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CHAPITRE IX

Ma manière de vivre chez les cannibales. — Singuliers instruments de musique. — Ustensiles de cuisine. — Soufflets et enclume des forgerons. — Régime des cannibales.

Après notre relour à Ndiayai, je revins dans ma cabane, où Je trouvai {outes choses comme je les avais laissées. J'avais caché ma poudre et mes balles dans différents endroits, et j'avais creusé des trous pour y enfouir mes perles.

La nouvelle s'était répandue parmi les populations environnantes que l'Esprit, comme on m'appelait, s'était établi dans le village de Ndiayaï ; et de tous les côtés on accourait pour me voir. Au nombre de ces visiteursempressés élait un chef nommé Oloko. Il me fit cadeau d’un de ces longs couteaux de guerre dont je vous ai donné la description, el prit la peine de m'expliquer comment il l'avait plongé plusieurs fois dans des poitrines humaines.

Mbené s'absenta pour quelques jours et me laissa seul au milieu des cannibales. Je mis ce temps à profit pour étudier les mœurs de ce peuple étrange, et, partout où j'allais, j'avais bien soin, comme vous le pensez, de tenir les yeux grands ouverts.

Par parenthèse, je m'aperçois que j'ai oublié de vous faire la description du village du roi Ndiayai ‘. C'était un grand village, ou plutôt une ville composée d’une seule rue. Quand je parle de

1. Les villages sont souvent désignés par le nom de leur roi.

SINGULIERS INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 83 ville, je ne prétends pas faire la moindre comparaison avec Londres, Paris ou New-York. Je veux dire seulement que c'était une localité importante pour cette partie de l'Afrique. La population était de cinq à six cents hommes. Les maisons étaient toutes petites et construites en écorce d'arbre; aucune d’elles n'avait de fenêtres. Elles étaient toutes à peu près de la même hauteur.

Chose singulière ! ces Fans si barbares semblent être passionnés pour la musique. Leurs instruments sont curieux. Quelle musique ! vous ririez bien de l'entendre. Ils n’ont pas la plus légère idée de ce que nous appelons l'harmonie des sons ; ce qui ne les empêche pas d’être mélomanes à leur manière. Il en est de même de leur danse. Ils ne se doutent pas le moins du monde de ce que nous appelons danse chez nous, walse, polka, galop ou quadrille ; et,s’ilsnousvoyaient danserànotremode,ils riraient denous,soyezen sûrs, comme vous ririez de leurs Prdes et gauches cabrioles.

Comme toutes les tribus sanvages de l'Afrique, celle-ci adore le tam-tam , ou tambour. Il y a des tambours de différentes grandeurs. La plupart ont de quatre à six pieds de hauteur sur dix pouces environ de diamètre à l’un des bouts, et six ou sept seulement à l’autre. Le bois creusé a des parois très-minces, et des peaux d'animaux sont tendues fortement sur le double orifice! Figurez-vous un grand mirliton. L'homme qui joue du tambour le tient obliquement entre ses jambes, et frappe vigoureusement avec deux baguettes sur le bout le plus large, qui est dirigé en haut. Quelquefois, il bat le tambour avec ses mains. On forme le cercle autour du tam-tam, et l'on chante, et l'on danse, autant que possible en mesure. On m'a souvent invité à ce spectacle-concert.

Maintenant, il faut que je vous parle d'un autre instrument

bien plus curieux. Ces cannibales lefnomment Landja, et je ne

l'ai jamais trouvé que dans cette tribu. Cet instrument consiste dans un léger châssis de roseau, de trois pieds de long sur dixhuit pouces de large, auquel sont assujetties solidement un certain nombre de courges ou calebasses creuses. Ces calebasses sont recouvertes de lames d'un bois rouge et dur qui se recueille dans la forêt. Elles sont, comme vous le voyez, de différentes grandeurs, lesquelles sont graduées de manière à former une échelle de notes régulière. Chaque calebasse est percée d’un petit trou, bouché par une peau plus mince que du parchemin. Qu'estce que celle peau, me demanderez-vous? C’est celle d’une grosse araignée, très-commune dans le pays, et- par laquelle je ne me soucierais pas d'être mordu, car elle est très-venimeuse.

