CHAPITRE VIII
Chasse à l’éléphant.
Au bout de quelques jours, les Fans commencèrent à s'accoutumer à moi, et moi à eux; si bien qu'en peu de temps nous devinmes les meilleurs amis du monde.
Ce sont de grands chasseurs. Un jour, une femme qui revenait des plantations leur apprit qu'elle avait vu des éléphants , et que ces animaux avaient détruit un bois de bananiers. C'était un événement assez commun dans le pays. Les éléphants, en général, n'ont pas de résidence ni de nourriture préférées; ils prennent çà et là tout ce qui leur convient , sans s'inquiéter le moins du monde s'ils amènent la famine chez les malheureux indigènes.
Ces nouvelles répandirent la joie dans tout le pays. Les hideuses figures des Fans grimaçaient un sourire de contentement qui laissait voir leurs vilaines dents pointues. « Nous allons tuer des éléphants! criaient-ils ; nous allons avoir de la viande en abondance ! » répondaient les femmes.
Aussi, dans la soirée, eûmes-nous le spectacle d’une danse guerrière : une danse guerrière de cannibales! C'était bien la scène la plus sauvage qu'il m'eût encore été donné de voir. Il
faisait nuit noire ; les torches jelaient autour de nous une lueur
DANSE GUERRIÈRE. 75 fumeuse dans laquelle s'agitaient confusément les formes fantastiques de ces espèces de démons, tous armés-comme s'ils allaient en guerre. Quelles gesticulations forcenées ! quelles hideuses contorsions ! quel tumulte indescriptible ! que de hurlements répétés par les échos, de montagne en montagne, et allant se perdre dans le lointain! Ces diaboliques personnages étaient peints de toute sorte de couleurs, et leurs corps, échauffés par la danse, reluisaient à la clarté des torches comme s'ils eussent été trempés dans l'huile.
Tout à coup retentit dans ce rassemblement une clameur à faire trembler la terre. C'était un grand guerrier, le Léopard, qui venait prendre part à la danse. Le Léopard était, selon toute apparence, le plus vaillant homme de la tribu. Il avait tué à la guerre plus de monde que tous les autres guerriers ensemble ; il avait abreuvé ses compagnons de sang humain; de là l'enthousiasme et la popularité qui l’accueillaient partout. On chantait sur son passage une chanson qui célébrait ses hauts faits. Quel regard fier il promenait autour de lui! Il était armé’ jusqu'aux dents ; il portait un javelot, ou pique, pareil aux armes que j'ai déjà décrites. Un long couteau pendait à son côté; le bras passé dans un bouclier, il tenait à la main une hache de combat. En dansant, il feignait tantôt de parer une attaque, et, tantôt, d'en porter une. Une ou deux fois, tant il était animé, je crus qu'il allait lancer réellement son javelot à travers le corps de quelqu'un. Je respirais à peine en suivant les mouvements de ce diable incarné. A la fin, il s'arrêta tout haletant, et d’autres prirent sa place.
Le lendemain, tous les hommes du village s'occupaient de
fourbir leurs armes. Je nettoyai aussi mes fusils, et je m'apprêtai
pour la chasse, de manière à pouvoir, si le sort me favorisait, envoyer une balle dans le corps d'un éléphant.
On fit cuire la liqueur de guerre. C'est une mixture de certaines herbes qui passent pour inspirer du courage. Ils s'en frottèrent tout le corps, puis ils partirent. La troupe était d'environ cinq cents hommes. Au sortir du village, ils se séparèrent en plusieurs bandes. Chacune d'elles connaissait bien la forêt, et savait d'avance où se diriger. On cheminait dans un profond silence, pour ne pas donner l'alarme aux éléphants. Après six heures de marche, nous arrivâmes assez près du terrain de chasse où l’on supposait que les éléphants devaient être réunis. On se hâtit des abris. A peine ces constructions étaient-elles achevées, que la pluie se mit à tomber avec force.
Le jour suivant, quelques Fans allèrent explorer le bois, et je me joignis à cette petite troupe. Des arbres renversés, des branches brisées, de larges empreintes de pas, et des broussailles foulées aux pieds, montraient assez que bon nombre d'éléphants avaient passé par là. Il n’y avait cependant pas de route frayée par eux, et l’on voyait que ces animaux avaient erré à l'aventure dans la forêt.
Si les éléphants se plaisent dans un endroit, ils y restent d'ordinaire quelques jours. Puis, lorsqu'ils ont mangé les végétaux dont ils sont friands et qu'il n'en reste plus rien, ils vont chercher une place meilleure.
