ARMES DES CANNIBALES
On s’attroupa bientôt autour de moi, et je me vis assiégé par une foule immense. Au premier rang se tenait un farouche individu, portant d’une main un large bouclier, taillé dans le cuir le plus dur d'un éléphant, et de l’autre un énorme coutelas tout à fait propre à dépecer un homme. Je vis dans la foule plusieurs guerriers armés d'arbalètes propres à lancer, soit de grosses flèches à tête de fer, soit d’autres petits dards, en apparence assez insignifiants, mais en réalité mortels. Ce sont de petites baguettes très-faibles, d'un pied de long, dont l'extrémité effilée est enduite d’un poison végétal dont ces sauvages connaissent la recette. Ces flèches empoisonnées sont si légères, qu'elles glisseraient hors de l'arc, si l’on ne faisait que les placer dans la rainure ; aussi a-t on coutume de les y maintenir au moyen d’une espèce de gomme visqueuse.
Le bois de l'arc est fendu d’une manière assez ingénieuse ; le jeu d’une petite cheville, qui produit l'effet d’un ressort, fait su bitement détendre la corde. L'arc, très-fort et très-dur, lance la flèche à une grande distance. L'archer fan s’assied à terre, et applique ses deux pieds sur le milieu de l'arc, tandis qu'il tire à lui la corde de loutes ses forces, pour la lâcher ensuite.
Ces petites flèches empoisonnées, si redoutables, sont enfermées avec soin dans des sacs fabriqués avec des peaux de bêtes sauvages.
Quelques-uns de ces guerriers portaient sur leur épaule la terrible hache de guerre : un coup de cette hache suffit pour fendre le crâne d’un homme. Parmi toutes ces haches, lances, ou autres armes fabriquées en fer, il en est dont le travail d'orne-
mentation est très-remarquable.
Le coutelas de guerre qui pend à leur côté est une arme des
plus formidables. On s’en sert dans les combats d'homme à homme, pour fendre le corps de son ennemi. Il y a aussi un autre grand couteau de boucherie que j'ai vu entre les mains des gens qui m'entouraient : la lame a un pied de long, huit pouces de large, et s'enfonce dans les épaules de l'adversaire ; ce doit être une terrible entaille.
Plusieurs individus ont, en outre, une hache particulière, affilée et pointue, que l’on jette à distance, la pointe en bas. Ces sauvages la manient avec beaucoup d'adresse, c’est de préférence à la tête qu'ils visent ; la pointe pénètre dans la cervelle, et la mort est instantanée.
Les javelines, ou piques, ont six à sept pieds de long et sont disposées de manière à infliger d'horribles blessures. La force et la dextérité de ceux qui les lancent m'ont toujours frappé d'étonnement. La hampe, longue et mince, siffle dans l'air, et malheur à celui qui se trouve à vingt ou trente pas du projec-. tile ! |
La plupart des haches el des coutelas rentrent dans des gaînes faites de peau de serpent ou d’antilope, ou même de peau humaine. Ces étuis sont suspendus autour du cou ou des épaules par des cordes ; on porte ainsi ses armes à son côté, même en temps de paix.
Les guerriers fans n’ont point d'armure défensive, si ce n’est le bouclier de peau d’éléphant dont je vous ai déjà parlé. Ce bouclier a un demi-pied de long sur deux pieds et demi de large.
Outre toutes ces armes, plusieurs hommes portaient un petit couteau, assez pareil à nos couteaux de table.
D'après cette description des personnages dont j'étais entouré,
LE ROI ET LA REINE DES FANS. 6) vous jugez avec quelle surprise je promenais mes regards de l’un à l’autre, un pistolet dans chaque main. C'était un bizarre et imposant spectacle que cette foule d'individus vigoureux, à l'air belliqueux et farouche, complétement armés et tout prêts à la bataille.
Je n'ai jamais vu, du reste, des sauvages de plus belle venue, et je n’avais pas de peine à les croire braves. Leur équipement guerrier, si complet, prouvait assez que les combats étaient leur passe-temps favori ; rien d’élonnant dès lors qu'ils fussent redoutés de tous leurs voisins.
Et j'étais là, moi fort jeune encore, seul de ma race, au milieu de cette troupe menaçante.
Bientôt survint le roi: son aspect avait quelque chose de féroce. Il était complétement nu ; son front était peint en rouge; sa poitrine, son estomac, son dos étaient tatoués de dessins grossiers; couvert d’amulettes du haut en bas, il portait un collier de dents de léopard ; il était enfin armé en guerre. La plupart des Fans portaient des queues ; mais celle de Ndiayai, le roi, était la plus grosse de toutes et se terminait par deux pointes, auxquelles étaient attachés des anneaux de cuivre. Sa barbe était divisée en plusieurs tresses entremèêlées de perles blanches ; avec ses dents aiguisées en pointe, il avait l'air d’un véritable ogre, affamé de chair humaine.
Pendant que je regardais autour de moi, froid et impassible en apparence, le roi Ndiayai, tout redoutable qu'il était, tremblait visiblement à mon aspect. II avait d'abord refusé de venir me voir, persuadé qu’il mourrait sous trois jours, s’il osait affronter mes regards; mais Mbéné avait fini par me l'amener.