Le musicien s'assied à terre, tenant l'instrument entre ses genoux, et frappe légèrement les lames de bois avec une baguette. Il y a deux baguettes, l’une de bois dur, l’autre d'un bois beaucoup plus doux. On joue de cet instrument comme des eloches d'un carillon, ou de l’harmonica que vous connaissez en France. Le son de l'handja est très-clair et trés-agréable, et, quoique les touches en soient assez rudes, les gens du pays savent en lirer beaucoup de parti.

Les Fans travaillent le fer bien mieux qu'aucune autre tribu. Ce sont d'excellents forgerons. Leurs mœurs belliqueuses leur ont fait de ce métal un article d’absolue nécessité. Le fer se trouve d’ailleurs en abondance dans toutes ces régions montagneuses. Je vous donne la figure de deux forgerons. Vous voyez de quels curieux soufflets ils se servent. Ces soufflets consistent en deux courts cylindres de bois creux, surmontés de peaux bien adhérentes à leurs bords, lesquelles servent de refouloirs au courant

d'air. L'homme qui manœuvre les soufflets est à genoux et fait

UNE FORGE NÈGRE. 85 mouvoir de haut en bas, avec une grande rapidité, deux petits tuyaux de bois par lesquels l'air extérieur communique avec deux autres tubes de fer qui aboutissent au foyer,

L'enclume, comme vous le voyez dans la même figure, est une masse de fer solide. Le côté pointu est enfoncé dans le sol. Le forgeron s'accroupit à côté de son enclume et bat le métal

assoupli avec un marteau de forme étrange, mince par le haut

Le soufflet et l’enclume des nègres forgerons.

et large par la base, sans manche. Ce n'est en réalité qu’un gros et lourd marteau de fer. Les forgerons emploient quelquefois plusieurs jours à fabriquer une hache, un coutelas ou une javeline. Ce sont eux aussi qui font les ustensiles de cuisine et les cruches à eau de la tribu. Les pipes sortent également de leurs mains, car les Fans sont de grands fumeurs. Plusieurs de ces pipes sont d'une forme qui ne manque pas d'élégance.

On ne se sert pas seulement de cruches pour mettre de l’eau,

mais aussi de calebasses. Quelques-unes de ces calebasses sont

vraiment jolies, et leurs ornements révèlent un certain goût. J'ai vu aussi des cuillers, qu'on trempe dans des bouillons... — Dieu sait de quelle viande! — fort artistement travaillées. Elles sont en bois de diverses sortes, et quelquefois en ivoire.

On ne peut penser sans horreur à ce que sont ces abominables sauvages! Le cannibalisme est chez eux si invétéré, qu'ils vont jusqu à manger les malheureux qui sont morts de maladie. Un jour que j'étais en conversation âvec le roi, quelques Fans apportèrent un corps mort, acheté ou échangé dans un village voisin, et qu'il s'agissait de partager entre eux. Je vis bien, à son excessive maigreur, que l’homme était mort de maladie. Ils s’attroupèrent autour du corps avec leurs couteaux, et Ndiayai présida à la distribution des parts. Il me fut impossible de rester là, “et, quand je les vis prêts à dépecer leur proie, je quittai la place et je m'en fus dans ma cabane. Plus tard, j'entendis s'élever une dispute sur le partage de ces horribles dépouilles.

Bref, les Fans sont de véritables goules. Ceux qui demeurent plus avant dans l'intérieur des terres pratiquent, avec plus d’impudeur encore, leur horrible coutume d'anthropophagie. S'ils ne mangent pas les morts de leur propre famille, ils achètent ceux d’un village voisin, ou conviennent avec celui-ci de lui livrer les leurs en échange d'un nombre égal de cadavres.

