Scene de cannibales
jours de ce vieillard; mais je vis bien que tous mes efforts seraient inutiles.
Pendant toute la nuit, d’un bout à l'autre du village, j'entendis des chants et un grand tumulle. Il était clair qu'on se préparait pour le sacrifice du lendemain.
Le matin de bonne heure, en effet, toute la population élait sur pied. On se rassembla autour du docteur ou homme-fétiche.
Les yeux enflammés de ce fanatique brillaient d'un éclat sau-
vage, tandis qu'il cireulait parmi les groupes. Il portail à la main un paquet d'herbes mystiques, avec lesquelles il fit le signe d'asperger trois fois les assistants. En même temps, un homme perché sur le haut d’un arbre, tout près de là, criait par intervalles : « Joeou ! jocou !» en secouant l'arbre de toutes ses forces.
Jocou chez les Mboushas veut dire diable; cet homme était chargé d’effrayer et de chasser le méchant esprit.
A la fin, tout le monde déclara que l'accusé était le plus puissant de tous les sorciers, qu'il avait fait périr beaucoup de gens par ses sortiléges, et qu'il fallait le tuer à son tour.
Voulez-vous savoir ce que ces Africains entendent par le nom de sorcier ou de magicien? Ils s’imaginent que certaines personnes ont, par elles-mêmes, le pouvoir de faire mourir quiconque leur déplaît. Dans leurs idées, il n'y a pas de mort naturelle, et personne ne tombe malade ni ne meurt, à moins d'avoir été ensorcelé. Peut-on concevoir une plus horrible superstition ? Aussi, tous les condamnés pour crime de sorcellerie sont-ils soumis aux tortures les plus affreuses. On les brûle à petit feu, ou bien on livre leurs corps en pâture aux fourmis bashikouaiïs. Je vous parlerai en temps et lieu de ces fourmis. Tantôt ces malheureux sont mis en pièces; tantôt on leur fait des incisions sur Île corps, et l’on y introduit du poivre de Cayenne. Je frissonne rien que d'y penser; car j'ai été témoin de ces abominables supplices. et j'ai vu des cadavres tout mutilés.
Après la cérémonie de la condamnation, le peuple se dispersa, et, moi, je rentrai dans ma cabane; car je ne me sentais pas à mon aise. Au bout de quelque temps, je crus voir un homme passer devant ma porte comme un éclair, et derrière lui
une froupe de gens qui se précipitaient du côté de la rivière. Un
SUPPLICE D'UN SORCIER. 41 instant après, j'entendis des cris aigus, comme ceux d'un homme à l’agonie ; puis tout redevint calme comme la mort.
Je sortis, je me dirigeai vers la rivière, et Je rencontrai la troupe qui revenait. Chacun étail armé, qui d'une hache, qui d'une lance, d'un couteau ou d'un coutelas, et ces armes, aussi bien que les bras et les corps des bourreaux , étaient teintes de sang. Ils avaient haché en morceaux le prétendu sorcier ; puis, lui brisant le crâne, ils avaient jeté sa cervelle dans la rivière. Eh bien, la nuit suivante, ces sanglants exécuteurs avaient l'air doux comme des agneaux, et paraissaient fout aussi gais que sil ne s'était rien passé. Ne devons-nous pas remercier Dieu d'être nés dans un pays civilisé ?
Il survint bientôt un grand palabre ! au sujet de mon départ. Je réunis Dayoko et tous les anciens villages ; puis je leur déclarai que je voulais aller dans le pays des Fans, qui est habité par des cannibales.
Dayoko s'écria que je serais mis à mort et dévoré par les canuibales, et il essaya de me dissuader de ce voyage.
Mais je répondis que je voulais absolument l'entreprendre.
Il fut donc décidé que je me mettrais en route sous la protection de Dayoko. En conséquence, il me douna deux de ses fils pour m'accompagner, et commanda à plusieurs de ses sujets de porter mes caisses, mes fusils, ma poudre, mon plomh et mes balles.
Ces gens-là devaient me conduire jusque chez un des beauxpères de Dayoko, un chef Mbondemo, qui demeurait dans les
montagnes. Ainsi, je m’éloignais de plus en plus de la mer. Si
1. Palabre, conseil agité, assemblée tumultueuse, débat public, etc.
les sauvages s’avisaient de me laisser là et de se sauver dans les bois, qu'allais-je devenir ?
Nous nous embarquämes sur des canols pour remonter le Muni, puis nous entrâmes dans une rivière appelée le Ntambounay. (Ne faites pas attention à ces noms baroques; ce n'est pas moi qui les ai choisis. Je suis bien obligé d'appeler les choses par les noms qu’on leur donne dans le pays.)
Après avoir ramé loute la journée, nous élions bien fatigués au coucher du soleil; car nous avions fait beaucoup de chemin sur la rivière, quand nous arrivâmes à un village. Je fus tout étonné de le trouver habité par des Shekianis.
Je me rappellerai toujours ce village où je faillis être massacré et pillé. A peine y étions-nous débarqués, que les habitants vinrent me déclarer que je n'irais pas plus loin ; car ils étaient maitres de la route. Il fallait, pour acheter le droit de passer, leur donner six chemises pareilles à celle que je portais , trois redingotes, des perles et bien d'autres objets à leur guise. Cette rançon m'aurait complétement ruiné.
Je ne pus fermer l'œil de la nuit. Une foule animée entourait ma cabane, parlant, criant, chantant avec une grande surexcitation. Je me tenais sur mes gardes. Tous mes fusils et mes révolvers étaient chargés, et j'étais bien déterminé à vendre chèrement ma vie. Si Je devais mourir, ce serait du moins en brave. Toute ma pelite troupe était avec moi dans ma cabane, excepté les deux fils de Dayoko, qui étaient allés parlementer avec le chef Shekiani. Celui-ci était un ami de Dayoko, et les deux jeunes gens lui dirent que j'étais l'hôte et l'ami de leur père.
A la fin, le tumulte s'apaisa ; et, vers le matin, les habitants se
linrent tranquilles ou s'endormirent.