pour souper: mais je remarquai que ma provision de bananes était épuisée. Qu'allions-nous devenir dans cette immense forêt ? Je n'avais plus que deux ou trois biscuits en réserve pour le cas de famine ou de maladie.
Comme nous étions étendus autour du feu, le soir, avant de nous endormir, mes chasseurs racontèrent l'aventure du jour aux camarades, qui ne nous avaient pas accompagnés. Bientôt, on en vint, à propos de gorilles, à rapporter sur eux des faits étranges. Moi, j'écoutais sans rien dire.
Un de ces hommes raconta que deux femmes mbhondemos se promenaient un jour dans les bois, lorsqu'un énorme gorille s'était présenté tout à coup devant elles, et, saisissant une de ces femmes, l'avait emportée, malgré ses cris et sa résistance. L'autre femme, saisie de frayeur, retourna au village et y répandit cette nouvelle. Naturellement tous les habitants regardèrent sa compagne comme perdue. Quelle fut done leur surprise, lorsque, peu de jours après, on la vit revenir au logis!
— La chose est claire, dit un des assistants ; le ravisseur était un gorille dans lequel habitait un esprit.
Cette explication fut accueillie par un grognement d'appro-
bation.
Un autre raconta que, quelques années auparavant, on avait trouvé, dans un champ de cannes à sucre, une bande de gorilles occupés à lier les cannes en faisceaux réguliers, afin de les emporter plus facilement. Les naturels les avaient attaqués, mais ils avaient été mis en déroute; les uns avaient été tués, d’autres emmenés prisonniers par les gorilles. Cependant, peu de jours après, ils étaient revenus chez eux, mais non pas tout à fait sains et saufs, car les ongles des doigts et des pieds leur avaient été arrachés par les vainqueurs.
Puis d’autres narrateurs, prenant à leur tour la parole, nommèrent des individus qui étaient morts, et dont l’esprit, au su de tout le monde, était passé dans des corps de gorilles.
Enfin, vint la fameuse histoire accréditée chez toutes les tribus qui prétendent connaître les habitudes du gorille. Cet animal, disent-ils, se tient caché sur les branches les plus basses des arbres, et de là il guette les gens qui vont et qui viennent. Quand un homme passe à sa portée, l'animal agrippe le malheureux avec son pied formidable, dont il se sert comme un géant de sa main, l'attire dans le fourré, et l’étouffe à son aise.
Cependant, la faim et le jeûne commençaient à nous faire cruellement souffrir. J'avais compté sans cette rencontre avec les gorilles, qui nous avaient pris du temps, et j'avais mangé tout mon biscuit de mer. Nous n'avions plus une miette de nourriture. Aucun village, aucun établissement aux environs. Je me sentis saisi de la peur de mourir d'inanition ; ear les baies étaient rares, et les noix presque introuvables. La forêt paraissait toute dépeuplée ; pas même un petit oiseau à tuer, et, pour comble de malheur, nous nous étions égarés. Nous nous voyions perdus ;
oui, perdus dans l'immense forêt! et nous ne savions de quel
PREMIÈRE APPARITION DES GORILLES. 63 coté trouver le village que nous aurions déjà dû atteindre! Le voyageur qui a l'estomac vide est trop épuisé pour supporter longtemps la fatigue. Au bout de trois jours, je me sentais bien faible, en me réveillant, quand j'appris qu'un de nos hommes avait tué un singe. Cet animal, rôti sur des charbons, fut trouvé excellent. Que n’en avions-nous une dizaine! Mais nous fûmes encore lrop heureux d'en avoir un.
Le jour même, Makinda, en levant les yeux, découvrit une ruche d'abeilles; il enfuma les abeilles et je partageai le miel entre mes compagnons ; car il se serait engagé quelque bataille au sujet de ce délicieux butin, si je n'étais intervenu pour faire une distribation équitable. Je m'adjugeai une part qui n’était pas plus forte que celle des autres, et je me mis aussitôt à dévorer miel, cire, abeilles mortes, larves, ordures et le reste, tant j'étais pressé par la faim. Je regreltais seulement de n’en pas avoir davanlage.
Je me fatiguai à chercher notre route dans le bois, à travers les brèches pratiquées par le passage d'un vieil éléphant. C’élaient nos seuls sentiers frayés. Nous n’aperçûmes cependant aucun animal de cette espèce, mais nous trouvàmes des traces de gorilles.
A la fin, mes hommes reprirent leur liberté d'esprit ; ils commençaient à retrouver leur chemin, et, bientôt après, je distinguai les larges feuilles du bananier, indice certain du voismage d'un village africain. Mais, hélas! en approchant, nous ne vimes personne venir à notre rencontre, et, quand nous atteignimes ce village, nous le trouvâmes abandonné. Pourtant je saluai avec reconnaissance ce point de relâche, tout incomplet qu'il paraissait.
Depuis que j'avais quitté Dayoko, la faim et la disette avaient été
64 L’AFRIQUE OCCIDENTALE, nos grands fléaux, et nous rencontrions enfin des habitations humaines.
Bientôt, cependant, nous vimes paraître quelques individus de la tribu des Mbichos; c’étaient des parents du roi Mbéné, et leur village était tout près de là. Ils nous donnèrent quelques bananes, mais point de poules. J'aurais bien voulu me procurer une poule. J'éprouvai ce que l’on appelle la gouamba, c'est-à-dire le besoin de manger de la viande, et je rêvais aux jouissances gastronomiques à tirer d’une bonne poule bouillie. Nous passâmes la soirée à nous sécher et à nous chauffer dans des maisons ; cela valait toujours mieux que de coucher en pleine forêt, bien que le village fût désert.
Je m'informai si nous arriverions bientôt au pays des cannibales, et j'appris que, sauf le village de Mbichos, auquel nous touchions presque, nous étions déjà entourés de trois côtés par des villages de Fans.
J'étais trop fatigué pour m’endormir sur-le-champ. «Me voilà donc, pensais-je, engagé dans l'intérieur de l'Afrique, dans le voisinage même des Fans anthropophages, la tribu la plus belliqueuse de tout le pays!» Done, je me mis à barricader ma cabane, à préparer mes munitions, à m'assurer du bon état de mes armes, et je demeurai longtemps encore éveillé avant de m’aban-
donner au repos dont j'avais lant besoin.