Jusqu'à ce que j'eusse été témoin de ces abominations, Je ne voulais pas ajouter foi à une histoire que l’on racontait chez les Mpongvés, tribu de la côte, qui n'a rien de commun avec les cannibales. Une bande de Fans, descendue de ses montagnes, élait venue, disait-on, jusque sur le rivage pour voir la mer. Pendant leur séjour le long du littoral, ils avaient volé dans le

cimetière un corps fraichement inhumé, l'avaient fait cuire et

RÉGIME DES FANS. 87 s’en étaient repus; puis, avant de repartir, ils avaient encore déterré un autre cadavre et l'avaient emporté daus les bois, où ils l'avaient dépecé et fumé. De pareilles horreurs avaient répandu chez les Mpongwés une indignation inexprimable.

Ne croyez pas cependant que les Fans se repaissent continuellement de chair humaine. Ils en mangent quand l’occasion se présente; mais ce n’est pas, à beaucoup près, tous les Jours. Ils ne tuent personne pour s'en nourrir.

Un jour, Ndiayai m’emmena dans un village d'Oshébas, tribu dont le chef était son ami. Les Oshébas sont de grands mangeurs d'hommes, tout comme les Fans, auxquels d’ailleurs ils ressemblent beaucoup. Le roi de ce village s'appelait Bienbakay.

Les Fans sont la plus belle et la plus vaillante race de nègres que j'aie vue dans l'intérieur de l'Afrique. L'anthropophagie ne paraît pas contraire à leur constitution, quoique j'aie vu depuis d’autres tribus de Fans, cannibales aussi, de moins belle apparence que ces montagnards. Là, comme partout, la nature du pays a sans doute beaucoup d'influence sur la santé et le développement de ses habitants. Ces caunibales vivent dans les montagnes et sont descendus de plateaux encore plus élevés; ce fait seul suffit pour rendre compte de leur énergie et de leur vigueur.

Ce qu'il y a de plus singulier chez les Fans, à part leur hideux cannibalisme, c’est leur tendance continuelle à empiéter sur les territoires de l'Ouest. Chaque année, ils font un pas de plus vers la mer, ils établissent un village de plus sur les rives du Gabon. C'est en quelque sorte une race conquérante qui chasse devant elle toutes les autres tribus.

La couleur de ces Africains est plutôt le brun foncé que le

noir. Ils font une grande consommation de manioc et de bananes.

Is ont aussi deux ou trois espèces de patates, de superbes cannes à sucre et des courges, qu'ils cultivent avec beaucoup de succès. Le manioc semble être leur nourriture de prédilection. Ils récoltent une énorme quantité de courges, en vue surtout de la graine, qui, lorsqu'elle est pilée et préparée suivant leur méthode, est un mets très-apprécié chez eux, et dont moi-même je me régalais beaucoup à une certaine époque de l’année. Lorsque la courge est mûre, les villages paraissent tout couverts de ces graines, que l’on répand çà et là pour les faire sécher. Après quoi, on les enveloppe de feuilles et on les expose à la fumée, pour détruire les insectes qui s'y seraient mis. Puis on les suspend à des cordes; car il n'y a pas que les insectes à craindre ; il faut aussi prendre garde aux ravages des rats et des souris, très-friands de ces sortes de provisions.

Le mode de préparation est long et fastidieux. On fait bouillir une partie des graines; on les dépouille de leurs enveloppes; puis la masse pulpeuse est introduite dans un grossier mortier de bois, où on la pile, en y mêlant, avant la cuisson, une certaine quantité d'huile végétale.

Puisque nous en sommes sur le chapitre de la nourriture de ces cannibales, j'ajouterai qu'ils ne vendent jamais les corps de leurs rois, de leurs chefs ni de leurs grands hommes. Ceux-là reçoivent la sépulture et ne sont Jamais troublés dans leurs tombes. Il est probable qu'on ne mange pas non plus les cadavres

des hommes qui ont succombé à des maladies contagieuses.

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