La forêt, là comme partout, pullulait de lianes, de tiges vivaces et grimpantes, qui atteignaient quelquefois à la hauteur des plus grands arbres. Il y en a de toutes les grosseurs; les unes sont plus fortes que la cuisse d’un homme; d’autres sont aussi me-
nues que les fils employés aux agrès d’un navire. Les indigènes
CAPTURE D'UN ÉLÉPHANT. 71 nouent ensemble et entrelacent ces lianes, de manière à en faire un obstacle puissant à la marche des éléphants; non pas que ce réseau soit précisément assez fort pour les retenir, mais il les embarrasse comme dans un filet et retarde leur fuite, jusqu'à ce que les chasseurs aient eu le temps de les tuer. Dès que l’éléphant est engagé dans ces liens inextricables, ses ennemis l’en-
tourent et l'accablent de volées de javelots et de coups de fusil,
Capture d'un éléphant.
jusqu’à ce qu’enfin l'animal ait cessé de se débattre, et soit tombé sous leurs attaques.
Pendant que plusieurs de mes compagnons travaillaient à leurs filets, j'explorais la forêt avec quelques autres. Voyant qu'ils évitaient de passer dans certains endroits, je regardai à terre pour me rendre compte de cette précaution, et je n aperçus rien. Mais, en levant les yeux, je remarquai une énorme pièce de bois, suspendue en l’air par des lianes sauvages, à laquelle
étaient attachés de gros et lourds morceaux de fer, dont la pointe
effilée était tournée contre terre. Le fil qui suspend toute cette machine est disposé de telle sorte que l'éléphant, s’il passe pardessous, ne peut faire autrement que d'y toucher. Alors, le hanou (c'est le nom que l’on donne au piége) cède et tombe de tout son poids sur le dos de l'animal ; les pointes de fer s’enfoncent dans son corps, et le bloc de bois lui casse l’épine dorsale.
Je vis aussi çà et là des fosses creusées, pour servir de trappes, sur le passage des éléphants. Quand ils courent ou qu'ils rôdent la nuit, ils tombent dans ces fosses et y trouvent la mort; car, la plupart du temps, ils s’y brisent les jambes. Il arrive quelquefois que les indigènes, lorsqu'ils vont visiter, au bout d'un certain temps, les fosses qu'ils ont creusées, n'y trouvent plus que les os de l'éléphant et ses dents d'ivoire.
Le filet que les indigènes avaient préparé s’étendait sur un espace de plusieurs milles : dans certains endroits, il élait échelonné sur plusieurs rangs. Il y avait, en outre, des trappes à éléphant, et des hanous.
Nous étions, vous devez vous le rappeler, dans un pays de montagnes, et j'eus peine à en croire mes yeux quand je vis distinctement l'empreinte des pieds de l'animal dans des endroits où j'avais besoin, pour grimper, de m'acerocher aux lianes.
Quand tout fut prêt, une partie de nos hommes alla sans bruit se mettre en embuscade sur les branches ou derrière les troncs d'arbres qui avoisinaient le filet. Les autres, dont je faisais partie, se dirjgèrent, par un détour, du côté opposé à celui par où nous étions venus. Lorsque nous eûmes ainsi dépassé le filet de quelques milles, on forma une chaîne qui en embrassait toute l'étendue; puis nous marchâmes tous en avant, en demi-cercle, sé-
parés les uns des autres par un intervalle de quinze à trente pas.
LE HANOU. 19
Soudain, tout le long de la ligne, les cornets de chasse se mirent à sonner, de grands cris s'élevèrent, et nous marchâmes vers le filet, en faisant le plus de bruit possible. Les éléphants, effrayés de ce vacarme, fuyaient naturellement devant nous, renversant et brisant tout sur leur passage. Allaient-ils à droite, ils entendaient les mêmes clameurs ; allaient-ils à gauche, nouvelles alarmes. Il n’y avait qu'un chemin ouvert devant eux, c'était la ligne droite, qui les conduisait, bon gré, mal gré, au filet, aux trappes et au hanou. Ils couraient ainsi à une mort plus certaine que s'ils eussent essayé de rompre nos lignes ; car, dans ce cas, beaucoup d'entre eux, sinon (ous, auraient eu chance de s'échapper. Nous étions en effet trop loin les uns des autres pour les empêcher de passer.