Ndiayai était accompagné de la reine. C'était la plus laide vieille
femme que j'eusse jamais vue. Elle se nommait Mashumba. Elle était presque nue, n'ayant pour tout vêtement qu'une pièce d’étoffe de quatre pouces de large, fabriquée d’une écorce d'arbre très-douce, et teinte en rouge. Son corps était tatoué de la façon la plus bizarre, et sa peau, depuis si longtemps exposée à l'air, était rugueuse et ridée. Elle portait à ses chevilles deux énormes anneaux de fer, et à ses oreilles une paire d'anneaux de cuivre de deux pouces de diamètre. Je pouvais facilement passer mes doigts dans ses boucles d'oreilles.
Les gens du pays me considéraient attentivement, reportant sans cesse leurs regards, de ma chevelure qui les étonnait, à mes pieds qui ne les surprenaient pas moins. Ils croyaient que mes bottes faisaient partie de mon corps. « Voyez l'étrange créature, se disaient-ils de l’un à l’autre ; ses pieds ne sont pas de la même couleur que sa figure, et ils n'ont pas de doigts. »
A la fin, le roi, un peu rassuré, dit à Mbéné que, lorsqu'il était entouré de son peuple, il n'avait peur de personne.
Je n'avais pas de peine à le croire. Ces gens-là, quand ils se battent, doivent être des diables incarnés.
La nuit venue, j'entrai dans la maison qu'on m'avait donnée, et je regardai de tous côtés pour aviser au moyen de me barricader pendant la nuit; car je ne me souciais pas de rester entièrement à la merci de ces sauvages. Leurs armes me faisaient assez voir que ce n'étaient pas des hommes à reculer devant un combat. Je dis à Mhéné d'envoyer chercher le roi. Ndiayai vint aussitôt, et je lui fis présent d’un grand chapelet de perles blanches, d’un miroir, d'une lime, d’un briquet et de quelques pierres à fusil.
Sa figure rayonnait de joie. Je n'ai jamais vu un étonnement
pareil à celui qu’il éprouva en se regardant au miroir. D'abord il
EFFET DE MIROIR. 71 ne savait qu'en faire et ne se souciait pas de le prendre; mais Mbéné le lui mit dans les mains, en lui en expliquant l'usage. Alors, il tira la langue et la vit avec stupéfaction se refléter dans la glace; puis il ferma un œil, le rouvrit, {oujours charmé de se voir double; il étendit un doigt devant le miroir, — deux doigts, — trois doigts, — puis la main entière. Muet de surprise et de
ravisssement, il s’en fut avec ses trésors, «aussi heureux qu'un
Effet d’un miroir sur un roi nègre.
roi », c'était le cas de le dire: plus heureux même qu'un roi sauvage.
Bientôt après Mashumba, la reine, pensant que je devais avoir aussi quelque chose pour elle, vint à son tour m'apporter un panier de bananes; elles étaient cuiles. A cette vue, une idée sivistre me traversa l'esprit ; peut-être que le pot où l'on avait apprêté les bananes avait servi le matin à faire bouillir quelque tête ou quelque membre de Fan ! et soudain je fus pris d’un violent dégoût pour la cuisine de ces gens-là. Je n'aurais
pas voulu, pour tout au monde, faire usage de leur vaisselle.
Dès que la nuit fut venue, le silence régna dans le village. Je barricadai le mieux que je pus ma petite porte avec mes ballots et je me couchai en ayant soin de placer mon fusil à portée de ma main; mais j'essayai vainement de dormir. Je pensais, malgré moi, à la quantité de chair humaine qui avait pu entrer, pour la consommation d’un ménage, dans cette même cabane où Je me trouvais; je me rappelais tout ce que j'avais vu pendant la Journée; et les figures de ces terribles guerriers, leurs armes, leur équipement, leurs allures, tout cela passait encore devant mes yeux malgré les ténèbres.
Avais-je peur? Certainement non. Quel était donc le sentiment qui m'agilait ainsi? Je ne saurais le dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce n’était pas la peur; car, si l’on m’eût proposé le lendemain de retourner tout de suite à l'endroit d'où j'étais venu, je n’y aurais pas consenti. J'étais probablement troublé par le spectacle nouveau et horrible à la fois que j'avais eu sous les yeux, et qui dépassait tout ce que mon imagination s'était attendue à trouver en Afrique. De temps en temps je réfléchissais aux instincts dépravés de ce peuple, qui ne se contentait pas de tuer les gens, mais qui s’en régalait ensuite, et qui aurait pu se passer la fantaisie de goûter un peu à un étranger. |
Les heures s'écoulaient les unes après les autres, et je ne pouvais pas fermer l'œil ; c'est qu’aussi j'avais un terrible lit. C'était un châssis composé d'une douzaine de büches de bambou. Autant aurait valu essayer de dormir sur un tas de boulets. A la fin cependant, Je réussis à trouver le sommeil, tenant toujours mon fusil bien serré sous mon bras.
Quand je me levai le lendemain et que je mis le nez dehors,
je vis derrière la maison une pile d’ossements, côles, tibias, lé-
RELIEFS DE FESTINS. 73 murs ou crânes. Les cannibales avaient sans doute livré une grande bataille quelque temps auparavant, et c’étaient là les restes de leurs prisonniers dévorés !
Dans quel ustensile de ménage, grand Dieu! aurais-je osé me laver la figure! Tout bien considéré, j'aimai mieux ne pas me
laver du tout.