Nous les poussions en avant ; le cercle des chasseurs se rétrécissait de plus en plus, et le craquement des broussailles devenait de plus en plus distinct, à mesure que nous nous rapprochions de nos fuyards. L'animation des chasseurs élait extrême, ils brandissaient leurs piques en criant, et bientôt nous arrivämes eu vue des filets. Quel spectacle s’offrit à moi! un éléphant furieux, fou de terreur, écrasait et brisait avec sa trompe et avec ses pieds toul ce qu'il rencontrait sur sa route; vains efforts! les ronces, les lianes sauvages dans lesquelles il était empêtré ne lui ouvraient aucune issue. Les javelines pleuvaient sur lui; partout des Fans embusqués sur des arbres, hors des atteintes de l'animal. On eût dit un gigantesque porc-épic, tant il était hérissé de dards. Malheureuse bête! Chaque coup qui la blessait redoublait sa fureur ! Mais elle avait beau se débattre ; elle tomba juste au moment où j'arrivais près d'elle; enfin, pour mettre un terme à son agonie,
je lui tirai un coup de feu dans l'oreille. Ses membres s’agi-
tèrent convulsivement ; puis elle ne remua plus : elle était morte.
Quelques éléphants réussirent à faire une trouée dans le filet, et s'échappèrent.
Quatre de ces animaux avaient succombé. Un homme, me dit-on, avait été tué par un éléphant, qui s'était retourné contre ses assaillants. L'homme ne s'était pas sauvé à temps et l'énorme bête l’avait foulé aux pieds. Mais ensuite l'éléphant s'était embarrassé dans les lianes, et en un instant, criblé de traits et de blessures, il perdit beaucoup de sang et tomba mort.
Vous conviendrez avec moi, après cette description d'une chasse à l'éléphant, que les hommes de cette tribu sont doués d’un courage et d'une présence d'esprit remarquables.
Certaines règles président à la chasse de l'éléphant. Aïnsi, il est défendu d'approcher l’animal autrement que par derrière ; comme, en effet, il ne peut pas se retourner vite, vous avez le temps de vous échapper, pendant qu'il se rue aveuglément en avant. Il faut aussi prendre garde que les lianes et les plantes grimpantes, si fatales aux éléphants, n’embarrassent le chasseur lui-même. En outre, les chasseurs qui se postent sur des branches d'arbre pour lancer de là leurs.javelots contre les éléphants, doivent avoir soin de choisir un arbre très-fort, de peur que l'animal furieux ne parvienne à le déraciner.
Le lendemain, ce fut grande fête. On dansa en rond autour de l'éléphant, pendant que l’'homme-fétiche, ou le pontife, coupait une des jambes de derrière de l'animal. C’est la partie de la bête que l’on consacre à l’idole. On la fit cuire en présence de l'hommefétiche et de ceux qui avaient lardé l'éléphant à coups de javelines. Aussitôt que le mets fut cuit, on dansa encore tout alentour,
et l'on en préleva une part que l’on porta dans les bois pour
UN METS DES DIEUX. 81 régaler l'Esprit, si le cœur lui en disait. Le jour suivant, on dépeça la chair en petits morceaux; puis on les suspendit pour les fumer.
Ces opérations durèrent trois jours. Celle viande, je puis vous l'assurer, est la plus coriace dont j'aie jamais goûté. Naturellement Je n'avais pas d'autre nourriture, non plus que les Fans que j'accompagnais; il fallut donc, pendant trois jours, manger de l’éléphant. Je ne sais quelle autre viande lui comparer. Le bœuf, le mouton, le veau, l'agneau, le porc, la venaison n’en donnent aucune idée. Et quant à la volaille, ce serait lui faire injure que d'y chercher la moindre ressemblance.
La trompe étant considérée comme un morceau de choix, on m'en offrit une bonne part; le pied est aussi très-recherché ; on m'en envoya deux, avec une grosse tranche de cuisse, à faire rôtir.
Mais cette chair était si dure, que je fus d'abord obligé de la faire bouillir pendant douze heures; après quoi, Je la trouvai tout aussi dure qu'auparavant; on eût dit qu'elle était pleine de cartilages. C’est pourquoi, le lendemain, je me remis à la faire bouillir encore douze autres heures. Mais, hélas! le mal que je me donnais ne servait à rien! C'était toujours aussi coriace. Plus je mangeais de l'éléphant, plus j'en étais dégoûté. Je ne crois pas qu'il m'arrive jamais de souhaiter sur ma table un bifteck d'éléphant! ni à vous non plus, n'est-ce pas? Je voudrais seulement vous en faire goûter. Je crois que vous seriez de mon avis, et que vous n auriez pas envie d'y revenir.
Je fus bien content de retourner au village de Ndiayai, car, dans les bois, nous avions eu constamment de la pluie. Quant au pauvre homme tué par l'éléphant, son corps fut envoyé dans une tribu voisine pour y servir de régal; car les cannibales d’une
même {tribu ne se mangent pas entre eux.